WILLEM HENSMANS A KAREL MOERENS, A PARIS
Anvers, 15 janvier 1816, à midi, Mon bon ami.
Ma sœur était allée à la poste; j'ai couru après elle, mais je n'ai pu la rejoindre. Elle est de retour maintenant; sa commission est faite. Tu recevras donc la lettre désespérée que je t'ai écrite tout à l'heure ; soit. Aussi bien faut-il que tu saches jusqu'à quel degré de misère ton malheureux Willem est tombé.
Maintenant c'est fini ; je suis redevenu si gai et si joyeux que je ne puis te le dire... et ma sœur est là mourante! Peut-être suis-je fou! Je n'en sais rien. Ah! non ; écoute quel bonheur vient de nous arriver :
A peine ma sœur était-elle sortie qu'une vieille femme entra dans notre chambre... C'était la mère de Clara! Avant que nous eussions le temps de nous plaindre à elle, — je pénètre le généreux motif de sa précipitation,
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— elle dit à ma mère , — comprends bien : pas à moi, mais à ma mère : «Madame Hensmans, je sais qu'en ce moment vous n'avez pas beaucoup de ressources; je viens vous faire la proposition de' vous prêter quelque argent jusqu'à ce que viennent des temps meilleurs, » et, sans attendre de réponse, elle posa sur la table un rouleau de papier...
Nous lui avons dépeint notre infortune ; elle a pleuré sur nous, mon ami... Et puis, une chose m'a ravi de bonheur : elle a embrassé ma mère, — embrassé, Karel ! A cette vue, des larmes ont jailU de mes yeux; mais je riais pourtant , car ce baiser avait inondé mon cœur de toutes les joies du paradis... La mère de Clara embrasser ma pauvre mère ! Il y a donc encore entre elles un lien d'affection? Clara, Clara, tu es un ange! Tu ne viens pas toi-même donner une aumône à Willem ; tu envoies ta mère, parce que la main d'une mère sanctifie et adoucit tout; tu ne nous donnes pas d'argent, tu nous en prêtes. Ah ! je te comprends et je t'admire. Kare' , il y a là près de moi vingt francs qui brillent comme les rayonnantes étoiles du ciel. Nous avons mangé de la viande! Comprends-tu bien, Karel? de la viande! Un bon feu flan]be dans le poêle : le froid ne nous torture plus. Ah ! mon ami, mon ami, quelle volupté inconnue il y a à se délivrer des souffrances de la faim I Pauvre Thérèse qui ne peut manger.
Je suis pressé, car il me faut sortir pour acheter bien des choses ; nous sommes riches. — Maintenant il n'est plus nécessaire que tu t'imposes des privations pour lîioi. Clara n'est-elle pas de retour? Elle nous donnera
un remède pour Thérèse ; sa mère Ta dit. Un remède de Clara guérit infailliblement! Tout à T heure il va venir de la houille : nous nous chaufferons à un poêle ronflant... La petite sœur se guérira!... Mon Dieu! mon Dieu ! un seul signe de sa main nous a faits heureux ! La bienfaisance serait-elle une partie de la toute-puissance divine ?
Réjouis-toi aussi, mon cher et fidèle ami; ne plains plus mon sort, mais souviens -toi de Clara dans tes prières.
Willem.
n faisait nuit. La neige tourbillonnait impétueusement dans les rues ; le vent hurlait en se brisant aux pignons des maisons endormies...
Dans la chambre habitée par la famille Hensmans se passait une scène terrible. Une seule lampe jetait dans la mansarde une triste et incertaine lueur; dans cette demi-obscurité les habitants ressemblaient à des fantômes. Willem, le visage appuyé sur la table, ne bougeait pas; il couvrait ses yeux pour ne rien voir, car le spectacle qui les eut frappés déchirait son cœur sans qu'il y pût aider en rien. Assise sur une petite chaise, Ursule cachait son front dans ses mains; des larmes abondantes s'échappaient de ses yeux, mais elle aussi demeurait immobile. Cette scène de douleur durait ap-
paremment depuis longtemps déjà, et les infortunés étaient las de pleurer et de se plaindre.
Dans le coin le plus sombre de la chambre on entendait de pénibles soupirs s'échapper d'une poitrine oppressée. Là gisait la pauvre mère, la tête per>chée sur Thérèse mourante ; elle respirait sur sa bouche comme si le souffle d'une mère suffisait à rattacher au corps l'âme de son enfant. Elle était là depuis bien des heures, en proie au plus profond désespoir, le regard fixé sûr les yeux éteints de la petite fille agonisante, et refusant d'écouter Wiliam et Ursule. Dans son égarement, il semblait même qu'elle ne reconnut plus ses autres enfants, et elle ne répondait pas un mot à leurs tristes consolations. Après avoir inutilement tenté pendant plus d'une demi-journée de calmer leur mère, Willem et Ursule avaient succombé sous la lassitude et le désespoir, et à l'heure dont nous parlons ils étaient là muets et affaissés, comme si un profond sonmieil se fût emparé d'eux.
Il ne faisait pas froid dans la chambre ; le poêle avait brûlé toute la journée et peut-être même le feu n'y étaitil pas encore éteint; il fallait aussi qu'un médecin eût visité l'enfant malade, car sur la table, à côté de la tête de Willem, il y avait deux fioles de pharmacie et un pot à onguent. De temps en temps la mère proférait des plaintes entrecoupées qui résonnaient à l'oreille du jeune homme comme la voix de la mort, mais ne lui faisaient pas lever la tête; il entendait ces lugubres exclamations depuis huit heures déjà !
En cet instant, la pauvre folle disait: — Thérèse,
lève-toi, mon cher agneau. Viens, chauffe tes petits pieds au poêle. Il ne faut pas dormir si longtemps, paresseuse Thérèse, car ton père va rentrer tout à Theure. Oh ! que tes lèvres sont froides ! Ne tremble pas, Thérèse, Vmge ne t'emmènera pas avec lui, va! il n'est là que pour te protéger. Tes mains sont glacées, ma chère petite. Tu veux te rasseoir sur le giron de ta mère, n'estce pas? Viens, viens, il y fait bon et chaud...
L'infortunée prit l'enfant hors du lit et alla s'asseoir avec elle dans un autre coin de la chambre. Elle avait fait cela dans un si grand silence et avai# marché si doucement sur la pointe des pieds, que Willem n'avait rien entendu et était demeuré couché sur la table; Ursule avait suivi des yeux sa mère, mais sans quitter sa chaise. Il se passa quelque temps encore avant que le jeune homme levât la tête et s'aperçût avec surprise que le lit était vide. Il entendit sa mère embrasser l'enfant et rire aux éclats comme si elle eût été en proie à un profond sentiment de joie. Croyant que Thérèse allait mieux peut-être et qu'elle avait ouvert les yeux, il prit la lampe et s'approcha précipitamment de sa mère. Un cri affreux s'échappa de sa poitrine, et il voulut saisir l'enfant; mais ïa femme bondit debout et se mit à courir autour de la chambre en pleurant. Malgré les prières et les supplications de Willem, malgré ses larmes, malgré la douce violence qu'il employa pour enlever l'enfant à sa mère, ni lui ni Ursule ne purent rien sur celle-ci. Ses bras croisés enfermaient Thérèse sur son sein, comme si elle y eût été attachée par des liens de fer.
Le renversement des chaises, le bruit des 4)as, les
exclamations désolées de Willem, éveillèrent les habitants du rez-de-chaussée. Deux femmes et un homme montèrent avec de la lumière. Tous frémirent en présence de l'horrible spectacle qui frappa leurs yeux : — la pauvre mère adossée au mur baisait son enfant en souriant... et son enfant n'était plus qu'un cadavre! Depuis une heure l'innocente âme habitait le ciel !
D'abord la mère ne voulait pas se laisser enlever l'enfant; mais lorsqu'on lui eut fait comprendre peu à peu que Thérèse avait froid et qu'il fallait la coucher sous la couverture, elle la remit elle-même au lit et alla s'asseoir à côté.
Willem était en proie à un inexprimable égarement; la flamme de la folie brillait dans son regard perdu, et ses sourcils crispés sillonnaient son front de rides convulsives. Les nouveaux venus n'osaient fixer les yeux sur lui , et chez tous surgit la même pensée : — « Ce jeune homme va se tuer! »
A peine l'ange de la mort avait-il enlevé de ce monde l'innocente enfant qu'il s'abattit beaucoup plus loin sur une grande maison de la ville d'Anvers.
Ce soir-là, lorsque monsieur Standel s'assit pour souper, il vit ime bouteille de vin sur la table. Cela Tétonna grandement, car bien que les Standel fussent riches à trésors, il était rare qu'il parût autre chose que de l'eau à leur repas du soir. Standel demanda donc tout naturellement à sa femme ;
— De qui donc est-ce la fête aujourd'hui? La femme lui répondit en riant :
— Comment? Tu ne te souviens pas qu'il y a juste-
ment un an aujourd'hui que ce maudit coquin de Hensmans a été exposé sur Técliafaud ! Nous de\'t)ns fôter ce jour-là. Ne nous le sommes-nous pas promis? *
Soit que monsieur Standel éprouvât depuis quelque "temps un remords quant à la manière dont il avait arraché à Hensmans l'aveu du vol, soit qu'il doutât déjà de sa culpabilité, il pâlit en entendant les paroles de sa femme et pencha la tête sans parler.
— Ne l'avons-nous pas promis? reprit la femme : tu ^sais bien, le soir môme de l'affaire... Nous avons même vidé un verre en réjouissance de ce que l'hypocrite voleur était marqué...
— Promis! promis! murmura monsieur Standel; il se peut que dans un premier moment de colère nous ayons promis quelque chose de semblable; mais maintenant je n'en veux plus entendre parler... Ote cette bouteille de devant mes yeux ; je ne veux pas en boire !
L'étrange expression du visage de son mari et l'accent sérieux de sa voix parurent faire une profonde impression sur la femme étonnée. On eût dit qu'une secrète terreur s'emparait d'elle aussi. Elle fixa un instant sur son mari un regard interrogateur, puis poussa un long éclat de rire moqueur. Sur ses traits se peignit un sentiment d'ignoble méchanceté, de haine et de vengeance.
On dit que le cœur de la femme est un trésor d'amour, de générosité et de dévouement : il n'en est pas toujours ainsi. Le cœur de la femme est une harpe dont les cordes résonnent au moindre attouchement; la raison, la réflexion n'en gouvernent pas les chants ; le sentiment du 3noment est le doigt puissant qui seul en sache éveiller
les accords. L'instrument est -il monté au ton de la bonté et de l'amour, oh ! alors la femme est un ange de consolation et de tendresse sur cette terre: mais si la harpe a la méchanceté pour ton dominant , hélas î son chant ne respire plus alors que la persécution, Ternie et la calomnie.
Madame Standel était une de ces âmes basses qui semblent ne pouvoir vivre que dans la fange du mal et le fiel de la haine; elle fut extrêmement étonnée d'avoir surpris chez son mari un signe de repentir ; elle le prit comme un reproche et riposta avec colère :
— Ah ! ah ! ne dirait-on pas que cela vous fait peine que ce brigand d'Hensmans soit monté sur l'échafaud? Il fallait sans doute relâcher ce voleur de nuit, n'est-ce pas ? Cela lui aurait permis de s'introduire de nouveau chez nous. Standel, mon ami, tu deviens vieux et faible. Cela tremble et pâlit rien qu'à entendre le nom de Hensmans ! Eh bien, pauvre homme, laisse le vin là; je saurai bien en boire un bon coup pour me réjouir le cœur.
— La justice Ta condamné, répondit tristement monsieur Standel; il a mérité son châtiment, je n'en doute pas; mais cinq années de travaux forcés et la marque, ne suffisent-ils donc pas à l'expiation de son crime? Laisse le criminel expier sa faute. Pourquoi faut-il que nous fassions fête à l'occasion du malheur de celui qui, après tout, est homme comme nous?
' - Homme comme nous ! le malheur ! Que signifient toutes ces sottises? dit madame Standel en ricanant C'était toute autre chose le 15 janvier de l'an dernier;
alors il me fallut te raconter quelle contenance le scélérat avait eue sur Téchafaud , comment le bourreau lui avait appliqué le fer rouge sur Tépaule, comment il avait rugi de douleur. Je ne pus oublier la moindre circonstance. Alors le vin te goûtait très-bien, et tu ne» craignais pas de boire un coup pour célébrer la marque de cet hypocrite larron...
— Tais-toi , pour Tamour de Dieu , dit monsieur Standel en l'interrompant, je n'y puis rien, femme j mais tes paroles me font frémir. Depuis quelque temps, je dois l'avouer, ime voix secrète dit à mon cœur que nous faisons mal de nous réjouir des souffrances d'un malheureux prisonnier, — fût -il même un assassin. Tout ce que tu viens de dire est méchanceté et péché , je n'en prends pas ma part.
— Ah ! c'est comme cela ! dit la femme d'une voix aigrie ; ce que je dis est mal ! Tu es un saint, sans doute, toi ! N'est-ce pas toi qui as conduit Lambert Hensmans à réchafaud? Tu ne lui as pas mis le pistolet sur la poitrine? Tu n'as pas nié ce fait-là devant la justice, n'est-ce pas ? Non, non, tu n'en étais pas capable -, c'est moi qui l'ai fait, n'est-il pas vrai?
— C'est toi qui me l'as conseillé! s'écria monsieur Standel avec une colère soudaine.
Alors s'éleva entre les deux époux une vive querelle, dans laquelle ils se reprochèrent mutuellement la mauvaise action qu'ils avaient concertée et exécutée en commun. Il ressortait suffisamment de leurs oaroles qu'au fond de leur conscience aucun des deux n'était convaincu de la culpabilité de Hensmans ; en outre, il
était facile de comprendre à leurs amers reproches qu'ils se détestaient Tun Tautre comme de mauvaises gens qu'ils étaient.
Après s'être longuement disputés, la femme seule toucha au vin, et bientôt après tous deux s'allèrent mettre au lit tout en grommelant.
Ils dormaient de leur sommeil, lorsque l'ange de la mort quitta la mansarde de la famille Hensmans et descendit sur la maison des Standel.
La femme Standel s'éveilla soudain I Une angoisse terrible comprimait son sein; il lui semblait que des torrents de sang se précipi^ient de son cœur à son cerveau; tout tournait autour d'elle; des milliers d'étincelles tourbillonnaient sous ses yeux. Toute tremblante, elle éveilla son mari, et lorsque celui-ci bondit en sursaut en s'écriant :
— Mon Dieu, qu'y a-t-il, femme ? elle lui dit d'une voix rauquè et étranglée :
— Ah! vite! vite! du secours! De l'air, de l'air, ou j'étouffe ! Vite, de l'air, de l'air !
Le mari, effrayé, aida sa femme à descendre du lit, la déposa sur une chaise, mais elle, elle montrait la fenêtre en gémissant et murmurait :
— Ouvre ! ouvre, pour l'amour de Dieu ! Je suffoque. .. le sang... la mort!...
Monsieur Standel se hâta d'ouvrir la fenêtre. L'ouragan s'engouffra violemment dans la chambre, le vent du nord enveloppa la mourante de ses funèbres hurlements, la neige rafraîchit son front brûlant... Elle parla d'une voix moins distincte encore.
— Cela ne sert de rien : la mort est là ! Un prêtre, un prêtre ! que je ne meure pas sans confession ! AJ) ! par pitié, vite, mi prêtre !
Saisi de terreur et d'inquiétude, monsieur Standel ne savait que faire. Tout désespéré, il courut à l'escalier, et de là cria à la servante de descendre; puis il revint à sa femme, et lui lava le visage et les mains avec de Teau et du vinaigre. Peu après il envoya la servante chercher le curé et le médecin.
Madame Standel était frappée d'apoplexie. Elle semblait inanimée: seul' le râle qui déchirait son gosier attestait que la lutte entre layie et la mort n'était pas encore terminée en elle. Déjà ses lèvres étaient bleues, une légère écume couvrait ses dents, ses yeux étaient fermés, sa tête s'inclinait lourdement sur son épaule. Tout présageait une mort imminente, quand le prêtre parut soudain dans la chambre et alla vers la malade.
