CHAPITRE V
La fusillade avait débarrassé les prisons des hommes ; restaient les femmes, qui tout d'abord avaient formé la majeure partie des prisonniers.
Garnier de Saintes ne les avait pas dès le principe exemptées de la fatale sentence de mort; c'est sur son ordre que sept Vendéennes avaient été condamnées au Mans, le 17 frimaire, par la Commi-^sion, créée naguère par Thirion. C'est sur son ordre que le Tribunal criminel d'Alençon s'était montré impitoyable h l'égard des femmes. Le lo nivôse, pour modérer la cruauté de la Commission révolutionnaire de la Mayenne, il s'était borné à excepter des condamnations les filles au-dessous de dix-huit ans, de môme que dans sa lettre du 13 nivôse, adressée au Tribunal criminel de la Sarthe. Quel allait être le sort des malheureuses captives entassées dans les prisons, attendant la mort de la contagion ou de la fusillade ?
Dès le lendemain de la déroute, la justice révolutionnaire s'était montrée clémente pour elles dans la Sarthe. La Commission au Mans, créée par Turreau, Bourbotte et Prieur, déclarait, le 24 frimaire, qu'il était sursis au jugement de vingt-huit femmes, âgées de seize à vingt-sept ans, jusqu^aux ordres ultérieurs de la Convention, et requérait
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la municipalité de veiller à Tentretien de ces détenues, ainsi qu'à tout ce que pourrait exiger Thumanilé. La deuxième Commission d'Angers, qui sortait d'immoler des prisonnières en Anjou, eut au contraire, au grand déplaisir de Francastel, l'humanité de n'en pas condamner une seule au Mans, k Sablé, ainsi qu'à Laval, à la différence de ce que firent la Commission Félix et la Commission révolutionnaire de la Mayenne. La deuxième Comnrfssion de Sablé sut aussi s'abstenir de cette barbare et lâche immolation des femmes dont Louis Blanc a dit: « Voila ce qui dans la Révolution « française restera la tache ineffaçable. »
Au Mans, à mesure que s'éloignait le souvenir de l'invabion, la pitié s'accentuait de plus en plus, en face de la misère des Vendéennes, parmi lesquelles la contagion moissonnait de nombreuses victimes.
Qu'allait faire le Tribunal criminel ? Il avait condamné les liommes, qui eux avaient porté les armes contre la République ; allait-il commettre, comme le Tribunal d'Alençon, une série d'assassinats juridiques en condamnant à mort près de trois cents prisonnières, pour la plupart pauvres femmes de paysans, coupables seulement d'avoir quilté leur pays, affolées par la peur, et d'avoir tenté, disaient-elles, de se soustraire par la fuite à rincendie, au pillage, au déshonneur jet à la mort. Le nombre môme des victimes à condamner rendait leur immolation plus épouvantable encore.
Les membres qui composaient le noyau du Tribunal étaient des hommes humains ; au Heu d'être, comme tant d'autres instruments de la justice révolutionnaire,* les interprètes serviles des ordres des représentants, et de se déshonorer par une lâche complaisance, ils firent des représentations à Garnier de Saintes et furent assez heureux pour en obtenir de bonne heure une large concession,
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qui assurait la vie au plus grand nombre des prisonnières. Voici la lettre de Garnier de Saintes au Tribunal criminel, écrite le 24 nivôse et autorisant les juges du Mans à ne pas se départir de toute humanité :
(( Il appartient, citoyens, à une grande nation d'élre généreuse, et je ne doute pas que la Convention nationale ne fasse une distinction, parmi les femmes des Brigands, entre celles que Tignorance ou la fatalité de leur position avaient entraînées et celles qui avaient adopté le parti criminel par haine contre la liberté et un germe naturel d'aristocratie.
((^On peut ranger, dans la première classe, les filles ou femmes de paysans ou celles de la classe ci-devant roturière, qui, entraînées par la fatalité de leur position, n'ont suivi les Brigands que par nécessité ou par fanatisme, et n'ont pris aucune part active à leur brigandage.
