Tome IIL
On sait qu'auxiliaire de la Commission Félix et des juges recenseurs, promoteur de leurs condamnations, le Comité d'Angers lit écrouer à lui seul mille cinq cent quarante-sept personnes, et qu'il demandait à grands cris des moyens prompts et sûrs de débarrasser, de dégorger les prisons. Toujours insatiable et trouvant TAnjou trop étroit pour sa-
et des Commissions d'Angers, grâce aux travaux de M. fierriat-Saiot-Prix, des magistrats de la cour d*Angers, MM.Métivier, Bourcier, Poitou, Beugler, des autres écrivains angevins, Blordier-Laoglois (Angers et le département de Maineet-Loire ^ et le club d'Angers^ manuscrit de la bibliothèque de cette ville, n* 906), Grille, M. Godard-Faultricr, etc. Voir aussi les adresses de la Société populaire d'Angers, les factujis de Vial, les rapports de Franeastcl et d'Hentz; Noagaret, Histoire de la guerre civile en France ; M. Grétineao- Joly, La Vendée militaire, etc.
Je reproduis ici, pour ma part, une lettre dont j*ai donné communication li M. Berriat-Saint-Prix, qui en a inséré une partie ii la page 153 de. La justice révolutionnaire en France,
Cette lettre, écrite d'Angers, le 13 nivôse, an citoyen maire de Paris, en lui envoyant, de la part du maire et de la municipalité d'Angers, le compte rendn de Fa fête de la Véesse de la liberté (sic), se trouve au d« 81 (SI nivôse} du journal Les Trois Décades (les joarnanx autres que le Moniteur sont encore une mine inexplorée) :
« Notre Sainte mère Guillotine travaille; elle a fait depuis trois jours la barbe il onze prêtres, une ci-devant religieuse, un général et un superbe Anglais de six pieds, dont la tête était de trop; elle est dans le sac aujourd'hui.
« On a fusillé en trois jours environ huit cents Brigands au Pont-de-Gé et jeté leurs cadavres dans la Loire.
« On dit que l'armée fait la chasse aux fuyards ; autant l'on en rencontre, autant Ton en fusille sur-le-champ, et en
si grande quantité, que les chemins en sont jonchés
Un ci-devant cordon rouge d'ici n'a pas voulu être honoré de la Goillotine. II est mort hier en prison; on a trouvé chez lui ses anciennes marques, croix et brevets et, qui bien mieux vaut, un riche domaine composé de deux cents marcs d'argenterie et quantité de linge enfoui dans la terre. »
tisikire ses cruels instincts, il vint provoquer de nouvelles incarcérations jusque dans la Sarthc.
Cependant, parmi les Vendéens, ceux qui après la déroule du Mans avaient pensé régaler la Loire par Sablé et Châteauneuf, ceux qui avaient été pris à Anccnis ou sur la rive gauche, avaient déjà fourni trop de victimes pour les fusillades de Sainte-Gemmes ou l'échafaud de la place du Ralliement. Les prisonniers dimportance avaient seuls été réservés pour la guillotine. Une des principales victimes, qui eut à Angers les honneurs de ce supplice, ainsi que Donissan et des Ëssarts, est sans contredit Yévêque dAgra, te fameux abbé Guillot de Folleville, condamné le 5 janvier 1794 (16 nivôse an II) et exécuté place du Ralliement, sur les quatre heure.^ du soir, en compagnie de sept prêtres insermentés, de Marie- Jeanne-Michelle-Françoise de Falîoux, veuve Malcombe, et de François-Daniel de la Douepe dit du Fougerai, ci-devant noble. Il était âgé de trentedeux ans; errant de ferme en ferme, traqué, poursuivi, dénoncé, il avait été arrêté, dit-on, aux environs d*Ancenis et emmené dans la ville où il avait officié solennellement en juin 1793. Si l'on doit en croire {"Enquête^ il présidait encore au Mans, le 21 frimaire, le conseil tenu à rhôtel de la Biche, Il faudrait en conclure que, malgré la découverte de son usurpation de titre et la jalousie de Tabbé Bernier et des principaux ^hefs, il avait pu conserver encore dans l'armée une bonne position. A part ce renseignement de VEnquêle, qui aurait besoin d'être contrôlé, je ne connais de relatif à son séjour au Mans, qu'une noie inédite de Tabbé Ledru : « Folleville, lors de son passage au Mans, portait encore le nom d'évéque (tous les sots se prosternaient à ses pieds). Il faisait incarcérer ou envoyait à la mort les prêtres constitutionnels qui lui étaient amenés,
âi4 LES VENDÉENS
Toarteau, Le More. » L'cx^abbé collectionneur a ensuite rayé les noms de Tourteau et de Le More, laissés tous deux bien vivants par les Vendéens, et a ajouté à celte note, sous la Restauration, une défînition curieuse dos prêtres constitutionnels, qu'il appelle ceux « qui se refusaient à ré> tracter le serment d'obéissance qu'ils avaient prêté en 1791 à Louis XVJ, leur légitime souverain (1). »
A côté de révoque d'Agra, nous trouvons une autre victime condamnée à Angers, par suite de la défaite des Vendéens au Mans, et qui lient par des liens plus étroits au département de la Sartho, Joseph Berthelot de La Duraudiére, ex-con-
(l)ilestbicnpr6bi)b!e que Tabbé deFollevilleavaitéléariêté aux environs d'Ancenis, puisqu'on voit Westermann offrir il la Convention un reste des dépouilles sacerdotales de Tévêque d'Agra. C'est sans doute par erreur qu'un auleur le dil arrêté aux environs de La Suze, contrée inexplorée par Westermann. Il serait ^ désirer qu'où publiât complètement son interrogatoire, qui fait partie de 4a licbe collection vendéenne de M. Dugast-Matifeux, de Moutaigu, et des archives delà cour d'Angers. Selon Beauohamp, le prisonnier se serait fiait pasier pour secrétaire de Lescure et ne se serait déclaré que lorsqu'il n'aurait plus eu aucun espoir d'échapper à la mort. M. Crétineau-Joly le fait mourir avpc une chrétienne résignation Voir Beauchamp, 1820, t II, p. ^4; M. Crétineau- Joly, t. Il, p. 7, 14; Blordier-Langlois, t. I. p. S90. Suivant fioumisseaux, t. III, p. 939, il était caché près d'Angers. « Etes'vous Vèvéque d'Agra 7 lui demanda-t-on. ~ Je suis celui qu'on appelait ainsi, > répondit-il. Il mourut avec courage. Voir aussi M. de Soland, Bulletin historique et monumental de l'Anjou, novembre 1869, p. 104; les Arches d'Angers, du 18 nivôse an II. Francastel le fait mourir « aux acclamations d'un peuple immense, > lettre au Moniteur^ n» ilO. M. Michelet, t. Vf, p.70, et M. Bourcier, La Terreur en Anjou, p.- 74, ont publié de curieux extraits de ses deux interrogatoires. — Voir aussi au greffe de la cour d'Angers le 1er registre des jugements de la Commission Félix, h la date dtt 16 nlvôs«.
seiller au présidial d*Angers et ancien président du district de La Floche. Accusé de complicité avec les Brigands, il était surtout suspect à cause de son fils, âgé de vingt-deux ans, absent depuis deux années, présumé émigré et qui se trouvait au Mans avec les Vendéens, ainsi que le constate Françoise Després, compagne de sa fuite dans la déroute (1)» Le 2 nivôse, le Comité révolutionnaire de La Flèche dénonçait entre autres au district Uerthelot de La Durandièrc et ses filles, qui avaient suivi Tarmée des Brigands. Détenu dans les prisons d'Angers, il fut recommandé à la Commission militaire le 3 ventôse, par celte lettre d'un dénonciateur B. A., qui craignait qu'il ne restât oublié au milieu du grand nombre de prisonniers :
a Je suis ici d'hier soir et <déjà je me suis aperçu que vous et la sainte guillolioe faisiez
votre devoir Vous avez dans vos prisons le
nommé Berlhelot de La Durandière, ci-devant juge au présidial d'Angers et qui a suivi les Brigands, n La recommandation ne fut pas inutile, M. de La Durandière fut envoyé à la mort dès le 7 ventôse (2).