Comme si la présence du juge souverain de tous les hommes eCit fait frémir celle-ci d'angoisse, ses membres se crispèrent convulsivement, et elle cria d'une voix déchirante :
— Hensmans ! Hensmans !
Le prêtre s'approcha : — il ne trouva qu'un cadavre ! L'ange de la mort conduisit l'âme de l'enfant et l'âme
de la femme devant le tribunal de Dieu...
Le lendemain, vers midi, un inconnu se présenta à la demeure de la famille Hensmans, et remit à la femme du rez-de-chaussée un paquet cacheté à l'adresse de Willem. Le jeune homme, en l'ouvrant, le trouva tout
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rempli de coton, et au milieu de ce coton découvrit mi morceau de papier enveloppant cinq napoléons.
Qui pouvait lui envoyer ce trésor? Étiiit-ce Karel Moerens? Était-ce Clara? Willem n'osa prononcer sur ce pomt : la somme était trop forte, et il n'avait pas d'autres amis sur la terre.
De quelque main que vînt l'argent, le jeune homme le reçut avec reconnaissance; c'était une consolation dans son infortune. Maintenant, il pouvait acheter une couronne pour Thérèse et faire dire une messe à l'intention de la pauvre chère âme ^
Comme si la pauvre Thérèse eût été une victime expiatoire, le sort de la famille Hensmans changea tout à coup après la mort de Tenfant. En comparaison de leur misère antérieure, ils étaient riches maintenant^ car même cinq mois plus tard il leur restait encore deux napoléons.
La cause de ce changement était que Wiilem avait k tenir les livres d'une petite maison de commerce, et pour deux heures de travail par jbur recevait une indemnité annuelle de quatre cents francs. Dèb lors rien ne manqua plus à la famille, et Willem put visiter son père toutes
1. En Brabant, on ensevelit les enfants avec nne conronne de fleurs artifi-» cielles et vêtus antant que possible dn costume qu'on prête aux anges dans le ciel, n y a quelque chose de consolant et d'élevé 4âns cette belle, ftimple et. touchante coutume populaire.
les semaines ; on lui avait envoyé à cet effet une permission sous enveloppe cachetée sans qu'il sût à Tintervention de qui cette faveur extraordinaire lui avait été octroyée. Mais ce qui le réjouissait le plus, c'est que non-seulement sa mère avait recouvré son ancienne tranquillité d'âme, mais même qu'elle semblait de jour en jour gagner une mémoire plus sûre et un jugement plus ferme. Le jeune homme avait craint, non sans raison, lors de la mort de sa Thérèse bien-aimée, que la malheureuse femme ne fût frappée pour toujours d'une démence complète, et cela d'autant plus que dans les premiers jours qui suivirent la mort, une action étrange de la mère sembla confirmer les craintes de Willem. Afin de lui épargner autant que possible les tristes ressouvenirs, Willem avait caché sous son lit au grenier les vêtements de Thérèse et tout ce qui lui avait appartenu; mais la mère avait probablement découvert la cachette, car ce jour-là même, lorsque Willem rentra à la maison, il vit les petits souliers de l'enfant suspendus à la muraille au-dessous du crucifix, et sa mère agenouillée devant et récitant tout bas son chapelet. Dans le cours de la journée, il enleva de nouveau les souliers; mais lorsque la mt;re s'en aperçut, elle courut en pleurant et se lamentant de la chambre au grenier, et s'abandonna à un si navrant désespoir, que Willom se vit forcé de remettre les souliers sous le crucifix.
Depuis ce moment, la pauvre femme n'avait plu? parlé de Thérèse : elle était toujours de bonne humeur et jouissait paisiblement du bien-être relatif que le travail de son fils procurait à Ursule et à elle.
Willem était surpris au plus haut point du brusque changement survenu dans sa position : une mystérieuse Drotection semblait veiller sur lui et être sans cesse à /œuvre pour le garantir de nouvelles infortunes. Il n'était pas allé lui-même demander à tenir les livres de commerce qui lui étaient confiés : on était venu à lui et on l'avait, pour ainsi dire, prié d'accepter cet emploi.
11 eut beau torturer son esprit à ce sujet, il ne put comprendre comment on était venu le chercher, lui, le fils de Lambert Hensmans , pour le charger d'une mission toute de confiance. On voulait donc le consoler non-seulement par de l'argent, mais encore par d'incontestables témoignages d'estime ! — Qui pouvait être son bienfaiteur? Clara? Le père de celle-ci lui avait bien permis de venir en aide à la famille de Hensmans, sous la condition qu'elle ne mettrait plus jamais le pied chez eux; mais ce qui arrivait à Willem dépassait évidemment le pouvoir de la jeune fille. Et cependant Willem avait d'autres motifs encore de penser qu'une mystérieuse personne s'efforçait de lui faire du bien. Quatre jours auparavant, un avocat était venu le trouver chez lui et lui avait fait signer une supplique dans laquelle était demandée la grâce de son père. L'avocat lui dit que l'occasion était des plus favorables : les puissances alliées avait chassé les Français de notre pays et constitué les Pays-Bas en royaume sous Guillaume, prince d'Orange. L'inauguration solennelle de ce souverain devait avoir lieu peu de jours après, et l'avocat profiterait de cette circonstance pour lui remettre la supplique en mains propres. Il ferait même un voyage à cet eiîet à la résida
dence du prince pour y chercher un intercesseur qui appuyât la requête en grâce.
Lorsque le jeune homme étonné lui demanda si les frais de ce déplacement ne s'élèveraient pas trop haut, l'avocat quitta la chambre en disant :
— Ne vous inquiétez pas de cela : je suis payé.
Bien que Willem n'eût pas mis grande confiance dans les promesses de Tavocat, celles-ci ne lui en avaient pas moins fait entrevoir un nouvel espoir de voir son père en liberté, et rien que ce peu d'espou* était déjà du bonheur.
Vers ce temps-là, monsieur Standel était un jour assis tout pensif auprès d'une fenêtre ouverte et donnant sur son jardin. La brise du soir était douce et fraîche, la végétation renaissante, verte et riante. Et cependant monsieur Standel était là, les yeux opiniâtrement attachés sur le parquet de la chambre, et si immobile qu'on l'eût dit plongé dans un lourd et profond sommeil. Quiconque eût pu le voir eût deviné au premier coup d'œil qu'une secrète et terrible souffrance torturait cet homme, et qu'un cuisant remords rongeait incessamment son cœur. Monsieur Standel, dont le visage portait un an auparavant tous les signefi du bien-être matériel, la teinte pourprée que donne une existence luxueuse et oisive, le demi-sourire d'un dédaigneux égoïbme, le regard do Thomme satisfait de lui-même, te même monsieur Standel était aujourd'hui maigre et languissant; son visago était pâle, ses joues avachies, tous ses mouvements lents et pesants.
La mort subite de sa femme et le nom de Lambert Hensmans, qui s'était échappé comme un cri de désespoir de ses lèvres mourantes, avaient arraché brutalement le bandeau qui Taveuglait, et lui avaient montré toute l'horreur de sa conduite envers Hensmans. Maintenant qu'il avait perdu la perverse compagne de sa vie, il était livré sans défense à la faiblesse native de son caractère. Ses émotions s'exaltèrent, et bientôt il se tint pour convaincu que sa femme avait infailliblement été précipitée dans Tenfer et y souffrirait pendant Téternité, en expiation de la part qu'elle avait prise à l'injuste accusation portée contre un innocent. Dans ses rêves, il la voyait entourée de démons et de flammes; il entendait sa voix plaintive retentir dans son cœur et le menacer de la colère de Dieu. Ni jour, ni nuit, il ne trouvait de repos, et sentait sans relâche les cruelles morsures du ver rongeur de la conscience ; son corps s'était affaissé sous cet accablement moral, et déjà ces secrètes tortures l'avaient tellement épuisé, que les domestiques et les voisins ne doutaient pas qu'avant peu il ne mourût de consomption.
En réalité, monsieur Standel eût volontiers donné la moitié de sa fortune pour délivrer Hensmans de la prison ; mais comment atteindre ce but 1 Irait-il déclarer à la face de la ville entière qu'il avait trompé la justice pour faire marquer à l'épaule un malheureux père de famille peut-être honnête et innocent ? Une lutte terrible s'était engagée en lui depuis plusieurs mois sans qu'il pût se résoudre à accepter la réprobation publique. D'ailleurs eût-il ftiit connaître le moyen auquel il avait eu
iîO CEUVaSS 55 HSÎ'Rl CONSCIENCE.
recours pour convaincre Hensmans du crime, cela n'eût pas mis en lumière Tinnocence du condamné. Standel même s'estimait toujours certain que c'était réellement Hensmans qui l'avait volé.
Cependant, poursuivi comme il l'était par sa conscience toujours en éveil et sans repos, monsieur Standel ne pouvait demeurer inactif ; et plus il voyait la mort s'approcher de lui, plus il torturait son esprit, afin de trouver les moyens de libérer Hensmans et de consoler ses enfants. Il avait facilement atteint ce dernier but en sacrifiant quelque argent, mais il n'avait pas encore réussi dans les eff'orts qu'il avait fait faire auprès du prince pour obtenir la grâce de Hensmans; bien plus, le dernier espoir de succès de ce côté lui avait été enlevé par un refus péremptoire.
Il était donc assis à la fenêtre, songeant encore à sa îemme morte et à Hensmans captif. Peut-être allait-il se décider à faire connaître publiquement la fausseté de l'accusation portée par lui, car après être demeuré longtemps immobile, il se leva brusquement et s'écria :
— Eh bien, soit î Peut-être délivrerai-je même par là l'âme de ma femme. Peut-être retrouverai-je désormais mon repos. Je m'enfuirai, et irai finir ma vie loin d'ici...
Il allait se préparer à sortir, lorsqu'un coup de sonnette le cloua au milieu de la chambre. La servante lui apporta une lettre.
Dès que monsieur Standel eut déployé le papier et vu la signature, une profonde surprise se peignit sur son visage, et il se mit à trembler de curiosité. La lettre lui était adressée de Bruxelles par l'avocat qui avait plaidé
pour les Standel contre Lambert Hensmans. Que peut-il avoir à lui écrire? — Écoutez, monsieur Standel lit d'une voix sourde et de plus en plus altérée :
Bruxelles, 10 juillet 1814.
Monsieur,
Hier un certain forçat du nom de Locbergs a été condamné ici par la cour d'assises pour vol avec effraction et tentative de meurtre. Après le prononcé de la sentence, il a demandé au président qu'il lui fût permis de faire une révélation. Cette permission lui ayant été octroyée , il parla en ces termes : — Je suis un voleur et un coquin, c'est vrai , j'ai mérité ma peine; mais je ne veux pas pourtant que des innocents souffrent pour moi. II y a à Vilvorde un certain Lambert Hensmans qui est condamné à cinq ans de travaux forcés et à la marque pour un vol qui a été commis il y a un an et demi à Anvers, au marché aux CEufs, chez monsieur Standel. Ce vol, j'en suis l'auteur : Hensmans est innocent. Et pour preuve que je dis vrai, je suis prêt à dire où se trouve une partie des objets volés et ce qu'est devenu le reste.
Ce Locbergs a prouvé en effet d'une manière évidente que lui seul était l'auteur du vol commis jadis chez vous. Sur mes instances, on a instruit l'affaire avec la plus grande célérité, et aujourd'hui même un ordre de mise en liberté est parti pour Vilvorde, porté par un messager, auquel j'ai prêté mon meilleui' cheval. Lorsque
VOUS recevrez cette lettre, peut-être Lambert Hensmans sera-t-il déjà libre et en route pour Anvers.
Monsieur, lorsque vous me chargeâtes de plaider votre affaire contre Hensmans, vous étiez convaincu de la culpabilité de Taccusé, et vous niâtes lui avoir arraché par la violence Taveu du crime ; — je veux croire que vous étiez de bonne foi, bien que j'aie le droit de présumer que vous m'avez induit en erreur. Ma lettre. Monsieur, n'a pas pour but de vous faire des reproches; je veux seulement vous donner un conseil.
Songez que Lambert Hensmans porte sur Tépaule la marque de Tinfamie; sa famille est probablement réduite à la misère. Vous êtes riche, et vous pouvez encore réparer en partie le mal que vous lui avez fait. Considérez que tout le monde va se soulever contre vous, et qu'il n'y a qu'un moyen de détourner l'animadversion publique et de prouver d'une façon éclatante que vous avez été la victime d'une erreur. Arrachez, aux yeux de tous, la famille Hensmans à la misère, comblez-la de bienfaits, et l'on demeurera convaincu que c'est par suite d'une loyale méprise que vous en avez poursuivi le chef avec tant d'ardeur.
Et si vous avez vraiment fait ce que Lambert Hensmans a déclaré devant la justice, songez à Dieu, vengeur de l'innocence, — songez à moi, que vous avez induit par vos faux renseignements à accuser un innocent ouvrier.
En tout cas. Monsieur, j'ai aussi un devoir à remplir vis-à-vis de Hensmans, et si vous ne lui faites pas oublier son malheur, je le ferai, quoique j'aie de nombreux
enfants. Mais vous sentirez^ je l'espère, que votre propre intérêt et le repos de votre vie exigent le paiement de cette dette.
C'est dans cet espoir, Monsieur, que je demeure votre humble et obéissant serviteur.
Vah Mekssen.
Monsieur Standel avait souvent interrompu la lectuie de cette lettre; Phaleine lui manquait; à mesure qu'il avançait, une profonde émotion l'avait fait tressaillir de plus en plus. Quand il eut fini, il porta les mains à ses yeux et se mit à pleurer silencieusement, tandis que sa bouche murnmrait presque indistinctement : — Songez à Dieu ! songez à Dieu !
Et tout à coup il releva la tête comme si une énergique résolution lui eût prêté de nouvelles forces. Il jeta sa robe de chambre et endossa mi autre vêtement. Puis il prit quelques papiers dans une cassette, les fourra dans sa poche, et franchit la porte comme s'il eût été poursuivi.
Madame Hensmans priait avec un profond recueillement en égrenant son chapelet à grains blancs. A côté d'elle, assise sur une chaise plus petite, Ursule tricotait un bas.
L'enfant semblait en proie à une certaine crainte dans la pénombre du crépuscule, et jetait de temps en temps un regard inquiet du côté de sa mère. C'est qu'en effet
la pauvre femme n'était pas dans son état de calme habituel : ses yeux égarés brillaient d'un feu inaccoutumé, et chaque fois que quelqu'un faisait un mouvement au rez-de-chaussée ou que tout autre bruit se faisait entendre, quelque imperceptible qu'il fût, elle était saisie d'une émotion subite et d'un tremblement visible. Depuis longtemps Ursule épiait avec anxiété le trouble de sa mère sans oser rien dire; car seule comme elle l'était avec la pauvre folle, et forcée de penser que l'intelligence de sa mère était complètement égarée, l'enfant était en proie à une profonde terreur.
Elle allait précisément se lever et allumer la lampe , bien qu'il fit encore passablement clair dans la chambre, lorsqu'on entendit la porte d'entrée s'ouvrir et se fermer. La mère hors d'elle bondit de sa chaise, et s'écria en montrant la porte :
— Le voilà ! le voilà !
Mais comme rien ne se fit plus entendre, elle revint s'asseoir, reprit son chapelet en main , et dit avec désespoir :
— Pas encore !... Il doit revenir pourtant.
— Ah! chère maman, demeurez assise, dit Ursule avec inquiétude. Il ne reviendra pas aujourd'hui, vous le savez bien.
— Ne pas revenir aujourd'hui, Ursule ! reprit la mère ; ne pas revenir !...