«Après avoir pris leur interrogatoire, vous pourrez les tenir en état d'arrestation jusqu'à ce que la Convention nationale ait défmitivement statué sur leur sort.
« Dans la seconde classe, vous placerez les femmes de la caste nobiliaire, privilégiée ou sacerdotale ; celles-là, par état et par inclination, abhorraient la Révolution et étaient fanatisantes au lieu d'être fanatisées. Il ne peut y avoir aucunes grâces pour elles; elles ont fait plus de mal que les Brigands eux-mêmes, parce qu'elles endoctrinaient pendant que ceux-ci se battaient.
« Ainsi les femmes nobles ou qui en avaient épousé, les religieuses, les femmes de robins, de négociants, banquiers, commis et autres employés, doivent être jugées sans miséricorde ,* il ne peut y avoir de suspension que pour celles au-dessous de l'âge par moi déterminé, mais en aucun cas les femmes ou filles de cette seconde classe ne peu-
vent recevoir la liberté, môme sous la garJe de quelques bons patriotes.
« Il n'en sera pas de môme de celles de la seconde ou des jeunes enfai Is qu'on pourrait placer, s'ils sont encore suscepliblcs des impressions du bien.
. « C*est à votre sagesse à distinguer ce que vous devez retenir ou relâcher, dans ce dernier cas seulement.
« Salut et fraternité.
« Garnier de Saintes. »
C'était, de la part de Garnier de Saintes, avoir fait dans Tespace de huit jours, depuis le 15 nivése, un grand pas dans la voie de l'humanité. L'honneur de ce changement doit revenir en grande partie au Tribunal criminel du Mans, qui avait su réveiller chez le proconsul de la Convention le reste de pitié qu'il avait au fond du cœur.
Garnier de Saintes, d'ailleurs, n'était pas un de ces monstres comme les Carrier, les Lebon, les Francastel, les Maignet, qu'on peut dire altérés de sang humain. Bien qu'au lendemain de la déroute vendéenne il ait écrit des arrêtés et des lettres d'une atroce cruauté, il a droit à ce qu'on le distingue de ses collègues à jamais fameux, dont je viens • de prononcer les noms. Les Vendéens seuls furent l'objet de ses édits sanguinaires. Et pourtant ils n'étaient pas seuls alors à remplir les prisons, et à alimenter ailleurs les fusillades ou la guillotine : il y avait, parmi les détenus, les prêtres qui s'étaient soustraits à la déportation, ou que leur âge en avait dispensés, les religieuses insermentées, tous ceux qu'on flétrissait du nom d'aristocrates, de suspects, de fédéralistes. Eh bien ! les mains de Garnier sont pures de ce sang. Il avait dit lui-même, le S nivôse, dans la séance
d*épuralion où il se montra pourtant d'une extrême violence : « Le patriotisme ardent a aussi ses bornes; celuiqui est ultra-révolutionnaire est un contre-révolutionnaire. » Bien près de la Sarthe, les fédéralistes de l'Anjou, de la Loire-Inférieure', de la Mayenne, du Finistère, c'est-à-dire les hommes les plus honorables, les modérés du parti républicain, furent immolés par l'ordre des représentants. Dans rOrnci dans la Sarthe, dans le Loir-et-Cher que gouverna Garnier comme commissaire, aucune tête de fédéraliste ne tomba sous le fatal couteau. Plusieurs allèrent, il est vrai, peupler les prisons, qui alors étaient comme une première étape vers l'échafaud; mais si les anciens administrateurs furent ou reslèrent détenus par ses ordres, leur vie du moins fut épargnée. Cependant quelques-uns d'entre eux, surtout dans l'Orne, avaient eu, au lendemain du 31 mai, le courage de protester conlre l'envahissement et l'oppression de l'Assemblée, contre la diclature de la Commune de Paris et de Marat. Sachons donc rendre à Garnier la justice à laquelle il a droit, et dont il a plus besoin qu'un autre dans sa carrière révolutionnaire (1).
