‹ Les Vendéens dans la SartheChapitre 9 sur 49 · T. III · texte numérisé non relu

T. III

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lail présentée d'elle-même au Keprésentant du peuple, faisait à Génissieu des révélations analogues à regard de deux de ses compagnes de captivité. D'après ces doubles témoignages , des liaisons intimes auraient existé entre plusieurs messieurs et des prisonnières. Ils citent Morice, adjudant général, Cabaret, etc. « Monsieur Rocheteau, disent-ils, n'avait qu'à lever son chapeau à la sentinelle pour avoir la liberté de passer. » Roclieteau et Morice entraient quand ils voulaient, paraissaient d'accord avec le concierge, visitaient les deux prisonnières, Mn^e de Saint-Georges et la marquise d'Escravayac, logées dans des chambres, avec de bons lits, tandis que les autres étaient misérablement couchées sur la paille. Ils passaient les nuits entières avec elles ; aussi les deux prisonnières se sont-elles évadées. Morice s'était entretenu avec l'une d'elles, la veille de son évasion ; il fréquentait publiquement le frère de la Saint -Georges, buvait et mangeait avec lui. H était parvenu à surprendre un arrêté à Garnier, pour la soustraire au glaive de la loi (1).

Quelle que soit la part de vérité de ces différentes allégations, quel que soit le moiif qui ait porté les jeunes démagogues à arracher un arrêt impitoyable à Garnier de Saintes, intimidé par leurs clameurs et voulant se faire pardonner son indulgence, cet arrêt n'en resta pas moins heureusement une leltre morte.

Le Tribunal criminel n'obéit pas plus au Représentant du peuple au lendemain de ce sanglant édit, qu'aux injonctions postérieures et réitérées du club et de l'agent national du district, dont nous aurons bientôt à parler. Il continua à donner

(1) Je regrette de ne pas connaître les Jastifications que les offlciersde la garde nationale présentèrent presque im** médialement. {Archives nationales^ D. !"■■, 22, n*»* l'a 9.)

ses soins à rinterrogatoire des femmes qu'il avait commencé )e 2 pluviôse, et, comme on le verra bientôt, à confier aux citoyens, qui en faisaient la demande, les tilles au-dessous de dix-huit ans.

Quant à la comtesse de Saint-Georges, elle dut s'estimer heureuse d'avoir la vie sauve. Au lieu de la faire monter sur Féchafaud, le Tribunal la laissa dans sa chambre de la Mission. Elle fut interrogée le 14 germinal et sa compagne Julie d'Escravayac le 23. Son évasion vint, quelque temps plus tard, abréger sa captivité ; elle trouva le moyen de s'enfuir, disent les clubistes, « ainsi que "deux de ses compagnes, aussi coupables qu'elle. »

En effet, M™*» de Saint-Georges et d'Escravayac s'évadèrent en compagnie de la fille Lefebvre, dans la nuit du 14 au 15 messidor, pendant que la sixième compagnie du bataillon de la Montagne montait la garde. Le concierge de la Mission , Tripier (qui remplissait cette fonction depuis germinal seulement), maçon du faubourg Saint-Gilles, âgé de quarante ans, sa femme Anne Papin,son fils et Julien Lorry, infirmier et commissionnaire, furent accusés d'avoir favorisé leur évasion ; mais le Tribunal criminel les acquitta le 15 thermidor, comme n'étant pas convaincus de négligence, et admit le cas de force majeure, vu l'effraction et le peu de solidité de quelques clôtures.

Toutefois, M*»® de Saint Georges ne s'était pas échappée fort loin ; car six mois plus tard, on voit ladite citoyenne Proust, femme Billieux-Saint- Georges, se présenter, le 10 nivôse an III, devant le Comité révolutionnaire du Mans, après 1 amnistie prononcée, pour faire viser son passeport, afin de se rendre à Nantes. Elle fut alors reconnue pour avoir fait partie des prisonnières et s'être échappée de la maison d'arrêt. On lui demanda si elle avait obtenu sa mise en liberté ; mais elle ne fit paraître qu'une déclaration par e'ie faite à

la Municipalilé d'Alençon, et fut renvoyée à se pourvoir vers le district. Un mois plus tard, la liberté était enfin rendue à toutes les Vendi^enues et M™e de Saint-Georges dut en jouir comme les autres.

Revenons au sort des autres captives ei au régime de la prison. Le 2 pluviôse, avait commencé l'interrogatoire des femmes et des jeunes filles. Le jugeX-avaletle, faisant les fonctions de président du Tribunal, s'était transporté à la salle de la Bibliothèque de la Mission, assisté de l'accusateur public et du greffier Laudreau, qui a écrit de sa main presque tous les interrogatoires, au nombre de près de trois cents, et resta continuellement sur la brèche, tandis que les autres magistrats étaient tous obligés de se faire successivement remplacer. Pour rendre le danger de la con tagion moins grand pour les juges, les détenues furent pendant quelque temps appelées dans la salle d'audience, ou dans la chambre du conseil du Tribunal du district. Les premiers interrogatoires s'adressèrent à des jeunes filles de la campagne, au-dessous de dix-huit ans, que Garnier de Saintes avait exceptées de la mise en jugement et qui, suivant la permission par lui donnée, furent confiées aux patriotes qui les réclamaient. Survint bientôt l'arrêt de mort contre les Vendéennes, que, le 5 pluviôse, le Représentant du peuple signait la main forcée, dominé par le club et par la terreur qui pesait sur les proconsuls eux-mêmes. Cependant le Tribunal ne suspendit pas ses mises en liberté provisoire; mais pour se mettre en garde contre les soupçons du club, qui eût pu suspecter le dépôt des jeunes prisonnières en des mains d'aristocrates et venir entraver l'œuvre bienfaisante des juges, le président Ysambart eut soin d'écrire la lettre suivante à la Société populaire :

« Le Mans, 6 pluviôse, an II de la République française une el indivisible.

« le président du Tribunal criminel du département de la Sarthe^ au Président de la Société populaire de la commune du Mans.

a Citoyen Président,

« Plusieurs citoyens de cette commune, pressés saus doute d^ désir de soulager Thumanité soufTranle, se sont adressés au Tribunal criminel, et lui ont fait leur soumission de se charç^er de quelques-unes des filles, depuis quinze à dix-huit ans, qui ont été faites prisonnières sur Tarmée des Brigands de la Vendée.