La petite fille n'osa répondre, tant l'intimidaient les yeux brillants de sa mère ; elle alla s'asseoir en silence, et, le cœur ému, reprit son tricot. Tout à coup la femme étendit la main, et dit d'une voix altérée :
— Ah ! ah ! ne pas revenir ! Regarde là-bas, là-bas, bien loin dans la campagne! La porte d'une grande maison s'ouvre : il en sort. Vois comme il sourit joyeusement. Un ange lui a prêté ses ailes, — il vole comme un oiseau par-dessus les arbres et les clochers. — On va si vite quand on vole, Ursule, ah! si vite!... Il vient... le voilà... Vois donc comme il rit, le pauvre homme!.,.
Un long silence régna après ces paroles jusqu'à ce que la mère dit enfin avec indifférence à la petite fille :
— Ursule, allume la lampe, mon enfant; Willem va rentrer, et il te faut encore repasser ta leçon.
L'enfant, toute joyeuse du calme qu'avait retrouvé sa mère, obéit à l'ordre de celle-ci. A peine s'était-elle assise deVant la table et avait-elle ouvert un petit livre de lecture, que la mère bondit de nouveau, et, toute tremblante, regarda du côté de la porte; mais, lorsqu'elle entendit la voix de son fils retentir dans l'escalier, un doux sourire éclaira son visage.
En ce même instant, Willem rentrait au logis l'âme ivre de joie, la tête pleine de rêves d'amour et de bonheur. En revenant du bureau du négociant dont il tenait les livres, il était entré dans l'église des Dominicains et s'était agenouillé sur un banc avec l'intention de prier pour l'ame de Thérèse et pour son père. Il était là depuis un quart d'heure, immobile et recueilli, quand soudain il fut saisi d'une indicible émotion; son cœur se mit à battre plus vite; une ardente rougeur enflamma son front : on eût dit que l'air lui apportait de mystérieuses émanations; on eût dit qu'auprès de lui était venue se placer une chose qui devait le faire rougir et précipiter
le cours de son sang. Il ne savait ce qui se passait eti lui, et pourtant il tourna la tête comme si quelqu'un Teût appelé par son nom. '^
Son regard se fixa instantanément sur une jeune fille en prière qui, agenouillée loin derrière lui devant un banc de bois, les mains jointes, s'oubliant elle-même, semblait implorer du ciel une grâce ardemment désirée. C'était Clara ! Son cœur «vait pressenti la présence de son ange protecteur !
Wîllem avait jeté un furtif coup d'œil sur ce doux visage, miroir de son âme, qu'il lui était interdit de contempler, et avait détourné la vue, comme efirayé de son audace. La tête baissée et tout tremblant, fl s'efforçait de ra.ppeier son âme au calme et à la piété. Il ne put pas prier davantage, prit son chapeau et se mit en devoir de quitter précipitamment l'église ; mais sous le portail il se trouva tout à coup en présence de Clara qui sortait par une autre porte latérale. Il n'y avait pas moyen d'éviter la rencontre : le regard et les lèvres devaient rendre témoignage des sentiments qui agitaient le cœur !
Le jeune homme, confus et muet, fixa les yeux sur le sol, et s'arrêta, comme s'il laissait le passage libre par pure politesse ; mais l'émouvante pression d'une main connue le fit tressaillir et le força de lever son regard sur les yeux de son amie. Il ne put dire qu'un mot : Clara ! Mais pour lui ce mot renfermait tout ce que son cœur recelait de consolation et d'espoir. Deux larmes brillantes coulèrent sur les joues de la jeune fille ; ce fut «a réponse.
Assurément ces deux jeunes âmes eussent longtemps
encore parlé le brûlant langage des yeux si d'autres personnes n'eussent par leur sortie de Téglise troublé cette silencieuse entrevue. Clara retira sa main après une der • nière étreinte, et Ton entendit à peine s'échanger sur le seuil du portail ces deux saints: — Adieu, Willeni! — Adieu, Clara !
Lorsque le jeune homme se trouva seul, il demeura un instant encore tout hors de lui. Il crut d'abord avoir été le jouet d'une illusion; mais bientôt son cœur battit plus librement, et il eut pleine conscience de ce que lui avait dit sa généreuse amie. Sous son regard ébloui scintillaient encore ces deux diamants de feu qui disaient : — Je vous aime encore ; je suis venue prier pour vous : continuez d'espérer !
Lorsqu'il quitta le portail de l'église , sa physionomie rayonnait d'une expression de ravissement, et il se hâta, d'un pas léger et joyeux, de regagner sa demeure pour donner à sa mère une part de sa joie. Il n'avait pas l'intention de lui parler de Clara; mais ce jour-là il lui était arrivé un autre bonheur encore, et un bonheur qui devait sans nul doute réjouir la pauvre insensée.
Il monta l'escalier tout en chantant, poussa vivement la porte et vola au cou de sa mère en s'écriant :
— J'ai de bonnes nouvelles, d'excellentes nouvelles!
— De bonnes nouvelles ! répéta la mère. L'as-tu vu aussi? Ah ! ah!
Willem se souvint alors que sa mère ne le comprendrait peut-être pas. Sa physionomie se calma soudainement; il la prit par la main avec une sorte de solennité
la tit asseoir à côté de lui , posa d'un air caressant le bras sur son épaule, et dit :
— Chère maman, faut-il vous dire une chose qui vous réjouira?
— Oui, mon enfant ! répondit la brave femme tandis qu'une vive curiosité se peignait sur ses traits.
— Écoutez bien, maman. Le négociant dont je liens les comptes vient de m'annoncer tout à Theure qu'il me donnerait désormais six cents francs par an. Comprenezvous, chère maman? Cela fait deux cents francs de plus !
— Deux cents francs de plus? murmura la mère. Seigneur ! c'est beaucoup !
— Oui, reprit Willem, c'est beaucoup, sans doute. A partir d'aujourd'hui je gagne déjà cinquante francs par mois sans compter mes vers. Nous pouvons vivre tranquilles maintenant, n'est-ce pas? Réjouissez-vous donc, chère maman, et toi aussi, Ursule : pour dimanche, je vous achèterai à chacune une robe neuve !
Il embrassa tendrement sa mère et la regarda fixement comme s'il eût craint qu'elle ne Teût pas bien compris. Cette présomption semblait, en effet, fondée, car la brave femme gardait le silence. Après avoir réfléchi un instant, elle demanda avec un soupir :
— Combien de temps encore coucheras-tu sous les tuiles, Willem?
Ursule courut à sa mère, et lui dit d'une voix suppliante :
— Oh ! chère petite maman , faites mettre mon lit au grenier 5 je n'ai pas peur, et j'y coucherai bien toute seule
— Taisez-vous donc toutes deux ! s'écria Willem en interrompant l'enfant avec une joyeuse impatience. Aucun de nous ne couchera plus sous les tuiles. Ursule, laisse la mère m' écouter une bonne fois. J'ai maintenant deux cents francs de plus, voyez-vous, maman; avec cela nous pouvons faire quelque chose. Si nous louions de nouveau toute la maison et si nous demeurions en basj si vous ni Ursule n'aviez plus à transporter ici toute cette eau ; si vous pouviez vous remettre à travailler à la fenêtre de la belle grande chambre et vous amuser à voir ce qui se passe dans la rue; si tout cela pouvait se faire, qu'en diriez-vous, hein?
Un radieux sourire illumina la physionomie de la pauvre femme ; elle s'écria en levant les mains :
— Mon Dieu, Ursule, cela serait beau !
L'enfant s'élança de sa chaise et embrassa sa mère avec un transport de joie.
— Il ne faut pas croire que je dise cela pour rire, poursuivit Willem; les gens d'en bas délogent aprèsdemain; je suis allé trouver le propriétaire. Elle est louée, mère, la maison est louée !
Cette fois, la femme parut comprendre tout à fait, et dit d'un ton joyeux :
— Ah ! ce sont là de bonnes nouvelles î Willem couchera dans la belle chambre d'en haut, et je ferai des rideaux neufs à son ht, des rideaux en belle étoffe à carreaux! On mettra le lit d'Ursule dans cette petite chambre, et le père et moi nous coucherons en bas. 0 mon Dieu! c'est juste comme autrefois! Que 'le pii^e sera content, mes enfants ! qu'il sera conten'i i
Le jeune homme s'aperçut avec tristesse que Tinteiligence de sa mère n'était pas encore complètement dégagée des nuages de la folie. Pour la détourner de son idée fixe, il dit à sa sœur :
— Allons, Ursule, récite ta leçon, et montre-moi ta page d'écriture.
Mais la mère le prit par la main et lui dit d'un ton étrange :
— Les gens disent que je suis folle, Willem ; ce n'est pas vrai cependant, mon enfant.
Willem regarda sa mère avec stupéfaction et secoua la tête négativement. Elle poursuivit :
— Oui, oui, ils m'appellent la folle, et veulent me persuader que le père ne reviendra plus ! Ah ! ah ! ne plus revenir! Regarde là-haut, — le voilà qui vole !
Tout à coup on entendit la porte de la maison s'ouvrir, et il se fit au rez-de-chaussée un grand bruit de voix comme s'il arrivait quelque chose d'imprévu.
— C'est lui ! c'est lui ! s'écria la femme avec enthousiasme en bondissant sur sa chaise.
Willem et Ursule se lèvent aussi; leur cœur bat; ils tremblent, dominés par un indéfinissable sentiment d'anxiété.
La porte s'ouvre. Trois cris qui se confondent en un seul se font entendre.
— Le père ! le père ! Lambert ! Lambert !
La mère et les e-nfants se suspendent au cou de celui r^ui vient d'entrer, et il se passe quelque temps avant T-j'on puisse rien distinguer au milieu des ardents baisers et des bienheureuses effusions de joie «^
UNE ERREUR UIDICIAIRE. 231
Lambert Hensmans presse sa femme sur son sein, et ses lèvres étanchent les larmes qui baignent ses joaes. — Ah ! il revoit la fidèle compagne de sa vie, la pauvre folle qui a perdu rintelligence par amour pour lui. Il serre aussi sur son cœur son fils Willem, son premier-né, son seul , son noble fils ! Et la petite Ursule aussi qui grimpe sur son dos parce qu'elle ne saurait atteindre autrement aux joues de son père l II raconte en paroles entrecoupées conmie quoi son innocence est reconnue et ses chaînes tombées pour toujours. Ce récit provoque de nouvelles larmes, des larmes d'indicible joie, et de brûlants remerciements s'élèvent vers Dieu.
Heureux et solennel instant pour toi, Lambert Hensmans ! Ne doute pas de ton bonheur : ce sont bien les lèvres de ton fils qui brûlent ton front, c'est bien la main de ta femme qui tremble dans la tienne, c'est bien la voix argentine de la petite Ursule qui chante à ton oreille : Cher petit papa !
Mais pourquoi ton regard se fixe-t-il si obstinément sur cette petite chaise? Ce ne sont pas des larmes de joie seulement qui mouillent tes joues... Tu sens qu'il reste dans ton cœur une place vide. Thérèse te manque, n'est-ce pas? Pauvre Thérèse!
Willem vit une ombre de tristesse se répandre sur le visage de son père. Combien l'absence de la pauvre enfant morte tendit aussi à diminuer sa joie ! Il s'arracha à ce triste souvenir, et v#la au cou de son père en «'écriant :
— Libre? libre? Mon père libre? 0 mon Dieu, je n'y puis croire. Clara! ô Clara!
— Vous ne retournerez plus en prison, n'est-ce pas, cher petit papa? demanda Ursule en le caressant.
— Libre ! répéta Willem. Libre et déclaré innocent ! Comprenez-vous, mère, déclaré innocent! Ah! la nuit va me sembler bien longue. Demain, je me promène par la ville toute la journée avec vous, mon père; je pourrai donc enfin relever la tête î vous montrer avec orgueil... Ah! cet heureux jour ne peut finir ainsi! Nous sommes riches, mon père; il faut que nous fassions fête aujourd'hui... Aussi bien ne pourrions-nous pas dormir !
Il se leva et donna une pièce de monnaie à Ursule en lui disant :
— Va, Ursule, va chercher deux bouteilles de vin au coin de la rue , et dis à tout le monde que le père est revenu...
L'enfant s'élança dans l'escalier, légère comme une biche.
Willem se hâta de débarrasser la table des livres de sa sœur et alluma une lampe plus grande pour faire rayonner dans la chambre la lumière des jours de fête. Son visage avait une expression inaccoutumée de fierté ; l'œil rayonnant, il faisait le tour de la place à grands pas, et l'on eût dit que cet espace restreint était devenu soudain trop étroit pour lui. Tout en allant et venant il murmurait des paroles incompréhensibles et souriait à ses radieuses pensées. Sans nul doute la flamme de la poésie s'était rallumée en lui, et il était occupé à celé-
bcer par des vers improvisés le retour de son père , car il répétait à voix basse :
Que nos joyeux accents s'élèvent jusqu'au ciel Pour remercier Dieu d'avoir rendu le père A la pauYi'e famille
Tandis que Willem s'efforçait d'achever son poème et préparait tout pour la fête, le regard de Lambert Hcnsmans se fixait avec amour, mais aussi avec une anxieuse inquiétude, sur sa femme assise à côté de lui, et dont les yeux pleins de larmes étaient attachés sur les siens.
— Chère Jeanne! dit-il, je te revois! Je ne croyais pas avoir encore ce bonheur. Tu as été bien malade, n'est-il pas vrai?
— Malade? oui, répondit la femme; mais je savais bien que tu reviendrais. Willem ne voulait pas me croire, et les gens se moquaient de moi ; ils disaient que j'étais folle. Mais qu'y faire? Tu vois bien que je ne me trompais pas. C'était Dieu même qui m'avait inspiré ce pressentiment.
Ces paroles et le ton dont elles furent dites devaient assurément causer à Lambert Hensmans une inexprimable joie, car il passa les bras au cou de sa femme et la pressa sur son cœur en versant de nouveau d'abondantes larmes de bonheur. Grand Dieu, sa chère Jeanne, son excellente femme, n'était pas folle ! Il le croyait, du moins, et ce fut avec cette bienheureuse conviction qu'il leva les mains au ciel et remercia le Dieu de miséricorde. ,
Ursule revint et donna les deux bouteilles à Willem ,
t3i OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
qui avait déjà mis sur la table une nappe blanche et tiré des verres de Tarnioire.
Les parents, le sourire sur les lèvres, rapprochèrent leurs chaises, et, sur un signe de Willem, chacun prit en main un verre de vin. Le jeune homme leva le sien avec enthousiasme, et allait à coup sûr porter un toast, —on le voyait assez à l'animation de son regard -, — mais soudain on entendit la porte d'en bas s'ouvrir rapidement et une voix de femme retentir. Clara l Clara ! s'écria Willem tout tremblant d'émotion.
Une jeune fille, dont les larmes jaillirent dès qu'elle parut sur le seuil, tomba à genoux devant Hensmans assis, et noua ses bras au cou du prisonnier libéré.
— Lambert, mon père, s'écria-t-elle, vous êtes libre ! vous êtes innocent ! Ah ! béni soit Dieu de ce qu'il per* met que nous vous revoyions !
Elle lâcha le brave homme ému et embrassa aussi sa femme, tandis que sa voix altérée balbutiait : Ma mère ! Puis elle se releva, et, comme ivre de joie, elle attacha son doux regard sur Willem, qui, en proie à la plus vive émotion et près de s'évanouir, s'appuyait sur la table et tremblait tellement que les verres s'entre-choquaient. Clara fit un pas vers lui et tendit les bras ; mais elle s'arrêta... Enfin, vaincue par l'amour, elle s'écria : Willem! Willem ! et s'élança au cou du jeune homme.
