CHAPITRE VU
J*ai déjà, chemin faisant, touché, aux interrogatoires des prisonnières; il faut que j'en fasse connaître plus intimement et l'ensemble et Pesprit.
C'est une mine inexplorée, pleine de renseignements précieux, riche défaits inédits et touchants, qui jellenl comme un jour nouveau sur le caractère de rémigration vendéenne. Ces interrogatoires qui, ailleurs, je crois, n'ont guère leurs pareils (1), sontle vrai livre d'or des familles vendéennes, que les malheurs de la guerre avaient entraînées outre- Loire. Ils mériteraient qu'un des fils des captives consacrât ses veilles li les reproduire tous dans leurint^gralité, et à les annoter, surtout au point de vue de l'histoire des familles et des paroisses de la Vendée.
Ce serait un monument élevé aux souffrances de tous les êtres faibles de l'émigration, des femmes et des enfants, qui, eux, n'avaient pas porté les armes, et dont les misères ont droit à la pitié des gens humains de tous les partis.
Je ne puis ici rappeler en détail toutes les dépo-
(1) Geax auxquels ont présidé les Commissions mititaiies, quand il y en a, ont la concision sommaire que présentent tons les jugements révolutionnaires ; ceux qui ont été subis devant le Tribunal criminel d'Alençon ont de l'intérêt, mais ne s'adressent qu'à huit prisonnières.
sillons, mais j*en ai distillé Tcssence et concentré la moelle. En rangeant en diverses catégories leurs plus curieuses particularités, j'ai pu ne rien onriellre, pour ainsi dire, de ce qu'elles offraient tout à la fois de plus intéressant pour Thistoire générale de la Vendée, et de plus touchant comme anecdote particulière.
Ouvrons donc ces interrogatoires qui, je le dis tout de suite, sont aussi pour les juges comme un titre d'honneur et montrent leur humanité .
Parmi près de trois cents interrogatoires, auxquel présidèrent bien des membres divers du Tribunal, on ne trouve pas une parole inhumaine à Tadresse des pauvres prisonnières (!). Beaucoup révèlent, au contraire, toute la pitié que leur inspiraient ces pauvres femmes, et font voir qu'on ne pouvait approcher de tant de misères sans y compatir.
Aussi les procédés des juges, leurs recommandations en faveur des prisonnières qu'ils délivrent aux patriotes ou qui quittent un asile pour en chercher un autre plus en rapport avec leurs forces ou plus charitable, indiquent-ils qu'ils cherchaient à alléger, autant qu'il était en eux, le fardeau de souffrances qui pesait sur ces innocentes victimes.
On ne trouve même chez eux aucune insulte à la foi religieuse ou politique des Vendéennes.
f l) Un seul juge, en présence de l'accasaleur public, présidait il ces interrogatoires, rédigés presque tous par rinfatigahle grefOerLaudreau. Les juges Lavaletle, Ysambart, DavM-Lemore. Troussard, Roger, Péan, etc., remplirent successivement cette mission. Quand il s'agit ii' acquittements d*enfants à rendre défiititivement k leurs familles et non uoiflt il placer seulement li titre provisoire chez des patriotes, on voit, au contraire, tout io Tribunal prendre part îi ces jugements.
Une seule fois, il est demandé à une jeune fille si elle n'a cédé à aucune sollicitalion de prêtres, de nobles ou de fanatiques. En un mol, on constate à chaque page la preuve des sentiments humains du Tribunal, ainsi qu'une discrétion rare chez des juges instructeurs (1).
Les premiers interrogatoires, commencés le 2 pluviôse, s'étaient adressés à des jeunes filles au-dessous de dix-huit ans, que Garnier de Saintes avait exceptées de la mise en jugement, en permettant de les confier à des patriotes. Réclamées, les unes par de simples ouvriers du Mans, maréchaux, serruriers, etc., les autres par des habitants d'Yvré-sur-Huisne, de Parï^Tié-lei-le-Mans, de Saint-Remy-de-Sillé, etc., elles leur avaient été accordées, lecture faite de la lettre du représentant du 24 nivôse.
Ces citoyens furent autorisés à les employer aux services que leur sexe et leurs forces leur permettaient, à charge de les représenter si faire se devait, et de leur enseigner les principes du républicanisme et les devoirs d'une bonne citoyenne.
Cette recommandation, ^ous la plume de Laudereau,u'a rien de déclamatoire, ni de ridicule et ne se montre pas du reste invariable comme une formule.