« Mais, citoyen Président, le Tribunal ne voulant confier ces jeunes filles qu'à des citoyens d'un civisme reconnu, qui puissent changer leurs principes et leur inspirer l'amour du nouvel ordre de choses, et ne pouvant les connaître de lui-môme, a cru ne pouvoir mieux faire que de consulter sur leur civisme la Société populaire, qu'elle regarde comme le meilleur juge en celte partie.

« Voici donc, citoyen Président, le.s noms de ceux qui demandent ces filles

« Jeté prie, citoyen, de faire scruter dés ce soir s'il est possible, le civisme de ces citoyens et de me faire passer demain le résultat des opinions de la Société populaire.

« Salut et fraternité.

« YSAMBART. »

« Lecture de cette lettre ayant été donnée, la Société a rejeté à l'unanimité :

«René Faifeu, ancien boulanger, rueSaint-Jcan ; « Duquesnoy, salpétrier ; « Elisabeth Louet, rue Basse;

« Comme ayant la réputation d'aristocrates, et invite le Tribunal criminel à leur refuser les jeunes filles qu'ils ont demandées.

« Decius DuFOUR, secrétaire. »

On se contenta bientôt, heureusement, des certificats de civisme, au lieu de faire appel aux lumières du club, ainsi qu'on le verra tout à Theure au chapitre de l'interrogatoire des prisonnières, pour lequel je réserve les réveillons les plus intéressantes de ces éludes et les curieuses particularités relatives à chacune d'entre elles. Ce que je veux montrer ici, c'est seulement la condition générale des captives elle régime de leur prison.

En ventôse, moment auquel seulement on commence à avoir des données cenaines sur l'intérieur de la Mission, on voit ^es femmes toutes réparties dans les chambres s'ouvrant sur les longs corridors de cette maison. Quatre chambres s'ouvraient sur le premier corridor et contenaient soixantequatre prisonnières. Les deux plus grandes en renfermaient chacune vingt. Les chambres, donnant sur le second et le troisième corridor, étaient moins vastes et en plus grand nombre. Dix-neuf chambres environ, dont quelques-unes étaient plutôt des cabinets et des cellules, ne renfermant parfois que quatre prisonnières, donnaient sur ces corridors (neuf ou dix sur chacun). On y comptait cent vingt et quelques détenues. On voit, en général, les captives se grouper par communes, chacune avec les personnes de sa connaissance : là, les femmes d'Andrezé; ici, celles de Montaigu ; ailleurs, celles de Cholet et des environs. On trouve aussi les prisonnières de marque réunies ensemble, et choisissant pour compagnes de leur captivité celles qui appartenaient au même monde qu'elles. M^^s de Joufrion, Careau,

Verteiiil, Julie Lehoux, etc., c'est-à-dire les femmes ou les jeunes filles qui appartenaient aux principales familles, étaient réunies, dans la chambre numéro 4 du premier corridor, avec deux religieuses du Ronceray, Louise Courson, Madeleine Suret et Anne Laisné, sœur de Fontenay-le -Peuple. Seules, M»»» de Saint-Georges et d'Escravayac étaient à part, au numéro iO, deuxième corridor, dans la chambre du concierge. D'après l'état des détenues, commencé le 20 ventôse, les prisonnières ainsi entassées dans ces chambres étaient au nombre de cent quatre-vingttreize environ, un peu moins de deux cents. Mais il faut se souvenir qu'à Pépoque où cet état fut commencé à dresser, quatre-vingts Vendéennes avaient été interrogées depuis le 6 pluviôse, moment à partir duquel il entre un rayon de lumière dans cette prison. Un certain nombre de captives, parmi lesquelles il y en avait quelques-unes même au-dessus de dix-huit ans, avaient déjà quitté la Mission. Il est donc difficile, ainsi que je Tai déjà dit, de savoir d'une façon précise le nombre des prisonnières, à cause des mises en liberté provisoire, des décès et des nouvelles entrées qui eurent lieu fréquemment, sans parler môme de quelques sorties de prison accordées tout d'abord par la Municipalité. Une liste alphabétique des prisonnières, de la même époque que l'état ci-dessus , donne cent quatre-vingt-sept noms ; les interrogatoires comprennent environ deux cent dix-huit femmes ou jeunes filles, dont il faut déduire une vingtaine d'enfants, qui n'étaient pas entrées à la Mission, mais étaient restées à Sainte-Croix (I) ou chez des particuliers. Un

(I) A Saiate-Croix, il y eat même des fliles et des femmes uiaiacics, qui y restèrent continuellement depuis le conimenreineni de leur taptivitt^

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état des femmes détenues à la Mission, âgées de plus de dix-huit ans, donne quatre-vingt-quinze noms. Ces chiffres ne fournissent des renseignements qu'à partir du mois de ventôse et sont eux-mêmes peu concluants, car le nombre des interrogatoires dépasse celui des Vendéennes portées sur les états, qui cependant mentionnent eux-mêmes des femmes n'ayant point été interrogées.

La difiicuUé de garder les vastes dehors de la Mission et la complaisance intéressée du concierge, ou.des hommes de garde, facilitaient aussi les évasions. On connaît celles de M"es Boguais et de M^^««de Sapinaudet de Lézardière. Une autre prisonnière, appartenant également à une des premières femilles de l'Anjou, M™» deVaugirault,dont nous reparlerons bientôt, s'évada aussi de la Mission, le 19 pluviôse, avec sa femme de chambre. Le citoyen David- Lemore, juge au Tribunal criminel, en prévint le Comité révolutionnaire, qui chargea le commandant de la garde nationale de la chercher secrètement.

Le 29 pluviôse, le Comité écrivit à la Municipalité pour la charger de réprimer les abus régnant dans cette maison et nommer un nouveau concierge (1).

Le 6 ventôse, le district donnait l'ordre au Conseil générât de la commune de Sainte-Croix de surveiller avec soin les maisons d'arrêt du Mans, placées par la loi sous la surveillance de la Municipalité. « Elles renferment, disait l'agent na-

(1) Ce n'était pas la seule prison où il y eût des évadions ; dans la nuit da 3 an 4, un détenu s'échappait de la maison de justice. Le concierge, A mbroise Turpin,et Guillemin François, guichetier, étaient mis en arrestation, comme prévenus de complicité ou de négligence. Turpin, remplacé par Etienne Brochard, fut acquitté par le Tribunal crimiuel, le 18 germinal.

tional. des détenus que le sorl des armes a fait tomber en nos mains. Ces détenus étaient dans l'armée des Brigands fanatiques. Sous ce rapport, vous devez observer envers eux la vigilance la plus sévère et la plus active. Songez d'ailleurs que la plus terrible responsabilité serait le fruit de la négligence et de l'apathie.

