‹ Les vengeances (volume 2)Chapitre 23 sur 65 · LE CHARLATAN · texte numérisé non relu

LE CHARLATAN

Les marins remarquant avec inquiétude

Que Lozet n'avait plus sa gaité d'iiabitude ;

Qu'il leur parlait souvent même avec dureté,

Avaient enfin compris que l'hospitalité

Etait pour ce vieillard au cœur jadis si large,

Depuis peu, devenue une pesante charge.

Ils allèrent alors tous deux avec regret

A d'autres demander un asile discret.

Eloi Beaudet reçut d'une âme ouverte et fière,

Dans sa vieille maison restée hospitalière,

Les pauvres étrangers. Us suivaient chaque joui-.

Côte à côte marchant en parlant du retour

Des choses d'ici-bas si pleines de mystères.

Ils suivaient chaque jour, les chemins solitaires

Qui mènent cliez Lozet. Un magique pouvoir

Les attirait tous deux vers ce toit où le soir

Les châssis verglacés s'emplissaient de lumière. Ils allaient comme vont au sein de la rivière, Avec les flots légers, les flexibles ajoncs ; Us allaient comme au vent les brumes des vallons, Comme vers le ciel bleu vont les réseaux de flammes. C'est qu'un puissant amour avait rempli leurs âmes : L'amour d'un père vieux pour son unique enfant ; L'amour d'un homme honnête, infortuné, souffrant Pour une femme jeune et belle autant que pure. ^

Au seuil d'Eloi Beaudet s'arrêta la voiture

Qui, le jour de la course, amena le marin,

Quand le coursier fougueux eut secoué son frein

Et brisé son harnais et sa traîne légère.

On entra le blessé. La vieille ménagère

Avec soin bassina le plus moelleux des lits.

Et des draps de flanelle effaça tous les plis.

Le blessé souriait dans sa reconnaissance.

Il avait recouvré tout à fait connaissance

Et se ressouvenait de tous les incidents ;

Mais il sentait toujours comme des feux ardents

Qui lui brûlaient le bras et le front et la gorge j

Et ses tempes battaient comme un marteau de forge

Qui tombe sur l'enclume en écrasant le fer.

Il craignait d'être ainsi le reste de l'hiver

Cloué fatalement sur un lit de souffrances.

Alors le médecin, cet liomme d'espérances. Profond observateur autant qu'ami discret, Qui vient s'asseoir pensif à notre humble chevet,

Pour éloigner la mort et calmer nos angoisses ; Alors le médecin dans nos vieilles paroisses N'était guère connu. Mais l'impur charlatan Qui se vante d'avoir les secrets de satan j Qui guérit tous les maux par prière ou par signes ; Qui fait bouillir ensemble et les herbes malignes Et les bourgeons gommeux des pins inofifensifs, Pour donner un sang riche aux malades naïfs ; Le chf^iatan régnait. Et les esprits crédules Donnaient leur confiance à ses soins ridicules.

Lotbiuière, en ces temps plus encor qu'aujourd'hui,

Choyait ces imposteurs. Mais entre tous celui

Qui voyait, plein d'orgueil, son art illégitime

Le plus souvent requis et le plus en estime,

C'était le vieux sauvage. Il fut donc appelé.

Sous un air grave et sombre ayant dissimulé

Sa profonde ignorance et son inaptitude,

Il pansa la blessure avec inquiétude,

Ne pouvant deviner la gravité du mal.

Puis il voulut remettre avec un zèle égal

Le bras démis. Alors, on vit dans sa i)riinelle

S'allumer, tout à coup, une ardente étincelle ;

On vit trembler sa main comme un faible roseau ;

Sa bouche se crispa dans un rire nouveau.

Un rire étrange, horrible j on vit son front de cuivre

Devenir aussi blanc que les cristaux du givi^e.

Sur les bras du malade, ainsi que deux tisons,

Ses yeux fixes dardaient leurs deux fauves rayons.

Il lisait sur ce bras d'étranges caractères,

Des signes merveilleux qui semblaient des mystères,

Des marques d'esclavage et des sceaux flétrissants

Dont les indiens seuls pouvaient dire le sens.

Il avait vu déjà cet affreux tatouage,

Et se ressouvenait de cet infâme ouvrage.

n reprit cependant son air calme et posé.

Chacun le redoutait } personne n'eut osé

Lui demander alors la cause de son trouble.

Sou soin, au même instant, pour le blessé redouble :

Il lui remet le bras par un jeu du liazard

Que l'ignorance émue appellera de l'art.

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