La remise de ces jeunes filles est faite à ceux qui les réclament, à charge de les traiter /lumazn 6menty de leur inspirer de bons principes de
(l) C'est tout k fait exceptionnellement qu'on voit imputer à Renée Lorindeau Journalière li Cbamptocé, d'avoir dit que tes Brigands étalent sur le point de revenir au Mans. On lui demande si elle t'a appris par correspondance; ta prisonnière répond qu'elle n'en a eu aucune. Cette captive n'avait pas adhéré ^ la réclamation dont elle venait d'être l'objet, ce qui la rendait suspecte an Tribunal.
civisme, de les nourrir, d'en prendre soin, de les traiter comme eux-mêmes, avec douceur, de leur inculquer par le bon exemple et autrement les devoirs du patriotisme, les vertus domestiques, sociUes et républicaines, etc. D'un autre côté, on recommande aux captives, à qui on ouvre les portes de la prison, de répondre par leur exactitude et leur docilité à la générosité do ceux qui leur offrent un asile, de. leur obéir en tout ce qui sera raisonnable, de mettre à profit les soins qu'ils prendront d'elles etde reconnaître la bienfaisance qu'on exerce pour les tirer de la misère où elles gémissent depuis longtemps.
Le premier jour, il avait été sursis à la mise en liberté provisoire d'une jeune prisonnière, Vicloirc Soulel, qui pouvait avoir plus de dix-huit ans passés, la lettre de Garnier de Saintes ne permettant de faire sortir de prison que celles qui avaient moins de dix-huit ans à Tépoque de leur arrestalion. On voit dès lors les prisonnières se rajeunir, autant qu'elles le pouvaient, au-dessous de cet âge libérateur (l).Les juges firent observer à plusieurs d'entre elles qu'elles ne disaient pas la vérité, que leur figure annonçait plus de dix-huit ans.
(1) C'est ainsi que les Vendéennes dont l'âge a été mentionné par la Commission du Mans, ou par le Comité de Sablé, et qu'on voit plus tard interrogées par le Tribunal, disent alors, non pas toutes, mais la plupart, avoir moins de dixhuit ans, tandis qu'elles avaient d'abord dériaré être âgées de vingt ^ vingt-cinq ans. (Voir t. If, p. 189; t. III, p. 2S7et saiv.) Parmi les vingt-huit prisonnières ayant comparu devant la Commission du Mans, qu'on retrouve à la Mission, j'ai oublié d'indiquer Jeanne Mercier, qu'on voit rajeunie de trois années, n'ayant plus que dix-sept ans au lieu de vingt. — On raconte qu'un prisonnier de Loué, qu'on conduisait 2i la mort, ne voulut pas, an contraire, consentir li dire qu'il avait moins de seize ans et qu'on le sauva, presque malgré lui, en se bornant li demaiider l'âge du jeune Vendéen qui le précédait.
252 LES VE1SDÉENS
Elles répondaient que la souffrance, la maladie et les misères de la vie de prison avaient bien pu rider leur visage et leur enlever prématurément la fraîcheur de la jeunesse. ^
D^autres dissimulaient leur condilion, toujours à cause de la lettre de Garnier, et disaient n'être que d'humbles lingères ou de simples coulurières, ainsi qu'on le verra pour les jeunes filles nobles. Aussi, les mômes juges firent-ils remarquer à quelques prisonnières, telles que Marguerite Fradin, Jacquine Blanchet et à d'autres, que leur manière de s'exprimer, leur langage sans aucune faute de français, dénotaient une autre origine, annonçaient une éducation prouvant qu'elles ne disaient pas la vérité sur leur état et tendaient à faire croire qu'elles avaient pu vivre dans une communauté ou dans un hôpital. Toutes se défendaient d'appartenir à la noblesse. Françoise Yaugiraud, veuve de Matburin Giboin, tisserand U La Boissière-de-Saint-Florent, a bien soin de dire qu'elle n'est nullement de la famille des nobles d'Anjou, ses homonymes. Plusieurs prisonnières, en dissimulant adroitement leur condition ou leur âge, purent échapper de bonne heure aux souffrances de la captivité. Qui pourrait leur faire un crime d'avoir tenu à la vie et leur reprocher leurs subterfuges ?
Ceux qui réclamaient des Vendéennes avaient aussi à faire la preuve de leur patriotisme.
Aucun citoyen ne pouvait obtenir la remise d'une prisonnière sans être muni d'un èertificat de civisme. On sait par quelles formalités sans tin Ton devait passer, surtout dans les grandes villes, pour pouvoir en obtenir. Il fallait subir trois jours d'affîche, avoir l'avis favorable de sa section, prouver qu'on avait acquitté sa contribution patriotique, qu'on n'avait point émigré, qu'on avait toujours résidé dans sa commune, que ses biens
DANS LA SARTHB. 2B3
n'étaient pas séquestrés, etc. Le certiâoat de la municipalité devait de plus être revêtu d'un avis conforme du Comité de surveillance et du district, et ne pas porter une date trop ancienne.
