Abréviation de .1fme-3i((r»e
L'enfant alla s'agenouiller près du lit; et se mit à prier les mains jointes et à haute voix :
— Le soir, quand je vais me coucher, seize petits anges m'accompagnent : deux se placent à mon chevet, deux à mes pieds, deux à ma droite, deux à ma gauche, deux me défendent, deux m'éveillent et deux me montrent le chemin du céleste Paradis *.
La prière tinie, il s'approcha de sa mère, puis de sa grand'mère , reçut de chacune d'elles un baiser et une croix sur le front , et se blottit ensuite silencieusement dans son lit.
Lorsque les deux femmes crurent l'enfant endormi , elles commencèrent à voix basse l'entretien suivant : LA grand'mère.
Pourtant, Annemie, si j'étais vous, je verrais à faire entrer cet enfant à l'Académie. Bien sûr, il y a en lui l'étoffe d'un peintre.
LA MERE
Je le sais bien, grand'mère. Croyez-vous que je ne le voie pas? Mais comment pourrait-il arriver à l'Académie? Il est si jeune encore, et sans protecteur ! LA grand'mère.
Oh! on dit que monsieur Van Brée est un si bon homme... Et monsieur Wabbes ^ donc ! Bien que je soie
1. Cette singulière prière, de même qu'une autre commençant par ces mots : Bon ange Saint-Michel, je vous recommande mon âme et mon corps, est encore récitée à Anvers, par les enfants, dans une foule de familles. Immédiatement après suit le Noire Père ou tonte autre prière connue.
2. Nom donné par le peuple à M. Wappers, qui, depuis lors, devint direc- Icur de l'Académie d'Anvers, et qui est une des gloires les plus incontestées de l'école ilamande moderoe.
si vieille et si cassée, j'oserais bien aller toute seule leur demander une place pour notre Franz.
LA MÈRE
Oui ! oui ! Vous, grand'mère, vous vous jetteriez dans le feu pour lui, je le sais bien. Mais ce n'est pas là le pire : son père veut absolument qu'il devienne maçon !
LA grand' MÈRE, ttvec indignation.
Quoi ! notre Franz maçon ? L'enfant unique de mon Annemie î Non, cela ne sera pas, tant que je vivrai... S'il lui faut, malgré tout, apprendre un métier, ce sera celui d'ébéniste.
LA MÈRE
A parler franchement, j'aimerais pourtant mieux le voir à l'Académie.
LA grand' ME RE, pleine d^ enthousiasme.
Et pense donc, Annemie, tu ne peux savoir ce qui peut arriver.*.. Si notre Franz est accepté maintenant, et qu'il devienne un jour peintre, que sera-ce alors? Quels grands yeux feront les voisins ! Franz bien habillé, gagnant de l'argent comme de la boue, demeurant dans une maison à deux étages, reçu partout comme un prince ! Hein ? Et quand il aura fait un beau tableau, on nous montrera dans la rue et on dira : Voyez ! c'est la mère et la grand'mère de ce fameux peintre ! Eh bien ! Annemie , qu'en dis- tu? Mon cœur bat rien que d'y penser,
IA MÈRE, avec un sonpir,
Ouij oui; mais si cela arrive un jour, Franz aimerat-il encore ses pauvres parents?
LA GRAND'mÈRE.
Mauvaise que tu es , y penses-tu 1 Quand je devrai» manger du pain sec et aller pieds nus toute ma vie, si notre Franz devenait peintre je serais encore heureuse.
LA MÈRE
Voyez-vous, grand'mère, n'en parlons plus. Vous me tournerez si bien la tête que j'en deviendrai folle. Jo sais bien que Franz n'est pas un âne, et qu'il y a quelque chose dans cet enfant-là ; mais faites-le donc croire à son père !
LA grand'mkre.
Eh bien, soit! je le lui ferai croire, et cela dès ce sœr. Aide-moi seulement un peu, cela ira bien.
LA MÈRE, se levant.
Je l'entends : le voilà qui frappe !
La porte s'ouvrit. Un homme entra silencieusement. Après avoir ôté le surtout de toile grossière qui recouvrait ses vêtements, il prit place à table comme quelqu'un qui se dispose à manger. Un grand plat de pommes de terre étuvées fut placé devant lui, et il se mit à souper avidement.
Bien que robuste et vigoureux en apparence, le corps de cet homme était courbé par le travail ; son dos s'inclinait comme un arc au-dessus de la table; son visage attristé était sillonné de rides que l'âge n'avait pas creusées, et la morne impassibilité de ses traits fatigués témoignait assez qu'un incessant et pénible labeur a^vait «moussé en partie sa sensibilité.
