CHAPITRE IV
Ce qui avait avancé le moment de la condamnaiion des prisonniers vendéens au Mans, c'était la crainte de la maladie contagieuse qui les dévorait. Garnier de Saintes, le 10 nivôse, en chargeant le Tribunal criminel de leur appliquer la rigueur delà loi, avait dit crûment, dans son arrêté, « que les maladies pestilenlielies que les Brigands traînaient après eux, causaient déjà des ravages dans la commune du Mans, et que le rassemblement de ceux qui étaient actuellement dans les prisons contribuait beaucoup à augmenter des germes de corruption, pouvant rendre la maladie épidémique dont ils étaient atteints, plus Tuneste à tous les habitants. »
Ces craintes, il faut l'avouer, n'étaient pas vaines : la Commune, ainsi que le disent aussi les membres de la Société populaire, languissait accablée par les plus terribles tléaux, la famine et la contagion. La dyssenterie, qui décimait depuis longtemps les débris des Vendéens, avait débordé sur Le Mans, et la mort ne moissonnait plus seulement dans les prisons. Là, d'ailleurs, ne se bornait pas le foyer pestilentiel. La ville avait été un instant remplie de cadavres, d'excréments, d'immondices, et malgré la promptitude apportée à
ia neltoyer provisoirement,\es miasmes exhalés de CCS amas de détritus s'étaient répandus dans tous les quartiers. La Sarthe, le Grenouillet, le pui(s des Jacobins renfermaient aussi bien des victimes sans sépulture.
Un bon nombre de citoyens s'étaient de plus exposi^s d'eux-mêmes au péril. Je ne parle pas (le ceux que le dévouement avait portés à affronler rentrée des prisons, où l'épidémie avait pris le caractère du typhus, mais « des furies de Saint- Gilles et de Gourdaine, » comme dit Renouard, qui s'étaient empressées de mettre à nu les cadavres, avaient excité les soldats à tuer les Vendéens pour les dépouiller et arraché sans pitié les vêlements des femmes qu'on transférait d'une prison dans une autre. Elles croyaient avoir une riche proie ; mais, juste châtiment de la Providence, les robes, les lambeaux sanglants arrachés par les mégères aux a pauvres Brigandes » dont on avait vu les corps tout nus couchés sur les pavés, se changèrent en autant de tuniques de Nessus, communiquèrent à ces harpies la contagion qui dévorait les Vendéens, et furent pour beaucoup d'entre elles - autan t d'instruments de mort.
La maladie fut générale, plus terrible où la misère fut plus grande, l'absence de soins hygiéniques plus complète, et où la communication avec les divers foyers d'infection avait été plus intime (t).
Le médecin Mallet, qui fut plein d'humanité pour les enfants vendéens et leurs mères, en a laissé cette description :
« Les Brigands de la Vendée menoient depuis
(1) Dans une déposition du temps, une femme dit qu'elle et ses enfants ont essuyé la maladie générale.
146 LES VIi:.M)ÉENS
longtemps Texistence la plus misérable, manquant (les choses les plus nécessaires à l'entretien de la santé et de la vie. La mauvaise nourriture (souvent ils en manquèrent plusieurs jours de suite), le défaut de vétemens à changer, les injures de l'air auxquelles ils étoient continuellement exposés, enfin le chagrin et -les fatigues continuelles, toutes ces causes, dis-je, avoient développé depuis longtemps, dans les humeurs de ces misérables, un commencement de dissolution putride qui se manifcstoil fortement à leur approche, par Todeur noséabonde et cadavéreuse qui exaloit de leurs corps. 7/5 étoient pàur ainsi dire putréfiés avant de mourir. C'est à ces causes que Ton attribua généralement le développement subit de la maladie contagieuse que leur passage occasionna dans cette commune.
« En effet, les personnes assez imprudentes pour vêtir les hahillemens arrachés à ceux morts de mort violente, dans le moment même de leur mort, furent bientôt frappées d'une mort prompte, précédée des symptômes de la contagion putride gangreneuse. Le plus grand nombre de celles qui furent employées au service ou pour la surveillance des trois maisons, où furent enfermés les prisonniers de l'armer», périt aussi en fort peu de temps de la môme maladie : la fièvre putride maligne. Il en fut de même de ceux qui avoient enterré et voiture les corps morts. Plusieurs des juges qui avoient interrogé les rebelles furent aussi attaqués de la même maladie (I) »
La mort frappait du reste partout, à la porte des persécuteurs des prisonniers comme à celle de leurs bienfaiteurs. Elle atteignit Mlle Thébaudin de Bordigné, et les émules de son dévouement,
(1) Affichas du Mans, 15 floréal an IV.
DANS LA SARTIIE. 147
aussi bien que cet horrible marchand de balais de la rue Basse, condamné par le Tribunal criminel à huit jours de prison, pour avoir eu l'indi- (rnité et la scélératesse de dépouiller un prisonnier agonisant de ses mauvais habits. Ce fut la contagion assurément qui tua à Ponllieue l'affreux couple de ces charroycurs de victimes, qu'on trouva sans vie le lendemain dans leur lit, et qui avaient embroché avec une fourche de fer, pour les charger dans leur voiture, les morts et les mourants, après les avoir complètement mis à nu. Ce fut elle encore qui emporta Pavy, mort, déclara sa veuve, en donnant la sépulture aux cadavres des Brigands. Le juge Launay, je Tai dil, succomba, ainsi qu'un huissier du Tribunal criminel ; on a vu les autres juges tous successivement frappés par la maladie, qui atteignait le président dès le lendemain môme de la première condamnation des prisonniers, le 19 nivôse. Plusieurs gardes nationaux du poste de la Mission moururent également à la descente des gardes.
