‹ Les veillées flamandesChapitre 20 sur 21 · KAREL MOERENS A WILLEM HENSMANS, A ANVERS · texte numérisé non relu

KAREL MOERENS A WILLEM HENSMANS, A ANVERS

Paris, le 8 septembre 181S.

Cher et malheureux ami.

Merci pour ta bonne lettre; cette fois au moins tu n'as pas pleuré seul : ton frère Karel a pris la part qui lui revient de ta douleur. Il doit en être ainsi. Ah 1 tu

crois que ton silence me cause moins de chagrin? Doutestu donc de la sincérité de mes paroles et de la profondeur de mon affection pour toi? Aujourd'hui que tous tes sentiments se portent sur ton pauvre père, sur ta mère si rudement frappée, et sur tes innocentes sœurs, le souvenir de ton meilleur ami trouve peu de place dans ta pensée ; je comprends cela : il ne peut en être autrement. Mais je n'ai, moi, ni père , ni mère , ni amie sur la terre; je vis loin de ma patrie. Pourquoi donc ne reporterais-je pas sur toi, Willem, toute la somme d'affection dont je suis capable? Sur toi, mon compagnon d'enfance, âme noble et aimable, qui, seule, a su comprendre mon âme. Que me fait le triste jour sous lequel le monde injuste et égaré fa placé, toi et les tiens ? La science que j'ai acquise au prix de mes veilles et de mes sueurs serait-elle impuissante à me rendre indépendant des préjugés de la foule? Quoi que tu puisses dire, Willem, tu n'es pas changé, et ton ami Karel non plus , — et tu comprends ce que cela veut dire. Ainsi, n'en parlons plus, n'y pensons plus; depuis ton malheur, Lambert Hensmans est devenu mon père aussi; la pauvre folle est ma mère : ce qui est tien doit aussi être mien! Vois-tu, Willem, peut-être n'est-ce pas bien à moi de te parler sur ce ton ; mais je t'en veux de ce que tu te mets à m'écrire comme si tu voulais mettre une différence entre nous. Je ne te pardonne pas cela ; il faut que tu restes toujours le môme pour moi.

Je sais bien ce que tu désires, Willem. Tu voudrais retrouver ici, sur ce papier, l'écho de tes peines; tu

voudrais que j'évoquasse de nouveau sous tes yeux l'affreuse scène que tu m'as esquissée. J'en ai trop souffert pour agir ainsi, et la coupe de ta vie est assez amère pour qu'une main amie n'y vienne pas jeter un nouveau fiel. Je dois te consoler; mes paroles doivent te faire espérer! C'est la seule lutte que je soutiendrai jamais contre toi ; mais celle-là, du moins, je la soutiendrai jusqu'au bout, l'amitié me l'ordonne.

Le croirais-tu, Willem? Clara m'a déjà écrit deux fois de son pensionnat! Mais ce que ses lettres contiennent est un inviolable secret. Je t'en dirai cependant quelque chose tout bas : elle n'a pas oublié Willem Hensmans, — elle est devenue ma sœur par le lien d'une môme affection. Ce qu'elle nmrmure la nuit à ton chevet n'est pas un vain rêve!

Espoir et courage, mon cher frère! Il n'est pas de nuit si sombre où les étoiles ne soient cachées derrière les nuages noirs, prêtes à briller de toute leur clarté dès que le vent déchire le voile de deuil qui les couvre. Le vent viendra, n'en doute point. Mais pourquoi ce langage fleuri ? Depuis deux jours qu'un beau, un heureux projet me trotte par la tête, je suis si joyeux que je ne puis m'empêcher de chanter. Gela sonne étrangement à ton oreille, n'est-il pas vrai? Écoute un peu ce que nous (j'entends toi et moi) nous avons concerté et résolu pour nous mettre au-dessus du malheur. Peut-être Clara était-elle du conseil: mais cela, je ne puis te le dire. Dans un an je suis docteur en médecine, — docteur de la faculté de Paris, ce qui signifie toujours quelque chose. Un vieux parent de ma tante, qui exerce U

