‹ Les vengeances (volume 2)Chapitre 32 sur 65 · PATRIOTISME · texte numérisé non relu

PATRIOTISME

L'amour de la patrie et de l'indépendance,

L'espoir de voir enfin venir la délivrance

Se glissaient dans les cœurs, comme dans les forêts

Se glissent du soleil les chatoyants reflets ;

Comme dans les blés mûrs se glisse la faucille ;

Comme à travers les flots, la barque qui vacille.

Déjà le laboureur laissait dormir le soc ;

Déjà le vieux Québec s'agitait sur son roc

Et semblait de dépit secouer ses murailles.

Et, pour percer le cœur des tyrans sans entrailles

Le valeureux Cazeau, dans un secret profond,

Fondait, pendant la nuit, mille balles de plomb.

Mftii 1a grande cité du pieux Maisonneuve,

Montréal, frémissait comme l'onde du fleuve

Quand après un jour chaud, le ciel lance ses feux

Et les vents du midi soufflent impétueux.

C'est là qu'on entendait les plus sombres menaces ;

La foule, chaque soir, se ruait sur les places,

Déroulant, dans les airs, un étendard nouveau.

Avide, elle écoutait l'illustre Papineau

Dont la voix, s'élevant comme un bruit de tonnerre,

Faisait rentrer de peur les ennemis sous terre.

Et Fils du Doric Club, Fils de la liberté,

Les premiers caressant l'inique autorité.

Les derniers de nos droits formidables apôtres,

Allaient lutter bientôt les uns contre les autres.

Et sur les bourgs voisins la brûlante cité,

Comme un vaste foyer par le vent excité.

Projetait ses rayons. Et comme un incendie

Dans les bois allumé par quelque perfidie.

Etend, étend toujours son cercle éblouissant.

Dévorant avec bruit, chaque tronc gémissant,

Ainsi courait le feu d'un saint patriotisme,

Ainsi de cœurs en cœurs s'étendait l'iiéroisme.

Par de vagues espoirs poussé vers Montréal,

Léon voulait partir. Brûlant d'un zèle égal,

De vieux fusils armés, plusieurs jeunes gens braves

Voulaient combattre aussi pour biiser leurs entraves.

C'étaient Elisée Hoifde, un chasseur que souvent

On voyait, sur la grève, avec le jour levant.

Flairer l'outarde lente ou l'allouette vive -,

Puis Roireau le chanteur, Darvaud à l'âme active.

Moraud le pliilosophe et le bouillant Vidal ; Olivier Bélauger, plaisant original Qui de Zaï Boivert illuminait le cliaume Chaque fois qu'un petit arrivait à ce gnome ; Belleau, Charland, Turcotte, et puis Xavier Déry ; Tace le beau conteur et le sage Patry ; Et puis Octave Hamel dont l'esprit satirique Fouettait bien les travers de l'anglais flegmatique. Et ces jeunes héros, prêts à verser leur sang, Avaient placé Léon en tête de leur rang ; Et c'est lui qui devait les conduire à la gloire. Que ce fut par la mort ou bien par la ^'ictoire.

Mais les femmes pleuraient maudissant le maiin. Elles auraient voulu, dans leiu' profond chagrin, Voir mourir sous leurs yeux les fils de leur tendresse. Elles firent chanter plus d'une grande messe Pour obtenir que Dieu détournât le malheur.

Le soleil fécondait de sa douce chaleur Les sillons refermés et les gras pâturages. De temps en temps des cieux s'abattaient ces orages Qui changent en torrents les vagabonds ruisseaux. Les chemins, en des lacs où les ardents chevaux Piaffent d'impatience et souillent leur crinière. Alors les ours pensifs rentrent dans leur tanière, Les oiseaux effrayés s'eo volent à leurs nids j Les troupeaux ruminants, dans les prés réunis. Attachent sur le sol leurs yeux mélancoliques } Les aibres font alors des gestes ûénétiques

LES YENGEANCES 151

Avec leurs grands rameaux qui se tordent au vent.

On les entend gémir, craquer, tomber souvent.

Et le tonnerre roule, éclate dans l'espace

Avec le bruit d'un char sur des roches qu'il casse.

Les nuages aux cieux passent en tourbillons

Comme des flots obscurs ou de noirs bataillons ;

Les éclairs radieux déchirent ces lourds voiles

Comme le vent déchire au navire ses toiles ;

Et le monde apparaît enveloppé de feux

Et plongé tout à coup, par un retour affreux,

Dans une nuit profonde. Et quand revient le calme,

L'érable dentelé lève sa verte palme ;

Les enfants tapageurs jettent de joyeux cris ;

De suaves parfums montent des prés fleuris ;

Et les petits oiseaux sur les buissons humides

Egrènent de leurs chants les notes plus limpides j

Et dans le ciel d'azur, au-dessus des coteaux,

Les nuages s'envont, déchirés en lambeaux,

Comme s'envont au vent les blancs flocons de laine

Que les petits agneaux ont perdu dans la plaine.

Cependant le marin ne goûtait point la paix. Avant de s'éloigner, peut-être pour jamais, n voulait voir Lozet, il voulait voir Louise ; Lozet dont la prudence avait été surprise Par les discours pervers du vieux chef indien, Louise qui pleurait et ne croyait qu'au bien, n voulait protester de sa reconnaissance Pour tant de nobles soins ; et de son innocence n voulait, de nouveau, prendre à témoin le ciel.

Il voulait révéler l'amertume, le fiel

Qui remplissaient le cœur du perfide sauvage ;

Il voulait de Louise, en quittant ce rivage,

Entendre une parole, un mot plein de douceur j

Un de ces mots bénis qui se gravent au cœur ;

Qu'on rappelle souvent aux jour de la souffrance ;

Qui calment les regrets, nourrissent l'espérance.

Il sortit. Le soleil ne brillait pas encor ;

Mais l'aube, à l'horizon, comme un étroit lac d'or

Qui berce des esquifs sur ses vagues lointaines.

L'aube faisait danser ses lueurs incertaines.

Il marcha soucieux sur les chemins déserts.

Puis s'assit un instant sous les grands frênes verts

Qui projettent encor leurs figures étranges.

Au coucher du soleil, sur les deux vieilles granges

Où, chaque automne, Houde entasse ses blés mûrs.

Les hommes lui semblaient, en ce moment, bien durs ;

Il ne voulait plus mettre en eux sa confiance.

On éveille si vite, hélas ! leur défiance !

Ils connaissent si peu les bons ou les méchants !

Il se leva bientôt, puis, à travers les champs.

Il dirigea ses pas vers la féconde ferme

Où Lozet promenait le soc d'une main ferme.

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