Une des principales causes du fléau, qui répandait tant de germes de mort, était aussi les fosses où se trouvaient entassés, sur la nouvelle promenade des Jacobins, des monceaux de cadavres « infectés par la plus horrible contagion (l). »
Au lendemain du dépari des Vendéens, la municipalité provisoire avait fait ouvrir ces fosses à la hâte, pour y ensevelir les morts, qui menaçaient à leur tour de tuer les vivants. Mais on n'avait donné que quatre pieds de profondeur environ à ces charniers, destinés à renfermer des milliers de cadavres, de telle sorte qu'en certains endroits quelques pouces de terre à peine les recouvraient. Pour les consumer, on se reposait
sur la chaux vive, qui n'avait pas été répandue
[\) Voir R. Bazin, Àfftches du Mans, 5 prairial an IV.
en assez grande quaniilé. L'odeur qui s'exhalait de CCS débris humains élail lelle, qu'on évilait de passer dans le voisinage, comme, longtemps après une i3aiaille, on fuit le terrain où ont été enfouies pélc-mêlc et à la hâte toutes les victimes du combat.
L'administration municipale craignit les suites funestes de la putréfaction de ces cadavres, et forma un Comité de salubrité, pour s'occuper des moyens d'écarter la contagion qui menaçait la commune. Dés le 18 mars , l'agent national Juteau avait fait observer que les cadavres et les chevaux n'avaient point été enterrés avec soin, qu'ils étaient à peine recouverts de deux pieds de terre, et que c'était là une cause des miasmes qui se répandaient, il invitait la municipalité a s'assurer des endroits d'inhumation, à prescrire sept pieds de profondeur pour les fosses. Le 21, l'épidémie devenait plus menaçante; le terrible fléau semait la mort dans la ville. « Le flux dyssentérique » s'accroissait, la peste était à craindre. L'agent national requérait des mesures de salubrité, demandait de nouveau l'enterrement des cadavres à une profondeur (Jéterminée, et une réunion de médecins pour le lendemain, afin de s'assurer si le pain de pomme de terre n'était pas aussi une des causes de la maladie. Le 2a nivôse, ordre était donné d'enlever les fumiers déposés dans les rues et les places, « vu la mauvaise odeur occasionnée par les Brigands. »
Bientôt la commune rendait ainsi compte au district de l'ensemble des mesures prises pendant le mois de nivôse :
« Sachant qu'une sorte de contagion épidémique s'était déclarée depuis l'invasion des Brigands, qu'elle frappait journellement un grand nombre
de nos concitoyens, dont plusieurs ont déjà péri victimes de ce fléau dévastateur, le Conseil s'est empressé de prendre les mesures les [»lus eflîcaces pour en arrêter les progrès.
« Les officiers de sanlé appelés dans son sein ont reconnu que : 1" l'insalubrité de l'air occasionnée par la malpropreté des rues, 2° les miasmes putrides attachés aux vêlements dont les cadavres ont été dépouillés et qui servent à un grand nombre d'habitants, sont les principales causes de répidémie. — En conséquence, le Conseil a pris un arrêté enjoignant à l'adjudicataire le balayage des places et des rues, aux aubergistes et à ceux qui ont des dépôts de fumier ou d'immondices de les transporter dans trois jours hors de la commune. Il a formé un Comité de santé, composé do gens de l'art, du maire, de l'agent national, de deux administrateurs de Thôpilai, de deux autres du bureau de charité, de deux membres de la Société des arts, qui s'occupent sans relâche dos moyens propres à ramener la salubrité et à procurer aux malades leur guérison. »
Ce Comité de santé et les médecins furent pleins de dévouement ; c'est un devoir de reconnaissance de faire connaître longuement leurs laborieux eftbrts pour combattre le fléau dévastateur. Dès le 27 nivôse, au nom des officiers de santé de la ville, M. Liberge présentait à la Municipalilé le rapport suivant (1) :
« Citoyens, « Depuis que les Brigands ont infecté notre
(1) napporl fait au Conseil général de la commune du Vawt, par le citoyen Liberge^ médecin. Le Mans, Pivrofl, 8 p. in-4» avçc l'adrçsse qui suit,
territoire, il règne parmi nos concitoyens un nombre prodigieux de maladies. La plus généralement répandue est celle que nous connaissons sous le nom de Fièvre maligne putride. Le Conseil général, impatient d'en connaître la cause, afln d'arrêter les progrès de la contagion et d'en prévenir les suites, a invité les officiers de santé à se réunir dans son sein, pour conférer sur cet objet important et lui en faire un rapport. Dès l'invasion de la maladie, nous avions eu, les uns avec les autres, plusieurs conférences à ce sujet. Le caractère de la maladie étant connu, la cause a été facile à saisir. On sait gépéralemen^ aujourd'hui que les vapeurs qui s'élèvent du corps, d'un homme attaqué d'une maladie contagieuse, appliquées en cet élat au corps d'un homme sain, mais mal disposé, deviennent la cause d'une fièvre épidémique. Il est bon d'observer que jamais on n'a vu de ces vapeurs agir que près des sources d'où elles tiraient leur origine, c'està-dire dans la proximité du corps de l'homme, d'où elles sortaient immédiatement, ou de quelques substances qui avaient été infectées des vapeurs qui s'élevaient des malades. On peut appeler foyers, les substances ainsi imprégnées d'une matière active et infecte, et il est probable que la contagion est plus puissante quand elle tire son origine d'un foyer, que quand elle s'élève immédiatement du corps humain. Si elle s'accumule autour du malade, comme il paraît certain, il est bien plus sûr encore qu'elle adhère à ses vêtements, aux draps, aux couvertures, même aux murailles des maisons. Dans un air libre et agité, ce principe est bientôt tlissipé. Les exemples des maladies épidémique s, qui ne se communiquent que par la réunion d'un grand nombre de circonstances pïgticulières, que mes occupations actuelles ne me permettent pas de vous déve-
DANS LA SARTRE. 161
lopper, sont si multipliées, qu'il paraît démontré que Tair ne peut être précisément le véhicule de la contagion.