médecine depuis quelque cinquante ans, m'attend à Diest pour me donner ses nombreux malades et m'assurer sur-le-champ par son influence une belle position. Peut-être serait-il plus avantageux pour moi d'aller me fixer dans une grande ville, parce que je puis espérer que ma science m'apporterait là aussi la renommée; mais j'ai mon idée et veux aller à Diest. C'est une petite ville écartée où Von peut presque vivre dans la solitude. Et puis, le parent de ma tante m'a irréfutablement prouvé que, dès le début, quelques milliers de francs par an seront la récompense de mon zèle et de mes soins.

Quand j'aurai pris position dans la société et que je vivrai du fruit de mon travail, je serai du même coup indépendant, je serai mon seul maître. Ma bonne tante, bien qu'elle ne soit pas très-généreuse, tu le sais, me donnera pour mon installation quelque chose comme une dot, une petite sonmie ronde d'un poids raisonnable. Eh bien, Willem , nous commençons à devenir riches , n'est-ce pas? Je comprends que cela ne peut te consoler : l'argent ne peut nous guérir. Mais écouta encore ce que l'espérance de pareilles richesses nous a inspiré.

Dès que Karel Moerens est fixé dans sa nouvelle résidence, il déclare adopter Ursule et Thérèse Hensmans pour ses enfants, et nous les faisons élever dans un pensionnat où leur bonne et infortunée mère pourra les aller voir chaque semaine ; l'argent suffira bien à protéger leur innocente enfance contre les attaques du monde; plus tard, l'argent aplanira aussi le sentier de la \m devant leurs pas ! Toi, Willem, tu refuses de con-

sentir à l'exécution de ce projet ; mais tu n'es pas seul maître de nos sœurs , et tu ne peux empêcher leur autre frère de faire pour leur bien-être ce que son affection lui inspire. Ainsi donc tu te rends sur ce point.

Nous louons à Diest , non loin de la demeure de notre ami Karel Moerens^, une jolie maison avec un grand jardin, comme il y en a beaucoup à Diest. Willem Hensmans vient l'habiter avec sa mère , pour que le médecin puisse être souvent avec son ami et parvienne à guérir la pauvre folle. A Tombre des arbres, loin de toute connaissance , vivant seuls et entre eux , ils savourent là le bonheur d'une douce amitié si rudement éprouvée : une mère s'y promène souriante en tenant ses deux petites filles par la main; deux frères s'y entretiennent de la belle poésie qui chante dans Tâme et de la beauté de la nature... 11 manque encore un père... Mais bientôt le soleil marque la cinquième heure au cadran des siècles... Ses chaînes tombent ! Il prend sa place dans la famille qui l'attend; on lui fait oublier les maux qu'il a soufferts; aucun regard ne trahit autre chose que le respect et l'amour pour le martyr sauvé, pour le père bienaimé, et lui trouve le monde et la vie encore beaux, car à chaque pas s'épanouissent pour lui des fleurs de joie et de bonheur! Un peu plus tard Willem trouve tout à coup que son rêve n'était pas une illusion; Karel se choisit aussi une compagne, et Dieu sourit, du haut du ciel , à l'amour et aux enfants de trois tendres mères !

Et puissions-nous revoir souvent ce jour heureux Où vos enfants , le cœur débordant de tendresse

Groupés autour de vous, disent, les mains aux cieux: Que Dieu donne à Lambert longue et verte vieillesse !

Qui peut m'avoir appris cette aspiration rimée , mon ami ? Devine ! Ah ! tu le sais bien !

