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LES INCENDIAIRES

Malgré la bise froide et dans l'obscurité,

Par la crainte et l'espoir vivement agité,

Un homme jeune et beau chemine solitaire.

Sous les chauves rameaux de l'orme séculaire

n avance et s'arrête. Et l'arbre semble ouvrir.

Avec sollicitude et pour le secourir

Contre les ennemis qui complotent sa perte,

Ses grands bras agités. Et la route est déserte ;

Et l'on n'entend au loin ni le son des grelots,

Ni des chevaux pressés les sonores sabots.

Et le jeune homme attend pendant que le vent pleure.

Ses regards sont tournés vers la calme demeure

Où naguère il pouvait, comme un enfant chéri.

Ou comme un malheureux à qui l'on a souri,

Venir chercher, au moins, une douce parole.

Et dans une fenêtre une vive auréole

Fait resplendir la neige attachée aux barreaux.

Et la lueur vacille ; et devant les carreaux

Passe, de temps en temps, une ombre gTacieuse.

Et toujours le vent pleure ; et d'une âme anxieuse

Contre l'orme appuyé le beau jeune homme attend.

Le froid bleuit ses mains. Tout à coup il entend

Pe la clenche de fer le bruit sec, métallique ;

Et la ijoite s'entr'ouvre. Uue foniie angéliqiie

Se penche doucement regardant au dehors :

— " C'est eUe ! là voilà " ! fait il avec transports.

— '^ Il retarde beaucoup ! dit la vierge inquiète,

*' Que le t«mps est mauvais! quelle aflEieuse tempête !"

Et refermant la porte elle rentre aussitôt.

Le jeune homme déçu, dans un profond sanglot

Jette au vent qui gémit le doux nom de Louise.

La Aierge n'entend pas, près de sa mère assise,

La voix du bien aimé qui se perd dans la nuit.

Mais le père Lozet qui s'avance sans bruit

A tressailli soudain à cet appel étrange.

Portant une lumière, il revient de la grange

Et passe près de l'orme où se tient l'amouieux.

Léon ne le voit pas. — " Léon, c'est malheure ilx,

Dit-il en souriant d'un air plein d'ironie,

** Que la tempête gronde et ne soit pas finie,

" Louise au rendez-vous pourait ici venir ;

" Mais j'y viens si cela peut bien vous convenir."

En parlant de la sorte il tournait la lumière

Vers le jeune garçon qui baissait sa paupière,

S'eflforçant d'éviter l'implacable reflet.

Le vieillard l'eut frappé d'un infâme soufflet

Qu'il s^ serait senti moins ofieusé peut-être.

La colère et le froid s'emijuraient de son être ;

Une affreuse pensée agita son esprit.

Et son poing se ferma. Mais soudain il cominit

Qu'il étJiit plus chrétien de s'enfuir en silence

Que de frapper, la nuit, ce vieux plein d'insolence;

Et sans dire un seul mot il partit sui- le champ.

Ruzard et Toiikourou, dans la neige marchant,

Lentement appiocliaient du vieil orme superbe,

Et Toukourou disait : — " Mettre dans une gerbe

^' Une seule étincelle, un seul petit charbon,

" Ça suffit, et tout brûle. — ^' Oh ! notre plan est bon !"

Continua Euzard. Aussitôt ils se turent,

Car tout près devant eux, alors, ils aperçurent

L'ombre, dans le brouillard, de quelqu'un qui venait.

C'était leur ennemi qui déjà retournait,

L'air sombre et soucieux, à sa maison tranquille.

Us sourirent, songeant, dans leur malice vile,

A la déception qu'il venait d'éprouver,

Ils souriient, songeant qu'il allait se trouver

En butte, dans une heure^ à des soupçons infâmes.

Cachant leurs noirs desseins dans leurs ignobles âmes,

Trop traîtres pour frapper la victime eu éveil,

Trop lâehes pour agir en face du soleil.

Ils voulaient écraser leur commun adversaire

Et garder des vertus un masque nécessaire.

Léon de leurs discours a saisi quelques mots :

Il cherche en Viiin le sens de ces vagues propos,

N'osant prêter encor à ces hommes avides

De coupables pense rs et des projets perfides. r

La grange de Lozet dressait, près du chemin, Son toit couvert de chaume et son lambris de pin. Les blés en gerbes d'or comblaient la tasserie ; Le poulailler chantait -, et, dans la bergerie. Eu broutant le pesât, bêlaient les blancs agneaux.