« D*après les observaiions que je viens de vous présenter, vous saisirez bientôt, citoyens, quelle doit être la cause réelle et matérielle de la maladie qui règne épidémiquement dans le sein de cette Commune.
« Les Brigands exhalaient autour d'eux une vapeur putride, qui empêchait les hommes les moins délicats d'en approcher ; ils ont laissé dans tous les quartiers de la ville des iraces non équivoques de la maladie qui les affligeait, et quatre jours après leur départ, et môme plus, on voyait encore dans toutes les rues, dans les cours mêmes des particuliers, leurs excréments. Ils ont quitté leur linge et en ont pris de blanc chez les particuliers, qui l'ont gardé plusieurs jours chez eux, sans le laver. Dans les maisons publiques où leurs prisonniers ont été mis, on n*a fait aucunes fumigations, on n'a employé aucuns moyens pour renouveler Tair ; les citoyens de la ville qui sont allés à la Mission et à l'Oratoire n'ont pris aucune précaution pour se garantir de la contagion. Enfin lous ceux des Brigands qui meurent de maladie et de misère, ceux que Von fusille, sont dépouillés par des hommes qui ne craignent pas môme de porter leurs vêtements, sans les laver.
« Il existe dans différents quartiers, dans les maisons mêmes, des fumiers qui ne sont autre chose que leurs pailles et leurs excréments.
« Ajoutez à ces causes les fatigues qu'ont éprouvées les citoyens, les impressions de crainte et de terreur dont ils ont élé frappés, et bientôt vous ne trouverez plus étonnant qu'une maladie contagieuse se soit répandue avec a^utant d'activité.
« Réunissons-nous pour en détruire la cause, pour en arrêter les progrés, pour guérir ceux de
152 LES VEiNDÉEWS
nos concitoyens qui en sont les victimes ; les officiers de santé ont besoin d*ôtre secondés par l'activité des magistrats du peuple.
« Nous avons tous besoin de ne pas craindre les foyers de la contagion pour en arrêter les progrès. L'homme qui a peur de gagner une maladie est celui qui en est communément atteint; animés, comme nous le sommes tous/du désir d'être utiles, nous devons d'abord chercher U détruire des préjugés que la malveillance répand avec plaisir. On débite que le pnin. dans lequel on fait entrer des pommes de terre avec le grain, donne le flux de sang ; cette opinion est erronée.
Citoyens ! vous avez vu, d'après ce que je. vous ai dit plus haut, que le flux de sang n'était point la maladie commune. On paraît vouloir jeter la terreur en assurant que la peste règne dans la ville ; je demanderais à ces individus qui parlent de peste, sans savoir ce que c'est, où ils ont puisé leurs connaissances à ce sujet. Bientôt, nous avons lieu de l'espérer, la contagion aura un terme. Les officiers de santé ont saisi, ils osent s'en flatter, le caractère de la maladie; ils sauront y appliquer le remède. Pour parvenir à ce but, l'objet de tous nos vœux, il est essentiel de prendre des mesures que j'ai divisées en générales et en particulières. Le citoyen Clairsigny, membre de la Société des Arts, a bien voulu me communiquer ses idées à ce sujet, dont j'ai tiré le plus grand avantage. »
Suit, en dix-sept articles, l'énuméralion des mesures générales à prendre. Parmi ces mesures de salubrité, d'hygiène, de propreté, d'humanité envers les malades, on remarque la constitution d'un Comité de santé, Tordre d'allumer des feux dans les places publiques et les maisons où il y avait des fumiers, de faire des fumigations dans les maisons nationales qui ont été habitées par les
Brigands, Tinterdiction de toute communication faite aux étrangers qui vont à la Mission et n'y sont pas absolument nécessaires, la défense de porter des vêtements qui ont servi aux Brigands, l'invitation de procurer aux malades des remèdes, (lu sucre, du vin, du miel, du pain molle!, etc.
« Les mesures que j'ai Thonncur de vous proposer, dit M. Liberge en terminant, m*ont paru simples, utiles et urgentes. Déjà vous en avez fait mettre plusieurs à exécution; bientôt, vous aurez la satisfaction d'en voir les heureux effets. Je vous prie de vouloir bien mettre à la discussion ces différents articles, afin d'adopter et faire exécuter . ceux que vous regarderez comme nécessaires au salut de nos concitoyens.
« LiBERGF, médecin. »
Il laissait au Comil4 de santé le soin d'indiquer aux habitants les précautions d'un caractère plus spécial. Ce Comité se trouvait composé de municipaux, d'administrateurs de l'hôpital et du bureau de charité, d'officiers de santé, de membres de la Société d'Histoire naturelle ou des Arts (1), et de la Société populaire, suivant l'organisation qui lui avait été donnée par la municipalité. La pre-
(1) En 91, il s'était formé au Mans une Société libre d'histoire naturelle et des arts, pour tenir lieu de la Société d'Agriculture, qui avait suspendu ses séances II la fin de 1790, < calomniée par des ennemis du bien public, menacée par le peuple qu'on a trompé en lui annonçant qu'elle était cause de la disette et de la cherté des grains. > (Voir, le 6 novembre 1790, le discours de M. de Tournay et celui de M. Rousseau, présîiient de l'Assemblée administrative du département, qui invita la Société à reprendre ses intéressantes fonctions.) Procès-verbal de l'assemblée administrative du département de la Sarthe, commencée le 3 novembre 1790 , 9Up. ia-4*, Pivron.