Ici tu déposes cette lettre avec défiance et découragement. Je m'y attends. C'est un mensonge, n'est-ce pas? un mensonge que j'ai trouvé pour agir énergiquement contre ta douleur ! Je Tai dit. — Je dois te consoler : il faut que mes paroles te fassent espérer. — Je te trompe par amitié pour t'amener à reprendre courage... Oui, voilà ce que tu penses j car pour la réalisation de notre projet il faut terriblement d'argent , et ton frère Karel n'a pas cet argent. Incrédule , sais-tu donc ce que fera ma tante lors de ma promotion de docteur et de mon installation à Diest? Ne sais-tu donc pas que dans le cours de la vie humaine chacun à son tour s'émancipe et se fait son propre maître? Et ton frère et ton amie en unissant leurs forces ne seraient-ils pas assez puissants pour soulager ton cœur de tout ce qui l'oppresse? Ah! ah ! c'est ce que nous verrons. Encore une anaéo, une seule année! Qu'est-ce qu'une année quand l'avenir rayonne si splendide au deîà?

Mon cher frère, tu Connais maintenant le but de ma vie; je l'atteindrai. Le secours d'en haut ne peut me faire défaut pour l'accomplissement de cette œuvre sacrée d'amour fraternel... — Et puis, vois-tu, Clara prie à la même heure que moi, et demande à Dieu ce que je lui demande.

La brillante étoile que je viens de faire'lever sous ton

regai*d ne j^tera-t-elle pas une étincelle de lumière dans la nuit de ta douleur ? Oh oui , tu espéreras , n'est-ce pas, pauvre frère? Oui, car ton ami et ton amie unissent leurs cœurs pour la réalisation de leur espérance, — de leur désir, de leur volonté !

Karel.

La dernière lettre de Karel Moerens fit une profonde impression sur Willem , bien qu'il ne voulût pas se l'avouer à lui-même. Pendant la lecture de ces pages significatives , pas un sourire ne s'était peint sur le visage du jeune homme, mais aucune expression de tristesse ne s'y était peinte non plus : c'était en dedans seulement, dans son for intérieur, qu'une lutte violente s'était engagée entre l'espérance et le découragement, entre l'incrédulité et la foi. Le désespoir l'emporta enfin, et Willem, abattu, laissa tomber la lettre sur la table ; mais en vain il voulait en détourner les yeux, le nom de Clara l'attirait chaque fois comme un irrésistible aimant, et le força de relire dix fois les pages de Karel, si bien qu'à la fin il les sut par cœur.

Grâce au ton mystérieux de sa lettre, Karel Moerens avait atteint son généreux but : de temps en temps une étoile d'espérance brillait aux yeux de Willem, et il ne lui était pas toujours possible d'obscurcir son éclat par l'évocation de tristes et sombres images. A la vérité, le jeune homme demeurait convaincu que son ami le

î»4 ŒUVRES DE HENRI CONSCIENCE.

trompait par affection, et que ses séduisantes prédictions ne se réaliseraient pas; mais il était forcé de croire que Clara avait réellement écrit à Karel, car quelle autre personne au monde que son amie perdue connaissait les vers cité?? C'avait été aussi une grande consolation pour lui de conQprendre qu'il y avait encore mor\'en de soustraire en grande partie ses sœurs au déshonneur, et de faire jouir son père, dans l'isolement, d'une existenc paisible et peut-être heureuse. Que ce bienfait fut dû à la générosité de Karel ou à son propre labeur, peu lui importait; le moyen existait, et c'était assez pour le faire espérer.

A dater de ce jour, un rayon de lumière pénétra dans la vie de Willem, et bien qu'il ne jetât dans son âme qu'une faible lueur, il n'en brisait pas moins la triste et monotone obscurité. Maintenant il pouvait se remettre à travailler, à lutter, à croire, à chercher, à attendre.