Il6 LES VENGEANCES

Les chevaux hennissants et les grasses génisses De leurs licous de cuir secouant les anneaux, Montraient avec orgueil leurs robes de poils lisses. Au fond de la remise étaient, pour tout l'hiver, La herse aux dents de bois, la faulx, le soc de fer, Plusieurs râteaux de frêne et plusieurs fourches d'aune, Et puis une calèche au brancard peint en jaune Qui ne sortait jamais qu'au beaux jours de l'été.

S'il n'avait pas, alors, été tant agité Par l'amer souvenir de la dernière injure, Léon, peut-être, aurait, dans cette nuit obscure, Du vieux sauvage fourbe et du lâche François Suivi de près les pas et mieux ouï les voix, n les eut vus rôdant, d'une manière étrange, Et comme avec frayeur près de la vaste grange Où le père Lozet entassait ses moissons j Il les eut vus buvant d'enivrantes boissons Pour se reijdre liardis et pour cliasser la crainte ; Il eut vu leurs deux mains dans une infâme étreinte Se lier pour le mal, à la vie, à la mort. Tonkourou dit à l'autre : — '^Observe bien s'il sort] " De la maison de Jean quelque traître personne. " Regarde bien partout ; ta vue est jeune et bonne : '^ Et si tu vois quelqu'un, vite ! un coup c\e sifflet ! Et François se courbant comme un lâche valet Sous le joug odieux d'un maître détestable

Se mit en sentinelle aux .abords de l'étable.

Aussitôt s'avança le sombre Tonkourou :

De la porte fermée il tira le verrou,

Puis entra^ frémissant, dans la basse écurie.

Son cœur plus agité qu'une mer en furie,

Sous sa noire poitrine horriblement battait.

Ce n'était pas qu'alors le crime lui coûtait ;

Mais c'était cette peur dont ne peut se défendre

Le cruel assassin, au moment qu'il va fendre,

De son poignard sanglant, le front d'un malheureux;

Cette peur qui saisit le voleur ténébreux.

Au moment oii son pied francliit un seuil paisible ;

Cette peur qui toujours d'une façon terrible

Fait, de l'incendiaire allant mettre le feu.

Trembler l'infâme main. Nulle crainte du Dieu

Qui commande l'amour et défend la vengeance,

Ne pouvait rappeler à la noble indulgence

Le rancunier sauvage. Il avait peur pourtant,

Mais peur des hommes seuls -, et puis, à chaque instant,

Ses grands yeux dilatés voyaient, dans la bâtisse,

Devant lui se dresser une ombre accusatrice.

Il avance, passant derrière les chevaux

Qui tournèrent la tête en flairant des naseaux.

Le monstre, il entassa du foin dans une crèche,

Du foin moite surtout et de la paille sèche,

Afin que la fumée ondoyant à grands flots

Etouffât promptement, et sans cris, ni sanglots.

Les bestiaux rangés dans leurs parcs à la file.

• Debout près de la giange, attentif, immobile, Ruzard, d'un œil ardent, perçait l'épais brouillard, Craignant de voir sortir l'infortuné vieillard Dont il trompait toujours l'aveugle confiance.

Il8 LES VENGEANCES

Mais le père Lozet, franc et sans défiance,

Au coin de son foyer, fumait d'un air songeur.

Un penser d'amertume, ainsi qu'un ver rongeur,

Tourmentait son esprit et le rendait morose.

Louise voyait bien, qu'en ce jour, quelque chose

Avait de son vieux père avivé les chagrins.

Du fil sur le métier elle ajustait les brins,

Levant de temps en temps, sur le vieillard sévère

Un regard inquiet. Pareil à la vipère,

Sous les foins odorants se glissait Tonkourou.

Il tira sou briquet, un morceau d'amadou,

Et fit jaillir le feu d'une petite pierre.

Alors un éclair vif brilla sous sa paupière.

Et son visage plat, dans un rire maudit

Se contracta soudain ; puis sa main s'étendit

Promenant sur le foin les flammes pétillantes.

François veillait toujours. Les branches vacillantes Semblaient des spectres noirs qui voidaient le saisir. Ses dents claquaient de froid, et, s'il eut pu choisir De partir ou rester, il aurait pris la fuite. Mais qu'eut dit le huron de sa lâche conduite ?

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