154 LES VKINDÉENS
niièrc réunion eut lieu le 28 nivôse au soir, dans la grande salle de la maison commune. Le rapport de M. Liberge fut bientôt suivi d'une Adresse du Comité à ses concitoyens, contenant de nombreuses mesures préventives d'hygiène, et qui fut également imprimée d'après les ordres de l'Administration (i pluviôse). Voici quelques-uns des passages présentant plus particulièrement de l'intérêt pour l'histoire :
(( . . . Les fosses qui, en raison de leur peu de profondeur, ne manqueraient pas d'exhaler des miasmes putrides, vont être chargées de manière à ôler toute espèce d'inquiétude. Ou aura même le soin d'y semer des plantes aromatiques. Les recherches les plus exactes s'exécutent pour retirer de l'eau les cadavres qui y étaient encore ; des fumigations ont été ordonnées dans les maisons nationales où ont été détenus les Brigands. Ceux de leurs enfants malades qui étaient à l'hôpital ont été transférés au ci-devant presbytère de Sainte-Croix, et nous leur fournissons les choses les plus nécessaires à leurs maladies et à leur gouvernement... On a débité quo»' la peste était aa Mans. Les habitanis des campagnes se servent de ce prétexte pour ne point apporter de denrées dans le moment où l'on en a le plus de besoin. Il n'y a que la malveillance et la cupidité qui puissent trouver leur intérêt à répandre de pareils bruits (1). »
La peur de voir la famine venir aggraver la
(1) Cette adresse, quia pour but de rassjrer les habitants du Mans et prescrit Icsprécautionspariiculièreslês plus nécessaire s et les plus simples contre la contagion, est signée Pichon, président, Simier, secrétaire. Elle recommande le C9line, la tranquillité d'esprit, le renouvellement de Tair, la propreté et un régime éloigné d'excès, plutôt que l'usage du camphre et du vinaigre des Quatrc-Voleurs, alors accrédites comme principaux préservatifs.
conlaî^ion motiva un nouvel avis aux habitants des campagnes, qu'on lit dans les Affiches du Affl«5 du 7 pluviôse:
« Citoyens, on a répandu dans vos communes "que la peste exerçait ses ravages dans la ville du Mans, et vous avez cessé d'y apporter des provisions. Nous aimons à croire que plusieurs d'entre vous n'ont été que trompés, et que la crainte de la contagion est la seule cause qui les retient chez eux ; mais on ne peut se dissimuler qu'il en est d'autres qui, toujours dirigés par le vil égoïsme et la sordide cupidité, profitent de ce faux bruit, méchamment accrédité, pour se dispenser de venir vendre leurs denrées au prix du maximum. Le Comité de santé, composé de tous les médecins et chirurgiens et des gens de l'art de la ville, ne peut laisser aucun prétexte à la malveillance. Il déclare à tous ses concitoyens que la peste ne règne point au Mans et que les maladies qui affligent cette commune ne peuvent exposer que la santé rie ceux qui habitent, sans aucune précaution, les chambres des malades. »
Le Conseil de la commune demandait en vain des provisions, et surtout du riz, aux grandes villes voisines, pour porter remèJe à ces souffrances. Il priait instamment Nantes de lui fournir du riz et du savon : celte commune répondait simplement, le 7 pluviôse, qu'elle compatissait aux malheurs du Mans, et ajoutait : « Nous sommes,* comme vous, empoisonnés par les miasmes pestiférés des cadavres des Brigands, que l'on amène de toutes parts pour tomber sous le glaive vengeur des lois de la nature, de la raison et de la vérité méconnue par eux (1). »
(1) On sait quel était alors l'élat de la ville de Nantes.
156 LES VËISDÉENS
La demande adressée le 17 pluviôse à la commune de Paris n'obtint pas plus de succès. « Nous avons éprouvé, répondait cetie municipalité le 6 ventôse, la peine la plus vive en apprenant que nos concitoyens du Mans se trouvoient en proie k une maladie épidémique. Nous ne sommes pas moins fâchés de ne pouvoir satisfaire à la demande de riz que vous nous faites (1). »
II avait aussi fallu protéger contre eux-mêmes ceux des habitants qui, en se couvrant des vêtements des Vendéens, risquaient d*endosser un suaire. Le 27 nivôse, la municipalité avait fait, relativement aux dépouilles des Brigands, une adresse qui se trouve résumée dans les Affiches du 30 : Le Conseil de la Commune, y est-il dit, après avoir consulté plusieurs fois les officiers de santé sur les causes de la maladie épidémique qui règne dans la ville, ayant reconnu que les vêtements dont, les cadavres des Brigands ont été dépouillés en sont une des plus lerribles causes, et qui exigent les plus prompts remèdes, engage dans une adresse ses conciloyens, au nom de l'humanité, d'eux-mêmes et de leurs plus chers intérêts, à livrer aux flammes les restes impurs de ces funestes vêtements. Il démontre combien il serait encore dangereux de faire usage des chemises et autres linges que les Brigands ont pu laisser, sans les avoir bien purifiés par une ou plu-
(( CependaiU, dit M. Louis Blanc, la ville était aux abois. Le typhas, sorti des prisons, l'avait envahie..... Douze cents pères de famille étaient morts empestés la la descente des gardes. La Commission militaire, établie à l'entrepôt, faillit y périr tout entière. » [Histoire de la Révolution française, in-4«, 1869, t. II, p. 663.)