« Salut et fraternité.

« T. Bazin.»

L'agent national chargeait, de plus, le comman. danl de la garde nationale, dont il vantait alors le zèle et raclivité, de mettre une garde suffisante pour surveiller les femmes détenues à la Mission.

Ce commandant de la garde nationale. Roche teau, remerciant le district des éloges qu'il lui avait décernés, et disant qu'il n'avait fait que son devoir, lui adressait, le 7 ventôse, cette curieuse réponse :

« Je vais vous faire part des mesures de sûreté que j'ai employées pour surveiller les femmes rebelles détenues à la Mission.

« Il y a toujours là une garde composée de vingt-cinq hommes, sans les officiers et sous-officiers du bataillon de La Ferlé, qui sont chargés expressément de placer des factionnaires dans tous les endroits qui seroient désignés, tant par les commissaires de la Municipalité que par le commissaire sédentaire, et de faire exécuter la consigne, qui est de ne laisser entrer personne dans l'intérieur de ladite Mission, sans être muni de permis signé des commissaires; d'accompagner les personnes qui leur apporteroient des vivres, jusqu'à la porte d'entrée seulement, là où comparoisscnt lesdites femmes, pour qui sont destinées les aumônes; de ne laisser entrer aucun militaire

même avec permis, la Municipalité ayant décidé qu'on ne leur en donneroit point ; de faire en outré, de moment à autre» jour et nuit, des patrouilles dans le jardin et par où pourroienl s'évader ces détenues (l).

« Mais peut-être, me direz- vous, citoyens, pourquoi ne mets-tu pas dans ce poste des volontaires, de ceux qui sont à Saint-Vincent (2)? Je vous répondrai à cela qu'il y a plusieurs inconvénients qui pourroient s'ensuivre. Le premier, c'est que ces volontaires se seroient infiniment mal comportés avec ces femmes, les uns en les volant, les autres en cherchant à satisfaire leurs passions ; C3S mêmes hommes de garde auroient favorisé rentrée à leurs officiers et camarades, qui, la plupart, dit-on, sont ceux qui ont trompé et enlevé pltisieurs de ces dites femmes,

« II ne reste donc plus que la garde nationale surchargée ; pendant qu'elle a été commise à la garde des rebelles, plusieurs se sont plaints, plusieurs ont été malades et sont morts

« Je vais tous les jours à la Mission, afin de rappeler aux hommes de garde leur consigne, les menacer de la plus sévère punition s'ils ne s'en acquittent pas. Si leur nombre n'est pas suffisant, faites-le moi savoir et je l'augmenterai. »

Rorheteau disait aussi qu'à Saint-Vincent, sur les trois cent trente-quatre hommes qui y étaient casernes, plus de cent étaient devenus galeux, faute de fournitures de lits par la Municipalité qui avait

(1) G^est ce jardin, grand de six hectares, bordé de marécages, qni facilitait les évasions.

(3) On sait qae le tatoiement était de rigueur alors. Il y avait écrit ao Mans, à la porte des bureaux du département : « Ici, qui que tu sois, si tu veux qu'on réponde, « Il faut, bon gré, mal gré, tutoyer tout le monde. » Cela valait mi^ux que la formule si connue : < Ici, on se tutoie. Fermez la porte, s'il vous plait, >

voulu réunir ces soldats dans un même endroit. Il rappelait qu'il était urgent de les guérir, dans leur intérêt, et afin quMls ne restassent pas sans chefs et sans ordres, si la partie bien portante du batail* Ion était appelée à un autre service.

A la différence du Tribunal criminel, certaines administrations révolutionnaires du Mans demandaient contre les Vendéens l'emploi de mesures de rigueur.

Le Comité, auquel on dénonçait des citoyens ca~ cbant des Brigands, ordonnait, ainsi que le district, de fréquentes visites domiciliaires. Les habiianls,dès le 8 nivôse, avaient reçu Tordre, souvent renouvelé (i8 pluviôse et 9 ventôse), de replacer dans les vingt-quatre heures, à leur porte, les affiches ôtèes la veille de Tinvasion, indiquant leurs noms, âge et profession, et de faire la même déclaration par écrit au Comité, à peine d'être considérés comme suspects. Les aubergistes (21 pluviôse) devaient déclarer tous leurs voyageurs et les étrangers déposer leurs passeports, à peine d'être également traités comme suspects. Les habitants qui avaient gardé chez eux des Bri- ^andes avec permission de la Municipalité, comme la citoyenne Le Romain, qui logeait la Brigande Fraucheteau, étaient Tobjet des dénonciations soupçonneuses du Comité, peiné de- ces mises en liberté provisoire prononcées dès les premiers jours par la commune.

Les Comités révolutionnaires des autres villes de la République, le Comité de surveillance du district de Thouars, le Comité révolutionnaire d'Angers, dont je parlerai longuement, étonnés et scandalisés de voir respecter au Mans la vie des Brigandes, réclamaient qu'on leur livrât des victimes. Le Comité do Thouars demanda avec instance que « les trois scélérates » demoiselles Bcs-

nardeau et la fille Chavenot leur cousine, fussent transférées « dans le plus court délai devant la commission militaire d'Angers, pour que la guillotine en fit justice. Sans doute, disait-il, que vous n'avez pas de Commission militaire chez vous. » Ces prisonnières qui avaient été élargies une première fois, furent aussitôt réincarcérées et bientôt envoyées à Aftgers, où ne tardèrent pas d'être accomplis les vœux du Comité de Thouarsqui avait écrit a celui du Mans :

« Frères et amis, il n'y a pointa composer avec les traîtres ; il faut qu'ils payent de leurs têtes les crimes dont ils se sont couverts. Que ceux, dont nous vous parlons, marchent donc à grands pas à la guillotine, satisfaire à la justice nationale (1). »

La Société populaire du Mans députa ellemême trois de ses membres au district, le 21 pluviôse, pour inviter Tadminisiration à enjoindre aux Municipalités de faire arrêter toutes, les femmes Brigandes, qui étaient dans les communes, et de réincarcérer tous ceux qui avaient été élargis par l'effet du passage des Brigands.