Le proconsul, par son retour à la modération, allirait même alors sur sa tôle les colères des chefs du parti jacobhi manceau.
11 avait d'abord ordonné à tous les suspects qui s'claient trouvés libres par suite de l'envahissement de la ville, de retourner en prison ; mais bientôt l'exécution de cet arrêté fut loin d'être rigoureuse. Les uns obtinrent de Garnier d'être gardés à vue chez eux par un gendarme, les autres furent mis en liberté provisoire. Assailli par une
J) J'ai apprécié plus longuement le caractère de ce conventionnel, dans une étude sur Garnier de Saintes et la Société populaire du Mans, que je compte prochainement publier.
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masse de pétitions, entouré par les parents des suspects, attendri par de puissants moyens de séduction employés auprès de ses avides secrétaires, le Représentant, sur des avis favorables donnés par les Comités de surveillance des communes rurales et môme du Mans, consentit à l'élargissement « d'aristocrates, » prononcés. La mise en liberté des citoyens de Chaourche, Samson de Lorchère, des frères Neveu, des Clinchamp, des citoyennes Kouillon et Amiot, des époux Jannart de Médemanche, chez lesquels il logeait au Mans (1), alarma vivement les principaux meneurs du club. Garnier, disaient-ils, influençait tellement les membres du Comité révolutionnaire que, rejetant la responsabilité sur le Représentant, ils ordonnaient les élargissements sans examen.
Une dernière mesure, relative à deux prisonnières vendéennes nobles, irrita violemment encore les Jacobins du Mans. Cette affaire est resiée quelque peu ténébreuse; je me bornerai à reproduire les appréciations des différents partis.
Parmi les Vendéennes captives à la maison d'ârrét de la Mission, où toutes celles du Mans avaient été transférées vers la fin de nivôse, après le vide fait par la fusillade des hommes, il y avait peu de lémmes nobles ; c'étaient presque toutes des femmes de la campagne, des métayères, des ouvrières de Cholet, des domestiques, quelques petites bour-
(1) Les Représentants en mission logèrent le plus sooverit dans les maisons d'émigrés. Ou peut juger par l'état de maison de Bourbotte, Prieur et Turreau, publié par M. Berriat, p. S34, des vastes locaux nécessaires au logement des proconsuls en campagne. L'état des dépenses faites par Garnier dans ses missions, imprimé sur 3 pages in-8o, en thermidor an ML s'élève à un assez haut chiffre. On voit avec lui un ou deux secrétaires, un scribe, une femme pour faire l'ordinaire, une autre pour servir et fiire les commissions.
geoises vivant de leur revenu, peu de religieuses et, je l'ai dit, encore moins de ces prisonnières appartenant à la caste nobiliaire dont parlait Garnier. Deux jeunes prisonnières, entre autres, faisaient cependant exception : Madame de Saint- Georges et sa compagne Julie d'Escravayac, logées toutes les deux â part dans la chambre du concierge.
Anne Proust,femme d'Henri de Saint-Georges,n'availque vingt-trois ans.EUe habitait,avant la guerre, Vertou, à deux lieues de Nantes. Son mari avait émigré depuis deux ans, ou du moins elle prétendait depuis ce temps ne pas avoir entendu parler de lui. Vers le commencement de septembre, l'armée de Mayence, sortie de iSantes, avait mis le feu à Vertou, à la maison de campagne de sa mère avec qui elle demeurait. M™e de Saint Georges avait fui devant cette armée qui, d'après ses dires, massacrait tout, sans distinction d'âge ni de sexe, ce dont elle avait été témoin. Elle s'était retirée chez une cousine à Saint-Philibert, mais ne put y rester que cinq à six jours par suite de Tarrivée d'un détachement mayençais, qui avait commis les mêmes massacres qu'à Vertou. Elle avait ensuite passé quinzejoursà Choletavecses enfants et un domestique, puis était venue au Loroux- Bottereau, se rapprochant de Nantes, dans l'intention de se retirer chez elle.