Ces formalités devaient effrayer même les gens résolus et plus d'un citoyen dont le civisme était de fraîche date. Aussi voit-on les familles riches ou les ci-devant ne réclamer qu'assez tard les Vendéennes.
Pierre-Etienne Lhermite d*Oizé, ci-devant noble, avait requis les juges de lui accorder une jeune prisonnière de bonne famille. Victoire Jouffrion de Beauvais. L'accusateur public s'y opposa, son certificat de civisme ayant plus de six mois de date; le Tribunal ne lui accorda sa protégée qu'à charge d'en rapporter un nouveau dans trois jours, ou de réintégrer ia jeune captive (24 floréal).
Les mises en liberté provisoire, assez fréquentes dès les premiers jours des interrogatoires et qui ne furent interrompues que du 2 S pluviôse au 13 ventôse, devinrent plus nombreuses à l'approche du printemps et surtout de l'été.
A cette époque, les gens de la campagne qui manquaient de bras de toute espèce pour les travaux des champs et pour les aider à'fairela moisson, profitèrent de l'occasion qui s'offrait; ils s'empressèrent de venir au Mans demander des Ven* déennes et même de jeunes garçons, pour garder leurs bestiaux et veiller à la conservation de leurs récoltes. . Ils se transportaient dans la maison d'arrêt de la Mission ou à l'hôpital de Sainte- Croix avec la permission du président, faisaient leur choix, et le signalaient au juge instructeur qui statuait sur leurs demandes. Ces réclamationsp \k étaient donc autant inspirées par égoïsme que par esprit dliumanité, et il dut y avoir des scènes rappelant celles des marchés d'esclaves ou de Circassiennes.
On a conservé des permissions d'entrée délivrées aux demandeurs :
« Le citoyen commissaire, établi pour la garde des prisonniers à la maison ci-devant dite de la Mission du Mans, laissera entrer avec une sentinelle les citoyens La lande, Lepellelier et René Ësnault, à Teffet de visiter Geneviève Savary, do Luçon, faisant partie desdites prisonnières.
a Fait au Mans, ce 26 pluviôse de Tan II de la République.
«GoÉDON,juge. «
Le môme magistrat, le 1«|^ ventôse, autorisait le greffier Laudreau « à faire délivrer au citoyen René Ménard, fabricant de mouchoirs à Rouessé-Vassé, muni d'un certificat de civisme, les personnes
de , Il condition de les représenter et de les
instruire dans ' les principes du républicanisme.
« Nota, Les filles qu'on peut délivrer doivent être au-dessous de dix-huit ans, et les garçons au-dessus dQ seize, et qu'ils ne soient point enfants de cidevants. »
C'est de la sorte qu'on voit dos cultivateurs entrer à la Mission, sans désigner nominativement, sans spécifier les prisonnières qu'ils réclament.
Le Tribunal, connaissant le motif de ces réclamations, les entourait de plus de recommandations que les autres. Il invitait les cultivateurs à ne pas employer ces jeunes bras li des travaux excédant leurs forces, à des ouvrages auxquels ils ne pourraient être propres ; à traiter les jeunes filles avec douceur et humanité, à avoir égard à la délicatesse de leur sexe.
Le travail des champs, tout dur qu'il pouvait être pour celles qui n'y avaient pas été de bonne
heure endurcies, et étaient exténuées par de longues souffrances, valait cent fois mieux que la captivité de la Mission. Combien durent-elles être heureuses de pouvoir respirer Tair de la liberté, de revoir le grand ciel bleu, et de fouler Therbe des prairies !
D'autres, surtout les ouvrières de Cholet, ftirent avidement réclamées par des manufacturiers, fabricants de mouchoirs et de toiles de coton : au Mans, par Jean Rojou et Gervais Chevallier ; à Rouessé-Vassé, par René Ménard; à La Ferté- Bemard, par la veuve Patoureau dite La Houssaie, etc.
Les réfugiés de cette contrée vinrent aussi chercher du travail dans ces ateliers et implanter dans notre départejment une industrie nouvelle, qui ne s'y est pas assez longtemps maintenue.
Là, plusieurs mères, parmi ces réfugiées, retrouvèrent leurs enfants ou leurs proches, dont. elles étaient séparées depuis le passage de la Loire et qu'elles ne croyaient jamais revoir.
Quelques captives, ainsi confiées à ceux qui venaient les réclamer, furent cependant employées à des ouvrages trop forts pour elles, trop pénibles pour la délicatesse de leur sexe, et demandèrent à changer de condition ou môme à rentrer à la Mission.