Dans les premiers jours qui suivirent la réception de la singulière épître, Willem travailla beaucoup moins qu'auparavant; trop souvent il était assailli par un essaim de pensées, et alors il oubliait le papier qui se trouvait devant lui pour songer, les mains devant les yeux, à mille choses vagues et indécises. Néanmoins ce penchant à la distraction se dissipa peu à peu, et des paroles de Karel il ne lui resta rien que la conviction que sa vie n'était ni aussi complètement , ni aussi irrévocablement brisée qu'il l'avait cru dans son désespoir. Il reprit av<5C plus de courage sa noble tâche, et remplit avec une sorte de joie les devoirs sacrés qui lui étaient échus comme au premier-né de l'infortunée famille.

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f Dans ses lettres à Karel il prétendait bien être encore découragé; mais son ami voyait assez au ton même de ces lettres qu'il avait atteint son but et chassé le désespoir du cœur de Willem. Toutefois, il ne lui dit plus rien de son projet, car on ne pouvait songer a Texécuter qu'au bout d'une année entière : jusque-là la vieille tante paralyserait le bon vouloir de son neveu, et le laisserait même dans le besoin, car tel était son système sur l'éducation des jeunes gens qui, selon son dire, trouvent presque infailliblement leur perte dans la possession prématurée de ressources pécuniaires. La vieille tante avait raison, et c'est pourquoi elle demeurait inflexible sur ce chapitre.

Willem passa quelques mois de la sorte, sans que de nouvelles douleurs vinssent l'attrister; déjà son esprit reprenait de l'énergie, et l'espoir gagnait dans son cœur; il lui semblait que ces cinq années fatales passeraient bien vite, et que lui et les siens regarderaient plus tard en arrière cette période de leur existence comme un de ces rêves funèbres et terribles dont on se réveille avec joie. Mais il l'avait dit, hélas ! le calice n'était pas vide encore, il n'avait pas porté sa croix jusqu'au bout de la voie douloureuse.

Dans les derniers mois de cette année, un affreux malheur frappa l'infortunée famille Hensmans! L'impitoyable mort enleva le bon notaire , et priva du même coup les Hensmans de la seule ressource qui leur fût restée comme une bénédiction du ciel.

Willem se trouvait sans emploi, et quoiqu'il eût à faire pour les voisins et d'autres maintes suppliques.

épithalames et acrostiches, ce que lui valaient ces travaux était insignifiant.

Pendant une quinzaine de jours il parcourut toutes les maisons de commerce et les bureaux, et supplia, les larmes aux yeux, qu'on lui donnât de l'occupation; partout il fut accueilli par un refus, et maintes fois il fut éconduit avec de blessantes railleries, il ne pouvait pour ainsi dire en être autrement, car dans les études de notaire on ne pouvait en aucune façon accepter le fils de Lambert Hensmans, et il était d'une inexpérience complète dans les autres travaux bureaucratiques.

Quelques négociants se montrèrent assez disposés à le prendre chez eux, mais sous l'inacceptable condition que pendant un certain temps il travaillerait comme copiste sans rétribution, sauf à lui donner peu à peu quelque mince récompense de ses services. Il va de soi que Willem ne put se contenter d'une espérance aussi éloignée ; déjà la misère et la faim frappaient menaçantes à sa porte. Il continua donc à faire inutilement démarches sur démarches, et subit d'affreuses tortures, grâce à la perspective que sa mère et ses sœurs seraient bientôt réduites à la mendicité.

Chacun dans le voisinage savait que Willem avait perdu sa place par suite de la mort du notaire. Bon nombre de gens le plaignaient sincèrement sans doute, mais ce sentiment de pitié n'empécliait pas que dans toutes les boutiques on refusât de servir les Hensmans avant que l'argent ne fût sur le comptoir. Le peu que possédait encore la pauvre famille fut mis en gage jusqu'à ce que le dernier objet ayant quelque valeur eût disparu. Dès