Un officier vendéen, Désigny, l'avait forcée de revenir sur ses pas, en disant qu'on la regardait comme un espion, et qu'elle serait fusillée si elle ne retournait pas dans les lieux occupés par l'armée royale ; il l'avait fait surveiller par une escorte. Elle s'était donc vue obligée de passer la Loire avec les Vendéens à Ancenis, et d'emmener avec elle ses trois enfants, dont le plus âgé avait quatre ans et demi et le plus jeune deux ans seulement. Depuis, elle avait suivi l'armée dans
ses marches et contre-marches. Son beau-|>ère, à Avranches, avait consenti à ^ se charger de ses petits-enfants, mais n'avait pas voulu donner asile, hélas! à leur mère, de peur de se compromettre. Elle avait alors congédié son domestique qui lui devenait inutile. Son frère servait la patrie ; elle n'avait, suivant ses allégations, qu'un simple revenu de mille livres, sa môre vivant encore. Engagée malgré ses désirs dans l'émigralion vendéenne, elle n'avait formé, disait-elle, aucune liaison, sauf -avec M^e d'Escravayac qu'elle avait connue après le passage de la Loire.
Julie Lanonicr, femme de Jeand'Escravayac,avail à peu près le môme âge que M™e de Saint-Georges, vingt-quatre ans. L'identité de leurs aventures et la misère les avaient rapprochées et en avaient fait deux amies. Elle habitait Mareuil, dans le district de La Roche-sur-Yon. Arrêtée comme femme d'émigré, elle se disait abandonnée par son mari depuis deux ans et demi; elle avait été jetée dans les prisons de Fontenay-le-Peuple. Quand l'armée républicaine entra dans cette ville, elle voulut se faire remettre les détenus pour les massacrer. Heureusement le maire déploya un courage héroïque pour les sauver. Les canons étaient braqués sur la prison; il se plaça devant, déclarant qu'il serait la première victime. Forcé d'assurer à l'armée qu'il lui livrerait les prisonniers le lendemain, il ménagea lui-môme leur fuite en leur faisant promettre de se représenter après le danger passé (1).
Arrivèrent à leur tour à Fontenay, vers le mois de juin, les Vendéens qui venaient de prendre la
(1) Les allégations de M»* d'Escravayac (ou d'Escravayat, comme semble Tindiquer sa signature) sont à comparer avec V Histoire de Fontenay-le-Comte, de M. Benjamin Fillon.
ville; ils ouvrirent les portes des prisons aux détenus qui étaient revenus se constitger prison niers et les sollicitèrent, les forcèrent même de les suivre. Baudry-Duplessis, Tun des chefs, fit monter Mme d*Escravayac et d'autres dames dans sa voiture, et la fit conduire à Châtillon, où elle resta jusqu'au passage de la Loire. Elle y avait vu, disait-elle, la femme Toquet, bonne patriote, dont le mari était administrateur, massacrée ainsi qu'une de ses filles par l'armée républicaine. Julie se trouva ainsi faire partie, sans l'avoir voulu, de l'armée vendéenne. Aussi déclarait-elle n'avoir pas craint de prodiguer par pur civisme ses soins aux volontaires prisonniers. Personne n'avait voulu la {jarder dans aucune ville, un décret de la Convenlion défendant sous peine de mort de donner asile aux rebelles.