(1) Ce ne fut que le IStloréal, que la Commission des subsistances accorda au (léparteaien.t quatre cents quintaux de ri/., \ prendre dans les magasins delà Bochelle.
sieurs lessives. Après ces exposés, il invite ses coneitoyens à peser ces avis, qui sont le résultat de ses veilles et de ses sollicitudes continuelles pour le peuple, qui sûrement ne sacrifiera pas, à Tappât d'un gain modique et de peu d'intérêt, la vie des personnes qui lui sont le plus chères, et la sienne même ; car si la contagion devenait plus considérable, il serait bientôt impossible de se préserver de ses suites. »
Plus tard môme (18 pluviôse), on donna Tordre à ceux qui avaient acheté des effets des Brigands de les rapporter dans les vingt-quatre heures à Saint-Julien. Quinze jours après environ (4 ventôse), ils furent autorisés à les réclamer.
Ce fut surtout du 20 nivôse au 15 pluviôse que la maladie fut plus terrible. Du 2i! au 29 nivôse, le Comité de surveillance cessa de tenir ses séances. Le !«' pluviôse, l'agent national Juteau, alarmé des ravages de l'épidémie, disait que la mortalité devenait de plus en plus considérable. On continuait cependant à prendre touies les précautions pour purifier l'air et diminuer l'influence de l'épidémie. Le Conseil de la commune avait pris un arrêté supprimant l'ancien cimetière et tixant le terrain des pépinières pour le nouveau. Le 10 pluviôse, ordre était donné d'enterrer les morts au bout de douze heures ; le II, ordre de nettoyer Téglise de l'Oratoire, où avaient séjourné les prisonniers, et ce lugubre puits des Jacobins, où avaient été jetés les cadavres des victimes. Le citoyen Froger reçut, pour cette dangereuse besogne, 13 livres, qui lui furent payées par les commissaires de quartier Merruau et Lorcet.
Une lettre particulière du 5 pluviôse rend ainsi compte de la physionomie du Mans à cette triste époque: elle est écrite par le citoyen MaratCincin'
natus3 àsesamisde NogenUe-Rotrou, ville où
il s'était réfugié pendant l'invasion des Vendéens •
« Depuis que je suis de retour ici, il nous meurt tous les jours une quantité effrayante de citoyens des deux sexes. Cette mortalité est occasionnée parTinsalubritède Tair que le séjour des puants chrétiens de la Vendée a rempli d'exhalaisons pestilentielles. Leurs cadavres, qui , pour la plupart, ne sont pas couverts de plus de quatre pouces de terre, contribuent pour beaucoup à la maladie épidémique qui régne dans nos murs. Cependant on a pris toutes les mesures que commandaient impérieusement nos malheurs, pour rendre à l'air son ressort et le purger des miasmes dont il est chargé. Il y a tout, lieu d'espérer que nous réussirons à faire cesser le terrible fléau qui nous dévore. On attribue aussi celte épidémie à la mauvaise qualité des nourritures. Pour moi, je ne me suis encore aperçu de rien. J'habite le quartier le plus sain de la ville ; ma sœur est toujours malade depuis que nous sommes ici, je crains bien qu'elle ne succombe (!). »
Vers la fin de pluviôse, l'épidémie avait enfin cessé ses ravages et l'on voit la fine fleur de la Société populaire, citoyens et citoyennes, montrer dès lors de tout autres préoccupations, former une Société dramatique, et dans ce moment si bien choisi monter sur les planches d'un théâtre, pour goûter et faire goûter à un i^euiAe régénéré les consolants plaisirs du drame révolutionnaire, qui se jouait pourtant k satiété sur la place publique et à la tribune des clubs (^.
(1) Ce citoyen demeurait maison du citoyen Chapelaia- Renaudin, près la ci-devant église de la Couture. {Archives nationales, dossiers du Tribunal révolutioniiaire.)
(2) Voici la preuve du goût théâtral des principaux acteurs de la Terreur au Mans. Elle est tirée du Bulletin du département de la Sarthe du 3 ventôse, une des pièces révolutionnaires les plus rares de mon cabinet. J'en ai naguère
Dans toutes les villes où les Vendéens avaient passé, ils avaient de même laissé derrière» eux la contagion. « A La Flèche, dit Marchand deBurbure, une dyssenterie épidémique moissonna des milliers de ces malheureux. Elle y fut portée à un tel degré de malignité, que les rues se trouvèrent encombrées de morts, et les maisons remplies de
communiqaé k Tauteur de {'Histoire de VEglise du Mans durant la Révolution les points priacipaux, qu'on trouve aussi dans les Affiches du Mans du 7 ventôse :
< Le culte de la raison a pris la place de la superstition ; les prêtres imposteurs ont disparu d'entre nous ; le peuple ne veut plus que des leçons de républicanisme et de sagesse éternelle; tout dogme, tout mystère ne sont plus, à ses yeux dessillés, que des ruses grossières, employées pour enchaîner jusqn'à ses pensées et tromper sa croyance. Plus de messes, plus de sermons, plus de confessions ni de ces processions dans lesquelles Tor des églises insultait à la misère du pauvre. L'hypocrisie des ministres en imposait à la bonne Toi de
' quelques âmes trop crédules. Ces cérémonies ridicules ne sont plus de saison. Des spectacfes républicains dans lesquels on retrare au peuple ces saintes insurrections des lOaoùt, 31 mai, 2 juin, qui lui montrent tout l'odieux de l'esrlavage, toute la barbarie des tyrans ; qui lui peignent avec joie l'honneur et le bonheur d'être libre et de se gouverner par ses propres lois : voilà l'ordre du jour.