Ce fut un instant solennel et saint que celui où, dans un religieux silence, le père se leva lentement, et dans le coin le plus obscur de la chambre tomba à genoux aux pieds du rrucifix en levant les mains au ciel , — où la mère, sans pouvoir prononcer un mot, enferma Willem et
Clara dans un même embrassement, et versa sur lewrs fronts les douces larmes du bonheur, — où la petite Ursule se mit à genoux à côté de son père, et de sa voix argentine rompit le silence en disant : — « Notre père qui êtes au ciel, que votre nom soit sanctifié î »
Bientôt après tous étaient de nouveau assis à la table et buvaient à leur bonheur. Willem avait oublié de porter son toast; vis-à-vis de lui il voyait Clara qui, de temps en temps, levait sur lui son œil noir et le baissait bien vite toute confuse : le regard de la jeune fille parlait un langage énw)uvant, tout plein d'espérance et d'avenir ! Par moments, le jeune homme distrait semblait tout absorbé par une pensée. Alors Clara pouvait le regarder sans que son front rougît; c'est que Willem écoutait une voix mystérieuse et douce. A côté de lui se retrouvait Tange de ses rêves d'autrefois qui murmurait à son oreille :
Et puissions-nous revoir souvent ce jour heureux, Où vos enfants, le cœur débordant de tendresse, etc.
La même voix murmurait aussi à l'oreille du père , et alors celui-ci pressait avec plus d'amour encore la main de la jeune fille assise à côté de lui.
Déjà un doux entretien avait remplacé le muet langage des yeux; on était occupé à former mille heureux projets; on se concertait sur la manière dont on ornerait la chambre d'en bas, sur les fleurs qu'on cultiverait sur l'appui des fenêtres, sur les oiseaux qu'on suspendrait en cage à la façade, en un mot, sur la façon dont on s'y prendrait pour retrouver toutes les jouissances et
le modeste bien-être d'autrefois, lorsque quelqu'un d'ea bas vint annoncer qu'un vieux monsieur demandait à parler à Willem Hensmans seul à seul.
— Priez-le de monter, répondit le jeune homme. Qu'il soit le bienvenu !
Lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux monsieur parut sur le seuil , tous tressaillirent d'un même mouvement, et saluèrent le nouveau venu d'un seul cri, cri de répulsion et d'effroi. Le vieillard s'arrêta à l'entrée de la chambre; il courba la tête comme un criminel qui paraît devant ses juges et attend qu'on prononce sa sentence.
Willem était devenu pâle comme un mort; ses yeux s'attachèrent sur le vieillard avec une terrible fixité, tandis que ses lèvres frémissantes balbutiaient des paroles incompréhensibles; les coins de sa bouche se relevaient convulsivement et donnaient à sa physionomie une effrayante expression. Dans cette attitude, on eût dit qu'il voulait percer l'étranger de son regard. Bientôt sa voix éclata, et étendant vers lui une main tremblante, il s'écria :
— Va-t'en! va-t'en d'ici, suppôt de l'enfer! Ah! toi aussi, Standel, tu as appris que l'innocence de mon père est reconnue! Toi aussi, venimeux serpent! cela ne te laisse pas de repos, scélérat que tu es! Il faut que tu viennes ici troubler notre joie, empoisonner l'air que nous respirons, apparaître comme un spectre de malheur pour revoir la proie qui t'a échappé... Démon, démon, va-t'en d'ici ! va-t'en !
Monsieur Standel se prit à trembler comme un roseau
UNE ERUEUR JUDICIAIRE. 237
SOUS la menaçante apostrophe du jeune homme, et gagna le mur pour y appuyer sa main. Dans cette attitude, et le visage à demi détourné de la table, il se mit à pleurer avec des sanglots étouffés.
Personne ne parlait; la répulsion et la haine se peignaient sur toutes les figures. Seule la petite Ursule, qui peut-être ne connaissait pas l'homme, se mit à pleurer aussi par sympathie en entendant ses déchirants soupirs, et avant qu'on pût Ten empêcher elle avait saisi le vieillard par la main et cherchait à Tentraîner vers la table ; mais Tenfant fut tout interdite par la voix tonnante de Willem.
— Malheur ! malheur ! Ursule ; lâche-le ! lâche cette main! Vite, et lave le poison qui souille tes doigts... Éloigne-toi de lui ou je te maudis, ma sœur ! Et toi, impudent scélérat, ôte-toi de devant mes yeux !
Ursule lâcha, en effet, la main de monsieur Standel, mais sans s'éloigner de lui pourtant. Elle restait là immobile et contemplant le vieillard de ses yeux qu'humectait la pitié. Lui aussi attachait un regard suppliant sur le doux visage de l'enfant, et comme si celle-ci lui eût donné force et courage, il dit en tendant les mains vers la famille Hensmans :
— Ah ! mes chers amis, laissez-moi dire quelques mots pour l'amour de Dieu 1
— Amis? grommela Willem. II blasphème Dieu ! Vat'en, te dis-je,.. tu me fais mourir...
Il était évident que le vieillard avait- une chose importante à dire, autrement il n'eût osé braver si longtemps la colère de Willem, ni s'asseoir sur une chaise, comme
il le fit en cet instant, malgré les sourdes menaces du jeune homme. Mais Clara était allée auprès de Willem, et avait passé le bras à son cou. De cette manière elle le força de demeurer tranquille. Monsieur Standel, les yeux noyés de larmes, s'adressa d'une voix suppliante au père :
— Grâce ! grâce ! Lambert Hensmans î Pardonnez à un vieillard qui va mourir le mal qu'il vous a fait... Hélas! toutes les tortures de l'enfer déchirent mon cœur; le remords me ronge... Je le sens bien , il n'y a plus pour moi ni repos sur la terre, ni bonheur dans le ciel. Voyez mon visage : les tourments de la conscience ont creusé mes joues et desséché mes os; chaque nuit la mort menaçante se dresse à mon chevet ; je dois mourir... mourir désespéré comme un Judas; paraître devant le tribunal de Dieu chargé du poids écrasant de mon forfait et de votre juste colère... Me faudra-t-il mourir ainsi, Lambert Hensmans?
— Je te maudis ! s'écria Willem d'une voix vibrante et irritée.
Le vieillard tressaillit épouvanté par l'implacable arrêt du jeune homme, et dit en baissant les yeux comm« anéanti :
— Vous me maudissez? Oui, vous avez raison, jeune homme : c'est moi qui ai fait monter votre père à Téchafaud et vous ai accablé de la réprobation publique. Hélas! je le sens, je ne puis trouver de grâce ici. Chargez-moi de votre haine, de vos mortelles imprécations : je les mérite! Mais, s'il me faut mouri'? sans que vous m'ayez pardonné, ah ! ne me refusez pas du moins une
dernière gr&ce, une grâce que j'implore à mains jointes de votre pitié !
A ces mots^ monsieur Standel tira un portefeuille de sa poche et le posa sur la table. Des larmes plus abondantes jaillirent de ses yeux, et il dit d'une voix sourde :
— Depuis cinq mois, je me suis efforcé de réparer mon crime; j'ai veillé sur votre famille, Lambert Hensmans, et pris pour but unique de ma vie votre délivrance et le bonheur de vos enfants. Vous me maudissez; il me faut renoncer au dernier espoir qui me restât... C'est justice! Jouissez donc en paix de ce que je vous offre, et, si c'est possible , souvenez-vous de moi dans vos prières... Je mourrai sans espoir, sans pardon ! Adieu! adieu !
Monsieur Standel se leva et voulut gagner la porte et se retirer; mais Willem s'arracha à l'étreinte de Clara, et s'écria d'une voix menaçante :
— Arrête!...
Il ouvrit le portefeuille avec une impatience fébrile, et déploya les papiers qui s'y trouvaient. Tout en y laissant courir son regard, il dit avec un rire ironique ;
— Un testament? Il nous lègue sa fortune? La moitié de ses revenus jusqu'à sa mort ? Ah ! ah ! quelle infernale raillerie î
— Pour Tamour de Dieu, acceptez ! s'écria le vieillard en se jetant à genoux devant Willem. Ah! acceptez, jeune homme ! Ne me tuez pas en refusant ce que je vous donne!
Willem irrité repoussa loin de lui monsieur Standel , jeta par terre le portefeuille et le foula aux pieds.
— Oh, honte! s*écria-t-il. Comment, tu oses nous offrir de l'argent, toi? Viens-tu acheter le sang de mon père, scélérat? Est-ce Fâme de ma sœur qu'il te faut, démon ? Arrière, arrière, avec tes dons maudits !
— Grâce ! grâce ! s'écria monsieur Standel en embrassant les genoux de Willem et en rampant à sa suite. Ah ! ne soyez pas plus implacable que Dieu lui-même ! Ne m'empêchez pas de faire le bien ! Acceptez ! acceptez !
Lambert Hensmans contemplait cette scène, le cœur palpitant ; il versait des larmes de compassion sur cet homme qui l'avait persécuté et accusé. Jusque-là la colère de Willem l'avait retenu cloué sur sa chaise; mais quand il vit monsieur Standel abaisser ses cheveux blancs jusqu'aux pieds de son fils, quand il le vit se traîner supphant et en larmes , il ne put résister davantage à l'impulsion de son cœur. Il s'avança vers monsieur Standel, le releva, imprima silencieusement un baiser sur les lèvres du vieillard, après quoi il dit :
— Je vous pardonne, monsieur Standel. Laissez-nous, et allez en paix !
A la vue de cette réconciliation, Willem s'arracha les cheveux, et s'écria avec désespoir :
— Heure maudite ! Ah ! mon père , vous acceptez donc le prix de l'infamie? le prix de la mort de Thérèse?...
— Je n'accepte rien, répondit Lambert Hensmans avec calme. Nous travaillerons, mon fils, et nous gagnerons, comme par le passé, notre pain à la sueur de notre front. Mais Dieu m'a réuni aujourd'hui à tous
ceux que j'aime : il m'a comblé de bonheur. Cet homme m'a fait du mal. je le sais; il m'a fait un mal irréparable! Mais ce n'est pas en vain, pourtant, qu'il aura imploré son pardon en invoquant le saint nom du Seigneur le jour de mon retour ici. Je lui pardonne du fond du cœur, et toi aussi, Willem, il faut que tu lui pardonnes avant qu'il sorte d'ici...
— Moi, s'écria Willem, moi? Ah! vous pouvez le faire; mais moi, non. J'ai un père à venger... j'ai à punir celui qui vous a attaché au poteau d'infamie... Qu'il soit maudit, maudit pour Véternité!
Le vieillard se jeta de nouveau aux pieds de l'impitoyable jeune homme et embrassa encore ses genoux. Sa mère, Clara, Ursule, son père lui-même, implorèrent de lui le pardon du vieillard. Cela dura longtemps, jusqu'à ce que Willem coupât court enfin à toutes les prières en s'écriant :
— Non! non ! laissez-moi tranquille ! Arrière ce serpent !
Enfin , les prières de sa mère et les baisers de Clara le fléchirent. Il saisit d'une main tremblante et pressa convulsivement la main de monsieur Standel, détourna la tête, et dit comme vaincu :
— Eh bien ! je vous pardonne au nom de Dieu !
Un cri de joie s'échappa de la poitrine du vieillard, qui franchit précipitamment la porte comme s'il eût craint le retour de la colère de W^illem. Du haut de l'escalier, il cria d'une voix profondément émue :
- Ah ! merci ! merci ! Dieu vous en récompensera !
ai2 ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
Et maintenant, cher lecteur, peut-être \om demandez-vous ce qu'a de commun le récit que vous venez de lire avec la scène entrevue par moi par la fente d'un volet dans la maison délabrée. Vous l'avez probablement deviné déjà. En tout cas, soyez convaincu que, dans cette lugubre nuit, il ne se trouvait dans cette maison personne autre que Willem Hensmans, sa femme, Clara et leur ami Karel. Ce qu^ils y faisaient , je dois vous l'expliquer, n'est-ce pas? Peu de mots y suffiront.
Monsieur Standel mourut peu après la scène que nous venons de raconter, et légua tous ses biens à Lambert Hensmans, qui promit au lit de mort du vieillard repentant d'accepter le legs. Par là les Hensmans se trouvèrent riches, et ils allèrent habiter un village isolé entre Anvers et Matines.
Bientôt après, Karel Moerens obtint son diplôme de docteur de la faculté de Paris. Au lieu de s'établir à Diest, comme le projetait sa vieille tante, il se fixa dans le village où ses amis avaient élu domicile et demeura sous le même toit qu'eux. Ce qu'il avait prédit dans sa lettre consolatrice à Willem se réalisa pour ainsi dire à la lettre. La mère recouvra la raison, le père eut encore une vie heureuse, et le mariage unit Willem à sa généreuse amie. Seul , Karel Moerens n'a pas encore rencontré de cœur de femme qui l'ait décidé à échanger son indépendance contre un lien d'amour. Peut-être Tardente amitié et le dévouement sans limites qui rem-
UNE ERREUR JUDICIAIRE. 2i8
plissent son âme ont-ils rendu celle-ci insensible à une passion moins désintéressée.
Les Hensmans achetèrent au vieux maçon la maison qu'ils habitaient. Depuis lors elle est restée inhabitée et tout à fait dans Tétat où elle était quand la famille Hensmans la quitta.
En accomplissement d'un vœu solennel , tous les membres de cette famille y viennent chaque année célébrer la fête du père dans la soirée qui précède la Saint-Lambert, et ils y demeurent jusqu'à minuit.
Durant quelques années, tous furent présents à cet anniversaire; peu à peu, cependant, la mort en ravit quelques-uns. Ainsi, le père, la mère et Ursule prirent tour à tour le chemin du ciel. Mais bien qu'ils cessassent d'être présents de corps à la fête, ils n'y assistaient pas moins par le souvenir des survivants; le verre rempli pour chacun des absents était une éloquente commémoration de ces morts bien-aimés.
Je n'ai surpris par la fente du volet rien autre chos« que cel^ touchante et solennelle fête du cœur.
La veille de la Pentecôte de l'année 1507, la nuit était plus sombre que d'ordinaire à Anvers : on eût dit qu'on pouvait toucher du doigt l'obscurité ; c'était comme si un nuage épais et impénétrable se fût étendu sur la ville. On n'entendait rien dans les ténèbres que le clapotement des gouttes d'eau tombant des toits baignés par une pluie fine, mais abondante, et parfois le bourdonnement lointain et monotone d'une cloche d'église. Le plus profond silence régnait dans toutes les rues, bien que peu de citoyens se fussent déjà livrés au repos, car il n'était que neuf heures du soir.
Celui qui m fût trouvé en cet instant sur la place de»
Arquebusiers, et qui eût pu sonder du regard Tépaisse obscurité, eut aperçu le long du mur de cet édifice un homme, le dos appuyé contre un peuplier, les yeux grands ouverts, les bras croisés sur la poitrine, dans l'attitude, en un mot, d'une personne qui, en plein jour et par un temps serein, se fût livrée à une attentive contemplation. De temps en temps, quelques paroles inintelligibles, bien que fortement accentuées, s'échappaient de sa bouche, et un geste énergique accompagnait ces sombres exclamations : un instant après, on entendait un soupir triste et étouffé, une aspiration comme celle d'un portefaix qui se débarrasse de son fardeau. Si on eût pu voir le visage de l'inconnu, on y eût aperçu un sourire; non pas ce sourire ouvert qui annonce la joie et le bonheur, mais bien cette contraction expressive qui trahit les plus cruels tourments intérieurs, et qui, chez l'homme, tient la place des larmes qui manquent souvent à son désespoir. Il riait, mais tandis que ses traits ^portaient la trompeuse empreinte de la joie, il mordait ses lèvres jusqu'au sang et sa main droite déchirait sa poitrine avec une cruelle volupté.
Oh ! cet homme était infortuné, mille fois infortuné ! Il n'avait p^s à craindre les plus affreux supplices de l'enfer, car depuis vingt ans il portait l'enfer dans son cœur !
Quand, au sortir du sein de sa mère, il salua la vie de son premier cri , sa mère ne posa pas sur son front le doux baiser de la bienvenue j non, elle repoussa ^'enfant loin d'elle. Son père n'éprouva aucune joie, oien au contraire, il demanda au ciel, en pleurant, la mort de son premier-né, de son unique fils; oui, il pleura sur
cet enfant, comme sur le fruit d'un crime horrible»
Et quand l'enfant, nourri des larmes de sa mère plutôt que de son lait, vint se mêler aux autres enfants, il fut maudit, honni, maltraité, comme si son front eût porté un stigmate infernal; — cependant il était si doux et si patient, que jamais il ne lui échappait une marque de colère ou d'emportement contre ses persécuteurs ; seul son père savait combien de fiel s'amassait dans le cœur de son fils.