Tandis qu'il souf>ait; les deux femmes s'excitaient à
entamer Tépineux entretien. Enfin, la grancrmère prit la parole en ces termes :
— Paul, j'ai quelque chose à vous dire. LE PÈRE, avec indifférence.
Oui? dites, grand'mère; qu'est-ce?
LA grand'bière.
N'avez-vous pas encore défendu à Franz de ne pas faire autre chose toute la journée que des bonshommes? Tout le mur en est plein ; tous mes patrons sont remplis de chiens, de chats, et de toutes sortes de bêtes singulières que je ne connais pas moi-même. Il n'entre pas un sac de café à la maison que... pouf! voilà des bonshommes dessus !
LE PÈRE
Laissez Franz faire des bonshommes, grand' mère. Il vaut mieux qu'il fasse cela que de courir les rues. LA grand'mèrb.
C'est ce que je dis aussi ; mais ne voyez-vous pas qu'il y a quelque chose dans ce garçon-là, et que ce serait peut-être dommage de... on ne peut pas savoir. LE PÈRE, avec attention.
Eh bien ! que voulez-dire ? parlez net.
LA grand'mère.
Ne serait-il pas bien de l'envoyer à l'Académie ? Dieu sait s'il ne deviendrait pas peintre !
LE PÈRE, avec énergie.
Je vous vois venir depuis longtemps, grand'mère. Vous croyez, sans doute, que je ne vous devine pas avec tous vos détours. Recommencez-vous encore votre
vieille chanson ? Notre Franz sera maçon, et laissez-le tranquille jusque-là; autrement, vous ferez si bien qu'il ne grandira pas...
LA MÈRE, tressaillant et d'un Ion de reproche.
Voyez-vous, Paul, Franz est mon enfant aussi bien que le vôtre, et vous n'avez pas, seul, tout à dire. LE PÈRE, à demi fâch é.
Oui, vous vous êtes bien sûr laissée sermonner par la grand'mère ! Je vous dis que je ne veux pas entendre parler de peintre , — et ne m'en cassez pas plus longtemps la tête.
LA grand'mère.
Annemie a raison, vous n'aimez pas votre enfant, sans cela vous ne parleriez pas ainsi.
LA MÈRE, les larmes aux yeux,
11 y a longtemps assez que j'ai vu que vous n'aimez pas notre enfant. Vous trouvez que c'est déjà trop de lui parler, à ce pauvre agneau !
LE PÈRE, d*une voix trisle et profondément émue.
Je n'aime pas mon enfant? Et cela parce que je veux lui faire apprendre un bon métier, et l'élever comme ses parents ont été élevés? N'a-t-il pas des mains pour travailler, ou voulez-vous en faire un fainéant inutile? Peindre ! peindre ! c'est peut-être un bon état ; mais cela coûte cher, et c'est difficile à apprendre, LA MÈRE, avec vivavité.
Les autres l'apprennent bien.
LE PÈRE
Oui; mais les autres ont de l'argent, et nous n'ea
10 OEUVRES DE HENRI COiNSClENCE.
avons pas. Voyez-vous, femmes, vous n'entendez rien à cela. Il y a si longtemps que vous me rebaltez les oreilles du même or émus, que je suis allé trouver un peintre qui vient souvent chez notre propriétaire. Si vous saviez quelle litanie il m*a dégoisée sur son triste méti^f, vos <îheveux se dresseraient sur la tête I
LA grand'mère.
Il vous a conté des menteries. Tous les peintres sont comme cela ; quand il y en a trop, le métier se gâte.
LE PÈRE
Oui? Hé bien, écoutez... Voici comment on devient peintre : En entrant à TAcadémie, vous allez pour toute une année dans la classe des nez et des oreilles, puis un an dans celle des têtes, et puis deux ans dans celle des bonshommes, et puis trois ans dans celle du plâtre, et puis quatre ans dans celle des modèles vivants, comme ils disent... Et quand vous vous êtes crevé la poitrine comme cela pendant onze ans à gribouiller, vous êtes aussi en état de faire des tableaux que vous et moi... Après cela, il vous faut aller encore ime année entière à la classe de tante mie * dessiner des morts... Et savezvous ce que vous êtes capable de faire après cela ? Rien encore ! Pouvons-nous garder notre Franz pendant onze ans sans qu'il gagne un sou? Pouvons-nous lui acheter 4les couleurs, des pinceaux, des toiles, pendant tout ce temps? Et ne sera-ce pas son malheur s'il ne réussit pas? Oui, car alors le veau sera noyé -, il sera trop tard : ses mains de demoiselle ne seront plus bonnes à rien, et il