LES TROIS AMIS
D'avril chantent déjà les brises attiédies.
On dirait, le matin, d'immenses incendies
Qui jettent, au levant, par dessus les forêts,
Comme des voiles d'or, leurs radieux reflets.
Les ruisseaux sont gonflés : on voit jaillir leurs ondes
Comme le tiède lait des mamelles fécondes.
Le soleil matinal nous invite au travail,
Fond les festons d'argent, les dentelles d'émail
Que la dernière pluie a pendus aux gouttières.
IIO LES VENGEANCES
Et dans le cœur liumain brillent plus de lumières : Avec le sombre hiver s'en va l'anxiété ; Avec le doux printemps s'éveille la gai té.
Léon ne souffre plus. Il sort et se promène
Seul avec ses pensers sur l'éclatante plaine ;
Il va, loin des regards des hommes inconstants,
Saluant dans son cœur le retour du printemps.
Un adorable instinct le ramène sans cesse
Vers ce toit où gémit l'objet de sa tendresse.
De la vierge adorée il ne peut, toute fois,
Baiser la blanche main, ouïr la douce voix.
Lozet est irrité. L'inflexible constance,
La sombre affliction, la longue résistance
De sa cruelle enfant lui déchirent le cœur.
Puis il est devenu sombre, dur et grondeur ;
Il ne veut plus revoir le marin à sa porte j
Même il ne souffre pas que sa pauvre enfant sorte,
De crainte que Léon, par im tour du hazard,
Sur le même chemin se trouve quelque part.
Un regard plein flamme, un souris plein de larmes,
Kecueillis en passant, viennent doubler les charmes
De cet ardent amour toujours persécuté.
Léon rentrait chez lui rêvant de volupté,
Quand il avait pu voir, dans la claire fenêtre,
Le front pur de Louise un moment apparaître.
Le soir était venu. Dans un appartement Sans meubles et malpropre, éclairé faiblement. En cercle étaient assis trois sombres personnages.
Un sourire infernal éclairait leurs visages Plus que ne le faisait la chandelle de suif. Le bois dans le foyer rendait un son plaintif. Dans un coin l'on voyait une longue bouteille. Un jeune homme, un vieillard, une femme pareille Aux sorcières qui vont, dans la nuit, au sabbat, Paraissaient des damnés assis sur un grabat. Et la vieille disait : — ^' François, tu n'es qu'un lâche ! " Pour te donner du cœur il faut que l'on se fâche. " Le moyen est heureux, crois-en mon Tonkourou j ^' Fais bien tout ce qu'il dit, et suis-le n'importe oii. " La nuit sera bien sombre et voici la bourrasque. " On peut, dans ces nuits-là, sans se couvrir d'un masque, " Brûler une maison ou tuer un rival." — ^' Puisque je suis entré dans ce chemin ftital. Reprit Ruzard, " marchons ! Au diable le scrupule !" Et Tonkourou lui dit : — " Si tu le veux, recule. ^^ Moi j'irai bien tout seul, car vois-tu, je le hais, '^ Et je lui veux du mal -, et puis je le connais " Bien mieux que tu ne crois ce jeune capitaine ! . . . " Oh ! l'imprudent ami qui se livre à ma haine ! '^ Et que je suis content d'avoir pu le sauver " Pour le perdre encor mieux et lui faire éprouver " Comment un indien exerce la vengeance " Quand il est maltraité de cette pâle engeance. ..." Et la vieille applaudit de ses grands doigts crochus. -Et tous trois ressemblaient à ces anges déchus Que Pire du Seigneur plongea dans les abîmes. Ils se plaisaient, comme eux, dans la haine et les crimes.
François et le huron, pour s'animer un peu,
Tirèrent d'un vieux coffre un flacon d'eau de feu
Et burent, tour à tour, dans une sale tasse,
Prirent leurs souliers mous et leur chaude mitasse.
Vêtirent leurs capots à larges capuchons,
Et sortirent disant : — " Allons vite ! marchons !
" Personne n'est dehors : la nuit est fi'oide et noire :
" Ce coup-là va poui- nous décider la victoire.
— " Le petit Paul Laperche est un fameux gamin,
'' Et i)our quelques bonbons il i^ourrait, le lutin,
^' Faire pendre son père, ajouta le sauvage.
— " S'est-il bien acquitté de son tendre message V
— '' A merveille. Il a dit au crédule marin
" Que Louise mourait, loin de lui, de chagrin":
" Et le coquin, de plus, à voix basse il l'informe
" Que, s'il venait ce soii* l'attendre auprès de l'orme,
'* Elle pourrait peut-être .... " — " Et que dit-il après ?
— '' Rien ; c'était plus i)iquant. Le mystère est exprès. "
— " Alors il sera là ? Tâchons qu'il ne nous voie."
— " Nous allons chez Lozet suivant la grande voie ;
'' Nous passons la soirée à causer avec lui.
'' Au reste notre plan n'est pas né d'aujourd'hui
Et les deux compagnons marchaient dans la tempête Repassant leur projet dans leur mauvaise tête.