Le district adn.il les députés aux honneurs de la séance et reconnut que leurs demandes étaient fondées ; mais, les corps constitués ne devant communiquer que par écrit, il se borna à les inviter à rédiger leurs réclamations.

Aussi, le 28 veniôse, le club députait -il de nou-

(1) L'écrou delà maison de justice du Palais porte que Marie et Perrine Besnardeao, demeurant chez Chevailier, au Pré, et Elisabeth Chavenot, chez Hurti^bise, faïencier, riic ci-devant Trois -Chandelles ^ ont été incarcérées le 7 pluviôse, par ordre du comité de surveillance, et extraites le 9, pour être transférées a'jx Ursules. — Voir sur U mort d'Elisabeth Chavenot, âgée de seize à dix-sept ans, ('xéeulé3 à Angers, le 8 germinal, M Bourcier, La Terreur en Anjov, p. 103.

veau trois commissaires au district, pour rengager à faire de nouvelles perquisitions, afin de découvrir les femmes cachées. Une circulaire fut envoyée à ce sujet aux communes, auxquelles on enjoignit d'apporter la plus grande vigilance.

Le I ventôse, le Comité révolutionnaire du Mans, peiné du relard qu'on apportait au jugement des Brigandes « qui, ayant Tâge, auraient dû subir depuis longtemps Tapplication de la loi, » arrêta, sur la demande d'un de ses membres, qu'il serait écrit aux juges afin d'accélérer leur jugement.

La contagion faisait aussi toujours des victimes dans la prison, dont les détenues, arrivant de Sablé, de La Flèche, de Brûlon, avaient comblé les vides. Bazin, agent national provisoire, écrivait, le 26 pluviôse, au district :

« Citoyens, je vous requiers de faire enlever le plus tôt possible, de la maison de la Mission, les femmes des Brigands dont la santé n'est pas encore attaquée et surtout celles qui viennent d'arriver par la route de La Flèche. L'humanité et la salubrité du pays commandent impérieusement cette mesure; il serait bon aussi de les occuper à des ouvrages utiles, la fainéantise étant une des premières causes de la corruption du cœur et de la dissolution des facultés physiques. »

Quelques prisonnières furent, en conséquence, transférées aans -la maison des Ursulines; mais on devait bientôt se hâter de les réintégrer à la Mission. Bazin écrivait, le 3 ventôse, au district :

« J'ai visité ce matin la maison d'arrêt des Ursulines ; je vous avertis que si vous n'enjoignez pas à la Municipalité de choisir un autre local pour les femmes qui y ont été transférées de la Mission, on aura inoculé la peste dans le sein de cette commune. Déjà les lieux d'aisances répandent une

odeur infecte. Leurs vêtements, suspendus aux fenêtres, exhalent du côté du jardin les miasmes putrides dont ils sont imprégnés. Le désespoir va s'emparer des femmes suspectes, que la loi commande de mettre en arrestation, mais qui ne doivent pas être confondues avec les individus destinés à paraître devant les tribunaux. D'ailleurs, les laisser plus longtemps dans le même lieu, c'est attacher un corps vivant à un cadavre, et l'humanité et la justice répugnent à un tel excès de barbarie (1).

« Salut et fraternité.

« T. Bazin. »

« P. -S. Je vous avertis que Laudreau fait venir chez lui des femmes brigandes pour les interroger, et qu'il ne les renvoie pas à la maison d'arrêt (2). »

Ce greffier, si plein d'humanité, les remettait sans doute aux patriotes qui s'en chargeaient; mais c'était précisément cette conduite, éloignant l'idée de tout jugement, qui indisposait Bazin, irrité de « cette suspension funeste du jugement des Vendéennes. » Car l'humanité de l'agent national a cela de singulier, qu'il se plaint des souffrances que les femmes endurent en prison et que d'un autre côté il réclame énergiquement leur mise en jugement, c'est-à-dire leur mort. Chez lui le cœur vaut mieux que la tête*, l'homme privé perce à travers le sectaire politique ; mais, en fin de compte, les pleurs qu'il verse sur le sort des Vendéennes ressemblent fort k des larmes de crocodile (3).

(1) La prison des Ursules était spécialement affectée aux femmes suspectes.

(3) Le grefiler Laudreau habitait rue de la Réforme. (3) Dans un portrait idéalisé de sa personne, qu'il a

tracé

DAMS LA SARTRE. 195

Presque en môme temps que la lettre qu'on vient (le lire, il écrivait au Comité de salut public :

a Un plus long séjour de ces femmes dans nos murs achèvera d'y corrompre l'air, déjà infecté du grand nombre de cadavres enterrés autour de uous, et des contagions dégoûtantes et mortelles qu'elles traînent à leur suite. 11 serait à propos de les faire juger sans délai, u

C'était là son Delenda Carthago.

Le 6 ventôse, il écrivait encore au substitut de l'accusateur public :

« Je te requiers, citoyen, de poursuivre sans délai le jugement des femmes détenues de la Mission ; à moins que tu ne me démontres une impossibilité absolue de faire droit à mon réquisitoire, je me verrai forcé d'en avertir les Comités de salut public et de sûreté générale.

« Salut et fraternité. »

U donnait simplement avis, le 10, au Comité de salut public, en rendant compte de ses opérations de la décade, qu'il avait requis le tribunal de juger promptement les détenues, « pour nous défaire le plus promptement possible de ce genre de peste que l'on fait trop longtemps séjourner au milieu de nous. »

Ces demandes incessantes de mort contre de pauvres femtnes peuvent sembler bien cruelles; cependant ce n'était pas contre elles que le jeune agent national du district et ses pareils déployaient toutes leurs fureurs. Ils les réservaient,

dans la Ckronique du 33 DÎvôse an V, n« 43, Bazin a dit de lai-mème : « Apôtre ou ministre des lois de rigueur, il gémit sur leur sévérité à l'instant même où il en stimula rexé-* catioo. U ne se Ut point un plaitiir barbare de voir couler les pleurs de ses semblables. »

ainsi que leurs plus violents cris de haine, contre les anciens administrateurs soi-disant fédéralistes, qu'ils avaient fait jeter en prison et qui cependant, comme les Vendéennes, eurent le bonheur d'échapper à réchafaud(l).

(1) Ils accusaient même les aociens membres du département de la Sarthe de complicité avec les Vendéens. — Voir Extrait d'un rapport fait par Tmoléon Bazin, agent national provisoire du district, contre les conspirateurs Deiahaye, Uerlin, Hardouin et Chicault, en date du î4 nivôse.