€ Des citoyens, pénétrés de cette vérité et depuis longtemps entièrement consacrés à propager l'esprit public, se sont réunis en Société fraternelle et dramatique. Tous les décadis, ils représenteront des pièces dignes d'être jouées devant un peuple régénéré et jaloux de ses droits, reconquis au prix de son sang.
< Cette Société, composée de plus de soixante citoyennes et citoyens, est presque entièrement composée de fonctionnaires publics, dont les travaux ne souffriront aucun retard, parce que les répétitions n'ont lieu que le soir après souper.
« La Société dramatique a débuté, décadi 30 pluviôse, par la tragédie de Guillaume Tell, généralement connue. Cette pièce a été suivie d'une comédie nouvelle, intitulée le Décadi, composée par un citoyen du Mans.
« Le citoyen Delélée, faisant le rôle de Guesler, gouverneur
malades et de mourants. L'air était tellement imprégné de miasmes pestilentiels, que c'était avec peine qu'on en soutenait Todeur infecte. Cependant peu de Fléchois ont été attaqués de cette cruelle maladie, grâce aux soins de Tadminîstration municipale qui, dans cette circonstance, se distingua par son zèle et son dévouement (1). »
tyranniquc de la Suisse, a exprimé avec énergie les sentiments (l'un monstre, qai veut tout gouverner an gré de ses caprices rt qui se fait un jeu de verser le sang des hommes. Une déclamation aisée, des gestes menaçants et naturels k un traftre, les regards, les manières, les convulsions de rage, ont été rendus, par cet acteur, avec un feu et un sentiment qui l'ont souvent fait applaudir.
« Le citoyen Bazin, faisant le rôle de Tell, sans-culotte suisse, a surpris tons les spectateurs par la manière dont il a joué. Dévouement pour la Patrie, haine, mépris pour le tyran qu'il brave et dont il n'a voulu saluer lo bonnet exposé dans un lieu public; tendresse paternelle, crainle, joie quand il a abattu la pomme posée sur la tête de son fils : tous ces sentiments ont été rendus avec la passion et l'énergie dont peu de personnes sont capables ; mais lien ne peut surpasser la vivacité, l'audace, la fermeté avec lesquelles il répond au tyran qui lui demande ce qu'il voulait faire de la flèche qu'il cache sous ses vêtements : T'en percer le coeur barbare, si A ces mots il a été spontanément et généralement applaudi. Les autres rôles, quoique moins importants, ont été rendus avec intelligence, et nous regrettons de ne pouvoir assez nous étendre pour détailler les talents que chaque acteur a développés. »
Je donnerai ailleurs de plus amples détails sur cette troupe d'acteurs fonctionnaires. — Le Décadi est l'œuvre de M. Le Prince-Clairsigny.
(1) Les Fléchois s'empressèrent aussi de recueillir les enfants des Vendéens. (Bnrbure, Essais historiques sur La Flèche, p. 199, 200 ) Un médecin de La Flèche, M. Boucher, présenta ^ la Société des Arts, en 1809, un exposé historique (aujourd'hui perdu) des deux passages des Vendéens par La Flèche et son territoire, considérés par rapport ii la santé des habitants, avec indication des moyens curatifs de l'épidémie.
Dès le lô"" nivôse, le district de La Flèche chargea les municipalités d'enterrer dans des fosses profondes les cadavres, épars sur les roules et dans les terres, qui n'avaient pas été inhumés à une profondeur suffisante, ainsi que de nettoyer les fumiers et les immondices. Le 5 ventôse, il rappelait que les cadavres inhumés par monceaux exhalaient une odeur infecte qui pourrait avoir les plus funestes effets. Il ordonnait de les couvrir de chaux vive et d'au moins trois pieds de terre.
De son côté, le Comité de santé du Mans ne restreignait pas son action à cette ville; il fit sentir bien au de\k ses mesures protectrices. Le 3 pluviôse, les commissaires de la salubrité publique écrivaient au district du Mans :
« Citoyens,
« Le passage des Brigands dans notre cité a laissé après lui des traces contagieuses, qui ont engendré une épidémie dangereuse.
« Le Conseil de la commune, occupé et dans une surveillance active des besoins de ses administrés, a créé- un Comité de salubrité composé des officiers de santé, des membres de la Société populaire, de celle des Arts et du bureau de charité.
« Ce Comité a rempli les fonctions honorables et importantes dont il a été revêtu. Des cadavres ont été tirés des rivières. Les puits ont été fouillés, les fosses où étaient renfermées les victimes du fanatisme rechargées.
a Les places, les rues, les maisons tant publiques que particulières ont étié vidées de fumier et d'immondices. Des moyens ont été pris pour diviser les malades et empêcher la communication; des mesures ont été prises pour faire venir les remèdes et tous les objets nécessaires.
« Mais, citoyens, si les soins que nous avons
pris pour préserver noire ville de la contagion, nous font espérer un résultat satisfaisant, il nous reste des inquiétudes sur les environs. A quoi nous servira de purger l'air des miasmes putrides qui Tempoisonnent, si tous les lieux circonvoisins en sont infectés ? Hier au soir, il nous fut rap porté que, près le bois de Panneiières, il y avait dans un champ une femme qui était déterrée jusqu'à moitié du corps et qui exhalait les odeurs les plus cadavéreuses.
