HOMME ET OURS
En ces jours déjà loin les bois étaient profonds ; De leurs bras musculeux les vigoureux colons N'avaient pas abattu tant de forêts superbe^ j Les champs étaient petits mais se couvraient de gerbes Les fauves abondaient ; et les loups dangereux Poussaient souvent, la nuit, des hurlements affreux ; Les ours, pendant l'été, sur les troupeaux paisibles Venaient foudre, grognant, et de leurs dents terribles Déchiraient les brebis, et parfois les taureaux. Mais avec ces derniers les combats étaient beaux, Et le vainqueur, toujours, payait cher sa victoire : n traînait loin des siens et sa coûteuse gloire. Et ses flancs déchirés d'où le sang dégouttait.
Un blanc troupeau d'agneaux paisiblement brouttait
D'un pâturage gras l'herbe soyeuse et drue,
Près des lieux ou Lozet conduisait la chan-ue.
Tout à coup le vieillard entend un cri plaintif:
Il relève la tête , en cherche le motif.
H voit fuir, sur le pré que le matin parfume,
Les agneaux bondissant comme des flots d'écume.
154 LES VEXGEANCES
Un ours brun les poursuit. Et, dans l^s alentours,
Les troupeaux efiravés de ses grognements soui'ds, s.
Relèvent, à la fois, leurs têtes inquiètes. *
Déjà l'oui's furieux atteint les pauvres bêtes.
De sa patte velue il écrase, aussitôt,
La plus grasse brebis qui jette un long sanglot;
H la mord à la gorge et sa gueule enflammée
Se remplit des lambeaux d'une chair animée.
Lozet se précipite, oublieux du danger.
Vers l'animal cruel dont il veut se venger. :
H brandit dans sa main une pesante liacLe. J
Mais l'ours le voit venir. A regi'et il s'arrache ^
Au repas somptueux qu'à peine il commençait. *
Lozet n'avait point peur et toujours avançait. "?
L'ours, debout comme un homme, attend, ferme à sa place,
Cet ennemi nouveau qui soudain le menace :
H fixe sur Lozet ses deux grands yeux ardents:
De longs flocons de laine accrochés à ses dents
Retombent tout autour de sa gueule sanglante.
Il broie, en murmurant, une chair pantelante,
Et sa mâchoire énorme est pareille aux étaux
Où le noir forgeron vient presser les métaux.
Déployant sa vigueur, croyant, dans son courage,
Qu'n peut fendre la tête à l'animal sauvage,
Lozet abat sur lui sa hache d'un bras vif.
D'un coup de patte adroit l'animal attentif
Fait voler l'instrument au loin sur la prairie,
Et détourne le coup qui menaçait sa vie.
Lozet sentit le froid dans ses veines courir j
Il comprit qu'il alkùt au même Instant mourir.
L'ours hésitait pourtant ; mais ses yeux pleins de flammes,
Ses dents qui se montraient commes de fines lames
Témoignaient des fureurs qui l'animaient alors.
Et le vieillard tremblait. Il faisait des efforts
Pour s'éloigner un peu de l'animal féroce }
Mais l'ours le fascinait. Sa peur était atroce.
n voulut reculer ; l'animal avança.
n jeta de hauts cris ; l'ours longuement grinça.
Il n'osait se pencher pour ramasser sur l'herbe
Sa hache perdue. Et, comme une immense gerbe .
Les arbres, devant lui, semblaient tourbillonner.
n avait le vertige, entendait résonner
Mille bruits effrayants à ses pauvres oreilles.
Jamais homme, ici-bas, n'eut de frayeurs pareilles.
n se souvint de Dieu, fit un signe de croix :
H retrouva la force et l'espoir à la fois,
Et s'enfuit en coui-ant sur la pelouse humide.
Il n'avait pas encor, d'une jambe rapide,
Franchi plus d'un arpent, qu'il se sentit soudain
Dans sa course arrêté comme i)ar une main.
Mais une main horrible, une main formidable
Qui l'écrasa, mourant, au pied d'un vieil érable.
Au même instant, hélas ! pareilles à des clous
Qu'enfonce le marteau dans le cœur des bois mous,
D'impitoyables dents s'enfoncèrent sanglantes,
A travers ses habits, dans ses chairs palpitantes.
La douleur, aussitôt, lui rend le sentiment ;
n jette une clameur. Un long rugissement
Comme un funèbre écho répondit à sa plainte
L'ours bondit, à son tour, de douleur et de crainte.
Un grand lambeau de chair tombait sur son museau j L'ceil était arraché. Comme l'eau d'un ruisseau Le sang coulait à flot de l'horrible blessure j L'animal bondissait sur le champ de verdure Cherchant quel malheureux l'avait ainsi surpris. Les bois retentissaient de ses lugubres cris.
Cheminant au milieu des parfums de la plaine,
Humant du frais matin la douce et pure haleine,
Le malheureux Léon s'était enfin rendu
Jusqu'aux lieux où Lozet, au travail assidu,
Se hâtait de finir un second labourage.
n entrait dans le clos quand il vit le courage
Du vieillard qui frappait de son faible instrument
Le fauve carnassier. Il courut vivement ;
Mais Jean Lozet avait, tout à coup, pris la fuite,
Et l'ours s'était lancé, rapide, à sa poursuite.
Léon, courant toujours, ramasse sur le pré
La hache du vieillard déjà de près serré
Par l'animal sanglant. Il voit l'instant horrible
Où l'homme va tomber sous la griffe terrible
Du vorace ennemi qui cherche à s'en nourrir.
Il arrive au moment où Lozet va mourir.
Sans être remarqué de l'iiomme ou de la bête,
Avec force il abat sa hache sur la tête
De l'ours qui pousse alors un long mugissement.
n recule d'un pas par un vif mouvement.
Et sans peur, de pied ferme attend la bête fauve,
Pendant que Jean Lozet, tout effrayé, se sauve.
L'ours blessé l'aperçoit et s'élance vers lui.
Gueule ouverte, œil en sang. Mais le jeune homme a fui,
Par un détour rusé, jusques à la clôture
Qu'il franchit d'un seul bond. Dans sa bouillante allure
Le féroce animal, par la rage étourdi.
Sur les perches de cèdre, à son tour, a bondi.
Mais la clôture tremble et s'affaisse et se casse j
Et, perdant son élan, le fauve s'embarrasse
Et tombe sur le sol. Alors, terrible et prompt.
Un nouveau coup de hache ouvre en deux parts son front.
Lorsque Jean Lozet vit le péril disparaître
n revint vers Léon. — " Je dois le reconnaître.
Dit-il, d'un air ému, " sans vous je serais mort j
" Nous sommes quittes donc, car vous m'aviez fait tort.''
— " J'ai fait ce que tout autre aurait fait à ma place ;
" Vous ne me devez rien. Que tout mon corps se glace
*^ Et que j'aille aussitôt paraître devant Dieu,
Dit Léon, " si depuis que j'habite ce lieu
" Je vous ai fait du mal d'une âme volontaire."
Mais Lozet, de la main fait signe de se taire.
Et, sans plus lui parler, retourne à sa maison.
Léon était supris et voyait sa raison Chanceler à l'aspect d'une pareille haine. Il dirige ses pas, ou plutôt il se traîne Sous l'érable feuillu qui vit tomber Lozet, Le soleil, déjà haut, dardait un chaud reflet Sur le champ vaporeux et dans la forêt sombre : Et pour l'homme rêveur agTéable était l'ombre. Sur l'herbe longue et fraîche il s'étend mollement. Et dans eon désespoir il pleure amèrement.