(1) Détails historiques sur Françoise Després, p. 36 Elle dit aussi : < M. de La Durandière père fut exécuté pour avoir laissé, en son absence, occuper sa maison par nos troupes. »
(3) Voir M.fiourc>er,La Terreur en Anjou, p. 7ii et 303, et le 3* registre de la Commission Félix, p. 33 v«, et 37. Le prévenu avait comparu le 4 ventôse devant la Commission, comme chef de Brigands, ancien conseiller du tyran Capet, connu à La Flèche pour un contre-révolutionnaire, y ayant logé et hébergé Tétat-major des Vendéens, les ayant suivis en voiture à Tattaque d*ADgers, etc. La Commission lui accorda un sursis pour avoir de plus amples renseignements, et (rois jours afrès le condamna à mort Laporte. vice-président, et Obrumier fils se transportèrent sur la place du Ralliement, h .quatre heures de relevée, pour être présents il son exécution.
Avant cette époque, le 7 pluviôse, les sansculotles du Comité révolutionnaire d'Angers écrivaient a celui du Mans de faire conduire devant eux les nommés Gastineau et La Grandière, détenus dans la maison d'arrêt de la Visitation.
(( Il est temps que tous les scélérats conspirateurs payent de leurs tétcs les infamies dont ils se sont rendus coupables envers la République.
« Salut et fraternité. Union et sévérité. Ça va, ça ira.
« Vive la République.
« OfiRUMiER, secrétaire.
« Brutus Thikrry, etc. »
Les membres du Comité du Mans, le 18 pluviôse, souscrivaient à cette invitation et se bornaient à répondre : « Nous chanterons toujours cet aimable refrain : Ça va, ça ira (1). »
Jacques-Nicolas Gastineau, professeur de droit de Pancienne Université d'Angers, et son ami le chevalier de La Grandière, avaient été arrêtés sous l'inculpation d'avoir fomenté la révolte, et conduits au château d'Angers, où ils avaient eu M. de Vaugirault pour compagnon de captivité. Lors de la marche des Vendéens sur Angers, en juin 1793, ils avaient été transférés tous les trois à Château- Gontier, à Sablé, puis au Mans. Ramenés à Angers, d'après la demande qu'on vient de lire, ils comparurent devant la Commission militaire, qui prononça leur condamnation à mort. Ils furent
(I) Voir les registres du Comité révolutionnaire da Mans, M. Godard Faul trier, Le champ des Martyrs, p. 93 et suiv.^et M. Bourcier, p. 93. —Le 12 germinal, le Comité d'Angers réclamait encore des renseignements sur les prisonniers du district el l'arrestation < de la femmç d« Hardas, dite d'Haatçville. »
exécutés le soir même de leur jugement, le li venlôse.
M. de YaugirauU, plus heureux, fut sans doute oublié, sans quoi son nom seul, porté naguère par un des évoques d'Angers, et alors encore par un des principaux officiers de l'armée vendéenne, eût suffi pour l'envoyer à Tcchafaud. Au Mans, il était détenu seulement dans la maison des suspects et n^était pas dans la catégorie des Vendéens. Il eut le bonheur de rester à la Visitation jusqu'à Tamnistie. Le 17 frimaire an III, « Vollaigo Vaugirault, détenu à la Visitation et prévenu de complicité avec les Brigands, » remettait au conventionnel Génissicu, envoyé en mission dans la Sartlie, une pétition afin d'être mis en liberté. Il demandait à profiter en tous cas de la récente amnistie et se déclarait prêt à faire le serment.
Le 9 nivôse an IIl, il se présentait à la Municipalité et y racontait longuement l'histoire de sa famille; il avouait que sa femme avait suivi l'armée vendéenne et s'était enfuie de la Mission. Il demandait de nouveau à profiler de l'amnistie et à être autorisé à chercher M™» de Vaugirault. Lecture faite de l'amnistie et de l'arrêté des Représentants du peuple dans les départements de rOuest, dont nous aurons à parler, la Municipalité le renvoya devant le district. Il dut être mis en liberté, comme les rares prisonniers qui avaient échappé aux Commissions militaires et à leurs limiers des Comités révolutionnaires.
Le sort de tous les siens, du reste, fut bien moins malheureux que celui de la plupart des familles nobles de l'Anjou.
Le 19 pluviôse, sa femme. M""* de Vaugirault, avait pu s'échapper de la Mission. Ses trois filles, M"«8 Emilie, Aimée et Louise de Vaugirault, a brigandcs, » écrouécs le 23 frimaire dans la prison de la Municipalité, puis deux mois plus tard dans
celle de TEvôché, en sortaient le 8 prairial, avec Tautorisation de Garnier de Saintes, sans avoir passé par le s(^jourdc la Mission. Le 27 fructidor, elles avaient présenté à la Municipalité, en faveur de leur père détenu depuis plus d'un an au Mans, une pétition où elles disaient avoir été conduites contre leur gré dans celte ville, par les Vendéens (1).
Ce fut surtout à La Flèche et dans les autres districts limitrophes de Maine-et-Loire, que se lit sentir Taction du Comité d'Angers.
A La Flèche, quelques femmes qui n'avaient été découvertes que postérieurement à la déroule, avaient été confiées à la garde des patriotes. Le 29 frimaire, la nommée Madeleine Durand, âgée de vingt ans, de Tiffauges, déclarait au district qu'elle n'avait suivi les Brigands les deux derniers mois que par contrainte, qu'elle avait perdu sa mère à Mareil, au hameau des Bournays et s'était ellemême sauvée chez le citoyen Pierre Nays, aux Bournays, disant qu'elle n'avait marché avec l'armée que contre son intention. Copie de cette déclaration avait été envoyée au Comité de surveillance, et la jeune Vendéenne avait reçu uu asile provisoire chez Urbain Leroi, teinturier, rue Basse.
Le lendemain, la veuve Tessier faisait aussi la déclaration d'un enfant de quatre ans, de Cholet, laissé chez elle, et l'on décidait qu'il serait nourri à l'hôpital.
Le 2 nivôse, le Comité dénonçait au district Lonlai et sa femme,Giroust deMarcilly et sa femme, Berthelot de La Durandière et ses filles , qui
(1) Le 21 pluviôse, fat coadamné par ua jugement par F., Il Angers, une domestique de M. Volaige-Vaugirault. « Sou maître est an bri^nd, et brigand lui-même, » dit l'interrogatoire des juges recenseurs. Voir La Terreur en Anjou, p 59.
avaient suivi l*armée des Brigands. Plus tard, le district ordonna de procéder à l'inventaire et à la vente des meubles de Girousl de Marcilly et de sa femme, de leur mère et belle-mère, afin de sauver ce qui en restait ^ ces meubles, ainsi que ceux des émigrés et des adhérents des Vendéens, avaient été livrés au pillage.
Le 15 prairial an III, le conventionnel Dubois- Dubais fît droit à la pétition de la citoyenne Giroust-Marcilly mère'demandant à ce que le séquestre mis sur ses biens fût provisoirement levé, la citoyenne ayant fait tous ses efforts pour empocher son fils de se joindre aux Brigands.
A la différence des Fléchois, tels que M. de La Durandière, ou des Vendéens arrêtés dans la contrée, qui allèrent périr à Angers (1), Louis-Marie- Mîchel Giroust de Marcilly fut jeté dans les prisons de Nantes et condamné à mort comme chef des Brigands, le ^ pluviôse, par la Commission militaire du Mans. Elle était alors présidée par Mutius-Scévola Lalouel, et Taccusateur public Vaugeois dressa par exception une espèce d'acte d'accusation.
Sa veuve, Éléonore du Coudrel, femme Giroust de Marcilly, fut également condamnée à mort le lâ^S pluviôse. Elle obtint un sursis comme étant enceinte. On connaît, hélas ! le véritable sort de la pauvre veuve et de sa femme de chambre. Les infâmes Fouquei et Lambertye avaient consenti à les laisser vivre. Dieu sait à quel prix, en faisant passer pour grosse M"»* de Marcilly, à qui un sursis fut en effet accordé. Mais restées dans ce charnier des prisons de Nantes, qui dévoraient leurs victimes, les deux femmes succombèrent bientôt à
(1) Pcrrin, Les Martyrs du Maine, t. II, p. 996, cite Bellanger ReDé, de La Flèche, coospirate«r, condamné à mort à Angers, le 8 pluviôse.