Unies par le malheur, les deux compagnes MM'ne«de Saiot-Georges etd'Escravayac ne se séparèrent pas dans la déroute du Mans. Au moment du combat, elles se réfugièrent dans la campagne, pour abandonner l'armée royale et mettre leurs jours en sûreté. Elles furent assez heureuses pour trouver un asile à un quart dé lieue de la ville. M™« d'Escravayac, malade comme tant d'aulnes, put un peu réparer ses forces. Les deux amies restèrent ainsi « cachées cinq k six jours, pour attentire que la fureur qae le choc du combat avait excitée fût passée, sachant que dans ces premiers jours on tuait tous ceux qui avaient suivi l'armée des Brigands. » Après ce temps, elles allèrent, plus ou moins de leur propre mouvement, se rendre auprès du maire de la ville, lui dire qui elles étaient, le prévenir qu'elles avaient depuis longtemps le désir de fuir et de rentrer dans leurs foyers, et l'engagèrent à bien vouloir les protéger. Le maire, Potier-La-Morandièrej leur ordonna de se rendre è^ la maison de justice, et les y fit con-
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duire par uu enfant. Cinq jours après, elles furent transférées à la Mission (1).
Là, les deux femmes ne s'étaient pas encore quittées. Leur argent,, qu'elles avaient probablement conservé, à la différence du plus grand nombre des prisonniers, à cause des circonstances de leur reddition, leur permit de mener une existence moins misérable que celle de leurs compagnes de captivité. Au lieu d'être confondues avec les autres Vendéennes, elles demeuraient toutes deux dans la chambre du concierge. L'espoir ne les abandonna pas; elles ne renoncèrent point à l'idée de recouvrer leur liberté. M»"» d'Escravayac présenta une pétition à Garnier de Saintes, portant l'attestation écrite de ses bienfaits à regard des volontaires. Pour prouver qu'elle était éloignée des idées de son mari, elle avait formé une demande en divorce. De son côté. M"»* de Saint-Georgas demanda et obtint un certificat de citoyens de Veriou, du 25 nivôse, légalisé par les officiers municipaux de cette commune, attestant qu'elle navait quitté sa maison que par contrainte et pour éviter la mort. Elle trouva aussi au Mans des protecleurs qui s'intéressèrent à elle, et fut, paraît-il, sur le point d'obtenir son élargissement, de l'aveu même de Garnier de Saintes.
Voici comment les principaux chefs du club manceau ont présenté les faits dans leur récit inédit :
« Non content de protéger ouvertement l'arislo-
(1) Conformément au récit des deux prisonnières, on lit en effet sur les registres d'écrou de la maison rie justice (prison de l'ancien palais, à THôtel de Vii:e) : < Aujourd'hui 1*' nipôsef par ordre de la municipalité, ont été traduites en cette prison les nommées Lasnonnior et S-iint-Georges, pour y être traitées suivant la loi. ~~ Rochelle, concierge, » et en marge : < transférées à la Mission, le 36 décembre, >
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crâlie,Garniervoulul soustraire aux tribunaux Tu ^}(; de ces femmes abominobles, prises à Tarmée catholique, qui afficho'enl le luxe le plus effréné, les mœurs les. plus dissolues au milieu du carnage et de la dévastation, qui fouloientaux pieds les cadavresdes républicains massacrés par les Instruments aveugles du fanatisme, les encourageoient au meurtre, à l'incendie, au pillage, se couvroient de nos dépouilles. Oui, citoyens, la ci-devant comtesse de Saint-Georges, femme d'émigré, suivant l'armée des Brigands depuis neuf mois, l'un de ces monstres qui infectèrent pendant trois jours vos foyers abandonnés, devoit être renvoyée à Nantes et traitée seulement comme suspecte, en vertu d'un arrêté surpris à Garnier par Maurice, votre chef de légion, et Coupel, membre du district du Mans.
« Cependant sf Garnier eût fait droit à notre pétition, tendant à faire juger promptementles femmes prises ë la suite des Brigands, il eût empêché que la contagion et l'indigence eussent fi\it périr les unes, qu'on avoit entassées dans les lieux humides; que l'or, la corruption, la malveillance eussent préservé les autres, que l'on avoit logées fort commodément dans les chambres les mieux exposées (1). »
Le S pluviôse, Garnier s'était rendu au Mans, où il ne fit que passer la journée, en se dirigeant vers le département de Loir-et-Cher.