« La municipalité de La Fiëche, y est-il dit, était si entièrement liée au contre-révolutionnaire Merlin, que je ne balance pas à croire qu'ils donnaient, lors de l'invasion, une main aux Brigands de la Vendée et l'autre au département de la Sarthe. Ce prêtre orgueilleux et pédant était avec Hardouin à La Flèche, pour correspondre avec les Brigands, envoyer des ambassadeurs à leurs chefs, transiger honteusement avec eux et leur ouvrir la frontière du département. » Cette allégation reposait sur la mission prétendue offlcielle à Saumur, lors de la prise de cette ville, de Devaux et de Malherbe, qui se seraient abouchés avec les rebelles, et sar la prise facile de La Flèche par cinq Brigands, par suite de cette soi-disant connivence et de celle de la municipalité, dénoncées par Péan ctBeanlils, du district de La Flèche, etc. Le rapport se terminait ainsi : « J'accuse ces quatre scélérats, je les poursuivrai partout. Si par un hasard que je ne prévois pas, ils échappent au supplice, je les désignerai sans cesse au peuple, comme des bêtes féroces qui ont voulu boire son sang. > Uu autre rapport, fait également contre l'ancienne administration fédéraliste du département de la Sarthe et impiiméen tête de celui de l'agent national. Bazin {Rapport fait à la Société républicaine du Mans, dans sa séance du 1*r ventôse, par le citoyen Marat-Cincinnatus J . . 34 p. in-8o}, unissait aussi de la sorte : < Ce sont ces scélérats à qui des républicains, trompés sans doute, ont voulu procurer la liberté. Celle que nous devons réclamer en leur faveur, c'est la loi qui les conduira sans doute de leurs prisons au Tribunal révolutionnaire. * L'auteur avait d'abord écnt < à l'cchafttud, > cela lui partait du cœur, mais il a eu la pudeur de voiler un peu sa pensée en vue de VimpressioN,

DAMS LA SARTHE. 197

Il faliut un grand courage aux membres du Tribunal criminel pour ne pas livrer quelques têtes de Vendéennes, afin d'apaiser ces cris incessants du parti jacobin, excité par la fièvre révolutionnaire et les mauvais conseils de la faim, qui plus que jamais continuait à faire sentir ses angoisses.

Il se borna à continuer les interrogatoires des prisonnières, qui toutes avaient été de nouveau réintégrées à la Mission.

'Le district avait nommé, k la fin de pluviôse, un commissaire pour se concerter avec la Municipalité et le Comité de santé, sur la translation aux Ursulines des détenues dont la santé n'était pas encore attaquée. La Municipalité avait pris un acréié dans le sens du transfert; mais, sur les con. clusions de la lettre de Bazin, le district, considérant que la maladie de ces femmes était contagieuse et pouvait entraîner des victimes, s'était opposé à cette translation (3 ventôse) et s'était borné à décider que les détenues non atteintes par la maladie resteraient dans un appartement séparé.

L'agent national de la commune rendait ainsi compte au district de ses opérations, au commencement de ventôse :

décidée par arrêté de la Société. C'était au même moment qne les membres du club juraient avec enthousiasme de poignarder les disiidents de la Société populaire (18 ventôse). Il ne faut pas s'étonner outre mesure de voir ces jeunes révolutionnaires parler sans cesse de mort et de poignards. Ils montaient alors, on l'a vu, sur les planches du théâtre du Maas, pour jouer les pièces patriotiques du temps, la Uori de BrutuSf Huillaume Tell, etc. Acteurs avant tout, ils restaient hallucinés par leurs fureurs factices, même après être descendus de la scène, et conservaient à la tribune, dans leurs r(;/é« politiques, leurs théâtrales allures. On peut dire â'emtous : Tragediantil CommediantU

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« Le Conseil général a arrêté et fait exécuter la réintégration des femmes détenues et des enfants des Brigands dans la maison de la Mission, que vous avez désignée comme maison d'arrêt. Mais je vous avertis que cette maison est située hors de la commune, qu'elle est peu sûre, que les détenus n'y peuvent élre bien gardés qu'en faisant les frais d'une garde considérable, et qu'il est urgent que vous fassiez juger promplement les détenus.

« Liberté, égalité ou la mort.

« Vive la République et la Convention nationale. »

La mortalité commençait à diminuer. Dans ic compte rendu de la première décade de ventôse, fe même agent national disait que jusqu'à présent l'inhumation des prisonniers avait occasionné des frais considérables, mais que cet état de choses était réformé. Au lieu de quatre fossoyeurs, un seul restait chargé de la funèbre besogne. « Les Municipalités de Pontlieue et de Sainte-Croix, où se font ordinairement les inhumations, sont invitées à les surveiller. »

Les juges du tribunal du district du Mans avaient dû, pour l'interrogatoire des prisonnières, remplacer successivement les premiers juges.

Aussi Garnier de Saintes félicitait-il ces magistrats de leur zèle à seconder les membres du Tribunal criminel, que la Sarthe, malgré quelques velléités du proconsul, continua d'être bienheureuse d'avoir pour jugps révolutionnaires, au lieu d'une Commission militaire. Il écrivait de Blois, le 9 ventôse, à l'un d'eux, Bordier, qui faisait les fonctions d'accusateur public :

« Je ne puis qu'applaudir, citoyen, à l'empressement que vous et vos collègues avez apporté pour suppléer dans leurs fonctions les juges criminels de votre département, tombés malades par suite de leurs travaux.

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« Je crois qu'il serait nécessaire d'établir une Commission particulière pour juger les Brigands qui restent encore à subir la rigueur de la loi; mais n'étant pas sur les lieux, cette opération ne peut facilement se faire. Continuez donc vos travaux, et vos concitoyens vous sauront gré de ce double etforl fait pour la chose publique ; s'il vous manque des coopéraleurs, je vous autorise à vous en adjoindre et je donne mon approbation formelle au choix que vous ferez.

« A mon retour au Mans, j'organiserai complètement les deux tribunaux. »

Le Représentant du peuple prononçait ensuite quelques paroles d'humanité sur le sort des enfants, dont il nous faut aussi raconter les misères, après avoir exposé celles que souffrirent leurs mères, pendant l'époque la plus critique et la plus sombre de leur captivité, depuis la déroute vendéenne jusqu'à la ruine du parti jacobin du Mans, le 6 germinal.