2â0 LES VENDÉENS
Pair empesté de l'Ënlrepôl, ei terminèrent leur misérable vie que, dans leur détresse, elles avaient estimée, plus cher que leur honneur.
Quelques mois plus tard, les deux féroces bourreaux, « friands de robes de soie o et ne respirant que le crime, étaient condan^nés à mort et guillotinés le 16 avril, non pas pour leurs fameuses noyades, mais pour avoir disait le jugement, soustrait à la vengeance nationale la femme Giroust de Marcilly, condamuèe le 25 plliviôse et qualifiée par les Comités révolutionnaires de La Flèche de seconde Marie-Antoinette, à cause de son acharnement contre les patriotes et de son- adbésion aux projets des Brigands. Une lettre du président de la Commission du Al ans, Bignon, disait dès le â5 ventôse, au sujet de Fouquet et de Lambertye : (( Ëh bien, mon bon ami, ces deux noyeurs sauvaient des contre-révolutionnaires, comme la femme Girousl.de Marcilly, ci-devant noble, qualifiée de seconde Marie- Antoinette par la Municipalité, dont le mari avait été condamné à mort par la Commission, comme chef de Brigands, avec bien d'autres femmes qu'ils distribuaient à leurs amis (i), »
Une autre prisonnière arrêtée à La Flèche occupa aussi Thistoire de ce temps du bruit de ses aventures : c'est la Vendéenne que Sénart, le fameux espion du Comité de sûreté générale, tâche en vain de flétrir en rappelant « la fille Richard, » nom porté alors par les officiers les plus en renom de la guerre de Vendée.
(1) Voir Berrial-Saint-Prix, La jmtke révolutionnaire, t. I, p. 19,35,27,28; Michelet, t. VU, 1853, p. 8 et 119, d'après les registres da greffe de Na ites, 21 germiDal. Voir dans les Mémoirei de M"» de La Rofibejaquelein, p. 406 et saiv., le sort plus heureux d'Agathe, sa femme de chambre.
Dans son libelle intitulé les Brigands de la Vendée (i), véritable acte d'accusation calomnieux de ce commissaire sans-culotle contre les administrateurs d'Indre-et-Loire, il dit que la fille Richard, trouvée à La Flèche à la suiXe des rebelles, fut acquittée par un jugement, du 26 ventôse, de la seconde Commission militaire de Tours, créée par Guimbertcau. Ce jugement, selon Sénarl, différait de la procédure. II déclarait Taccusée contrainte, et partant excusable, sans qu'il y eût cependant aucune preuve de son innocence. « Elle perdit son oncle et sa tante à la défaite du Mans, se cacha, s'associa à un officier, qui la fit passer pour sa femme, puis fut arrêtée près de La Flèche, avec Cartier ou Carties, qui fut jugé de suite (2); mais la prisonnière était jeune et jolie, riche de six cent mille livres. Elle fut aimée du président de la Commission et ac:|uittée. »
Dans ses Mémoires, Sénart a encore poursuivi de sa haine la prisonnière, en même temps que la seconde Commission militaire et la Société populaire de Tours (3). « C'était, dit-il, dans cette société qu'allait s'étaler la fameuse Richard, femme Texier, prostituée des rebelles et nièce d'un chef des rebelles, vendue à la seconde Commission militaire, qui savait si bien poursuivre
(1) 83 pages in 8°, sans lieu ni date, uaais imprime en brumaire an m. Voir p. 27 et 28.
(2) Le7p!aviôse,la seconde Commission mililaire de Tours condamnait en effet à mort Antoine Cartier, charpentier, de Cromières, près La Flèche. Le 15 nivôse (4janvier 1794), elle avait condamné de même le Vendéen Charles-René Thenaisie, arrêté à Bouloire, ainsi que je l'ai dit précédemment.
(3) Sénart, ancien procureur de la commune et ancien agent national de Tours, avait présidé la première Commission militaire de cette ville, dont il était membre avec Ancart et les fameux Laporte et Félix. Le registre de cette Commission est conservé au greffe de la cour d'Angers.
les républicains, protéger les rebelles et leurs complices, et trahir ses devoirs (1). »
Je n'hésite pas à reproduire ces ligues, « comme si l'or pouvait être avili par le fumier dont il est souvent environné, » ainsi qu'il fut alors objecté à un des amis de Sénart. Dans la réponse qu'ils firent à ce fameux hébertisle, la théorie des conspirations mise à découvert (2), les administrateurs d'indre-et-Loire prirent la défense de la Vendéenne. Celte intéressante et infortunée créature, disentils, avait été traînée à la suite des rebelles, à dixsept ans, par un oncle, son tuteur. Son innocence avait été reconnue et acclamée par la Commission militaire, le 26 ventôse. L'administrateur Texier l'épousa. Un des complices de Sénart, « le scélérat Mogue, » fameux dans nos contrées de TOuest comme dans les Ardennes, Tarracba des bras de son époux et l'envoya à la tuerie du 22 prairial, à Paris. Mise au secret, à la veille de monter dans la fatale charrette, elle fut sauvée par le 9 thermidor, mise en liberté le i6 parle Comité de sûreté générale et délivrée de la sorte des attaques « du cannibalisme » de Sénart, qui, de concert avec Mogue, avait fait arrêter également les administrateurs Texier et Clément de Ris (3).
Toutes les prisonnières de La Flèche n'eurent pas des aventures aussi dramatiques.
(1} Mémoires de Sénart t publiés par Damesnil, deuxième édition, p. 285. Sur cette Commission, composée de Bouilly, Barré, etc. , voir M. Carré de Bnsseroles, Souvenirs de la Révolution dans le département d* Indre- et- Loire ^ p. 237; sur Sénart, voir p. 913 et passim.
(3) Tonrs, Vauqner, 97p. in-8«, p. 43 à 48. Voir aussi Dénonciation de la Société populaire de Tours à la Convention, contre Sénart, in-4«, 8 p., Tours, Billault.
(3) Voir Mogue, dénoncé par la Société populaire de Tours à la Convention nationale et à toutes les Sociétés populaires, in-8«, 19 p., Tours, Vauquer, p. 2.
Au commencement de ventôse, un certain nombre de Vendéens furent envoyés de cette ville dans les prisons du Mans; des prévenus de crimes contre-révolutionnaires, interrogés par le Comité, avaient, au contraire, été dirigés ver!^ Angers. Parmi les Vendéennes transférées au Mans à différentes époques, je ne connais guère que Louise Chopin, de seize ans, dévideuse à Mortagne, partie avec ses père et mère, tisserands, qui l'avaient forcée de fuir avec eux, et Tavaicnl, disait-elle, prise en haine, parce qu'elle était patriote. Elle avait perdu sa mère à Angers, et laissé à La Flèche, au premier passage, son père mourant, blessé d'un coup de feu à la cuisse. Des chasseurs de l'armée républicaine l'avaient arrêtée près d'Angers et l'avaient ensuite abandonnée après ravoir conduite à La Flèche ; elle y demeura en état d'arrestation, jusqu'à ce qu'elle fût transférée au Mans, où elle obtint Tautorisation de rester chez la citoyenne Froger. Là se bornent les données que j'ai recueillies sur le sort des captifs de La Flèche.
A la fin de ventôse, le 28, d'après la réquisition de Hentz, de Carreau et de Francastel, Savary (l'auteur des Mémoires), alors adjudant et général commandant par intérim à Châteaubriant, transmit l'ordre de désarmer les communes des districts de La Flèche, Sablé et Châteauneuf, sur lesquels les Brigands s'étaient répandus, excepté les communes qui étaient en état de se défendre. Furent désignées le 11 germinal, comme devant déposer les armes, les communes de Sainte- Colombe, Saint-Germain, Verron, Clermoot, Créans, Bazouges, Cré, Crosmièrcs, Mareil, Couronnes, Ligron, Bousse, La Fontaine-Saint- Martin, Cerans, Saint-Jean- de-Ia-Molte et Mézeray. Les citoyens qui, à l'occasion de cet arrêté, se rendraient coupables de rébellion et les autorités qui
refuseraient de Texéciiler, devaienl être déférés aux tribunaux criminels et à la Commission militaire.