Les Jacobins du club saisirent l'occasion dé son retour pour lui faire des observations sur sa conduite, et lui déléguèrent, à cet effet, six députés. Ils lui objectèrent entre autres reproches que «des hommes connus pour des intrigants lui avaient surpris un arrêté en faveur de la comtesse de Saint- Georges. Il leur nomma Maurice et Coupel. »
;i) Les membres, de la Société populaire du Mans, traduis et acquittés au Tribunal révolutionnaire ^ le 11 floréal^ à leur» concitoyens, 38 p. in-4«, p. 4.
Garnicr, à son départ d'Alençon, était animé de sentiments relativement modérés, ainsi qu'on peut en juger par une de ses lettres, adressée le i pluviôse à son collègue François-Primaildière, récemment envoyé en mission dans la Mayenne. Il lui disait, à propos de fédéralistes de ce département, transférés dans les prisons d'Alençon :
« Sois sûr que je me rapprocherai de la clémence autant que les temps actuels le permettront (1). »
En arrivant au Mans, il fut obsédé par les cris des clubistes. En face d'eux, il ne sut, pas plus qu'au commencement de nivôse, échapper à leur domination, qu'il allait bientôt leur faire chèrement expier. Il annula la mise en liberté de M"»*» de jSainl-Georges et traça d'une plume rapide ces lignes sanglantes, écrites tout entières de sa main (2).
« Prévenu que nous avons été surpris sur la nommée Saint-Georges, arrêtée parmi les Brigands, et qu'on aurait pu nous induire encore e7i erreur sur quelques autres femmes desdits Brigands, nous révoquons tous les arrêtés que nous aurions pu rendre, chargeons le Tribunal criminel de n'y avoir aucun égard et de juger d'après les grands principes,
a Au Mans, le 6 pluviôse, an II de la République française.
« Garmer de Saintes. »
« La fusillade ou la guillotine peuvent être employées contre les contre-révolutionnaires,
(( Gârnier. »
(1) Lettre inédite de Garnier. aux Archives de la Mayenne.
(3) La plupart des leUres offlcielles et les arrêtés de Garmer de Saintes sont écrits par ses secrétaires et seulement signés par lui.
Ce jour-là, le proconsul imita la lâcheté de Pilate. Heureusement pour les prisonnières, le Tribunal criminel devait avoir plus de coura^i^c que Gamier de Saintes ; il n'allait pas y avoir de sang versé.
J'ai reproduit, d'après le récit imprimé des chefs du club eux-mêmes, les motifs qu'ils donnaient (le leur acharnement contre la comtesse de Saint- Georges. Renouard, de son côté, a écrit quelques lignes qui se rapportent à ces faits et les présentent sous une autre couleur. D'après lui, c'est pour se venger d'avoir échoué dans leurs infâmes tentatives de séduction, auprès des nobles prisonnières, que les lubriques démagogues les dépeignirent à Gamier de Saintes comme des êtres dangereux et lui arrachèrent un arrêt de mort (1).
Une troisième version laisserait croire que c'était la jalousie qui poussait les jeunes chefs de la Société populaire à se venger de ces femmes. Parmi les accusations que les Bazinisles, parvenus un instant à ressaisir un fantôme de faveur, élevèrent par vengeance, un an plus lard, vers la fin de frimaire an III, à la Société populaire et auprès de Génissieu, contre leurs adversaires, Rocheteau, chef de Légion, Morice, son adjoint, et plusieurs autres citoyens, on voit figurer des griefs relatifs à M»»» de Saint -Georges.
Rocheteau est accusé de l'avoir fréquentée à la Mission, où il la visitait souvent. A la même époque, le 19 frimaire an lU, à Sablé» une Vendéenne évadée et qui, lasse de sa vie de privations, s'é-
(1) Eitsais historiques sur le Maine, t. Il, p. S66. Ailleurs, I) Angers, les Vacheron et ses pareils, \k Nantes, Carrier, Lambertye, Fouquet, offrirent la vie 1) de belles et nobles captives en échange de lear honneur.