la huitième semaine Willem se trouva dans Timpossibilité de payer le loyer échu, et frémit d'anxiété et de honte à la pensée qu'il pouvait être jeté dans la rue avec sa mère et ses sœurs. Écrire à cesujetà Karel Moerens, il neTeiH fait pour rien au monde. Il savait que son ami était lui-même dans le besoin à Paris, et que sa tante avait pris d'infaillibles précautions pour qu'il n'eût jamais d'argent à sa disposition j de plus, il y avait encore trop de fierté dans le cœur du pauvre jeune homme pour aller au-devant de cette humiliation. Cette seule idée lui inspirait tant d'effroi et de honte qu'il n'écrivit même pas un mot à Karel de ce surcroît d'infortune. Ainsi sont les malheureux ; il leur semble que le secours reçu les abaisse, et souvent l'orgueil les rend injustes. Mais faut-il leur en faire un reproche ? Oh non, il ne faut pas blâmer les malheureux de ce qu'ils ne sacrifient et n'abdiquent pas le seul sentiment qui puisse les soutenir. Et puis est-ce leur faute si l'argent profane tout ce qu'il touche? Est-ce la faute de ceux qui ont faim si le pain de l'aumône avilit et est plus amer que le fiel?

Willem n'écrivit donc pas à son ami, et s'efforça longtemps, mais en vain, de trouver par lui-même les moyens de préserver sa mère et ses sœurs de l'ignominie d'une expulsion.

Si le propriétaire eût été riche, Willem aurait pu espérer, qu'en considération de leur misère, il aurait accordé un délai ; mais ce propriétaire était un pauvre vieux maçon qui, après soixante ans de rude labeur, ne possédait rien au monde que deux maisonnettes ilont le

chélif produit lui permettait à peine de manger du pain noir. On ne peut compter sur la pitié des hommes à ce point d'exiger qu'un vieillard perclus s'impose à luimême de dures privations pour venir en aid^ à autrui. Willem comprenait bien cela, et lorsqu'il s'achemina d'un pas résolu vers la demeure du propriétaire, ce n'était pas pour lui demander répit; au contraire, un sentiment de noble loyauté le poussait à faire cette démarche ; il ne voulait pas tromper un pauvre homme par des promesses, et révéla franchement au vieux propriétaire l'état de profond dénûment dans lequel l'avait plongé la mort du notaire. Et, d'ailleurs, peu lui importait qu'on le mît »^ la rue sur-le-champ ou dans quinze jours, car il ne voyait pas d'issue à sa terrible situation.

Le récit de ses douleurs arracha des larmes au vieux maçon. Dans ce cœur bronzé par une pénible existence et refroidi par la vieillesse, vivait encore un sentiment, le sentiment sacré de l'amour du prochain et de la charité ! Ce fut avec surprise et avec la plus vive reconnaissance que Willem entendit la réponse du vieillard :

— Pauvre garçon ! dit-il, ne soyez pas inquiet. Je ne vous chasserai pas de ma maison. Dieu m'en préserve ! L'hiver approche, — et il sera dur l'hiver, car les hirondelles s'envolent de bonne heure. Vous mo-urriez de froid, vous et vos petites sœurs, et je ne veux pas cela sur ma conscience. Je suis grandement dans le besoin, c'est vrai ; mais vous êtes quatre, et je suis seul. Dieu m'a pris en garde pendant septante ans, il le fera bien encore si cela lui plaît. Ne pleurez pas, Willem ; les hommes doivent s'entr'aider. Écoutez , voici ce que

nous ferons : je ne puis perdre le loyer entier de la maison, car moi-même alors je ne saurais comment vivre ; mais occupez avec votre mère la petite chambre d'en haut, et prenez aussi la moitié du grenier ; je trouverai bien moyen de louer h d'autres le rez-de-chaussée et la grande chambre de l'étage. — Vous n'aurez rien à me payer pour cela; si, plus tard, vous êtes heureux, venez aussi au secours d'un pauvre homme. Retournez chez vous et soyez en paix. Notre-Seigneur aura soin de nous tous, mon enfant !