Quelques-unes de ces communes de la Sarlhc, au lieu d'envoyer dans les prisons du Mans les Vendéennes arrêtées dans la déroute, avaient eu rhumanité de les garder sur leur territoire. Sablé et Brûlon, ainsi que quelques bourgs voisins, avaient surtout conservé un certain jiombre de prisonnières qui, à la différence des hommes, n'avaient pas été passées par les armes. Ces Vendéennes, avec leurs enfants, n'étaient pas môme restées longtemps en captivité. Elles avaient été confiées h la gaitle des citoyens qui avaient bien voulu s'en charger.
Aux environs de Sablé, Précigné, Anvers, Poillé, Asnières, Saint-Ouen, etc., avaient donné l'hospitalité aux fugitives ou aux jeunes Vendéens; ces communes s'étaient signalées par leur généreuse humanité.
Le Comité révolutionnaire d'Angers, indigné do cet état de choses, écrivit au ComiCô de Sablé, pour le faire cesser. Dans sa lettre du 9 pluviôse, signée Boniface, Audio, Lefeubvrc, et Cordier, secrétaire, le Comité disait qu'il avait appris que quinze Brigands, hommes et femmes, réfugiés à Saint-Ouen, étaient logés chez les nommés Bailly, fermier, Perray, marchand. Château, aubergiste, Deslandes, maréchal, Jodissier, affranchisseur, et veuve Picard; que le nommé Gandin passait aussi pour en receler. 11 invitait à s'assurer de ces Brigands et de ceux qui les recelaient, pour qu'ils ne pussent échapper au sort qu'ils méritaient. Il aimait à croire que la négligence des municipaux ne resterait pas impuniel(l).
(1) Voir au greffe de la coar d'Angers, le registre de cor-
DANS LA SARTHB. 228
Le 12, se présentait précisément au Comité de Sablé, un jeune Vendéen, Mathurin Veré, d'Y*rnay, tisserand, âgé, disait-il, de dix-sept ans, qui avait quitté l'armée à Erni^e et, depuis la déroute, était resté à Saint-Ouen-en-Champagnc. Il avait travaillé dans cette commune, exprimant l'envie de vivre en bon républicain. Son hôte lui avait enfin enjoint de se présenter aux autorités. Il disait qu'il y avait encore trois Vendéens dans la même localité. 11 fut conduit à la maison d'arrél, puis plus lard transféré au Mans où il fut fusillé le «25 floréal.
Le Comité de Sablé ne pouvait étendre ses pouvoirs hors de la commune; il communiqua la lettre d'Angers à Tagcnt national du districts qui prit, le 17 pluviôse, Tarrêté suivant :
« Le Conseil, considérant qu'il est important de purger les communes de la horde scélérate des Brigands ; que, dans le cas même où il s'agirait de ceux qui, par la faiblesse de leur sexe ou leur extrême jeunesse, fussent dans Fimpuissance do nuire, il n'en est pas moins nécessaire d'empêcher tout commerce de société entre cette race impure et des hommes libres;
« Arrête que les Municipalités seront tenues de faire conduire à Sablé, dans les vingt-quatre heures, tous les hommes, enfants, étrangers, soupçonnés d'être Brigands, ou qui sans passeports ne justifieraient pas être restés étrangers à 1 insurrection. »
Les Municipalités étaient déclarées responsables de Texécution de cet arrêté.
Le Comité de Sablé, sachant qu'il y avait des femmes et des enfants de l'armée vendéenne res-
rcspondanee consacré k la copie des lettres écrites par le Comité, p. 63, et le dossier du Comité de Sablé, aux Archives de la Sûrihf,
lés en ville, manda le 19, à deux heures de l'aprèsmidî, ceux qui étaient présumés leur avoir donné asile. Vingt et une personnes comparurent; il fut décidé qu'il serait décerné un mandai d'arrêt contre les Vendéens et qu'ils seraient conduits à la prison. La Municipalité fil observer que la deuxième Commission militaire d'Angers avait acquitté Suzanne et André Baudin, au-dessous de seize ans, et que le jugement portait qu'ils seraient placés sous la surveillance des autorités constituées, qui veilleraient à leur nourriture.
Eux exceptés, on fit réincarcérer les femmes, filles et jeunes gens qui, avec le consentement des corps administratifs^ étaient demeurés chez des particuliers. Leurs hôtes durent demeurer même sous la surveillance du Comité; si l'on ne décerna pas contre eux de mandats d'arrôt, auxquels on déclara simplement surseoir, c'est que la plupart, dit-on, ne s'étaient chargés des prisonniers que de l'agrément des officiers municipaux, par acte d'humanité et de charité. Quelques fugitifs, parmi lesquels il y avait des jeunes gens, tels que Louis Renoull, de Sainl-Laurentde-la-Plaine, et Choudeau, étaient restés à l'hôpital, où ils avaient été reçus avec des billets de la Municipalité. Ils furent transférés ^ la maison d'arrêt, sauf cinq qui étaient hors d'état de marcher (23 pluviôse), et furent tous conduits au Mans, soit alors, soit plus tard, et détenus à la Mission pu à Sainte-Croix.
Je puis donner des renseignements assez étendus sur ces Vendéens de Sablé et des communes voisines, ainsi que sur leurs hôtes. Je remarque d'abord parmi eux la famille Boisieau, une mère et ses quatre enfants.
Madeleine Rouiilier, veuve de François Boisieau ou Boisseau, journalier à Fuilelte (district de Saint- Florent), avait fui avec ses filles au milieu de la
nuit, effrayée par les bruits de meurtre et d*incendie, et avait passé la Loire à Ancenis. Quatre enfants restaient autour d'elle ; elle ignorait ce qu'étaient devenues les deux autres. Elle avait abandonné l'armée à Sablé, où elle avait trouvé asile chez la citoyenne veuve Campeau-Desainl, qu'elle dut quitter pour être transférée au Mans, à la Mission, avec ses filles. Rose, âgée de quatorze ans, avait été recueillie à Sablé chez le citoyen Lehoux ; la plus jeune, âgée de douze ans, chez François Cormier fils ; et l'aînée, Marie, âgée d'une vingtaine d'années, chez Augustin Briffault. La cadette, Jeanne, âgée de quinze ans, qui seule n'habitait pas avec sa mère et était domestique, disait que son maître l'avait obligée, avec menaces, à suivre les Brigands, et qu'elle avait tenté vainement de se cacher à Oudon. D'après son l'écit, ce n'était que par hasard qu'elle avait rencontré sa mère sur la route, avant d'arriver à Laval. D'autres prisonnières, du reste, racontent de pareilles rencontres toutes fortuites avec les membres de leur famille; hors du sol de la France, il y en eut d'aussi inattendues dans le monde de Témigration. Jeanne Boisieau avait été réclamée à Sablé, par Guyard, huissier, membre de la Commission militaire, chez qui elle était restée, jusqu'à ce que le district fît conduire les prisonnières au Mans. La mère seule et sa plus jeune fille séjournèrent longtemps à la Mission. Marie qui, une fois arrivée dans cette prison, dit n'avoir que dix-sept ans, s'en alla à Auvers, le 22 ventôse. Dès le 18, les deux autres sœurs avaient été réclamées par des cultivateurs de Châteaul'Ermitage.
Jeanne Gazeau, dévideuse d'Andrezay, était une orpheline de quatorze ans ; sa mère, Marie Masson, veuve d'un tisserand, était morte de fatigue à Sable. La jeune fille fut recueillie, ainsi
citoyen» qui, le 2â ventôse, tant pour iui que pour les habitants de sa commune, vint réclamer au Mans douze prisonniers vendéens, qui furent ainsi rendus à la liberté.
Jacquine RauU, âgée de dix-huit ans, domestique à Saint-Hilaire-de-Mortagne, s^était aussi réfugiée à Anvers, dans la maison du citoyen Pioger, notaire public, où elle retourna également après quelques semaines de captivité à la Mission.
Pierre Pigeon, de quatorze ans, était un pauvre compagnon tisserand de Fougères ; à leur retour de Granville, les Brigands Tavaienl enrégimenté avec eux, lui confiant pour seule occupation le soin de deux chevaux montés par deux femmes malades, et lui promettant quMI ne manquerait de rien. 11 avait eu la faiblesse de céder. -Lors du siège d^Augers, après avoir perdu ses chevaux, it avait pris la fuite, marchant la nuit, et était arrivé jusqu'à Anvers, où il avait travaillé trois mois de son état, chez Lecomtc, officier municipal. Ordre fut donné aux prisonniers de se rendre à Sablé : il y resta cinq semaines malade àThôpital, puis fut transféré au Mans, d'abord à Thôpital de Sainte-Croix, puis à celui de Tessé.