« Le long de la route de Chassillé, cet exemple est souvent répété. Des morts sont restés dans des fosses à moitié couverts de terre; d'aulres ont été enterrés dans des fosses peu profondes ; d'autres enfin, exhumés par les louRg et les chiens, donnent à Tair cette putridité que nous cherchons à écarter.
« Nous vous demandons, citoyens, de vouloir bien écrire une circulaire à toutes les communes du ressort, et notamment à celles qui sont situées d'ici Chassillé, à Pontlieue, à Sainte-Croix, Saint- Pavin, pour leur ordonner : 1° de faire visiter par des commissaires tous les lieux où les Brigands pourraient être inhumés, et les faire charger de terre au moins à quatre pieds de hauteur ; 2^ de faire sonder les puits et les rivièrei? sur tous les points de leur passage, et de faire inhumer à six pieds de profondeur les cadavres qu'on y trouvera ; 3° de recommander aux commissaires de se munir d'herbes fortes, d'ail, de vinaigre, pour éviter d'être frappés des exhalaisons contagieuses des corps qu'ils pourraient découvrir.
a Au Mans, ce 3 pluviôse,
a Leprincb le jeune, Maulni (1). »
(1) Grille, avec sa légèreté habituelle, La Vendée^ t III, p. 314, a daté du 95 frimaire celte pièce des Archives de la Sai'lliç,
Cet ordre, transmis par le district aux communes, ne fut pas aussitôt exécuté; car, le 13 pluviôse, les administrateurs le renouvelaient à peu près dans les mêmes termes. Au commencement de ventôse, on découvrait encore des cadavres sur la route de Laval ; les pluies de l'hiver et Téboulement des terres les avaient mis à découvert. Le 7, le secrétaire du Comité de santé, Simier, rappelait au district que la salubrité exigeait que l'administration renouvelât encore ses ordres aux municipalités situées des deux côtés de la route de Laval. Le 9 germinal, le d(^partcment, à l'exemple de celui de Maine-et-Loire, invitait le district à prendre des précautions pour s'assurer de la complète inhumation des cadavres épars dans les campagnes, les miasmes étant à craindre au retour des chaleurs.
Le 30 prairial, la municipalité avait donné l'ordre de nettoyer la Sarthe qui, au bas du Greffier, entre Richedoigt et le pont de bois, répandait des exhalaisons putrides (1). Le 2! ventôse, un des conventionnels de la Sarthe avait fait parvenir au Mans une instruction pour désinfecter ies salles des malades.
Paris s'était lui-même préoccupé de l'inhumation des cadavres. Un arrêté du Conseil exécutif provisoire, du 28 pluviôse, ordonnait de jeter de la chaux sur les fosses, en proportion des corps des rebelles, et de les couvrir de trois pieds de terre.
Le Gouvernement, instruit aussi du danger auquel la commune du Mans avait été exposée par les miasmes putrides qui s'exhalaient des fosses, y avait envoyé, aux dires de Tex-consti-
(I) A la même époque, on fit aussi plonger aux en\irons du pont Saint-Jean, pour chercher des fusils et des canon$ dans la rivière.
164 LES VKNUÉKiXS
tuant Livré, un physicien pour aviser aux moyens de prévenir la contagicn : « Ce citoyen expérimenté se réunit au Comité de santé, où iiful unanimement arrêté, d'après l'examen du local, que 1 unique moyen cl*cmpécher la contagion était de faire faire autour de ces fosses une tranchée de six pieds de large, sur quinze à dix- huit pouces au plus de profondeur; que des terres qui en proviendraient on en chargerait les fosses, sur lesquelles enfin on sèmerait de l'herbe à profusion (1). »
On rapporta donc alors sur les fosses les terres retirées des tranchées, ce qui occasionna des tumuliy des monticules, tristes et funèbres vestiges, toujours présents alors à tous les yeux, des lugubres scènes de la déroute vendéenne.
Aujourd'hui, à peine connaît-on l'endroit précis où furent enterrées ces malheureuses victimes de la guerre civile.
M. Etoc-Dcmazy écriv.iit en 1836 : « A la fin de l'année 1793, après la défaite de l'armée royale, deux fosses larges et profondes, creusées dans le champ de Mars ([>romenade des Jacobins), Tune au sud et au bas de l'escalier du milieu, l'autre k l'angle occidental, sous l'allée du marché aux fleurs, reçurent les corps de deux mille Vendéens (2). »
D'après une note inédite de M. l'abbé Tournesac, les morts furent enterrés dans sept fosses, placées là où est l'allée supérieure des promenades, vis-à-vis le portail de l'ancien évéché. Cauvin,
(I) Affiches du Mans, 25 floréal an IV.
{% Essai sur les sépultures du M ans y p, liO. La salle d& spectacle actuelle et l'allée qui (a longe n'existaient pas en 183C, de sorte t|ue la modification subie par les lieux enlève k la description dç M. t'toc-Dcmazy qn peu de sa clarté.
DANS LA SAHTIIE. 165
toujours trës-sobrc de détails sur tout ce gui a rapport à la Révolution, se borne à dire que deux mille cadavres furent transportés sur la nouvelle place des Jacobins, où ils furent jetés dans deux fosses, et que le public s'est abstenu longtemps de fréquenter la promenade du Mail, où reposent les malheureuses victimes de nos dissensions civiles.
