‹ Les vengeances (volume 2)Chapitre 19 sur 65 · LA GRAND DEMANDE · texte numérisé non relu

LA GRAND DEMANDE

— " Qu'attends- tu, mon ami ? dit la vieille Simpière A Ruzard qui passait, un jour, à la lisière Du grand bois des Hurons, avec un lourd traîneau Cliargé de bois d'érable et de léger bouleau ; ^^ Qu'attends-tu, mon ami, dit l'impure truande, ^' Pour aller chez Lozet faire la grand' demande ? '' Attends-tu que lui-même il s'envienne t'offiir ^' Ce trésor que chacun s'efforce à conquérir ?

So LES VENGEANCES

*' H faut teuir Toiseau qui chante dans la cage :

*' Si tu le laisses fuir il deviendra sauvage.

'' Toukomou, tu le sais, erre de tout côté ;

" H m'a dit que déjà l'on est fort excité,

** Et que Ton veut cliasser, pour sa honteuse faute,

" Même avant le printemi)S, de Lozet le jeune hôte.

*' En avant, mon François ! de la célérité !

*' Car plus tai'd Ton saui'ait l'exacte vérité."

— "J'y vais, mère, j'y vais î Que votre art me protège !

" Voici que le vent souffle et que tombe la neige -,

" Les chemins sont mauvais ; on ne peut charroyer :

" Je trouverai Lozet sans doute à son foyer.

*' Mais conjurez l'enfer, s'il le faut, et qu'il dise

'• Si je vais réussir* dans ma grande entreprise."

— ^* Déjà je te l'ai dit, va, tu réussiras.

'• Je vois Lozet, te dis-je, il te presse en ses bras î

" Et la vierge, bientôt, oui la vierge elle-même

'* Marchera vers l'autel où le Dieu qu'on blasphème

Ici la vieille fcjume eut un geste d'iiorreur :

Ses yeux semblaient lancer des flammes de fureur.

— " Va, dit-elle, va vite ! et maudit soit cet ange

'' Qui combat contre nous et nous tient dans la fange

'* Où. nous avons couché notre ennemi mortel !"

Vociférant ces mots, elle jetîiit au ciel

Vu regard de défi : puis comme une vaine ombre

EUe alla s'enfonçant sous la ramure sombre.

Derrière son traîneau Ruzard marchait pensif Le cheval, à pas lents, longeait le grand massif D'ormes majestueux qui de la Vieille-Eglise

LES VENGEANCES 8l

Ombrageut les coteaux comme la plage grise,

Puis il vint s'arrêter eu ftxce du liangard.

François sur le ciel noir promena son regard

Cherchant à deviner si la neige serrée

Allait tomber ainsi jusques à la soirée.

Un instant il parut inquiet, indécis.

Sur son front, comme pour en chasser les soucis,

Deux ou trois fois alors passa sa main grossière ;

Mais il se ressouvint de la vieille sorcière

Et ne balança plus. Des deux timons épais

Il fit rapidement glisser les i^orte -traits ;

Il ôta le collier, le harnais et la bride,

Etrilla le cheval à la crinière humide.

Le couvrit de nouveau d'un harnais argenté

Qu'il avait depuis peu dans la ville acheté ;

Puis sortant de l'abri sa carriole verte,

La plus riche qu'Hamel fit de sa main experte,

Il mit dans les timons le cheval orgueilleux.

Alors il revêtit ses habits les plus neufs.

But un verre brûlant i:)our vaincre la froidure.

Et partit au galoji dans sa chaude voiture.

A travers le châssis Madelaine Bibaud

Le vit, malgré le temps, s'en aller tout faraud.

Elle soupçonna vite une raison suprême,

Et tout en tricotant se dit en elle-même :

" On entendra, c'est sûr, dimanche, un ban nouveau.

Mais aussitôt un doute obséda son cerveau :

" Qui va-t-il épouser ? Est-ce Adèle ou Louise ?

" Adèle Baptistou cette grosse payse

^' A la gorge arrondie, au teint frais, à l'œil vif,

^' Qui ne nous ferait pas de son amour naïf

" Un mystère éternel ; Louise, l'orplieliue

^' A qui Lozet, un jour, donnera^ j'imagine,

*' Sa terre du grand onne et celle des Hurous.

^' C'est l'une ou l'autre enfin : bientôt nous le saurons."

Tout en monologuant agissait Madelaiue.

Elle s'enveloppa d'un vieux cliâle de laine.

De ses rouges souliers rattacha les cordons.

Mit du bois dans le poêle ou moui-aient les charbons,

Et s'en alla conter, dans tout le voisinage.

Que Ruzard était près de se mettre en ménage.

François vint arrêter son clieval écumant

Sur le seuil de Lozet. Il entra. Vivement

Jean Lozet lui tendit une main bienveillante.

Assise à son rouet, Louise, travaillante.

Tournait fiè^i'eusement le rapide fuseau,

Et par instant, tremblait comme un timide oiseau

Qui voit de l'épervier s'ouvrir la serre aiguë.

Ruzard d'un air galant s'avance et la salue.

Lui parle du bonheur qu'il éprouve à la voir,

Et de sou long amour et de son noble espoir.

Rougissante et muette, elle incline la tête

Sur son rouet plaintif qui frémit et s'arrête.

François veut deviner une sainte pudeur

Dans ces signes nouveaux de peine et de froideur.

Lozet avait conduit le cheval à la grange.

En rentrant de Louise il vit le trouble étrange ;

Il en augura bien. Alors avec Ruzard

Dans la pièce voisine il passa sans retard.

Page 1