Les compatissantes paroles du vieillard touchèrent profondément Willem; il le remercia avec feu et le quitta, le pas léger, l'âme réconfortée, comme si son cœur se fût trouvé soulagé de l'unique souci qui l'oppressait. Il transporta à l'étage indiqué le lit de sa mère et le reste du mobilier, et cela avec un courage et sans crève-cœur, et ce fut de sa propre main que fut affiché à la fenêtre de la rue un avis sur lequel les passants pouvaient lire : Rez-de-chaussée à louer présentement.

Ah ! les malheureux se réjouissaient de ce qu'ils ne seraient pas expulsés ! Dans leur joie, ils ne virent pas qu'un spectre lugubre, aux joues creuses, à la bouche menaçante, montait l'escalier derrière eux, comme s'il eût fait partie de la famille : l'affreuse misère s'était installée avec eux sous les tuiles du toit.

Peu à peu les Hensmans tombèrent dans le plus extrême dénûment, et plus d'une fois ils s'étendnent, épuisés par la faim, sur leur misérable couche. De temps en temps Willem réussissait encore à gagner quelques francs, et ce rare et modique secours prolongeait la vie

de sa mère languissante et de ses sœurs; mais voici que vint l'hiver, et comme si un froid cuisant n'eût p^js à lui seul apporté assez de souffrances, toutes les ressources de la pauvre famille se tarirent d'un seul coup : plus de travail, plus d'occupation; pas d'argent, pas de bois, pas de houille, pas de couverture, pas de vêtements ! Alors commença pour Willem une épouvantable lutte. Il lui fallut sacrifier, briser de ses propres mains la seule chose qui lui restât, l'estime de lui-même, Torgueil, ce fidèle compagnon des grandes âmes dans l'infortune. Le besoin le terrassa et le chassa dehors pour mendier ! Le voilà, terrible jour que celui-là î le voilà, tremblant au coin d'une rue, épiant si quelqu'une de ses anciennes connaissances ne passe pas ; puis, la rougeur de la honte sur le front, il murmure : Pour l'amour de Dieu ! Heureux encore si sa prière est entendue, et si l'on y répond par quelques sous. Souvent un froid et négatif mouvement de tête le repousse. L'aumône qu'on reçoit avec honte n'est pas un moyen de salut ; pour y trouver secours et assistance, il faut n'être pas né avec un cœur sensible, et puis c'est un métier qui demande ses années d'apprentissage. Aussi Willem ne trouva-t-il dans l'immolation du dernier trésor de son cœnr, pour ainsi dire, aucun soulagement à la misère des siens; bien au contraire, lui-même s'abîma, corps et âme, dans l'abîme du plus profond avilissement.

UNE ERREUR JUDICIAIRE. 20t

WlLLÉM HENSMANS A KAHEL MOERENS, A PARIS.

Anvers, 15 janvier 1816, an matin.

Le fi\ut-il donc, ô mon Dieu? Ne puis-je échapper à ce suicide moral? — Non, non, je dois plonger jusqu'au fond du gouffre d'infamie ! Eh bien, que votre volonté soit faite : soit! J'arrache de mon cœur saignant jusqu'à la dernière racine de sentiment; je foule aux pieds ce qui y demeure encore de ma vie passée : estime, amom*, amitié, espoir, courage, imagination, adieu! adieu!

Karel, Karel, je m'agenouille suppliant à tes pieds... une aumône! une aumône! Ah! donne-moi quelque chose, si peu que ce soit ! Garde un morceau de ton pain, souffre de la faim pour moi, mais pour Tamour de Dieu, donne-moi quelque chose!

Je ne devrais pas te tenir ce langage , je le sais. En l'écrivant, je heurte mon front sur la table jusqu'au sang, de désespoir et de honte; mais il le faut... Je suis un mendiant, et ce n'est pas vers toi seul que je tends des mains suppliantes... Mais tu m'enverras quelque chose, n'est-ce pas?