La maladie en contraignit aussi plusieurs à revenir à l'hôpital et à quitter leurs maîtres ; car c'est ainsi qu'il faut appeler ceux qui leur donnaient asile, puisqu'elles allaient chez eux en qualité de domestiques !
D'autres ne purent s'habituer au caractère de ceux qui les avaient tirées de prison ou se plaignirent de leur dureté.
Une prisonnière, Marie Coudren, âgée de dixsept ans, d'Ardelay, dit qu'il lui est impossible de vaincre l'aigreur de la femme G.. ., de Souligné-sous-
2S6 LBS VENDÉENS
Vallon, de l'humeur la plus acariâtre, ne faisant que blâmer, et déclare qu'elle ne peut tenir à ses duretés de chaque instant. Les juges lui permettent d'aller chez un jardinier du même bourg.
Le Tcibunal autorisa toujours avec bienveillance, soit les rentrées à la Mission, forcées <m peut bien le croire, soit surtout les échanges que plusieurs personnes firent des Vendéennes, pour les occuper à des travaux plus en rapport avec leurs forces ou leurs aptitudes (1).
A côté de ceux qui réclamaient les Vendéens surtout pour utiliser leurs bras, il ne faut pas omettre les citoyens qui agissaient surtout par humanité.
J'ai longuement parlé des fermiers des communes de Sablé, Brûlon, Saint-Ouen,Chantenay,Neuvy-en- Champa5[ne,etc.,qui s'empressèrent de venir retirer de la Mission les jeunes Vendéennes, à qui ils avaient donné une première fois asile au lendemain de la déroule. La commune d'Auvers-le-Hamon et surtout son maire, Anselme Mondière, qui vint le 22 ventôse, tant pour lui que pour ses administrés, réclamer douze filles ou garçons de la Vendée, méritent d'être cités en première ligne.
On est heureux, dans ces temps où bien des cœurs étaient de glace, et fermés aux souvenirs ainsi qu'à la pitié, de voir de braves gens conserver la mémoire de pauvres filles qu'ils avaient recueillies sous leurs toits, et courir les arracher aux douleurs de la captivité.
On applaudit à la générosité d'un charpentier de Vimarçé, qui, après avoir requis deux jeunes filles pour occuper leurs bras aux travaux de sa maison.
(1) Cet échange (lovait être sanctionné par le Tribunal, qui déchargeait alors les premiers réclamants de la garde des prisonnières ii eux conÂées, à charge d'en dcmearer responsables.
DÀTiS LA SARTRE. SS7
déclare de plas quHl est « dispesé à se charger à titre d'humanilé et de chanté d'un enfant d*environ six à sept ans, Pierre Amiot, détenu à la Mission. »
Au lendemain de la déroute, de nombreux enfants avaient dû la vie à la charité de pauvres domestiques. D'ailleurs, des gens de toutes conditions, pauvres comme riches, républicains ou royalistes, se chargèrent des prisonnières.
On trouve parmi les réclamants les noms de MM. ou de M»" de Foisy, Moulé-la-Raitrie, Desson, Négrier-Possel, Mersant des Barres, Bla»cher, receveur de Tenregistrement, Ménard-la- Groye, maire, Quentin et David-Lemore, juges. Colin, dessinateur, Mallet, médecin, etc., etc., à côté de ceux des plus humbles artisans. Hors du Mans, les demandes de Vendéennes se produisirent surtout dans le sud-ouest du département; mais il en vint cependant de tous les côtés, de Bonnétable, de Teiilé, jusque de La Fresnaye. Plusieurs jeunes captifs s'en allèrent à La Ferlé-Bernard, à la manufacture de la veuve Patoureau et chez le pharmacien Verdier.
Un enfant réclamé dans cette dernière ville par M. Babaud, ci-devant avoué au tribunal de La Ferté, qui se chargea de relever et de prendre soin de son éducation, ne retourna pas dans la Vendée après la pacification, resta dans la Sarlhe et ne survécut de longues années à la déroute que pour périr victime d'un assassinat resté fameux dans le pays. Le vieillard qui succombait il y a près de vingt ans, le 10 décembre 1833, au pied des murs de Téglise de La Ferlé-Bernard dans un guet-apens, rappelant le meurtre de Fualdës, n'est autre en effet que le jeune Vendéen Jacques Grenouilleau, retiré de Thôpital de Sainte-Croix, en mars 1794, à Tâge de sept ans, par une famille charitable de cette ville, et dont l'interrogaloire, consigné dans les dossiers des prisonniers ven-