Enfin Pesche, d'accord avec M. l'abbé Tournesac, écrit en parlant de la promenade des Jacobins : « C'est le long de la partie formant terrasse, au nord-ouest de cette promenade, que furent enterrés un grand nombre de Vendéens tués au Mads(i). »
D'après cet ensemble de témoignages, les fosses ont donc été creusées dans l'ancien terrain des Cordeliers, devenu la promenade, dite des Jacobins, partie au commencement de l'allée qui longe la chaussée de la route de Bonnétable, visà-vis la Psalletteet le chœur de la cathédrale, parlie à gauche de la salle de speclacle actuelle. En un mot elles se trouvent toutes comprises entre le Théâtre et le terre-plein, fameux jadis par les salves de l'artillerie de la garde nationale et la célèbre plantation de l'arbre de la liberté du i6 avril 1848.
Quelques mots encore sur ces larges tombes des Vendéens : après l'apaisement des discordes civiles, ce spectacle d'un douloureux passé, toujours présent aux yeux, émut les citoyens; on songea à niveler les terres qui les recouvraient et à faire disparaître la trace poiguante des hécatombes des prisonniers. Trente mois environ après les tristes journées de frimaire an II, au mois de floréal an IV, l'administration municipale adopta le projet d'abaisser les terres jetées sur les fosses, tout en l'ajournant jusqu'au pro-
(1) IHeiionnaire de la Sarthe, t. lll, p. 294.
Chain hiver. Le président de Tadininislration municipale, Livré, ancien constituant, ancien pharmacien-chimiste, craignit que celle mesure ne fût prématurée, et invita, dans les Affiches du 10 floréal, les physiciens et les savants, connaissant les effets pernicieux des miasmes et des vapeurs niéphjtiquesqui s'exhalent des corps morts enterrés, de faire connaître s'il était prudent de découvrir, d'abattre et détruire les monticules sous lesquels étaient entassés les corps des Brigands de la Vendée.
Le médecin Mallet, le 15 floréal, répondit dans le même journal à l'enquête provoquée par le président de Tadministration municipale, et dans une longue note appuyée de faits, considéra comme prématurées et « très-dangereuses, ces fouilles que Ton ferait dans les sépultures de cadavres infectés d'un principe de maladie si contagieux et si promptement mortel. » Un autre membre de Tadministralion, l'officier municipal et entrepreneur Chapelain-Renaudin, qui avait déjà commencé de son autorité privée le déblai des terres des fosses placées « sur la nouvelle promenade, » improuva la question posée par Livré et que, d'après lui, il n'y avait pas lieu de soulever. » [Af fiches du 20 floréal.) « Au mois de frimaire an II, disait-il, des fosses furent ouvertes pour la sépulture des cadavres des Brigands de la Vendée ; on leur donna environ quatre pieds de profondeur et il fut répandu dans chacune deux busses de chaux vive ; quatre pieds de terre recouvraient les cadavres. Trois mois après, sur la demande d'un Comité de santé, on crut devoir apporter sur ces mêmes fosses une certaine quantité de terre, et on creusa assez mal à propos autour d'elles, pour trouver la quantité de terre suffisante et qui forme les monticules qu'on voit aujourd'hui. C'était bien isoler le foyer du centre, et faciliter les écoulements
DANS LA SAKTHE. 167
cadavéreux dans ces excavations ij) Mais il no
s'agit aujourd'hui que de rabattre au niveau ces terres nouveUement rapportées, pour éloigner le souvenir amer qu'elles présentent à nos yeux. »
Une polémique s'engagea. Livré, piqué pajr le ton de louange ironique qu'avait employé Chapelain dans sa réponse, rétablit la vérité des faits, justifia iesopérations du Comité de santé, critiquées par l'entrepreneur son collègue, et persévéra à croire que l'abaissement des terres pourrait avoir des suites funestes pour les habitants (23 floréal). Survint dans la discussion un nouveau champion, J.-R. Bazin, qui eût été heureux de voir disparaître « ces monticules, ces masses dont Taspect ne rappelle aux âmes vraiment sensibles qu'un souvenir amer et contribue, par-dessus tout, à ne faire d'une agréable promenade qu'un désert triste et sauvage. » La question était fort simple à son avis et se réduisait à savoir si la quantité de chaux vive répandue dans les fosses avait été suffisante pour consumer les cadavres dans l'espace de trente mois (5 prairial). Ce fut, dans la feuille locale, le dernier mot de cette polémique « sépulcrale. »
Aujourd'hui, toute trace funéraire est à jamais disparue. Comme la terre du Campo santo. de Pise, la chaux v,ive répandue dans les fosses a dévoré tous les corps entassés dans ces immenses tombeaux. Le temps a nivelé les monlicnles, et l'oubli aussi a passé sur la mémoire des morts...
M. Etoc-Demazy proposait, comme enseignement pour Tavenir, d'élever un autel sur les restes de ces malheureux avec cette inscription :
« Ici reposent deux mille Français^ victimes des discordes civiles^ i2 et 13 décembre i79^. »
Ce vœu ne pouvait être exaucé. Le souvenir de ces lugubres scènes et de ces sanglantes luttes des fils -d'une même patrie ne pouvait à jamais
atlrisicr, au centre même de la Gilé, les habilaïUs du Mans dans leurs joyeuses promenades, ni empêcher les gais enfants de fouler de leurs pelils pieds l'herbe verte sous laquelle dorment les trépassés* de la Vendée. Si un triste vestige de ce funèbre cimetière avait longtemps duré, trop d'habitants, peut-élre, auraient aussi cru voir des ombres vengeresses errer dans la brume du soir à travers les arbres, et venir troubler le repos des vivants. Il faut pour cadre à de semblables monuments, les solitudes d'Avrillé et de la Chartreuse d'Auray, ou bien encore le demi-jour discret de la chapelle des Carmes à Paris. Le Mans ne pouvait avoir son Champ des Martyrs !