Anne Besnard, âgée de dix-huit ans, de Montreuit- Bellay, cuisinière chez la veuve Cossin, demeurant à Saumur et à Maulévrier, avait fui avec les cinq filles de sa maîtresse, effrayées par le cercle defeu qui les entourait. Dans la déroute, elle se dirigea du côté de Brûlon, et se rendit à la municipalité de Ballée, qui la fit conduire à Sablé où elle resta deux mois domestique chez la citoyenne Michel.
François Chabotte. jeune garçon de quatorze ans, des environs de Bressuire, s'était rendu à Poillé, d'où il avait été conduit à Sablé et placé chez le citoyen Paignier, laboureur.
Julien Dernier, de dix ans, fils d'un serger de
Saiut-Laurent-de-la-Plaine, avait aussi marché du côté de Poillé où son père fut tué. Il flVait été conduit de là & Sablé, huit jours après Noël; il fut réclamé au Mans par David Lemore, de Juigné.
René Bourrelier, âgé de douze ans, était fils d'un vigneron de Rochefort, près Angers. Son père et lui travaillaient dans les vignes, quand les Brigands étaient venus les surprendre, les avaient liés, emmenés et forcés de rester avec eux. Ils n'avaient aucun emploi dans Tarmée, et marchaient derrière. Ils'élait sauvé du côlé de Sablé avec son père qui fut tué près de Poillé. La municipalité de Saint-Ouen-en-Ghampagne lui avait donné la permission de se rendre à Sablé, où il avait été assez heureux pour trouver un asile, jusqu'à la mi-février, chez le citoyen Maignan, qui vint de nouveau le réclamer au Mans, le 21 germinal.
Marie Soulart, fille de vingt-un ans, de Berchaussée, district de Bressuire, avait été conduite par la municipalité de Poillé à Sablé, où elle fut réclamée par le meunier du moulin de Gautray, Bastiea, chez qui elle resta trois mois jusqu'à son transfert au Mans.
René Ghemineau, tailleur de pierres à Durtai, âgé de quatorze ans, disait que, malgré son inclination contraire, son âge, sa myopie, il avait été forcé de suivre les Brigands à leur passage, par un des leurs, de cette commune, qui l'avait menacé de le tuer. Il s'était échappé dans la déroute, et avait marché jusqu'à Poillé, où il avait travaillé auparavant. Arrêté dans cette commune, il avait été conduit à Sablé.
Celle de toutes les prisonnières de cette ville dont la condition semble être la plus relevée était une veuve de trente-six ans, Suzanne Rond, veuve d'André Baudin, propriétaire de l'hôtel de la Coupe (Tar, à La Châtaigneraie; elle possédait
déplus quatorze journaux de vigne, trois maisons et une i^nle en blé.
Quand l'armée républicaine entra, le 15 septembre, à La Châiaigneraie (la Vendéenne dit l*armée de Mayence), elle y resta trois jours, ainsi que dans les environs, et ne se retira qu'après avoir pillé la plupart des maisons, entre autres celle de la Coupe d'or. Les soldats y prirent, tant en lits que chemises, nappes et autres linges, une valeur de 15 à 16,000 livres. La veuve, qui s'était retirée à une demi-lieue pendant ce pillage, retourna à son logis; mais, trois jours après, les troupes revinrent et incendièrent des maisons dans les environs, à un quart de lieue. Craignant pour sa vie et ses quatre enfants, la -Vendéenne s'enfuit avec eux à trois lieues, à Pousauges, puis à La Pommeraie et en différents autres endroits, espérant toujours rentrer dans sa ville quand le calme et la tranquillité seraient révenus; mais l'armée républicaine la poussait sans cesse plus loin.
Ënfln elle avait passé la Loire à Saint-Florent, à l'exemple des autres fuyards. Elle avait perdu dans la déroute du Mans deux de ses enfants, sa lille cadette, Anne, âgée de quinze ans, et un garçon de douze ans. Arrêtée à Epineu-le-Chevreuil avec les enfants qui lui restaient, elle avait été cinq jours plus tard conduite à Sablé ; malade ainsi que les siens, elle avait été mise à l'hôpital où elle était encore le 23 pluviôse. Elle avait comparu, le 23 nivôse, devant la Commission Proust qui, bien qu'elle prétendît uniquement avoir quitté son pays « parce qu'on lui persuadait que sa personne et ses propriétés allaient être incendiées, » l'avait condamnée à rester détenue, « sa démarche la rendant très-suspecte. » Sa fille atnée Suzanne, âgée de seize ans, une fois rétablie, avait été placée chc;^ le citoyen Lamotte et fut coni prise dans un dernier transfert de prisonniers envoyés à la
DANS tA SARTHE. 233
Ifission; elle élait resiée pendant Irois semaines, avant sa maladie, chez Julien Géré.
Le jeune garçon, André, âgé de treize ans et demi, recueilli à Sablé par la famille Raison, avait été acquitté, ainsi que sa sœur, par la Commission Proust, le 23 nivôse. 11 n'en fut pas moins transféré au Mans même avant sa mère. Il fut réclamé de bonne heure, le 22 ventôse, par la veuve Patoureau, dite Lahoussaye, manufacturière à La Ferté-Bernard. Sa sœur Suzanne alla le rejoindra dans cet asile au bout de quelque temps, le 18 floréal.
Voici la lettre qui, dans le but de la faire sortir de la Mission, fut adressée, le 12 floréal an II, au citoyen Bordier, faisant les fonctions d'accusateur public :
« Je t'écris en loule hâte pour le faire parvenir la procuration que tu me demandes pour réclamer Suzanne Baudin et donner décharge. Je n'ai que le lemps de vous embrasserions et de le dire que je t'attends. Adieu.
« Patoureau.
(( Tu m'envoyeras donc mon infoj'lunée comme lu l'entendras. »
Les deux enfants ne restèrent, toutefois, pas longtemps dans celte maison,oùleursbras sans doule ne purent être utilisés pour les travaux de la manufacture. André, le 19 messidor, renlrail à la Mission (;t s'en allait à Oizé. Dès le l^^^ prairial, Suzanne avait été accordée à Salmon, cultivateur à Bouillon.
D'autres habitants de Sablé avaient encore recueilli plusieurs Vendéens échappés à la déroute. Dériand avait donné asile au jeune Mathurin Audio, âgé de treize ans et demi ; Michel Dubois,
â34 LES VENDÉENS
à une femme et un petit enfant ; Jouan, chapelier, h une femme de trente-^inq ans, de Gholet, dont il ne savait pas le nom ; Jean Gaudin, à une fille ; Jacques Domier, à un Vendéen de treize ans, Jjean Chérier; Marie Chauvin, veuve Michelle, à une fille de vingt-cinq ans; Louise Baron, femme Coulanges, à un enfant de sept ans. Roger, maître de poste, déclara avoir gardé quatre jours un Vendéen de quinze ans; Métayer avait recueilli aussi deux jours un fugitif du même âge, admis depuis à Thôpital. Le citoyen Cosnard, aux Courbes, avait donné asile à un garçon de treize ans du nom de Bouguier, etc.
Aux portes de Sablé, Solesmes avait aussi recueilli quelques fugitifs, entre autres Perrine Albert, de dix-sept ans, domestique à la Jumellière. Dès le début de la guerre, en mars 1793, le feu, disait-elle, avait été mis à des maisons du village parles Brigands (ij; ses maîtres s'étaient enfuis à Chalonnes, puis dans les bois où ils avaient élé pris par l'armée desdils Brigands, qui les avaient forcés de les suivre. A Sablé, elle avait enfin trouvé moyen de s'enfuir, et avait eu le bonheur de trouver un asile dans la maison du citoyen Pagerie, jardinier à Solesmes, où elle était restée jusqu'aux ordres de départ.
Pierre Rémusot, enfant de treize ans, fils d'un voiturier de Château-Guibert, près Luçon, avait suivi l'armée avec son père et son frère aîné. Arrêtés à une demi-lieue de Sablé par un détachement derarmée,le père et son fils aîné avaient été fusillés à Sablé ; Pierre fut placé chez le citoyen Lefebvre, à Solesmes, chez qui il resta deux mois et demi, après quoi il fut reconduit à Sablé, puis au Mans.