La contagion, de même que la fusillade, en faisant des victimes parmi les prisonniers, avait augmenté le nombre des enfants orphelins de la Vendée, qui étaient alors en si grand nombre au Uans.

On a peine à se figurer la quantité d'enfants Qui suivaient l'armée royale : pour y croire, il faut se rappeler comment s'était fait le 4)assage de la Loire.

Les familles éplorées, républicaines ou royalistes, avaient quitté leur pays devant la terreur qui précédait les armées républicaines et devant i^s incendies dont souvent elles accompagnaient leur marche. Les mères effarées avaient pris leurs enfants à la main, à leur cou, dans leur giron, et s'étaient enfuies, apercevant, derrière elles, leurs loiis s'effondrer dans les flammes, ou craignant

de voir quelques-uns des leurs massacrés par les Bleus.

C'était une fuite subite, sans réflexion, pur résultat d'une panique. Les familles cherchaieût à se dérober à la mort, sans savoir où elles allaient, croyant ne pas s'éloigner à jamais de leurs foyers, et ne les abandonner que pour quelques jours.

Qu'on juge, après cela, quelle dut être la misère de ces malheureuses mères et de ces pauvres enfants dans cette longue marche poussée jusqu'à Granville, et lors du retour plus triste encore, pendant l'âpre froid de Thiver, et au milieu des privations et des souffrances dont j'ai longuement parlé.

Qu'on juge combien il dut rester d'enfants sans famille après la déroute du Mans ! Lorsqu'on lit les interrogatoires des jeunes Vendéens (il y en a d'interrogés qui n'ont que six à sept ans!), on entend à chaque instant répéter qu'ils ont perdu leur père, leur mère, leurs sœurs, leurs frères dans la déroute, ou qu'ils ignorent ce que sont devenus tous leurs parents. Je ne parle pas de ceux qui savent trop bien quel a été leur sort, et qui ont vu périr les auteurs de leurs jours.

Ces enfants avaient droit non-seulement à l'humanité, mais à la piiié de tous. Les habitants et la Municipalité ne faillirent pas à leur devoir. Dans les premiers jours qui suivirent la déroule, il y eut cependant de grandes souffrances.

La nouvelle Municipalité a fait elle-même, à ce sujet, sa confession avec une sincérité qui l'honore.

Rendant compte de ses opérations pendant la dernière décade de nivôse et la première du mois de pluviôse , le conseil général de la commune disait :

« Les enfants languissaient en prison, transis de froid et pressés par la faim. Les travaux dont

DANS U SAHTttE. 201

nous étions surchargés, la diselle, des malheurs sans nombre à réparer, nous avaient en quelque sorte fait oublier leur existence; mais bientôt le cri de Thumanitô, plus puissant dans les coeurs républicains que les intérêts les plus cbers, a provoqué notre sollicitude, et bientôt nous leur avons prodigué tous les soulagements et les soins en notre pouvoir. Ils ont au moins où reposer leur tête et de quoi prolonger leur faible existence.

« ... Nous avons montré autant de sévérité envers les coupables que de compassion envers l'innocent. Les monstres qui ont porté le fer et la flamme dans le département, pour rétablir en France la puissance odieuse de la royauté, ont été livrés au glaive vengeur des lois ; mais les victimes innocentes qu'ils avaient enveloppées dans leurs crimes, ces malheureux enfants que la loi môme a pris sous sa protection, ont trouvé dans le conseil général des consolateurs et des pères (1).

« Nous avons invité tous ceux de nos concitoyens à qui la fortune fait un devoir d'être charitables, de leur donner un asile et du pain; déjà un assez grand nombre d'entre eux a suivi, d'une manière touchante et vraiment digne de vénération, le mouvement d'humanité que cette invitation a produit dans leur cœur. Aujourd'hui nous voyons avec une douce satisfaction déjeunes infortunés, qui languissaient, il y a peu de temps, sous le poids de la misère et de l'opprobre, que des parents dénaturés avaient amoncelés sur leurs têtes, jouir au moins des premières choses néces-

[1) Francastel lui-même écrivait d'Angers le 5 nivôse, daas une lettre insérée au Moniteur : « Ceux que leur âge tendre semble excuser sont surveillés par des patriotes. C'est nne consolation au milieu des fusillades et des guillotines qui servent la vengeance nationale. »

^20i us VENDÉENS

saires à la vie et goûter en repos les douceurs de rhospitalité.

a Pour ceux à qui le sort moins favorable n'a point encore procuré d'amis, nous tâchons autant qu'il est en nous de les soustraire à Toppression de la faim, en leur faisant distribuer tous les jours la quantité de pain nécessaire à leur subsistance (1). »

Ces enfants avaient été recueillis en grande parlie à l'hôpital de la ville ou dans Téglise et le presbytère de Sainte-Croix. Ils étaient eux-mêmes consumés par la dyssenterie, et l'on sait que M. Ruillé, inspecteur de cet hôpital de Sainte-Croix, et une sœur de charité moururent de l'épidémie, en leur prodiguant leurs soins. Le 16 nivôse, la Municipalité avait pris un arrêté qui prévenait les citoyens, voulant bien se charger des enfants des firigands, d'avoir à se faire inscrire à la maison commune. Dans les interrogatoires des femmes, on voit en effet des mères déclarer que, dès la seconde quinzaine de nivôse, leurs enfants ont été retirés par des citoyens du Mans ou des environs dont elles ne savent pas les noms.

Le 30, par une proclamation, la Commune engageait les habitants à faire la charité aux enfants détenus à Sainte-Croix.

Le 4 pluviôse, par une nouvelle proclamation, elle enjoignait de garder les enfants des Brigands jusqu'à nouvel ordre. Le 8 elle 16 du même mois, elle ordonnait aux citoyens de venir faire la déclaration du nom des enfants des rebelles qu'ils avaient recueillis chez eux.

Le Comité de surveillance révolutionnaire ne partageait malheureusement pas tous ces senti-

(1) Voir aussi le Règlement pour le régime intérieur de l'a* gence des secours publics de la commune du Mans, 18 ventôse, 12 p. in-4o, Pivron.

DANS LA SARTHE. â03

ments d'humanité, et voyait avec défiance les liabitants se charger avec empressement des enfants vendéens. Le 19, il arrêta qu'une pétition serait envoyée aux corps administratifs, pour que les citoyens ne pussent pas prendre les enfants des Brigands au préjudice de ceux des patriotes. Co serait, dit-il, nourrir dans son sein des ennemis dangereux. Un de ses membres fut chargé do rédiger une adresse à cet effet.

