‹ Les vengeances (volume 2)Chapitre 18 sur 65 · LE SERVICE FUNEBRE · texte numérisé non relu

LE SERVICE FUNEBRE

Nul ne doit l'ignorer, la charité clirétienne De l'âme de nos morts veut que l'on se souvienne. Elle invite à prier sur les sombres tombeaux ; A brûler des encens ; à porter des flambeaux Qui sont l'emblème saint de la vie éternelle j A cultiver toujours cette amour fraternelle Qui nous tenî^it unis à ceux qui ne sont plus : Et nous mêlons nos voix à celles des élus, Nous pauvres pèlerins de ce malheureux monde, Pour bénir du Seigneur la sagesse profonde, Pour chanter, dans l'exil, les louanges de Dieu ; Et nous prions ensemble en regardant ce lieu De douleur et d'espoir ou le Seigneur Auguste Purifie à jamais, par le feu, l'âme juste.

Or le jeune marin n'avait pas oublié

Les rapports qui rayaient pendant longtemps lié

A ses deux matelots péris dans la rivière.

n avait, chaque jour, uni, dans sa prière,

En les recommandant au Dieu plein de bonté,

Leurs deux modestes noms. Mais de sa piété

n voulait leur donner un plus haut témoignage :

n voulait leur offrir un plus touchant hommage.

Un matin le clocher jeta de longs sanglots :

Les trois cloches d'airain pleuraient comme des flots

Que rejettent les vents sur la plage sonore.

Puis elle se taisaient, pour commencer encore. " .

Et les autels dorés étaient tendus de noir ;

Et les parfums montaient du brillant encensoir.

Les cierges allumés, pareils à des opales,

Sur les voiles de deuil jetaient leurs flammes pâles :

Les clercs psalmodiaient en regardant la croix j

L'orgue sombre, élevant ses merveilleuses voix.

Faisait d'une harmonie étrange et douloureuse

Trembler la voûte sainte. Et la foule pieuse

Priait agenouillée avec les deux marins

Qui semblaient abattus par de nouveaux chagrins.

L'Eglise célébrait un solennel service :

Elle offrait pour leurs morts le divin sacrifice.

Le curé ne pouvait bannir de ses esprits,

Sans trouble ou sans remords, ce qu'il avait appris

Des rapports de Louise avec le capitaine ;

D ne pouvait vouloii- qu'à sa perte certaine

Courut* une âme pure, un cœur bou et naïf.

Aux besoins de son peuple il était attentif.

De son humble troupeau, pasteur tendre et fidèle,

Il éloignait le mal avec un divin zèle.

Sous le chaume on louait sa douce charité j

On recueillait partout, avec avidité.

Les paroles de ]}'àix qui tombaient de sa bouche.

n savait captiver l'esprit le plus farouche

Et s'attacher les cœurs par son aménité.

Il ne se servait pas de son autorité

Pour faire triompher une foi politique.

Son peuple n'avait pas, dans son bon sens rustique,

La sotte vanité qui s'épand en tout Ueu

De se croire assez fort pour se passer de Dieu.

Quand des cloches d'airain les longs sanglots finirent ;

Quand les cierges bénis tour à tour s'éteignirent.

Comme les astres d'or au bord du firmament,

La foule des chrétiens s'éloigna lentement.

Fléchissant le genou devant l'eucharistie.

Le prêtre vit Lozet, et dans la sacristie

Le faisant appeler, lui i)arla longuement,

Tantôt avec douceur, tantôt sévèrement.

De la tendre amitié qui dorait l'existence,

Mais aussi menaçait la suave innocence

De la jeune Louise. Et le i)ère Lozet

Ecoutait, les yeux bas, respectueux, muet.

Les conseils importants du vénérable prêtre.

Il lui dit à la fin : — " Je ne puis méconnaître

^* Les soins sacrés que j'ai dès longtemps espérés.

'^ Je ferai désormais ce que vous désirez."

Les deux jeunes amis voyaient-ils la tempête

Qui grondait sourdement au-dessus de leur tête f

Savaient-ils les rumeurs, savaient-ils les propos

Que des langues d'enfer jetaient à tous échos f

Pendant qu'ils se parlaient le souris sur les lèvres,

Savaient-ils que Ruzarfl, brûlant d'impures fièvres,

Tramait dans le silence, au milieu de la nuit,

Avec son compagnon, dans un sale réduit,

Leur perte et leur malheur ? Comme, dans un mirage,

A nos yeux étonnés apparaît un rivage

Avec ses prés en fleurs, ses dômes de rameaux,

Ses rivières d'argent et ses calmes hameaux ;

Ainsi, dans leur espoir, leurs âmes enivrées

Voyaient de l'avenir les voluptés sacrées.

Ils restaient quelque fois longtemps silencieux,

Regardant suspendue à la voûte des cieux,

Comme une lampe d'or, la lune étincelante;

Ou regardant passer sur la neige éclatante,

Comme un penser amer dans un esprit souffrant,

L'ombre d'un noir nuage emporté par le vent.

Elle disait parfois combien sou noble père

Avait de haut respect et d'amitié sincère

Pour un jeune habitant qui se nommait Ruzard ;

Et comme elle avait peur d'irriter le vieillard

En détruisant, un jour, sa suave espérance

Par cet éloignement et cette indiftërence

Qu'elle éprouvait toujours pour l'amoureux garçon.

Et quelque fois, alors, un étrange soupçon

Traversait comme un dard Tâme du capitaine. — ^' Oh ! l'amour, disait-il, est comme uue fontaine '' Qui coule en murmurant dans les prés de velours, *' Si pour la retenii- vous obstruez son cours, ^' Elle monte, elle monte, et bientôt elle inonde^ " Elle emporte la digue 3 ou, détournant son onde, " Elle glisse, s'empresse et s'en va serpentant, ^' Par un nouveau chemin, au fleuve qui l'attend." La vierge répondait : '' 0 Léon, je vous aime !" Et baissait ses grands yeux d'une douceur extrême. A Tinstant il sentait ses craintes s'apaiser. Et sur un front brûlant déx>osait un baiser.

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