Le jeune Etienne Nardière, de treize ans et demi,
(l) Comparer t. L p. SO.
fils d'un closier de Gétigné, près Giisson/ parti avec son maître, était allé se rendre à la munici- "palité de Poillé, qui le fit conduire à Sablé, où il resta deux jours, après quoi il fut confié au citoyen Bignon, \k Solesmes. En prairial, il était dans la maison de Tessé au Mans, après avoir passé dans différentes maisons d'arrêt.
Jean Pitard, de quatorze ans, fils de journaliers de Saint-Julien, à trois lieues de Nantes, était resté également deux mois et demi à PoilIé, avant d'être déposé à Sainte-Croix.
René Lizet, enfant de douze ans, fils d'une veuve de charpentier de Chaudefonds, près d'Angers, fut assez heureux pour parvenir chez le citoyen Chaudemanche, fermier de Sain t-Ouen -en- Champagne (commune dénoncée par le Comité d'Angers). 11 y resta jusqu'au commencement de mars, et, bientôt après son transfert à Sainte- Croix, son dévoué protecteur vint le réclamer le 2â germinal.
Marie Coudrain, dix-sept ans, d'Ardelay, district de Montaigu, avait fui en compagnie de sa mère avec qui elle demeurait et qu'elle avait perdue de vue à uu quart de lieue. Elle fut reçue à Saint-Ouen par la veuve Painmore, fermière, chez qui elle resta deux mois.
René Gaultier, quatorze ans, fils d'un laboureur de La Chaussaire, près Saint-Florent, s'était également sauvé du côté de Saint-Ouen-en-Champagne, où la municipalité lui donna un permis de se rendre à Sablé. Là, il resta chez le citoyen Métayer, officier municipal. 11 sortit de Sainte- Croix, le 22 germinal, pour entrer chez le médecin Mailet, qui prodigua ses soins aux enfants vendéens.
Jacques Coffard, treize ans, domestique à Mouchamp, laissé par ses maîtres dans une maison d'émigré qui fut réduite en cendres par l'armée
patriote, ainsi qu'un ^and nombre d'autres, s'était enfui huit jours après cet incendie. Après la défaite du Mans, il s'était dirigé du côté de Sablé, et resta trois semaines au service de RafOn, fermier à Souvigné.
Jeanne Poirier, seize ans, domestique de fermier près Mortagne, resta à Saint-Christophe-en-Cliampagne jusqu'au ^ pluviôse, chez M. Desalais, qui était encore curé de la paroisse.
Louis Ohâleignier, treize ans, orphelin, fils d'un marchand de fruits de La Chapelle-Saint-Florent, avait marché dans la déroute du côté de Braius, où fut tué, dit-il, son frère, âgé de dix-huit ans. Lui, moins malheureux, fut reçu par un cultivateur de Saint-Christophe-enChampagne, Bellanger, chez qui il resta deux mois. 11 fut réclamé le 2i prairial par un cultivateur de Château- l'Ermitage. C'est un des rares prisonniers du Mans, peut-être le seul, dont les traits aient été conservés. Ils ont été dessinés par David d'Angers, et font partie de la magnifique collection de dessins du grand artiste, conservés au musée de sa ville natale. Une note, au bas du dessin, fournit d'autres révélations sur le sort du Vendéen. Louis Châteignier, blessé d'une baile, aurait feint d'être mort, serait resté plusieurs heures sans bouger, et à la nuit se serait sauvé à travers les bruyères. Les deux récils ne sont pas contradictoires, et peutêtre, sans surfaire le danger qu'il avait couru, le jeune fugitif, en rentrant dans ses foyers, poiivait-il à double titre se dire un revenant de la Vendée.
Un autre canton voisin de Sablé, celui dé Brûlon, si durement éprouvé lui-môme en septembre 1793, avait aussi recueilli avec humanité de nombreux fugitifs, qui furent chassés de leurs asiles par suite de la dénonciation du Comité d'Angers.
Le tO pluviôse, la commune de Brâlon reçut de l'administration de Sablé l'injonction d'avoir à conduire au chef-lieu du district toutes les femmes de l'armée catholique. Quelques jours plus lard, le Comité révolutionnaire du Mans rengageait aussi à se délivrer des Brigands qu'elle avait dans son territoire en les faisant promptement juger.
Dès le lendemain de la déroute, la municipalité et le Comitéde Brrtlon avaient informé l'agent national du district du grand nombre de femmes demeurées prisonnières. Ces femmes, disaient-ils, étaient atteintes, pour la majeure partie,* d'une maladie « qui faisait respirer un mauvais air, » et il n'y avait point de local pour les détenir à Brûlon. On les avait invités néanmoins à les garder jusqu'à nouvel ordre. Le Mans, souffrant de l'exlréme pénurie des subsistances, avait fait la môme prière; un des membres de l'administration avait répondu à la commune qu'il espérait que l'huma nilé ne la ferait pas hésiter à les conserver.
Ces prisonnières furent donc, le 6 nivôse, réparties dans les campagnes en différentes maisons, à Avessé, U Brûlon, à Maigné, à Chantenay, et placées chez les citoyen s qui les demandaient pour les faire travailler.
La difUcuIté de procurer des subsistances à des malheureureux, qu'on ne voulait pas laisser mourir de faim, jointe à leur état de maladie et à la crainte de la contagion, avait déterminé la municipalité à disperser ainsi les prisonniers au fond des campagnes, où leur vie était aussi moins en danger.
Le Comité était animé, du reste, de sentiments charitables. C'est ainsi que, le 29 frimaire, après rinterrogaloire de Louis Ribeau, du Loroux- Bottereau, Vendéen arrêté à Chevillé, qui prétendait avoir suivi l'armée forcément pour conduire les bœufs, le citoyen Guérin, maire, dit que par
humanité il le retirerait chez lui, son interrogatoire annonçant qu'il était bon citoyen et honnête îjarçon. Le Comité le remercia de son bon cœur, et arrêta que cet homme resterait chez le maire jusqu'à nouvel ordre, « parce qu'il était très-malade. »
Parmi les captives de Brûlon se trouvaient deux nobles Vendéennes, M"®» Marie-Jeanne Robert de Lézardiëre et Sophie de Sapinaud, de la Gaubretière, sœur du général, plus tard M">« de Joannis. Leur arrestation avait fait Tobjel d'un épisode des plus curieux.
M. Pitre- Chevalier (l) a longuement raconté la captivité des deux jeunes et intrépides amies ; mais il n a pas connu toutes les péripéties auxquelles elle donna lieu.
Le jour où les deux nobles Vendéennes, déguisées, avaient élé amenées à la municipalité de Brûloo, elles avaient élé déposées chez le citoyen Adam, dont la maison était déjà pleine de prisonniers.
Trois citoyens, Robert Doudeau, Louis Bodereau et Cosme Ory, moins occupés à faire la chasse aux Brigands qu*à tourner les poches des captifs, pensèrent qu'il y avait là un bon coup à faire. Pour mettre à exécution leur projet de rapine et s'approprier exclusivement les dépouilles des prisonnières qui, par leur physionomie, semblaient d'une autre condition que leurs compagnes, ils Orent sortir les autres gardes nationaux, fouillèrent sans pitié les deux jeunes filles, et leur enlevèrent tous les assignais « à Teffigie du ci-devant roi, » ainsi que l'argent et les bijoux qu'elles portaient (2).
(1) Bretagne et Vendée.p, 446, 489,
(3) Il en fut de même li peu près partoot. On prenait aux. prisonnières leur argent et jusqu'k lenrs vêtements. On pillait les vivants et on dt^pouillait les morts. Des prisonnières disent qn'on leur a pris, k la municipalité de Lavardin, le peu d'argent qu'elles avaient.
Ils furent dénoncés au Comité révolutionnaire par d'autres habitants qui voyaient d'un mauvais œil ce partage de lion.
Au reste, il avait été arrêté, le 29 frimaire, « que les citoyens de la gorôe nationale de Brûlon qui avaient concouru vîgilamment à la chasse et à la prise des Brigands, répartis dans le pays,» seraient tenus de déposer l'argent et les effets pris sur les insurgés fusillés, entrç les i^iains du commandant de la garde nationale, qui en ferait la distribution avec le concours de son état-major.