Le 21, il décida encore qu'il serait fait une proclamation ordonnant de déclarer les enfants des Brigands dans les vingt-quatre heures, à peine d'être considéré comme suspect et traité comme te). Il astreignit, en outre, les citoyens à exposer les raisons pour lesquelles ils demandaient des certificats de civisme. Voici ce remarquable arrêté, extrait du registre des délibérations du Comité révolutionnaire et de surveillance de la commune du Mans *

« Séance du 21 pluviôse. Tan II de la République une et indivisible (9 février 1794), oii étaient présents les citoyens Bouttin, président, Ducy, secrétaire , Guy, Cornilleau , Thuillier , Brard , Ory , Mongendre, Ranvazé, Treton et Pilliard, membres dudit Comité.

a Sur le rapport d'un membre qui a fait observer que déjà les contre-révolutionnaires malveillants et les modères qui, malheureusement, souilloient le sol de la liberté et existoient impunément dans cette commune, sembloient triompher de ce que des citoyens, ne consultant que leur humanité, sans songer au danger auquel ils s'exposoient ainsi que leurs coucitoyens, s'étoient inconsidérément chargés des enfants des Brigands et des Brigaodes, assez âgés pour être coupables du crime de leurs parents ; que ces mêmes citoyens auroient dû, avant de se laisser aller k la commisération,

204 LES VE.NDÉENS

considérer qu'en prenant chez eux de semblables individus, c'éloit entretenir au milieu de la commune un dépôt infect d'êtres toujours enclins à désirer la contre-révolution et à se venger de ceux qui les avoient privés des auteurs de leurs jours.

« Que des rejetons de cette race maudite ayant été pour la plupart déjà imbus des principes pernicieux qu'avoient professés leurs indignes parents, il étoit presque impossible de les en détourner, surtout ceux d'entre eux qui avoient déjà acquis un certain âge.

« Que la plupart desdits Brigands et Brigandcs habitoientchez des citoyens qui, quoique patriotes, n'étoient pas encore assez fermes eux-mêmes dans les principes de la Révolution pour les graver dans le cœur de ceux dans lesquels il falloit, avant de les faire devenir patriotes, détruire ce virus aristocratique qui s'étoit insinué dans l'esprit et le cœur dès leur formation.

(( Ce considéré, le Comité révolutionnaire et de surveillance de la commune du Mans a arrêté qu'il seroit enjoint, par une proclamation à tous les particuliers chargés desdits Brigands et Brigandes, de venir, dans le délai de vingt-quatre heures, donner leurs noms au Comité de sun^eillance et déclarer le nom, l'âge et le nombre de ces individus qu'ils ont pris chez eux, et de présenter leur certificat de civisme, sans lequel ils n'ont pu s'en charger; sinon et à faute de ce, dans le délai prescrit, ils seront déclarés suspects et traités comme tels.

« Que les corps administratifs seroient invilés à faire mettre dans un lieu sûr lesdits Brigands et Brigandes, actuellement retirés chez les différents particuliers de cette commune, et même ceux qui ne sont point encore placés sous la surveillance d'hommes et de femmes patriotes pour en avoir

soin, lesquels auront raltonlion de ne les laisser parler à personne ; que là ils seront occupés au' travail selon leurs forces et qu'ils y seront inslruits d'après les principes de la Révolution.

« Engage, eii outre, ledit Comité les citoyens qui voudront exercer les devoirs de l'humanité, de prendre en place desdits Brigands les enfants des pauvres patriotes morts pour la défense de la pairie et dont le grand nombre empoche que la nation ne pourvoie ^ tous les besoins que leur trisie situation exige.

«Sont invités aussi lesdits citoyens à faire inscrire leurs noms, ainsi que celui des enfants qu'ils prendront, au Comité de surveillance. A arrêté, en outre, ledit Comité que copie du présent arrêté sera publiée et affichée dans cette commune, partout où besoin sera, et qu'avant il sera communiqué aux membres composant le conseil général de la commune du Mans, pour par eux être donné leur avis audit Comité.

« Sur la demande de plusieurs membres, tendant à ce que copie de l'arrêté ci-dessus fût envoyée à la Sociélé populaire de celte commune par deux membres du Comité, le Comité a nommé les citoyens Cornilleau et Ducy à cet effet, ù

Cet arrêté fut en effet adressé à la Société populaire et au Représentant du peuple. La Municipalité était également invitée à y faire droit.

Au lieu de se plier aux vues du Comité révolutionnaire, le conseil général de la commune persévéra au contraire dans sa conduite et autorisa les habitants à garder les enfants vendéens jusqu'à nouvel ordre (arrêtés des 24 et 26 pluviôse). De làdes froissements entre la Commune et le Comité Des citoyens furent incarcérés faute d'avoir obtenu nn certificat de civisme, à l'effet de pouvoir

âÙ6 LES VENDÉENS

garder un enfant de firigands. La proclamation de la Municipalité, qui invitait les bons citoyens de se charger de ceux qui n'avaient pas Tâge de culpabilité légale, faisait elle-même, du reste, une nécessité de ce certificat de civisme. Les citoyens des sections de la Liberté et de l'Égalité furent invités à ne pas négliger d'inscrire sur leurs tableaux les noms des enfants des Brigands. Les visites domiciliaires recommencèrent.

Le Comité invita la Municipalité, le 9 ventôse, à lui donner connaissance de la loi relative à ces enfants. 11 déposa ses doléances leli, dans le sein de la Société populaire. H lui rappelait son arrêté du 21 pluviôse, pris de concert avec elle. « Mais, disait-il, nous avons été arrêtés par ia,loi du 19 brumaire, que nous a fait passer la Municipalité, relative à Téducation des enfants dont les parents auront subi un jugement emportant confiscation. Ces enfants, dit la loi, seront reçus dans les hospices destinés aux enfants abandonnés, et élevés conformément à la loi du !««• juillet. — Art. 2. Les personnes qui s'en chargeront recevront une indemnité, suivant la loi du 19 août. » C'est ce second article qui, nous le pensons, a fait faire la publication de la Commune invitant les citoyens à prendre ces enfants.

« Veuillez nous éclairer et nous dire si celle loi s'étend à tous ceux qui n'ont pas l'âge de dix-huit ans. Nous envoyons aujourd'hui la liste des détenus dans les maisons d'arrêt avec les motifs de leur détention. »

Garnier de Saintes, du reste, donna raison aux mesures charitables de la Municipalité.