Maintenant, Tenfant était devenu un homme. Malgré ses souffrances, les muscles de ses membres s'étaient développés, et il était passablement robuste. Il éprouvait Tardent désir de vivre dans la société des autres hommes, d'épancher son cœur dans le leur ; il avait soif de leur estime j mais la haine et les persécutions auxquelles il était voué ne l'avaient pas abandonné : il lui suffisait de se présenter quelque part pour que les malédictions, les outrages, les injures lui tombassent en partage ; et s'il ne s'éloignait pas, comme un vil esclave, la physionomie demandant grâce, on le chassait comme un chien en le maltraitant. Pour lui, pas de justice sur la terre; la prière seule lui restait, et c'était à Dieu seul qu'il lui était permis de demander des consolations et l'adoucissement de ses maux.
Telle était la vie de l'homme qui s'appuyait contre le peuplier, l'âme en proie au désespoir et aux plus cruels tourments.
Et pourtant son cœur était sensible et aimant, sa tête intelligente et douée de tous les dons de l'esprit : ses traits étaient nobles, sa démarche fière et virile, sa voix
douce et grave... En ce moment, il s'écriait à haute voix en levant les bras au ciel :
— 0 mon Dieu, mon Dieu, si votre sainte volonté m'a créé pour souffrir, accordez-moi donc aussi la force de supporter le fardeau qui m'accable ; mon front brûle ! ma tête se perd ! Seigneur, Seigneur, sauvez-moi du désespoir ! Enracinez en moi la consolante pensée que vous êtes bon... que vous êtes juste... car un doute mortel pénètre dans mon âme !
Sa voix s'abaissa par degrés et s'éteignit en un inintelligible murmure; et, s'élançant soudain en avant, il suivit d'un pas rapide la rue des Arquebusiers jusqu'aux Trois-Bornes, et gagna, en tournant, la rue de la Garde. Dès lors il ralentit peu à peu sa marche, et l'on pouvait remarquer qu'il était dominé par une idée qui le préoccupait vivement, car de temps en temps il demeurait immobile comme quelqu'un qui, pour mieux réfléchir, arrête le mouvement du corps. Tout à coup un bruit strident et sec s'échappa de sa poitrine, un bruit lugubre comme le cri d'un oiseau de nuit. 11 dit en soupirant :
— Oh! la soif brûle ma poitrine, il faut que je boive!
Ce disant, il se mit à longer les maisons d'un pas circonspect; il s'arrêtait un instant devant toutes les fenêtres où scintillait une lumière ; mais chaque fois il poursuivait son chemin, car il entendait dans Fintérieur des voix humaines, et c'en était assez pour le faire s'éloigner précipitamment. Arrivé dans la rue Saint- Jean, il s'arrêta un peu plus longtemps devant un cabaret et écouta avec plus d'attention à toutes les fenêtres;
à la suite de cet examen^ une expression de ji,<e se peignit sur son visage, et il dit à demi-voix :
— Ah ! il n'y a personne, — je pourrai boire !
Il leva le loquet de la porte et entra. Le malheureux! Il pensait qu'il n'y avait personne dans le cabaret, parce qu'il n'entendait aucun bruit; mais combien il se trouva déçu en voyant la chambre remplie de toutes sortes de gens qui, assis le verre en main autour d'une table, paraissaient considérer quelque chose avec une vive attention.
Un des buveurs faisait l'escamoteur, au grand plaisir des autres, et était précisément occupé aux préparatifs d'un tour d'adresse au moment où l'inconnu écoutait à la fenêtre. Les spectateurs ayant les yeux fixés sur les mains de l'exécutant pour surprendre le secret du tour, ne bougeaient pas et suivaient en silence les mouvements de leur compagnon.
L'étranger, altéré, frémit à la vue de tant de monde, et fit un pas en arrière vc-i's la porte pour sortir de la maison ; mais voyant que toutes les têtes étaient curieusement tournées vers lui, et craignant d'être poursuivi, il alla au comptoir et demanda une pinte de bière à l'hôtesse. Celle-ci considéra d'un œil méfiant le mystérieux chaland et s'efforça d'apercevoir son visage sous le bord de son chapeau; mais l'inconnu, s'apercevant de cela, baissa la tête davantage et échappa ainsi à cette curieuse perquisition.
Tandis que l'hôtesse descendait les escaliers de la cava pour aller quérir la bière demandée, les regards des autres buveurs s'étaient portés sur l'étranger, e*. ils
chuchotaient à Toreille les uns des autres; l'un d'eux semblait en colère, et ses gestes brusques et irrités laissaient assez voir qu'il éprouvait le vif désir de maltraiter rinconnu ; celui-ci leur tournait le dos et attendait sans bouger la pinte de bière, tremblant de crainte et d'anxiété, tellement qu'il frissonnait sous son manteau. L'hôtesse se hâta un peu plus que d'habitude et tendit la pinte remplie à celui qui avait si vivement mis en jeu sa curiosité.
Le jeune homme but avidement et vida d'un seul trait la moitié de la pinte, et posant celle-ci sur le comptoir, il donna à l'hôtesse une pièce de deux stuivers. Au moment où elle allait lui rendre un blanc, l'un des buveurs s'élança en colère de l'autre bout de la salle, saisit la pinte sur le comptoir et lança la bière qu'elle contenait encore au visage du jeune homme tremblant.
— Maudit enfant de bourreau î s'écria-t-il. Comment ! tu oses venir boire dans notre société ! Je ne sais ce qui me retient de te casser bras et jambes; tu as du bonheur que je ne veuille pas me salir les mains en t'empoignant, pilier de potence!
Le malheureux qu'on venait de nommer enfant de bourreau était en effet le fils unique de l'exécuteur des hautes œuvres d'Anvers; il se nommait Gérard, et n'avait guère plus de vingt ans. La haine et le mépris qui le poursuivaient partout font comprendre suffisamment la crainte qu'il éprouvait en présence des hommes. Ce qui lui arrivait maintenant se répétait chaque fois qu'un bourreau osait se mêler aux autres citoyens.
Le malheureux Gérard courba la tète avec résignation
et considéra la bière qui découlait de ses habits, saiis adresser ru seul mot à son cruel adversaire. Celui-ci ne cessait pourtant de lui adresser les apostrophes les plus outrageantes, et il finii par crier à l'hôtesse :
— Femme, demain notre société déloge d'ici pour aller au Saint-Sébastien; nous ne dépenserons plus notre argent ici... Peut-être nous feriez-vous boire demain dans la pinte du bourreau.
— Tenez ! la voilà la pinte ! s'écria l'hôtesse inquiète et irritée en brisant en mille morceaux sur le sol le pot de grès ; est-ce ma faute si ce fils de potence met le pied dans une honnête maison ?
Et se tournant vers Gérard :
— Sors de chez moi, coquin! Tourmenteur d'hommes ! Tu n'es pas encore parti, engeance de bourreau ?
Jusque-là le jeune homme avait tout écouté avec résignation; mais toutes ces amères invectives avaient peu à peu réveillé dans son cœur une virile fierté, et, au lieu de se retirer devant les cris de l'hôtesse, il releva noblement la tête et répondit avec calme à celle qui l'injuriait :
— Femme , je m'en irai. Quoique fils de bourreau, j'aurais de mon prochain plus de pitié que vous. Mon père torture les coupables parce que la loi et les hommes l'y contraignent, mais vous tous vous me torturez sans que rien vous y force et sans que je vous aie jamais fait de mal. Songez que vous péchez envers Dieu, en me traitant comme un chien î
La voix du jeune homme était si douce et si louchante [ue l'hôtesse en fut surprise; elle ne comprenait pas
qu'un homme pût rester si calme après avoir été si durement traité. Une larme brilla dans ses yeux, et prenant la pièce de monnaie sur le comptoir, elle la jeta à Gérard en disant :
— Tenez! je ne veux pas votre argent, reprenez-le et allez-vous-en en paix !
Celui qui avait lancé la bière à la figure de Gérard ramassa la pièce à terre, la considéra et la jeta avec horreur sur une table :
— Voyez, voyez, il y a du sang sur cette pièce! s'écria-t-il. Du sang humain !
Tous se pressèrent autour de la table et reculèrent d'effroi comme s'ils eussent vu le cadavre dont ils croyaient que le sang avait rougi la pièce de monnaie. Un cri général de réprobation et d'horreur contre Gérard retentit.
Le jeune homme savait combien était peu fondé le reproche qu'on lui adressait, car il avait reçu , le soir même, la pièce de monnaie en question d'un loueur de chaises pendant le salut. L'injustice de ses ennemis l'irrita tellement qu'il perdit tout son sang-froid et devint de colère aussi pfile qu'un linge. Il enfonça son chapeau plus avant sur son front, s'élança vivement vers la table où se trouvait la pièce, et éclata en imprécations contre ses adversaires comme un lion furieux :
— Méchants que vous êtes ! Que parlez-vous de sang ? Ne voyez-vous pas que cette pièce est de mauvais aloi et a une teinte rouge comme toutes les autres? Mais non, la passion du mal vous aveugle. Vous dites que je suis le fils d'un bourreau; — oui. Dieu Ta ainsi voulu. —
LE FILS DU BOURREAU. SftS
mais vous êtes pîus méprisables que moi, et je suis fier, je m'enorgueillis de ne ressembler ni par mon nom, ni par ma conduite, à des hommes aussi pervertis que vous!
A peine eut-il prononcé c^;s mots, que coups de poing et coups de pied Tassaillireiit de toutes parts : il se défendit bravement et força plus d'un des attaquants à lui demander grâce, mais le nombre l'emporta sur ses forces...
Malédictions et injures retentissaient confusément dans la place, pots et verres s'abattaient au milieu des tables renversées et des chaises brisées, Thôtesse appelait au secours...
Après avoir lutté pendant quelque temps, Gérard se trouva au milieu de la rue, tout étourdi et tout contusionné par les coups qu'il avait reçus : il rajusta son manteau, redressa son chapeau froissé, et reprit sa route, comme 11 l'avait commencée, sans songer davantage à cette querelle. Son imagination évoquait sous ses yeux dans les ténèbres des choses bien plus terribles.
Pendant que Gérard était engagé dans la lutte que nous venons de peindre , il y avait quelque part une jeune fille dont le cœur battait bien fort et qui attendait avec inquiétude la venue du fils du bourreau comme si un mystérieux pressentiment l'eût avertie qu'une mésaventure devait lui arriver. Elle seule était un ange de consolation pour le malheureux adolescent, et elle l'aimait d'autant plus qu'elle le savait méprisé et dédaigné par tout le monde. vSon amour avait résisté aux réprimandes de sa mère, aux reproches des voisins, aux rail-
t5» OEUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
leriôs des autres jeunes filles. Quand on lui jetait comme une Injure la sanglante mission du père de Gérard, quand on l'appelait femme de bourreau et pire encore, elle se réjouissait, car elle mesurait seulement alors toute la générosité et la pureté de son amour, et sentait que Taffection qu'elle portait à son bien -aimé était agréable à Dieu. Elle avait raison, Texcellente jeune fille ; car ne possédant ni argent, ni richesses pour venir en aide à son prochain, selon la volonté du Seigneur, elle donnait, en revanche, le plus précieux trésor de son âme, un pur et innocent amour, au plus malheureux de ses concitoyens.
Apollonia ou plutôt Lina, c'était son nom, habitait dans la ruelle du Sureau une petite chambre avec sa vieille mère et son frère Frans, — un brave gaiçon qui, pendant cinq jours de la semaine, gagnait son pain à la sueur de son front, passait en prières une demi-journée à l'église, et l'autre demi-journée à boire et à chanter au cabaret, d'où il revenait rarement sans un œil poché.
Pendant les cinq jours qu'il consacrait au travail, impossible de trouver un menuisier plus habile et plus entendu; aussi apportait-il sans faute, le samedi, une bonne part de son salaire à sa vieille mère, qui, pour ce motif, lui portait la plus tendre affection.
Tandis que Gérard s'acheminait rapidement vers la ruelle du Sureau, Lina et sa mère faisaient de la dentelle auprès de la cheminée; comme elles ne faisaient brûler qu'une lumière par économie, elles avaient placé ceffo lumière de façon à ce qu elles se trouvassent pla*
cées en face Tune de l'autre. Un peu plus loin, h Tautre bout de la chambre, se trouvait un établi de menuisier, auprès duquel le laborieux Frans était occupé k façonner quelque meuble. Quant à la chambre elle-même, elle était d'une exquise propreté , parsemée de sable blanc, ornée d'un crucifix et de quelques images de saints, mais on n'y voyait rien de coûteux, ni de recherché, car ceux qui Thabitaient ne gagnaient pas grand'* chose par leur travail quotidien.
Gérard venait habituellement à huit heures du soir; jamais il n'y avait manqué sans prévenir Lina : or, il était déjà dix heures, et il n'avait pas encore paru. La jeune tille ne savait que penser, et était si abattue et si distraite qu'elle ne répondit pas à une question que lui faisait sa mère :
— Eh bien, ma fille, dit la vieille, qu'est-ce donc qui te tourmente? S'il ne vient pas aujourd'hui, il viendra demain. Il ne manque pas de jours dans l'année.
— Oui, mère, vous dites vrai; mais je crains qu'il ne lui soit arrivé malheur : il ne vient jamais si tard... Les gens lui en veulent tant !
— Sans doute, mon enfant, mais il est le fils du bourreau, et ses pareils ont toujours été détestés. Ainsi on a mis à mort )e bourreau Harmen, et on a noyé au pied de la tour de Kroonenburg le bourreau Hans !
— Et qu'avaient-ils donc fait, mère ?
— Je l'ignore , — rien à ce que je crois. Mais c'est parce que les bourreaux pendent tant d'innocents.
— Mais le bourreau fait ce que le juge lui ordonne, mère; pourquoi ne pas noyer le juge plutôt ?
— Oh! oh! Lina, cela a toujours été ainsi; et il y a un proverbe qui dit que dans une niche où il y a plusieurs chiens c'est toujours le plus petit qui aie moins à manger et est le plus mordu...
— C'est là un vilain proverbe, mère...
Longtemps encore elles conversèrent sur ce ton, jusqu'à ce que la mère^ fatiguée de veiller, dit en bâillant à sa fille :
— Lève-toi, mon enfant, et allons nous coucher, car il se fait bien tard !
Cette invitation déplut à la jeune fille, car elle n'avait pas perdu Tespoir de voir arriver Gérard; elle ne savait quel prétexte trouver pour retenir sa mère. Fallait-il mentir? Après un instant de réflexion, elle risqua un petit mensonge :
— Mère, dit-elle, veillons encore un peu : encore trois fleurs, et ma dentelle sera achevée.
— Eh bien, dépêche-toi donc , ma chère enfant, car mes yeux se ferment.
— Je ne vais pas encore me coucher! cria Frans de son établi. Je dois finir ce carreau pour Thôtesso du Poulain; elle viendra le chercher demain matin.
— Jeune homme, jeune homme, dit la mère avec mi sourire où perçait un reproche, tu auras sans doute bu dimanche au Poulain plus que ne le permettait ta bourse : travaille donc pour payer ta dette... Je vais au lit. Bonne nuit ! et n'oubliez pas de dire vos prières avant de vous coucher.
Elle se leva et se disposa à gagner une petite chambre voisine, tout en marmottant encore un bonsoir.
A peine la mère était-elle au lit, que Gérard frappa à la porte et fut introduit par Frans.
Il était très-pâle, et son visage portait l'empreinte d'une profonde tristesse , mais cela n'étonna pas Lina , parce qu'elle avait rarement vu son amant sans qu'une pensée douloureuse imprimât des rides sur son front. Le jeune homme s'avança lentement vers la jeune fille, prit silencieusement sa main, et la pressa toujours en silence sur son cœur. C'était là son salut habituel ; mais à défaut des paroles auxquelles il recourait rarement, ses yeux exprimaient la plus profonde reconnaissance et le plus ardent amour.