Les objets pris sur les femmes prisonnières devaient également lui être remis, « afin qu'il les rendît aux particulières arrêtées ou à (VautreSy suivant que le Comité l'ordonnerait. »
Le Comité statua, le 6 nivôse, que les trois citoyens trop ennemis du communisme seraient mandés devant lui pour être interrogés sur les prises qu'ils avaient faites, et seraient contraints de les déposer entre les mains du commandant de la garde nationale. Le 12 nivôse, un mandat d'arrêt fut lancé contre eux, pour désobéissance aux ordres du Comité ; mais ils vinrent, bien que tardivement, se présenter à sa barre, déclarant être prêts à se conformer \ son invitation relativement aux efTeis trouvés sur les deux nobles Vendéennes. Ils promirent de faire dans le jour le dépôt de tout entre les raains du commandant Chenon des Varannes, qui ne s'en dessaisirait que d'après les ordres du Comité.
Ces promesses furent vaines : mécontents d'avoir essuyé des remontrances et de se voir privés de leurs rapines, les trois pillards se réunirent le 16 au soir, à neuf heures, avec une dizaine de «gens de leur calibre, » chez l'aubergiste Perrault, et se partagèrent entre eux toutes les dépouilles des femmes qui s'étaient rendues prisonnières à Brûlon.
Les têtes se montèrent grâce à de copieuses libations.; excités par l'ivresse, les principaux agitateurs, Cosme Ory et Charles JuCfault, éclatèrent en injures contre le Comité. Ils accusèrent la majorité des membres d'être aristocrates, et rédigèrentune plainte séance tenante. Le président, le juge de paix Joseph- François Tison, qoi avait donné généreusement asile «aux demoiselles Robert et Sapinaud, restées en arrestation à Brû- Ion,» fut surtout l'objet de leurs accusations. L'un d'eux dit qu'il méritait d'être dénoncé ; que, s'il était dans une autre commune, il le serait infailliblemeni.
L'orateur déclarait qu'il allait lui-même partir pour Le Mans, afin d'y porter sa dénonciation.
Plus les vapeurs du vin montèrent à la tête de ces sans-culottes, plus furent violentes les « horreurs vomies contre le Comité et la garde nationale. »
L'administration ne tarda pas à apprendre cette scène de cabaret, cette conspiration inter pocula. Des le lendemain 17 nivôse, le Comité commençait à instruire contre les auteurs de l'assemblée nocturne et de ce complot menaçant la sûreté et la tranquillité publique, ourdi par des agitateurs coupables d'avoir méconnu les autorités constituées et excité des passions dangereuses. Il plaçait des gardes à la porte de leurs' maisons pour les surveiller.
Mais déjà Ory et autres s'étaient rendus au Mans pour dénoncer le juge de paix Tison, voir si l'argent des femmes détenues chez lui ne leur appartenait pas exclusivement et faire casser TarrôLé du Comité.
luffault, de retour le soir, fut mis en arrestation, après des menaces contre la garde nationale. Mais il ne tarda pas à se repentir de sa conduite, qu'il rejeta sur le compte de l'ivresse.
11 fut mîsealibertésouscauUon^ et signa qu'il reconnaissait le citoyen Tison pour un franc patriote attaché à Texécution de la loi, qu'il n'avait jamais pensé qu'il fût honame à se compromettre, qu'il ne lui était jamais venu à l'esprit de le dénoncer et qu'il n'avait accompagné Ory que dans l'ignorance de ses projets de dénonciation. Les autres, dès le lendemain, s'étaient empressés de reconnaître leurs torts, « de désavouer celui qui leur avait donné des mauvais conseils; » ils s'étaient enga^ïés de plus à déposer au Comité les sommes et effets qu'ils avaient indûment reçus.
Restait Ory, le chef de la cabale, connu comme agitateur, toujours prêt à soulever le peuple, à prêcher l'insubordination, et à aigrir les esprits sous le voile d'un patriotisme exagéré. Sur la dénonciation des autorités, il avait été conduit comme suspect dans la maison d'arrêt du Mans, le 18 nivôse. A son tour, il implora Tindulgence du Comité ; il lui écrivit de sa prison, le 5 pluviôse, reconnaissant que c'était injustement qu'il avait tenu ses propos, et que le Comité n'avait jamais montré que des preuves du patriotisme le plus pur.
« Quant à l'égard du citoyen Tison, disait-il, je me repens également d'avoir agi comme j'ai fait, connaissant son républicanisme, et je lui en fais mes excuses. » Il priait le Comité d'oublier le passé, de rendre la vie h sa femme inconsolable, et se disait prêt à se soumettre à tout ce qui pourrait contribuer à la tranquillité publique.
Tout fut oublié ; il fut mis en liberté deux jours après (I).
Les prisonnières vendéennes purent vivre en
(l) Le registre d'écrou de la maison de justice du Palais porte : c Le 18 nivôse, écroaé par ordre da Comité de surveillance de Brûlon, Gosmc Ory, élargi le 7 pluviôse. »
242 LES VEINDÉBNS
sécurité jusqu'au 20 pluviôse, jour où arriva, du district de Sablé, Tordre de les transférer.
Le Comité dit qu'il en ferait la remise le lendemain sous bonne garde. •
La peur qui régnait alors était si grande, qu'il se défendit d'avoir cherché à protéger leur séjour, et dissimula soigneusement toute la commisération qu'il n'avait cessé de leur témoigner. Les prisonnières, femmes, filles et enfants, quittèrent donc ce canton, qui leur avait fourni un charitable asile depuis la déroute.
On voit, d'après le dossier des enfants détenus à Sainte-Croix, au Mans, qu'if en arriva de Brûlon et des environs une douzaine, le 25 pluviôse.
Je n'ai rien à ajouter de particulier relativement à M""» de Sapinaud et de Lézardière, et au courageux dévouement de M. Tison. Les deux nobles Vendéennes ne furent probablement conduites au Mans qu'avec les autres captives, du 22 au 25 pluviôse. Le président du Comité de Brûlon s'y était bien rendu dès le 18 nivôse, pour l'incarcération d'Ory(l); mais il dut bien se donner garde de les y amener alors et de se compromettre lui-même, en compromettant aussi la vie de ses deux protégées (2). Au reste, à partir du 21 pluviôse, le.<* registres du Comité de Brûlon constatent son absence; il veillait sans doute au Mans, « toujours là, ange gardien inlrépide et infatigable, » sur le sort des deux jeunes filles dont, au bout de plusieurs jours, il dut s'estimer heureux de procurer l'évasion, avec le concours d'une de leurs parentes,
(1) C6joor-U, ses collègues lai écrivent au Mans, < chez le citoyen Bigot, notaire, oa dins son absence, an citoyen Varossnm, accusateur public. >
(S) M. Pitre -Cbevaiier a dît toutefois de M. Tison : « Enfin, il est surpris et dénoncé, mais il conduira lai-même ses cdptives au Mans. »
M<n«dc SapiDaud deBoishuguet, mère du Iraducteur des Psaumes.
Pitre-Chevalier a raconté avec émotion comment elles s'échappèrent, portées sur les épaules d'un domestique, à travers Tétang ou les marécages qui bordaient la Mission. II a dépeint avec esprit la suite de leurs intéressantes aventures à Chartres, où elles s'étaient rendues déguisées en lingères et où elles vécurent jusqu'à la pacitication, transformées en Madeleine et Nannette Tardy. J'ai dit plus haut que je regrettais de voir son récit, écrit sans doute de mémoire, d'après des conversations dont il avait plus ou moins exactement conservé le souvenir, porter, à Tinsu de Fauteur, plus d'une trace d'erreurs et de confusions.
Cette touchante histoire mériterait d'être écrite à nouveau, avec sa pure et simple auréole de vérité, par ceux à qui elle a été léguée comme un précieux titre de famille. Elle est un des épisodes les plus attachants de la déroute du Mans; elle fait connaître l'intrépide dévouement, bien rare alors, d'un de nos concitoyens, qui survécut heureusement à la Révolution, et qu'à mon étonnement M. Pitre-Chevalier prétend, néanmoins, n'avoir pu jamais être retrouvé par celles qui lui devaient la vie, et qui avaient noblement à cœur de lui témoigner leur reconnaissance.