Tout d'abord, il avait exempté de la sentence de mort « les enfants au-dessous de quatorze ou quinze ans qu'on peut détenir et qu'on pourra un jour ramener aux vrais principes » (lettre du 16 frimaire}. Le 10 nivôse, il écrivait au Tribunal

criminel de la Sarthe : « Vous distinguerez de la classe des coupables les garçons de seize ans et les dlles de dix-huit ans, qui resteront en piison jusqu*à ce que la Convention nationale ait prononcé à cet égard. »

Le 15 nivôse, il écrivait encore plus explicitement à la Commission révolutionnaire de la Mayenne, qiii ne respectait ni Page, ni le sexe :

« Parmi les Brigands que vous avez tous les jours à juger, il s'en trouve qui, par leur jeunesse, méritent de fixer la clémence de la Convention nationale. Ce sont les filles au-dessous de dix-huit ans et les garçons au-dessous de seize. Ces individus peuvent encore un jour être rendus à la société, et jusqu'à ce que la Convention nationale ait statué sur leur sort, il suffit de les tenir en état d'arrestatiou. Quant à ceux qui n'ont pas plus de douze ou quatorze ans, comme ils sont susceptibles de toutes les impressions du bien, je ne vois aucun inconvénient de les placer entre les mains de bons patriotes, en prenant leurs noms qui seront inscrits dans leurs municipalités, ainsi que ceux des enfants dont ils se chargeront.

«Salut et fraternité.

A Garnier de Saintes (1). »

Bien plus, dans sa lettre du 26 nivôse au Tribunal criminel de la Sarthe, il avaii permis de inetire en liberté, sous la garde de quelques bons patriotes, les filles ou femmes de paysans, ainsi que les jeunes enfants « qu'on pourra placer, s'ils soDtencore susceptibles des impressions du bien.»

Fort de cette lettre du Représentant du peuple, 1« Tribunal criminel, aussi humain que la Municipalité, avait, dès le 2 pluviôse, en commençant

(l)^errin, t. II, Martyrt du Maine, p. 268.

rinterrogatoire des femmes et des enfants ve^ déens, autorisé les citoyens du département, qui en faisaient la demande, à se charger des filles audessous de dix-huit ans et des garçons au-dessous de quinze ans.

Mais en face de Topposilion du Comité révolutionnaire, en présence aussi de l^rrivée de nouveaux détenus, femmes et enfants, venant des cantons de Brûlon, de Sablé, de La Flèche, le Tribunal suspendit ses mises en liberté et cessa même tout interrogatoire des Vendéennes depuis le 22 pluviôse, lendemain de l'arrêté du Comité, jusqu'au 13 ventôse. Il avait écrit à Garnierde Saintes, alors à Blois, et celui-ci répondit, le 9 ventôse, au citoyen Bordier, qui remplissait les fonctions d'accusateur public :

« Vous me prévenez qu'il vous arrive une grande quantité d'enfants de Brigands et vous me demandez ce que vous en ferez : ce que vous avez fait des autres. Vous les confierez aux soins de tous les bons patriotes qui les réclameront, pourvu qu'ils soient connus comme tels.

«< En les recevant chez eux,* ils rendront à la patrie le double service de nourrir des infortunés dans la misère et de lui conserver des citoyens qu'ils élèveront dans les principes de l'égalité et de la vertu, et qui deviendront un jour utiles à leur pays. Et ceux qui im prouvent de pareils actes d'humanité n'ont pas certes le patriotisme de ceux qui les exercent. Qu'on connaisse ces improbateurs et on trouvera que leur républicanisme n'est qu'un républicanisme hypocrite qui improuve toutes les bonnes actions, parce qu'incapables d'en remplir aucunes, ils rougissent de trouver dans les autres des vertus qu'ils n'ont pas.

« Salut et fraternité.

« Garnier oe Saintes. »

DANS LA SARTRE. 209

L'accusateur public, qui remplaçait provisoirement Varossum et à qui ou renvoyait alors tous les citoyens demandant à se charger des enfants, communiqua cetle lettre au Comité révolutionnaire} et recommença à mettre les jeunes détenues en liberté.

Le Comité, mécontent, était de plus en plus mal disposé contre la Municipalité. Le conflit s'envenimait. Bien que la surveillance des prisons appartînt de droit à la Municipalité, elle avait laissé tout d'abord cette mission au Comité de surveil-lance. Le maire tlnit cependant par se préoccuper de la police des maisons d'arrêt de la ville et des prisons. Des commissaires furent nommés pour veiller k ce que les détenus eussent une nourriture saine et suffisante et pour fairo respecter par les geôliers les droitsde la justice et de l'humanité. Ces commissaires, rencontrant de l'opposition dans les membres du Comité et de la Société populaire qui les inspirait, se plaignirent des dégoûts qu'ils éprouvaient de leur part. Le maire, voyant, comme résultat, la police mal exercée, écrivit au Comité, le 1 1 ventôse, que les choses allaient mal quand les autorités se heurtaient et se croisaient; que de peur d'un discord d'opinions, qui troublerait l'harmonie, mieux valait pour chacun se renfermer dans son rôle ; il revendiquait la police des prisons. Le Comité, après s'être assuré auprès de Bazin que le maire avait le droit de les surveiller, répondit sur un ton aigre-doux, le 16 ventôse, qu'il allait retirer ses propres commissaires, mais qu'il avait le droit de surveiller la conduite des individus situés dans la commune. Le maire, le 18, vint clore le débat par une lettre des plus dignes, exposant qu'il avait simplement voulu provoquer une explication franche et amicale, et faire rentrer les choses dans l'ordre naturel, afin de fermer la porte aux conflits.

Ce fut la fin de ce différend. Bientôt la chute des ultra-révolutionnaires du illans délivra les Vendéens de leurs plus grands ennemis, et la Municipalité, ainsi que le Tribunal criminel, d'antagonistes disposés à entraver leurs mesures d'humanité. Ceux qui avaient eu la charité de se charger des enfants cessèrent de rencontrer de Topposition dans leur œuvre de dévouement. Les prisonnières ne virent plus leur vie mise en question, ou du moins elles n'eurent plus à redouter, ainsi que les jeunes Vendéens restés à Sainte- Croix, que la maladie qui continua pendant quelque temps encore, bien que beaucoup moins terrible, à faire des vides parmi les détenus.

Le Mans.— Typ. Ed. Monnoyir. — 1879,

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