— Gérard, s'écria Lina, qu'as-tu ? Ta main est froide comme glace ! Dieu ! ton cou est ensanglanté...
— Ce n'est rien, Lina : je me suis blessé par mégarde dans l'obscurité. Combien je serais heureux si je ne souffrais que du corps !
Ces derniers mots furent accompagnés d'un profond soupir, dont la tristesse remplit lina d'anxiété et d'inquiétude. Le regard sombre et pénétrant de Gérard lui faisaient appréhender une terrible nouvelle. Elle enleva de son front avec une affectueuse sollicitude le peu de sang qu'y avait répandu une légère blessure, et saisit en même temps la main de son bien-aimé, en la pressant comnis pour lui inspirer du courage et lui faire sentir, en guise de consolation, toute la ferveur de son amour.
Gérard contemplait la jeune fille d'un œil fixe et immobile : on eut dit qu il voulait faire passer son âme dans la sienne, et son regard s'arrêtait sur elb Avec tant
d'obstination qu'elle lâcha sa main et s' affaissant sur une chaise s'écria :
— 0 Gérard, ne me regarde donc pas ainsi ! La vie m'abandonne...
Le jeune homme courba la tête et baissa les yeux, mais bientôt il la regarda de nouveau, et sa voix prit un ton qui trahissait une si mortelle angoisse que le cœur de Lina en fut déchiré. La jeune fille écoutait presque inanimée, et lui, s'asseyant sur une chaise auprès d'elle, reprit :
— Mon amie, écoute-moi attentivement, je t'en prie, car je parlerai longtemps; tu entends aujourd'hui ma voix pour la dernière fois.
Sans prendre garde à la pâleur de la tremblante Lina, il poursuivit :
— Tout enfants, nous avons joué ensemble ; quelque chose que nous ne comprenions pas et qui s'est changé depuis en ardent et irrésistible amour, nous attirait l'un vers Tautre. Tu ne savais pas alors, ange que lu es, ce que c'est que d'être le premier-né d'un bourreau ; tu ne savais pas que celui qui pend, roue et marque d'un fer rouge est chargé de plus d'ignominie que celui qui est pendu, roué et marqué par lui. Plus tard, tu en as su quelque chose ; mais ton âme innocente et pure n'a pas voulu partager l'injustice des hommes, et plus mon infortune se dévoilait à tes yeux, plus ^on amour grandissait ^ parce que tu savais que j'avais besoin de cet amoui Dour ne pas mourir. Oh î oui, sans toi les intolérables douleurs qui déchirent mon âme m'eussent tué depuis longtemps, car je ne croyais plus à rien quk la
justice de Dieu qui me réserve une meilleure vie et à l'éternité de ton amour. Les hommes me persécutent comme un maudit; le sang que tu viens de voir perler sur mon cou a été versé par leur haine acharnée ; /nais ce ne serait rien que cela , ma bien-aimée ; oh ! non, mon corps fût-il brisé sur le pavé de la rue, je ne pousserais pas une plainte ; mais c'est là qu'est la souffrance, là qu'est la torture î
Et il appuya le doigt sur son front pâle en poursuivant ainsi :
— Savoir qu'avec la vie la plus irréprochable, avec le cœur le plus aimant et le plus dévoué, on est condamné à être honni, maltraité, détesté par tous, — sans que jamais, quelque générosité qu'on ait dans l'âme, jamais on reçoive autre chose qu'une boue ignominieuse au visage ! Ange de bonté, comprends-tu que c'est là plus que je ne puis endurer, et que cette désolante conviction brise mon cœur?
— Je comprends cela depuis longtemps, dit avec un soupir Lina tout en larmes; tes souffrances n'ont-elles pas leur écho dans mon cœur ? La tristesse se peint-elle sur tes traits sans que mes yeux se rempUssent de larmes amères?
Gérard cessa un instant de parler pour écouter son amie ; mais il poursuivit sans se détourner du cours de ses idées :
— Nous nous sommes bercés de l'espoir qu'un événement imprévu me délivrerait un jour de la tâche de bourreau, et qu'alors, tranquilles et inconnus, nous pourrions aller habiter une autre ville; mais, hélas I
chère Lina, c'était un vain rêve : Theure fatale est arrivée, — -demain, oui, dès demain, tu verras sur Téchafaud ton infortuné Gérard le glaive meurtrier au poing î Voilà pourquoi cette main qui doit donner la mort est froide comme glace. Tiens, sens!
Et il tendit une main livide à son amie.
— Mon père est au lit, malade, ajouta-t-ii, et le juge m'a ordonné d'exécuter demain le pêcheur Herman.
Gomme si toute la force d'âme de Gérard eût vraiment passé dans Lina, ses larmes cessèrent soudain de couler, et, le contemplant d'un regard plus ferme encore que le sien :
— Que désires-tu donc? demanda- t-elle.
— Je désire que tu m'oublies et que tu m'abandonnes seul à la douleur et au mépris qui m'attendent. Oh ! Lina, donne-moi cette consolation !
— Mon amour te pèse-t-il, Gérard? Mon amour est-il aussi un tourment pour ton cœur?
— Non, mon amie; ton amour est, au contraire, le seul bien que Dieu m'ait accordé. Mais un autre motif me porte à te demander une éternelle séparation; pour l'amour de moi, tu as passé tes jeunes années en proie aux injures et aux outrages des hommes, et tu as couvert le fils du bourreau de ton affection pour le soustraire aux coups de la haine; par toi seule, j'ai pu goûter des instants d'un bonheur qui, sans toi, m'eût été à jamais inconnu. Oui, tu t'es sacrifiée pour moi comme une martyre. Le. sentiment qui m'attachait à toi m'a jusqu'ici aveuglé; mais songes-y, ma bonne Lina, demain, je ne serai plus le fils du bourreau, mais le bourreau lut-même»
Et crois-tu, peux-tu croire un moment que je puisse te demander un pareil sacrifice? Crois-tu que jp puisse souffrir qu'on te reproche d'avoir le bourreau pour amant? Me crois -tu assez dégradé pour que demain j'ose encore te toucher de mes mains , toi la pureté et l'innocence elle-même, de mes mains qui se seront baignées dans le sang humain? Oh! dis-moi, toi, qui du moins, apprécies ma grandeur d'âme, dis-moi que tu connais mon cœur, et que tu sais que je ne ferai pas, que je ne puis faire cela !
Un changement étrange s'opéra dans la physionomie de la jeune fille ; une expression, reflet hidubitable d'un sentiment de joie, s'y peignit; ses yeux brillèrent d'une vive flamme et un doux sourire apparut sur ses lèvres. Sans se rendre compte de la passion qui l'entraînait, elle céda à l'inspiration de son cœur, et ressentit cette joie intime qu'amène avec elle une généreuse action. Elle répondit sans s'émouvoir :
— Eh bien, mon ami, je comprends parfaitement ce que tu veux dire; je connais ton noble caractère. Mais penses-tu que je ne te porte pas un amour égal au tien, et que mon cœur ait moins de noblesse et de dévouement que ton cœur? Oh ! je reste à toi, toute à toi, demain comme aujoui'd'hui, demain et pour toujours! Je te serrerai dans mes bras, bourreau ou non, — sur l'échafaud comme ici. Gérard, je comprends mon devoir; un jou? je serai ta femme, en dépit du mépris des hommes, et je verserai sur tes blessures le baume de l'afle/^^tion la plus dévouée...
— Jamais! jamais! Lina, tu ne seras la femme d'uF
bourreau! Oh! si j'étais assez coupable pour souffrir que cela soit, je mériterais l'éternelle malédiction; pourrais-] e jamais l'entraîner avec moi dans Tabîme de la honte et du mépris? Oh! non, jamais!
— Je ne te quitterai jamais, Gérard; je veux m^attacher indissolublement à ton sort, et toi-même ne seras pas assez puissant pour m'arracher de toi. Crois-tu que je veuille te laisser mourir? Mon ami, si tu savais comme je suis fière et orgueilleuse à cette heure! Oh! j'approcherai avec confiance de la Sainte-Table, car je sens dans mon cœur que le Dieu juste et bon me récompensera de ce que je viens de dire.
Dire ce qu'éprouvait le jeune homme surpris, serait impossible : il contemplait d'un œil égaré cette enfant qui s'immolait si généreusement pour son bonheur, et qui voulait se livrer en proie à la honte et au mépris pour l'amour de lui. Cette fois, un véritable bonheur se peignit sur son visage, et un profond soupir soulagea sa poitrine. Il leva les yeux au ciel, et s'écria :
— 0 mon Dieu, pardonnez-moi! J'osais vous accuser, et vous m'avez donné pour compagne un de vos anges !
Lina se sentit ennoblie par cet élan de reconnaissance; une pudique rougeur couvrit son front et une étincelle de fierté brilla dans ses yeux.
Pendant que cet entretien avait lieu entre les deux amants, Frans avait continué à travailler sans faire grande attention à sa sœur et à Gérard; mais lorsque son carreau fut achevé , la veille commença de lui peser singulièrement. Il s'approcha de Lina avec s^ lamjVî, et dit :
LE FILS DU BOURREAU. SftS
— Ah ça! Lina, j'ai gi'and sommeil, et j'irais volontiers me coucher. Tu devrais dire à Gérard de venir un peu de meilleure heure demain.
Bien que Gérard eût encore beaucoup de choses à dire à sa bien-aiiTiée, il ne voulut pourtant pas priver le bon Frans de son repos ; il prit son chapeau, et, se disposant à sortir, il dit :
— Frans , demain je dois décapiter un homme sur réchafaud.
— Fais bien attention ! répondit Frans avec indifférence, car si tu frappes mal, tu seras mis à mort comme le bourreau Harmen ; mais, dans ce cas-là, je te viendrai en aide.
Le jeune exécuteur regarda Lina avec une profonde tristesse, et, s'avançant vers la porte, il allait prendre congé de la jeune fille en essuyant une larme qui perlait dans ses yeux. Elle se jeta à son cou, et lui dit d'une voix rapide et expressive :
— Je serai au pied de l'échafaud regarde-moi
bien !
Et elle entendit, les larmes aux yeux et le cœur serré, les pas de son amant retentir dans la rue et se perdre dans l'éloignement.
Lorsque Frans, tombant de sommeil, avait inopinément coupé court à l'entretien des deux amants, Gérard n'avait pas répété à sa Lina l'éternel adieu , parce qu'il voulait lui épargner de nouvelles douleurs; cependant.
iU ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
aux yeux du jeune bourreau, cet adieu était irrévocable, car il avait pris la ferme et inébranlable résolutiorî de ne jamais i^ssocier la pure et généreuse fille à son misérable sort.
Il suivit d'un pas rapide, bien que mal assuré, les mes qui conduisaient de la ruelle du Sureau à sa demeure, et arrriva enfin, sans s'en apercevoir, auprès du Rempart. Il frappa à une porte dont la couleur sanglante indiquait, pendant le jour, la maison da bourreau.
Dès que le domestique eut ouvert, Gérard lui dit :
— Eh bien, Jean, le juge est-il venu ici ?
— Oui, il vient de partir. Votre père m'a ordonné de vous dire qu'il vous attend.
Gérard monta l'escalier et entra dans la chambre où son père malade gisait sur son lit de douleur.
Le vieux bourreau était pâle et maigre ; on voyait que de vives souffrances avaient desséché ses joues et profondément enfoncé dans l'orbite ses yeux vitreux.
Bien que les maladies de langueur épuisent tellement le corps qu'il ne reste guère de celui-ci que les os et la peau, elles laissent à Tâme toute son énergie , et même il semble qu'à mesure que le corps s'éteint l'intelligence devient plus forte. Il en était de même chez le vieux bourreau; bien que soufl'rant et affaibli physiquement, son esprit était aussi libre que celui d'un homme en bonne santé. Quand son fils entra, il tourna vers lui ses yeux étinoelanls, mais ne prononça pas un mot.
Gérard se hâta de prendre une chaise, la plaça au chevet du lit, puis il glissa sa main sous la couverture,
saisit la main de son père, la pressa, et s*écria d'une voix tremblante et altérée :
— Mon père ! mon père! le juge est venu ici ! Ditesmoi, quelle est ma sentence? Serai-je bourreau?
— Mon fds, répondit le père attristé, j'ai épuisé auprès du juge tous les efforts; il ne veut pas que notre valet prenne ta place. Ni or ni prières ne peuvent le fléchir; tu seras bourreau, mon malheureux fils !
Le pauvre jeune homme avait prévu cet arrêt, dont la nouvelle positive fut cependant un coup pénible pour lui. Un frémissement d'émotion courut dans tous ses membres, et il serra la main de son père avec une violence convulsive. Ce mouvement ne dura qu'un instant. Gérard retomba bientôt dans sa mélancolie habituelle, et dit en soupirant :
— C'est donc demais , demain , mon père ! que le dernier espoir de bonheur doit m'échapper. Demain, le sang d'une victime rejaillira sur moi... Ma misérable carrière va commencer... Assassin payé ! assassin !
— Mon fils, dit le père en l'interrompant d'une voix émue, prépare -toi à une vie de martyre et de souffrance ; chaque tête que tu abattras retombera sur ton cœur comme un rocher, et quand il y aura assez de rocs sur Ion cœur, alors tu mourras comme je meurs... Mais il y a là-haut un juge qui dédommage en raison des épreuves subies.
Gérard s'appliqua la partie affligeante des paroles de son père sans prêter l'oreille à la consolante perspective da la fin. 11 poursuivit :
— Ohl je comprends maintenant la haine des bout-
geois contre moi I Ne puis-je être appelé tous les jours à mettre à mort l'un d'eux, qu'il soit innocent ou coupable? Et cependant, s'ils pouvaient voir ce qui se passe dans mon cœur en ce moment, ils ne me haïraient pas. Ils pensent que le bourreau trouve plaisir à verser le sang, et, quand à la vue du cou nu de la victime, le bourreau pâlit et tremble, quand ses mains ne peuvent plus soulever le terrible glaive, alors on l'assomme à coups de pierre, parce qu'il n*est pas assez bourreau et que la pitié l'a rendu faible !
— J'ai songé souvent à cette contradiction, mon fils, mais jamais je ne l'ai comprise.
— Moi , mon père , je l'ai comprise depuis longtemps. Il faut dans toute réunion d'hommes une victime, un malheureux sur qui toute la cruauté, toute la haine qui se cache au fond des cœurs, puisse se déverser; — ce patient est couvert d'opprobre par la société, parce qu'on peut le maltraiter et le mépriser sans avoir à s'en repentir; c'est toujours par un degré de plus de méchanceté que l'homme répare son injustice... Mais, mon père, il n'y a donc plus aucun moyen à tenter pour échapper à mon sort? Je ne puis me familiariser avec la pensée ae tuer mes semblables ; il me semble que demain je serai devenu en réalité une vile et méprisable créature ; oui, je me mépriserai moi-même. Et plus d'espoir! Il le faut!
— Mon fils, dit le père en dirigeant les yeux vers la table, prends ce livre que le juge m'a montré, et lis ta sentence sur la page ouverte.
Gérard lut avec une profonde anxiété sonirrévooétbie
destinée ; il jeta le livre par terre avec indignation et colère, et s'écria :
— Maudite soit la loi injuste qui dès le sein de ma niére m'a condamné à verser le sang et à être abreuvé d'opprobre ! 0 société ! c'est donc vrai ! — tu t'es penchée sur mon berceau, et tu as dit : — Cet enfant m'appartient, car c'est le premier-né d'un bourreau : qu'on le livre aux outrages de la foule; qu'il soit couvert de sang et de calomnies; qu'il vive parmi ses frères comme un serpent dont on fuit la vue avec terreur... Raillerie amère ! Tandis qu'on prononçait sur moi cet arrêt, moi j'étais dans mon berceau, souriant au soleil rayonnant ! . . . Mon père, croyez-vous donc que ma mère m'ait mis au monde sans cœur, et que cela ne me fasse rien d'être ainsi enseveli sous la boue de l'ignominie?