Les autres prisonnières détenues à Brûlon sont loin d'offrir pour l'histoire d'aussi curieux récils.
11 faut cependant en dire quelques mots, ne serait-ce que pour faire connaître ceux qui les ont recueillies à leur foyer, et révéler ces noms obscurs, restés fidèles à la cause de l'humanité.
Jeanne Sauvétre, âgée de onze ans passés, fille d'un métayer du May, s'était sauvée du Mans
comme elle avait pu ; arrêtée à un quart de lieue de Brûlon, où elle resta enfermée quinze jours, elle fut, au bout de ce temps, réclamée par un fermier des environs, Compain (1). Elle demeura chez lui jusqu'au moment où ce citoyen fut obligé de l'abandonner à ceux qui remmenèrent à la Mission ; elle en sortit au bout de quinze jou"s environ, le 13 ventôse, pour aller chez un cultivateur de Château-rErmitage.
Marie Rigaudeau (dix-sept ans), dévideuse,domestique de Durand, fabricant de mouchoirs à Mortagne, avait perdu au Mans sa mère et son maître. Elle resia six semaines domestique à Brûlon, chez le citoyen Goupil, marchand de bois, jusqu'à sa translation.
Jeanne Gilbert (seize ans et demi) et sa sœur Louise, plus âgée d'un an, lingères des Herbiers, s'étaient aussi sauvées a Brûlon. Elles trouvèrent un asile dans la maison du citoyen Gorse, fourrier de la garde nationale, d'où, pendant deux mois, elles allaient travailler chez ceux qui voulaient bien les employer.
Rose Borderon (dix-sept ans), de Boufferé, district de Montaigu, avait fui sans sa mère, avec sa sœur Madeleine, effrayée de voir le fournis à leur maison et à trois autres du mémo endroit. Madeleine mourut à Brûlon ; Rose y resta deux mois, chez Coudray, fermier du Pré.
Pierre Durjau, âgé de quatorze ans et demi, était domesiique d'une meunière à La Crilloire, district de Oholet. Il labourait un champ du moulin avec un autre domestique, quand les Brigands les forcèrent tous les deux à les suivre, et à abandonner leurs bœufs, avec leur charrue, dans le champ. Arrêté à Maigné, il avait été placé par le juge
(1) Thérèse Soolart, femme Gaimbrelière, mourut daos les prisons de Brûlon.
de paix et les oflîciers municipaux chez le citoyen Julien Chevalier, laboureur, qui vint le réclamer de nouveau le 22 germinal et le faire sortir de Sainte- Croix.
Joseph Goisleau (treize ans et demi), domestique de laboureur à Saint-Germain, district de Cholet, parti avec un frère de vingt-un ans, qu'il avait perdu à peu de distance du Mans, sur la route, fut aussi arrêté à Haigné, d*où il fut conduit chez le citoyen Launay, fermier à Chanteuay. Deux mois après, il était transféré à Sablé, puis au Mans.
Marie et Jeanne Berthelot, deux sœurs de dixsept et quatorze ans, demeurant chez leur père, à Saint-Pierre-Montlimard, près Montrevault, avaient fui avec leurs parents. La mère élait morte à Dol et le père à La Flèche. Les deux orphelines restèrent deux mois domestiques chez Mathieu et Urbain Chénon, de Chantenay. Lo 12 germinal, ces généreux citoyens, instruits de la faveur, accordée par Garnier de Saintes, de pouvoir prendre à la Mission les filles au-dessous de dix-huit ans, pour les employer aux travaux de la campagne, « connaissant par expérience la fidélité, la sagesse cl les autres bonnes qualités des filles Berthelot , » vinrent au bout de cinq semaines les tirer de captivité, et les reconduisirent chez eux à Chantenay. On est heureux de voir qu'à cette sombre époque tous les cœurs ne sont pas encore de marbre, et qu'il y a toujours des sentiments charitables dignement exprimés.
Jeanne Bouju, d'un peu moins de dix-huit ans, buandière à Saint- Jou in, district de Bressuire, avait passé la Loire avec sa famille, fuyant Tinoendie qui les poursuivait toujours. Sa mère était restée à Fougères. Le père, barbier de son état, avait été forcé par la maladie de s'arrêter à La Flèche. La jeune Vendéenne s'était dirigée du côté
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de Hareil-en-Champagne, où elle resta placée pendant deux mois chez le citoyen Tourteau, fermier.
A part ces deux cantons de Sablé et de Brûloo, je n'en vois pas d'autres où un certain nombre de fugitives aient été recueillies et gardées par les habitants. Le canton limitrophe de Loué n'était pas animé des mêmes sentiments, ainsi qu'il l'avait prouvé lors de l'insurrection locale du mois de septembre. Il était aussi fort voisin de la route de Laval ; aussi avail-il été ensanglanté par les nombreuses exécutions sommaires des soldats.
Je ne trouve qu'une jeune fille de quinze ans, Perrine Noyer, demeurant chez sa mère, à Vihiers, qui, s'étant rendue à Loué, fut reçue dans la maison de l'aubergiste Ghartier. Elle y. resta longtemps, jusqu'au 3 prairial, époque à laquelle la geudarmerie la conduisit au Mans. Elle y trouva, parmi les réfugiêSy sa mère, qui n'avait pas fui comme elle. Il y eut alors plus d'une de ces rencontres inattendues, entre les membres d'une même famille que la'guerre était venue séparer. Plus d'une mère retrouva son enfant qu'elle avait cru perdu, et put pleurer de joie après avoir versé des larmes de douleur (1).
Jeanne Baudri, jeune fille de dix-sept ans, blan-
(1) Yûjr aossi les Vendéens à Spay {Chronique de l'Ouest^ 1856, p. 341}. — A Loné) on cite encore one Vendéenne de grande famille, sauvée par l'entremise dn jage Launay. Cette dame, qui avait été logée an Mans dans la famille Tooche* moreau, avait abandonné la route de Laval, avant Ghassillé, commune si meurtrière pour les Vendéens. (On en indique jusqu'il stixante-qninze dans une seule fosse.} Elle avait pris sur la gauche, aux environs de Riomer et de la Barottière, et avait fait cacher ses eflTets par un domestique, I) la Jnssière, dans une barge de paille. Arrêtée II Loué, et voyant tous les prisonniers conduits indistinctement h la mort, elle entendit prononcer le nom de M. Launay, juge an district, qa'elle avait entendu citer avec éloges par !!■"• de Tôuchemoreao.
chisseuse, fille d*un cultivateur de Boufferé, district de Montaigu, trouva aussi un asile dans un autre canton voisin. Elle avait perdu sa mère et ses trois sœurs, le soir de la déroule ; elle-même était partie la nuit, marchant au hasard, ta crainte d'être massacrée par les soldais lui lit demander rhospitalilé à Julien Foucault, cultivateur et agent national de la commune de Neuvy-en- Ghampagne. Ce brave homme la garda toujours chez lui, c( ayant pour elle, dit la jeune fille, toutes les attentions que T humanité peut inspirer. » Au bout de trois mois, il alla lui-même, le 25 floréal, la présenter au Mans aux juges du tribunal, leur demandant Tautorisation, qui lui fut accordée, de la garder pour ses travaux de la campagne (1).
Toutes ces prisonnières, dont quelques-unes n'entrèrent à la Mission que le 9 veotôse, furent bien moins malheureuses que la plupart de leurs compagnes qui étaient au Mans « du commencement, » ainsi que disent les étals. Sauf les deux veuves Baudin et Boisieau, elles ne firent pour ainsi dire que passer à la Mission, et surtout elles échappèrent aux cruelles souffrances des premiers mois de captivité dans celte prison. — Retournons au Mans pour jeter un dernier regard sur le sort et les aveniures de la masse des captives, depuis le jour où elles avaient quitté la Vendée et la rive gauche de la Loire, jusqu'à celui de leur mise en liberté. ,
Elle fit demander ce citoyen qni devint son libérateur. II la recueillit chez des membres de sa famille qui la Grent évader, après que son domestique eût retrouvé. Il la Jussière, les objets précieux qu'elle y avait laissés.
(l) Je trouve encore Marie Gouron, des environs de Mon> taigu, transférée au Mans, le 35 nivdse, par ordre de la municipalité de Ruillé-en-Gbampagne; Anne Grimaud, le 4 pluviôse, venant de Neuvilietle. «