Karel, je n'ose te dire dans quelle situation nous nous trouvons tous; je n'ai pas le droit de te donner une part de cette mortelle douleurs — ' et pourtant il me

semble que je suis vraiment par trop méprisable. — Ah! la faim est un cruel tyran! Elle sait abaisser jusque dans la boue l'homme le plus courageux; elle sait le faire ramper comme un vil insecte pour un misérable morceau de pain : Tinfortuné Willem rampe ainsi depuis quinze jours. Songe comme c'est gai, lorsque les femmes du voisinage viennent me dire, avec d'insultantes paroles, qu'Ursule mendie dans la rue la tartine de leurs enfants; et juge quelle affreuse torture déchire mes entrailles : j'envie à mes petites sœurs la bouchée qu'elles ont gagnée par leurs prières !

Quelle terrible nuit nous avons passée ! Pas de feu ! Plus de couverture! La pauvre petite Thérèse a les pieds gelés ; l'enfant gît là, sur un peu de paille , couverte de nos vêtements, en proie à une fièvre ardente. Elle mourra, l'infortunée victime! Je n'ose prier Dieu de retirer d'ici-bas le pauvre petit agneau, car ma mère en mourrait aussi ; elle a reporté sur Thérèse tout ce qui reste de sentiment dans son cœur... Aussi, elle, témoin d'ailleurs impassible et sans conscience de notre misère, elle couvre de sa poitrine le corps de son petit ange et implore le secours de Dieu contre la mort.

Je t'écrirai du fond d'une tombe... et même je m'en fais un reproche; ce temps que je te consacre, c'est un vol : je dois aller mendier ! Karel, j'ai demandé assistance à mes anciens compagnons de l'étude ; un seul d'entre eux m'a donné un franc; depuis lors ils prennent une autre rue quand ils me voient venir de loin. Je suis allé chez toutes mes connaissances : quelques-unes m'ont donné une aumône; mais cela est parti depuis long-

temps, et je ne puis plus recourir à eux maintenant. Ma sœur îîrsule est allée au marché pour y ramasser des feuilles de chou et des pelures de pomme de terre; nous en avons mangé, mais cela n'aide à rien. »

Clara est revenue hier du pays wallon... La sueur coule sur mon front depuis une heure : la nécessité me pousse vers elle ; devant elle aussi, je ramperai sur les genoux, et, la main tendue, je lui crierai : — Ah î donnez-moi quelque chose! Malheur! malheur! Je lutte contre cette accablante pensée... Amcre ironie! Il faut que j'aille à elle, le sol brûlât- il sous mes pieds! Depuis hier déjà je me débats avec désespoir contre cette terrible nécessité; mais ma mère se meurt de faim, ma petite sœur pleure de souffrance, moi-même je suis à bout; mes yeux se troublent et s'égarent... Oh ! je suis courbé, abattu, sous le fouet sanglant de la' misère; la mort dût-elle me frapper à ses pieds, il le faut, il le faut! C'est affreux ! affreux ! Moi, lui tendre la main? Moi lui dire : Pour l'amour de Dieu, une aumône ! A elle, à Clara !

Ah! ah! je dois espérer encore, n'est-il pas vrai? Je ne suis pas encore assez profondément avili; je pourrai me laver plus tard de la fange dans laquelle je me vautre ! Et puis l'image de mon amie viendra encore me consoler dans mes nuits sans sommeil, n'est-ce pas? quand j'aurai mendié à genoux devant elle... quand sa main m'aura donné de l'argent!...

Tout, tout est fini pour moi... tout, jusqu'au souvenir même de son amour; tout ce que j'avais gardé comme un trésor doit être anéanti. Quand tu recevras cette

lettre^ déjà nous aurons mangé, grâce à Targent de Clara, — le prix de ma vie peut-être !

Karel, Karel, souviens-toi de moi! Ah! dépose aussi une aumône dans la main du mendiant qui fut jadis ton ami!

Willem.

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