— Le désespoir t'entraîne trop loin, Gérard, répondit le père en soupirant. Je comprends ta tristesse, j'ai eu si longtemps à la combattre ! Mais songe que le bourreau est absolument nécessaire dans la société, et soumets-toi au sort que le Seigneur t'a réservé ; peut-être rencontreras-tu dans ta vie, tout amère qu'elle soit , des heures de calme et de repos?
— Des heures de repos ! En avez-vous rencontré, mon père? Est-ce le repos qui vous conduit au tombeau? Sont-ce des larmes de joie que vous avez depuis vingt ans versées sur la tête de votre fils? Oh ! ne me cachez pas rhorreur de ma destinét : ris avez eu le courage de supporter la vôtre bien longtemps; mais moi, mon père, je ne me sens pas aussi fort... Et pourtant mourii , c'est mourir : si la mort nous frappe en même temps
demain, nos âmes, libres et heureuses pour jamais, monteront vers le tribunal de Dieu et se retrouveront peut-être dans le ciel.
Le vieux bourreau entendit avec plaisir qu'un rayon d'espoir avait pénétré dans le cœur de son fils; il le présuma du moins diaprés ses paroles. Voulant le décider à se livrer au repos, il lui dit :
— Ce long entretien a beaucoup fatigué ma poitrine ; je ne te donnerai plus qu'un conseil. Quand demain tu monteras sur l'échafaud, ne regarde pas le peuple; car tous ces yeux, dans lesquels brille une sanglante curiosité, te déconcerteraient, et tu tremblerais. Imagine-toi être seul avec le condamné sur l'échafaud, et mesure bien ton coup; car si tu ne tuais pas la victime d'un seul coup, mille voix s'élèveraient contre toi , et peut-être ne te reverrais-je plus vivant. Pendant ce temps-là je prierai Dieu que dans sa miséricorde il te donne la force d'accomplir ta fatale tâche... Va, mon fils, et que ma bénédiction repose sur toi !
Déjà les paroles affluaient sur les lèvres de Gérard, et sans doute il se fût encore répandu en longues plaintes; mais il vit son père essuyer une larme, et résolut de ne pas confirmer les douloureuses préoccupations du vieillard. Il allait dire : — Oh ! je tremblerai, je ne pourrai frapper! Mais il se retint par amour pour son père malade; il Tembrassa tendrement, comme s'il allait se séparer de lui pour toujours, et répondit avec une émotion profonde -.
— Dormez en paix , mon bon père ; oh ! oui, dormez en paix !
Entré dans sa chambre, il en ferma solidement la porte, a îla s'asseoir auprès d'une table, et posa son front sur sa main ; il dirigea les yeux vers son lit, et, sans voir celui-ci non plus qu'aucune autre chose, il demeura là, le regard fixe et immobile.
Le lendemain, lorsque le soleil vint éclairer la chambre de ses premiers rayons, il trouva le jeune homme infortuné toujours dans la même attitude, assis devant la table, les yeux opiniâtrement fixés sur la lame d'un glaive qu'il tournait et retournait comme s'il se fût complu à en voir reluire le brillant acier.
Le lendemain était un beau jour de printemps; le soleil versait sa bienfaisante lumière du haut d'un ciel pur et transparent, dont l'azur était semé çà et là de petits nuages ouatés. L'influence du beau temps se faisait vivement sentir sur l'humeur des habitants d'Anvers. On ne voyait partout que gens en promenade qui avaient déployé et endossé avec un battement de cœur les grands habits de fête aux vives couleurs ; les enfants jouaient et sautaient dans les rues, et une foule de petits insectes ailés s' abattant de la campagne dans la ville, annonçait que la nature avait ouvert son sein fécond et leur avait rendu la vie.
A dix heures, toute la population était rassemblée dans les environs de l'église Notre-Dame pour voir sortir la procession de la Fête-Dieu; la tête découverte, les spectateurs regardaient défiler les magnifiques bannière!
et IfîS riches étendards, jusqu'à ce que le Saint^Sacrement approchât d'eux; alors ils étalaient leurs mouchoirs de poche sur le pavé de la place et s'inclinaient pieins de respect devant Dieu. Tandis que Tor éclatant des chasubles et des étoles attirait les yeux des spectateurs sur le prêtre et le sanctuaire, un chant majestueux et grave de voix d'hommes vint ajouter à l'émotion générale. En cet instant il ne se trouva pas un seul cœur dans la foule qui n'oubliât sa demeure terrestre pour s'élever en imagination vers la demeure de Dieu.
Immédiatement après la procession défilèrent les membres des six gildes *. C'était, d'abord la gilde des Escrimeurs, puis les Arquebusiers , puis les confrères de la grande et de la petite Arbalète , enfin ceux du grand et du petit Arc, tous en élégant costume et portant des armes étincelantes. Les gildes étant entrées, il se fit dans le peuple un violent mouvement d'oscillation ; chacun s'efforçait de se grandir et de lever la tête au-dessus des autres; on grimpait sur les fenêtres el sur les bornes, et un cri général, accompagné de battements, expliqua la joie de la foule :
— L'ommegang! voilà l'ommegang!
Et en vérité, un poisson monstrueux, nageant dans des vagues peintes, débouchait lentement sur le Grand- Marché, au milieu des curieux. Sur le dos du monstre* marin était assis Cupidon, le petit dieu d'amour qui, d'un signe de sa main puissante, dirigeait sur les curieux les deux sources d'eau que le cétacé lançait par les narines à une trentaine de pieds de hauteur. Il faisait beau
». Pronone«T«tt«Me«; qoaliâcatioa géuériqiie des corporations flaoundes.
voir les bons bourgeois s'enfuir avec des cris et des éclats de rire , pour se mettre hors de portée du monstre ennemi ; mais quelques efforts qu'ils fissent , ils ne pouvaient percer la foule épaisse, et Gupidon, voyant leur fiayeur, dirigeait vers eux la colonne liquide et les inondait d'un torrent d'eau. Qu'on ne croie pas qu'ils fussent tristes de la mésaventure ; non, leurs cris de joie n'en étaient que plus vifs, et ils s'inquiétaient peu du dommage survenu à leur toilette, tant le jeu traditionnel les transportait d'allégresse.
A la suite de la baleine venait le géant Druon Antigon qui tourne la tête de côté et d'autre, roule ses yeux d'une façon terrible et regarde par les lucarnes du grenier des plus hautes maisons. On vit apparaître ensuite les dauphins, le char de Neptune, Europe sur le taureau, le Parnasse avec les Muses, le char de la Pucelle, la Fortune sur un éléphant, le vaisseau du commerce, et nombre d'autres belles figures emblématiques.
Chaque fois qu'une chose nouvelle passait, les bons bourgeois reprenaient leurs applaudissements; les acclamations se succédaient tantôt en l'honneur de la beauté du groupe même, tantôt en l'honneur des amis ou des parents qui en figuraient les personnages, et comme l'ommegang était très-long, des cris de joie s'élevaient de toutes les rues de la ville. Sous l'influence de cette douce journée de printemps, les spectateurs se sentaient plus disposés à la gaieté, ce qu'attestait assez le sourire persistant stéréotypé sur leur visage.
Cependant , tandis que la multitude inconsidérée s'amusait de ces plaisirs d'enfant et trépignait de conten-
tement, ^omme si le malheur lui eût été inconnu, il y avait quelque part un homme dont la vie n'avait cessé d'être abreuvée d'amertume, et qui maintenant, hélas î était si profondément enfoncé dans Tabîme de douleur qu'il en touchait le fond.
Le pauvre Gérard était assis de nouveau auprès du lit de son vieux père, silencieux, les bras croisés sur la poitrine, affaissé sur lui-même comme un homme dont les muscles ont perdu toute élasticité j ce n'était plus ce jeune homme aux beaux cheveux noirs qui donnaient à son visage une si mâle expression j non, à l'heure qu'il est, il était devenu aussi vieux que son père malade. Des rides profondes sillonnaient ses traits dans tous les sens. . . Et un autre témoignage, terrible indice ! attestait combien son cœur avait été brisé la nuit précédente : — ses cheveux étaient blancs comme la neige ! Les tourments de l'âme avaient rendu son système nerveux tellement irritable, que le moindre bruit le faisait tressaillir, et chaque fois que la cloche de Saint-Jacques annonçait une heure de plus, une froide sueur perlait sur son front, et ses cheveux blanchis se dressaient sur sa tête.
Deux heures après midi sonnèrent, et la même agitation vint saisir le souffrant Gérard pour la sixième ou la septième fois.
— Aie du courage, mon pauvre tils, dit le père ; partage avec moi tes angoisses : peut-être mes paroles t'apporteront-elles quelque consolation. Il y a si longtemps que tu es assis là sans parler !
Gérard posa la main de son père sur son cœur s ouf-
frant et le pressa d'une étreinte frémissante ; il comprît à l'accent de son père que son silence le peinait. Il répondit d*une voix sourde et altérée :
— Mon père, je mesure la distance qui me sépare de Téternelle infamie. Encore quatre heures et je serai une créature maudite et réprouvée ; j'aurai trempé mes mains dans le sang de mon prochain. Épouvantable certitude ! Le chemin de la vie sera alors irrévocablement fermé derrière moi... Il ne m'est plus possible de reculer; il faut marcher en avant, sans regarder autour de moi, dans la voie d'opprobre et d'ignominie; et si un être compatissant, — une femme, ô Lina! Lina! — me tend la main, je saurai que je ne puis la serrer que d'une main qu'aura souillée le sang humain ! Mon père, je ne puis vous exprimer ce que je ressens; je suis hors de moi. Faut-il vous le dire? Oh ! oui, cela vous donnera la mesure de mes souffrances : cette nuit, j'ai porté la main sur un couteau avec l'intention de m'ôter la vie ! Mais il m'a semblé que votre main me retenait avec force. J'ai pensé à la tristesse que vous eût causée ma mort, et j'ai pleuré jusqu'à ce que le couteau eût échappé à mes doigts défaillants.
Tandis que son fils parlait ainsi, la terreur s'était peinte sur la face amaigrie du vieux bourreau; deux larmes coulèrent sur ses joues, et il était facile de voir à l'expressiou de sa physionomie qu'un sinistre pressentiment l'oppressait.
— Mon fils, s'écria-t-il d'une voix suppliante, mon fils, vois la douleur de ton vieux père; songe combien doivent le faire souffrir des paroles comme celles que
*f4 OEUVRES DE HENRI CONSCIENCB.
tu Viens de prononcer. Sais-tu bien, Gérard, que tu m'annonces ta mort certaine? Sais-tu que tu mcdis : — Ce soir, mon corps sera mis en pièces par une multitude furieuse, et vous, mon père, vous ne retrouverez plus mes membres épars sur le champ des supplices, car je serai brisé, écartelé, déchiré, et mon cadavre sera foulé aux pieds par le peuple? Sais -tu, cruel fils, que tes paroles ^enferment cette horrible prédiction?
— Oui, je le sais, réponcf,t Gérard avec un calme si effrayant que le vieux père en trembla de tous ses membres. Quel affreux secret ne venait-il pas de découvrir dans le cœur de son fils !
Avec un pénible effort, il se souleva à demi dans son lit , et , attirant son fils vers lui , il passa ses deux bras autour du cou et Tembrassa en versant un torrent de larmes.
— 0 Gérard! s'écria-t-il, je te comprends; tu veux mourir ! Tu prends plaisir à cette criminelle pensée, à cet épouvantable rêve ! Victime volontaire, tu vas t'abandonner à la rage de la multitude... Et moi, moi vieux et malade, je resterai seul au monde? Tu me laisseras en proie à ma douleiu* ! Tu n'as sans doute pas songé à la cruelle ingratitude de ton projet, Gérard?
Ces plaintes produisirent sur le jeune homme une impression surprenante 5 il tremblait comme le coupable auquel on impute ajuste titre un crime affreux et infâme. Voyant combien la séduisante perspective d'une mort prochaine l'avait détourné du sentiment du devoir, et pesant Timmense douleur qui déchirerait le cœur de son
père s'il le délaissait seul sur la terre, sa cruauté lui fit horreur de lui-même. La pensée de mourir ce jour-là lui avait souri toate la nuit ; et maintenant , par amour pour son père, il lui fallait faire tous ses efforts pour conserver une vie qui lui était à charge.
— Mon père, dit-il, pardonnez-moi, je comprends mon devoir. Oui, il faut que je vive ! Eh bien, je monterai courageusement à Téchafaud... Que tout l'opprobre, que toute l'ignominie que peut supporter un homme tombe sur moi , et je tiendrai tête à la haine et à la réprobation! Je ne crains plus rien maintenant : prêt à donner le coup mortel avec indifférence, je tremperai mes mains dans le sang de mes frères sans qu'un sentiment d'horreur s'élève en moi. C'est dit. — Ils l'ont voulu ! Ne pleurez plus, mon père, votre fils sera bourreau, — et avec un cœur de bourreau.
On aurait pu croire que Gérard était soudainement transformé, et que l'horreur du sang versé avait disparu en lui, ou bien qu'une virile énergie lui avait donné la force de surmonter cette horreur; mais il n'en était pas ainsi : Gérard trompait et lui-même et son père ; ses paroles n'étaient que l'expression de la rage intérieure qui s'était emparée de lui en se voyant forcé de choisir entre deux résolutions qu'il lui était également pénible, également impossible d'accomplir : se livrer à la mort et montrer par là la plus grande ingratitude envers son vieux père, ou devenir bourreau de cœur et d'âme. La torture à laquelle le soumettait cette cruelle alternative se trahissait visiblement par sa contenance ; il était saisi d'un tremblement comme il n'en avait jamais éprou\é, et
lorsqu'il dit : Ne pleurez plus, mon père ! d'abondante» larmes jaillirent de ses propres yeux, et il laissa tomber sa tête sur le sein de son père.
Ils demeurèrent longtemps dans cette position, cherchant à se consoler Tun l'autre, mais inutilement; car le vieux bourreau craignait, non sans raison, que la fermeté nécessaire fît défaut à son fils, et Gérard redoutait l'existence qui lui était réservée s'il parvenait à accomplir sa première exécution.
C'était à sept heures du soir que le pêcheur Herman devait être exécuté; on avait différé le supplice jusqu'à cette heure à cause des réjouissances populaires qui avaient eu lieu ce jour-là.
Longtemps avant l'instant fixé on voyait déjà des groupes nombreux s'acheminer par la porte Saint Joris vers le lieu du supplice, pour assister au sanglant spectacle. Il n'est rien qui allèche la curiosité populaire comme la promesse de voir rouler de l'échafaud une tête grimaçante, tandis que des flots de sang teignent le sol d'une rougeur fumante. Quel affreux plaisir ! quelle horrible curiosité que celle qui se complaît à assister à l'anéantissement de l'homme !
La nouvelle delà décapitation prochaine fait tressaillir de joie bien des gens par avance : ils iront voir ! Arrivés là ils sont péniblement affectés; ils témoignent de la pitié pour le condamné. Pourquoi ? pour dissimuler de* vant les autres et devant eux-mêmes leur odieuse nature.
car ils sentent aussi la cruauté qui se cache sous leur infâme curiosité.
Le champ du supplice même était aussi couvert de peuple ; des femmes de toute condition et de tout âge s'y trouvaient avec leurs filles et leurs fils ; et le vieillard caduc, que tout autre motif n'eût pas arraché du coin du foyer, a consumé ses dernières forces pour porter encore une fois ses membres raidis au pied de Téchafaud et assister au sanglant spectacle d'une décollation. C'était un douloureux aspect que celui de la foule, riant et plaisantant, pour abréger f attente, tandis qu'au-dessus des têtes, gibets, potences et roues étalaient des squelettes dépouillés et des cadavres à demi-décomposés.
Au milieu de la foule et tout près de 1 echafaud se tenait Lina; son cœur battait bien fort dans sa poitrine oppressée, et peut-être se fût-elle mise à pleurer malgré les curieux qui l'entouraient si elle ne fût venue pour donner du courage à Gérard, et si elle n'eût senti que ce n'était pas par dès larmes qu'elle pouvait atteindre son but. Son frère Frans était à côté d'elle, proprement vêtu, un large chapeau sur la tête, un manteau brun sur les épaules, comme en portaient la plupart des bourgeois de cette époque. Lina lui avait fait part de la terrible situation dans laquelle se trouvait Gérard, et le jeune menuisier, mû par cette générosité un peu brutale qui lui était propre , avait solennellement juré de casser la tête au premier qui lancerait une pierre au jeune bourreau s'il était vrai que la chose dût arriver. Comme il était déjà tard et qu'il faisait déjà une demi-obscurité, les valets du bourreau s'occupaient activement de tout
préparer sur Téchafaud ; on n'attendit pkis longtemps, car, en ^ei instant même , la fatale charrette fendit la foule, et son approche fut annoncée par un murmure immense et universel. Le condamné Herman, vêtu de toile noire , était assis avec un prêtre sur Tarrière de la voiture. Gérard, armé du grand glaive de la justice , se tenait avec son valet sur Tavant-train.
Il eût été impossible de dire ce qui se passait dans le cœur du jeune bourreau, car son visage était impassible ; il tenait les yeux baissés et ne regardait pas le peuple. En vérité, si le glaive ne Teût fait reconnaître, on n'eût pu dire lequel de lui ou de Herman était le condamné ; ce qu'on pouvait regarder comme certain , c'est que Gérard ressentait plus de confusion et de tristesse que celui qu'il devait exécuter. Heureusement pour lui, son père l'avait forcé de faire couper ses cheveux blanchis qui lui donnaient une physionomie trop étrange; sans cette précaution, la foule l'eût accueilli dès son arrivée par des injures et des outrages. Le jeune homme, égaré, monta sur l'échafaud sans le savoir, et se trouva tellement étourdi par tout ce qui l'entourait, que rien n'apparut distinctement ni à ses yeux ni à son intelligence; il ne vit pas non plus Lina, bien que celle-ci lui fît faire à plusieurs reprises des signes par son frère.
Les aides du bourreau voulurent conduire le condamné de la charrette sur l'échafaud ; mais le patient prétendit qu'il n'avait pas fait une bonne confession et qu'il voulait purifier tout à fait sa conscience, puisqu'il voyait qu'il n'y avait plus aucune chance dp salut. Peutêtre tondait-il quelque espoir sur l'obscurité qui s'épais^
LE FILS DU BOURREAU. S7f
sissait de plus en plus; déjà ceux qui étaient un peu éloignés ne pouvaient plus distinguer Téchafaud. Le peuple, craignant que les ténèbres ne privassent ses yeux du beau spectacle qu'il attendait , se mit à réclamer à grands cris Texécution de la sentence. Alors on entraîna de force le condamné sur Téchafaud, sur le devant duquel on le fit s'agenouiller. L'aide de l'exécuteur mit à nu le cou de la victime et le désigna à Gérard avec un regard significatif, comme s'il eût voulu dire : Maître, c'est là qu'il faut frapper !
A la vue de cette chair nue qu'il devait trancher, Gérard sortit soudain de son insensibilité; ses jambes se mirent à frissonner tellement que l'échafaud en trembla et le glaive échappa à son poing ; toutefois, cet incident passa inaperçu, le signal de l'exécution n'étant pas encore donné. Le valet ramassa l'arme meurtrière et la rendit à son maître, qui la saisit d'une étreinte con- Tulsive.
L'homme à la verge rouge, ou l'officier de la hautejustice, donna le signal; mais Gérard n'entendit pas sa voix et ne vit pas la baguette s'abaisser.
— Vite, maître, vite! cria le valet, tandis qu'un sinistre murmure courait déjà parmi le peuple.
Gérard rassembla tout le courage, toutes les forces qui lui restaient encore, et leva le glaive sur le cou du patient avec la sincère intention de frapper. Il ne savait, l'infortuné , où il se trouvait , ce qu'il faisait , ce qu'il pensait; perdu de honte et de terreur, une sorte de rage venait de s'emparer de lui , et il allait frapper un coup aussi terrible que jamais coup frappé sur un écha-
faud ; mais au même instant le condamné tourna Vi tête, aperçut le glaive menaçant, et jeta un cri lan/iitable. Alors Gérard perdit toute son énergie et laissa tomber le glaive sur le corps de Herman , mais sans lui donner d'impulsion et même sans faire la moindre blessure. Le coupable qui, au contact du fer, avait senti un . frisson glacial parcourir tout son corps et qui s'était cru mort, se releva soudain, et tendant les mains vers le peuple, appela à son secours en criant qu'on le martyrisait méchamment.
Il n'était plus nécessaire d'exciter la fureur de la multitude ; la pitié donnait dans un pareil moment une teinte de générosité aux actes de violence que le peuple voulait accomplir.
— A mort ! à mort, le tourmenteur d'hommes ! Tels étaient les cris qu'on entendait de toutes parts.
Des pierres volèrent à la tête de Gérard, mais peu nombreuses , parce qu'il était difficile d'en trouver sur la place des exécutions.
Le jeune homme, interdit un instant, s'avança sur le devant de l'échafaud, croisa les bras, et se présentant à la foule comme un martyr qui demande la mort, il s'écria d'une voix forte :
— Me voilà! tue-moi, peuple sanguinaire!
Ces paroles mirent lo comble à la rage populaire; femmes, enfants, bons bourgeois, s'enfuirent dans toutes les directions loin de l'échafaud , et il ne demeura plus autour de celui-ci que la lie du peuple, foule méchante et furieuse, qui se ruait avec un formidable élan vers Técharaud, et s'efforçait de s'emparer du bourreau mal-
gré la résistance des gens de justice; c'étaient des clameurs comme jamais on n'en entendit; une cohue, une mêlée comme jamais on n'en vit; une mer lançant jusqu'au ciel des vagues écumantes ne donne pas une idée aussi complète de désordre et de fureur.
Tous les gens de justice s'étaient réunis sur l'échafaud autour du bourreau, dans le but de le protéger, mais plutôt encore pour retenir le condamné qui s'efforçait maintenant d'échapper à leurs mains par la force. En ce moment, une personne inconnue monta d'un pas très-lent sur l'échafaud, et, arrivée près du bourreau, murmura à son oreille les paroles suivantes :
— Gérard, Lina vous conjure, au nom de Dieu et de votre amour pour elle, de venir lui parler une fois encore; elle est là, en bas, — suivez-moi!
Et. lui-même sauta à droite, au milieu du peuple, pour indiquer à Gérard l'endroit où se trouvait sa bien-aimée. Le jeune bourreau obéit à une pensée d'amour, et résolut de dire du moins un dernier adieu à Lina avant de mourir. Il s'élança de l'échafaud et courut à la jeune fille qui fondait en larmes. Frans, qui n'était autre que le personnage inconnu qui l'avait appelé , lui jeta son propre manteau sur les épaules et lui mit son chapeau sur la tête, et, passant le bras de Lina sous celui de son amant, il leur dit à voix basse :
— Traversez tranquillement la foule et allez m'attendre dans le petit bois derrière la seconde potence.
Voyant que Lina obéissait à son ordre et que Gérard muet SG laissait guider par elle comme s'il eut été privé de sentiment, il courut du côté opposé de l'échafaud et
se mit à pousser des cris et à faire un bruit tel que la multitude, croyant quMl avait appréhendé le bourreau, se précipita impétueusement dans cette direction, et laissa le chemin libre devant Lina et Gérard. Frans, continuant son adroit stratagème, ne cessait de crier :
— A mort l à mort ! Voici le tortureur ! Il nous faut sa vie !
Et il se mit à lancer des pierres aux gens de justice avec une rage de possédé. Ce vacarme et Tobscurité, qui jetait déjà sur cette scène de désordre une teinte grise et incertaine, permit à Lina de conduire son amant hors de la foule sans qu'on le reconnût : le manteau et le chapeau de Frans dissimulaient suffisamment le costume de bourreau. Cependant, avant que les deux amants eussent atteint le bosquet indiqué par Frans, Téchafaud avait été pris d'assaut par la populace ; on avait délivré et laissé fuir le condamné, et Ton voulait à toute force s'emparer du bourreau et le mettre à mal. Tandis qu'on maltraitait les gens de justice pour leur faire dire où se trouvait l'exécuteur, il se trouva un homme qui avait vu Frans jeter son manteau sur les épaules de Gérard; il avait remarqué la direction dans laquelle Lina avait disparu avec le jeune homme déguisé, et l'idée lui vint soudain, avec toute raison, que ce jeune homme devait être indubitablement le bourreau.
N'écoutant que sa fureur, il se mit à courir de toutes ses forces dans les divers chemins qui aboutissaient au champ du supplice, et aperçut enfin Gérard et Lina qui disparaissaient à quelque distance derrière un bosQuet. II proféra une imprécation où la joie se mêlait à la colère,
se précipita sur les deux amants tout tremblants, et, arrachcint le manteau de Gérard, il découvrit^ wn costume de bourreau. 11 lit trêve aux injures, leva son lourd bâton, et asséna un coup tellement violent sur la tête de l'infortuné jeune homme, qu'il tomba privé de sentiment sur le sol. Le barbare assassin voulut pousser plus loin ses actes de brutalité sur la victime qui gisait devant lui; mais Lina, qui revenait seulement de son abattement, s'élança vers lui, noua ses deux bras autour de son corps et Tempêcha d'avancer malgré sa force. Le désespoir et le ressentiment lui avaient prêté une force qu'elle n'avait jamais eue ; elle serra ses bras autour des reins de son adversaire avec une énergie si convulsive qu'elle l'enlaça comme dans un lien invincible; on eût dit un faible serpent qui veut étouffer dans ses nœuds une puissante proie. La vue du corps de son amant étendu sans vie à ses pieds avait éveillé en elle une sorte de fureur, et, comprenant qu'il valait mieux avoir affaire à un seul ennemi qu'à plusieurs, elle ne poussa pas un cri afin que personne n'accourût attiré par sa voix.
Heureusement que le bruit de la foule qui cherchait toujours avec obstination le bourreau au centre de la place étouffait les imprécations de l'assassin de Gérard, car, sans cette circonstance, Lina eût été en peu de temps certainement entourée de nombreux ennemis. Au moment où elle épuisait ses dernières forces dans un suprême effort, et sentant qu'elle ne pourrait pas résister plus longtemps, Frans son frère apparut précisément au détour du taillis et vit sa sœur luttant contre
lei (EUVRES DE HENRI CONSCIENCE.
un inconnu. Le corps inanimé de Gérard lui donna bientôt le mot de Ténigme.
Un terrible cri de vengeance s'échappa de son sein^ et, avant que Lina s\iperç.ût de sa présence, il bondit, et, posant ses deux mains pesantes sur les épaules de Finconnu, il le renversa en arrière sur le sol.
— Lina ! s'écria-t-il tandis qu'il traînait par les jambes l'homme terrassé vers le lieu du supplice, cache Gérard sous le taillis ; s'il vit encore, il est à jamais sauvé et délivré. Hâte-toi!
A ces mots , il entraîna son adversaire loin de là avec une telle rapidité, que le malheureux n'eut le temps de rien comprendre et put à peine proférer quelques plaintes que lui arrachait la souffrance. A peine Frans se trouva-t-il au milieu de la foule, qu'il se mit à crier à haute voix en traînant toujours sa victime à la remorque :
— Victoire ! victoire ! voici le bourreau !
Un formidable cri de mort s'éleva des masses, et tous se précipitèrent à la suite de Frans pour assister à l'immolation promise. Quand le frère de Lina se vit suffisamment entouré d'un peuple furieux, il lança au milieu de la foule l'homme qu'il traînait par les jambes, en s'écriant :
— Voilà le bourreau !
— A mort! à mort!
Et cent coups de toute espèce d'armes, bâtons, pierres, couteaux, morceaux de bois, tombèrent à la fois sur le corps de cet homme, qui gémissait et suppliait, et que les ténèbres faisaient prendre pour le bourreau véritable, et cela d'autant plus que ses ardentes supplica-
lions n'étaient entendues de personne et se perdaient dans le tumulte général. Xk ne vécut pas un quart d'heure; ses vêtements lui furent arrachés du corps, et il fut tellement maltraité , foulé aux pieds et rendu difforme, qu'il ne conservait plus rien d'humain, et qu'il eût été impossible de le reconnaître.
Frans laissa la foule égarée à sa lâche et ignoble vengeance, et revint bientôt à sa sœur qu'il trouva agenouillée auprès du corps inanimé de son amant, et demandant grâce pour lui au Seigneur ; lui, s'assura rapidement de l'état de Gérard : il s'aperçut que le cœur battait encore, et qu'un simple étourdissement l'avait privé de sentiment ; il quitta sa sœur, courut à un ruisseau voisin et baigna d'eau fraîche le visage et la poitrine de Gérard, qui revint à lui peu à peu, mais trèslentement. La première sensation qu'il éprouva à son retour à la vie fut un baiser de sa chère Lina, qui, à son tour, était près de s'évanouir de joie, et qui n'eût pas trouvé d'expressions pour rendre son émotion, quand même son frère ne lui aurait pas défendu de parler.
Dès que Gérard eut complètement repris ses forces, tous trois s'éloignèrent avec précaution de la fatale place, et regagnèrent la ville, où Gérard se tint caché dans la demeure de Lina jusqu'à la nuit close. Quand les cloches des églises annoncèrent l'heure redoutée de minuit, il gagna, accompagné de Frans, la maison de son père, et entra inopinément dans la chambre du vieillard. ^
Le vieux bourreau, qui pleurait sur son lit de souffrance la mort de son fils, ne crut pas à un retour qu'il
prenait pour un rêve, pour une trompeuse illusion* mais lorsque les étreintes passionnées de Gérard ^'eurent convaincu , et que celui-ci eut appris en peu de mots sa miraculeuse délivrance, on eût pu croire que le tendre père allait succomber à son émotion : il ne fit pas un mouvement, sa physionomie demeura calme j le rayonnement de la joie brillait bien dans ses yeux, mais ces yeux étaient immobiles et attachés 'avec une fixité extraordinaire sur les yeux de son fils. Enfin, comme s'il sortait d'un songe, il se souleva avec etfort, et s'écria :
— Mon fils ! mon fils ! tu ne comprends pas ton bonheur. Non-seulenaent tu es sauvé du martyre, mais encore et pour jamais de tout opprobre, de toute infamie. La malédiction qui pèse sur notre race s'éteint par la mort.«. Tu es mort,, mon: fîisl
— Et je n'ai pas versé de sang! s^écria Gérard avec transport.
— Va-t'en, va. vivre loin de tes- frères injustes, reprit le père, quitte Aoivers, épouse ta bonne Lina, aime-lft toujours bien, — et puisse le ciel vous accorder une nombreuse famille ! Vos fils ne seront pas bourreaux de naissance, et vous ne pleurerez pas sur vos enfants comme j'ai pleuré sur toi. Les trésors qu'ont amassés nos pères vous mettent. à j<amais à l'abri du besoin; employez^es bien et vivez heureux...
^ Sa voix se brisa un peu et devint sourde et étouffée sous le poids de Témotion trop vive qui remuait son cœur. Gérard pressait sur son sein son père épuiâé,/ct ne savait que balbutier des remerciements entrecoupes, car, en ce momeat suprême, de ravissement et de. bon-
hcur^ il ne pouvait trouver de paroles capables d'exprimer ce qu'il ressentait
Longtemps après les événements que nous venons de raconter, Gérard, le fils du bourreau, vivait encore à Bruxellel sous un autre nom, partageant un tranquille bonheur avec sa chère Lina devenue sa femme, et qu'il aimait toujours de l'amour fe plus tendre. Et quand, devenu vieux à son tour, il s'étendit sur le lit de mort, de nombreux enfants se pressaient autour de sa coiiehe^