LA GROSSE GERBE
Les blés sont mûrs ! Les champs se bercent à la brise !
Le rossignol sauvage ouvre son aile grise
Et sème ses accords sur les pins dentelés.
En frémissant d'amour les épis barbelés
Tombent de toute part sous l'active f;\ucille.
Parmi les moi$souueui*s le chef de la famille,
Chaussé légèrement de ses souliers taunés, Comme un faune, s'en va sur les chaumes fanés. Sa chemise de toile à la gorge entr'ouverte Laisse voir la' sueur dont est déjà couverte Sa poitrine puissante. Il va, muet, liant La gerbe blonde avec le coudrier pliant. Et, sur le chaume d'or, les gerbes alignées Ressemblent à des nefs dans un lac enchaînées, A des cygnes brillants qui planent dans les airs.
Les blés sont mûrs ! Déjà les prés se font déserts : On a, dans plusieurs lieux, fêté la grosse gerbe. Mais voici que là-bas l'on danse encor sur l'herbe î Et voici que j'entends la frivole chanson ! Quel est le moissonneiu' qui finit sa moisson ^ Est-ce toi, Jean Lozet ? La récolte est superbe Car ton front est moins sombre et ta voix, moins acerbe ; Et tu ris maintenant, et tes plaisants discours Retiennent près de toi les gars des alentours î
Seule, au milieu du champ, reste une gerbe énorme : Ses épis gracieux, son contour uniforme Sont richement ornés de rubans et de fleurs. Autour de cette gerbe, en se formant en chœurs. Dansent les jeunes gens, dansent les jeunes filles. Alors on ignorait et lanciers' et quadrilles Mais la ronde bruyante et les réels éveillés Développaient leur grâce aux yeux émerveillés Des vieillards à qui l'âge avait lié la jambe.
Kuzard des jeunes gens était le plus ingambe j A coup sûr il était aussi le plus heureux : Il allait voir combler le plus vif de ses vœux. Après la giosse gerbe une plus belle fêt« Allait pour lui venir. Une double conquête De sa persévérance était le noble prix. H se trouvait habile, il vouait au mépris Ceux qui ne savent pas, en prenant une femme, Epouser une dot. Jean Lozet sur son âme, La veille, avait juré de donner à Ruzard, Le jour du mariage, ou i>eu de temps plus tard. Sa terre et son argent. L'éi)oque fortunée Devait venir avec la quinzième journée.
Louise parle i>eu ; son sourire est amer ;
Et son cœur pour Ruzard est froid comme l'hiver.
Elle ne peut l'aimer : elle vient de le dire.
EUe ira vers l'autel : Lozet peut la maudire
Si dans son autre amour elle s'obstine encor.
Ruzard va posséder un précieux trésor ;
Rien ne pourra briser la vertu de Louise :
Ni l'amour brut auquel elle sera soumise,
Ni les tristes regrets, ni les espoirs perdus.
Mais Ruzard voit l'argent : il ne veut rien de plus.
Cependant à la vierge, et d'une voix aigrie
n rappelle le jour où, seul daus la broierie,
Il a pu la sauver d'une tenible mort.
Et Louise sait bien que pour ce noble effort
n devrait être aimé d'une amour pure et vive ;
Puis, à défaut d'amour, dans son âme naïve
Un noble dévoûment a tout à coup germé ; Et, respecté, Kuzard pouira se croire aimé.
Et les femmes parlaient du prochain mariage 5
Les unes prédisant, daus leur dru verbiage.
Que les époux nouveaux n'auraient pas de bonheur,
N'étant du même goût ni de la même humeur j
Et les autres disant qu'un caprice futile
S'en va tout comme il vient, et qu'il est inutile
De se plier toujours aux désirs des enfixnts.
Cependant les danseuis allèrent, triomphants, Dans la grange à Lozet mener la grosse gerbe. Us avaient attelé d'une façon superbe Le plus fringaut cheval. Et tous, debout, pressés, Dans la grande charrette alors s'étaient placés. Et dans le ciel vibra i)lus d'une voix rieuse, Et l'essieu se plaignit sous la charge joyeuse. L'on dansa tout le soii'. En fiappant du talon Le joueur mesurait le chant du violon.
Pendant qu'avec ardeur tourbillonnait la danse,
Que les échos voisins répétaient la cadence
Des pieds qui retombaient sur le luisant plancher.
Quelqu'un vit dans la nuit un homme s'approcher.
Et l'homme s'arrêta devant la porte ouverte.
Ses deux bras étaient nus. Sa tête, découverte :
Un vêtement de cuir enveloppait ses reins.
Le violon joyeux susi^endit ses refrains,
Et le gai cotillon, ses méandres sans nombre.
26o LES VENGEANCES
Alors Lozet cria d'une voix forte et sombre :
— " Est-ce toi, Tonkoui'ou ? Dieu ! quel air abattu ! . . .
" Est-ce plutôt ton spectre ? Es-tu mort ? Que veux-tu ? "
Et l'homme répondit. — '^ Oui, Lozet, c'est lui-même,
" C'est Tonkoui'ou qui vient d'une distance extrême
'^ Pour te revoir encore avant le dernier jour. "
— "Oh ! sois le bienvenu ! Ton fortuné retour,
Continua Lozet, va doubler notre joie. "
— " Non, je viens t'attrister -y car mon âme est en proie
" A des troubles nouveaux, à des remords cuisants.
" Tu vois, j'ai bien vieilli, Lozet, depuis deux ans. "
Et l'indien montrait sa chevelure grise.
Il entra. Les danseurs de leur vive surprise
Ne pouvaient revenir. A l'aspect du vieillard
Louise avait tremblé. Des pleurs, comme un brouillard,
Passèrent dans ses yeux en éteignant leur flamme.
La lame d'un poignard semblait fouiller son âme.
Frémissante, anxieuse, elle osait espérer
Qu'avec le vieux huron Léon allait rentrer.
Mais il ne vint pas. Tous remarquèrent bien vite
Le trouble de Louise et sa pâleur subite.
Ruzard eut peur aussi. Dans le fond de son cœur
La colère gronda comme un jet de vapeur.
Il ne dit pas un mot j mais il pâlit, sourcille,
Et son regard jaloux brûle la jeune fille :
Le danger réveillait ses basses passions.
Cependant au sauvage on fait cent questions : Tous parlent à la fois et l'on n'entend personne. — " Attendez dit Lozet, voici que minuit sonne,
'^ Et notre vieil ami que nous regrettons tous
" Ne refusera pas de trinquer avec nous. "
— ^^ Pendant qu'on versera la liqueur souveraine
*^ Qu'il nous parle d'abord du jeune capitaine,
Demanda hardiment la mère Jean Lozet.
Tonkourou demeura quelques instants muet :
Quand il leva la tête on vit de grosses larmes
Noyer ses yeux. Il dit : — '• Ce brave a pris les armes :
" n est mort ! il est mort pour sauver son paysî "
Et tous les conviés écoutaient ébahis.
Mais le vieil indien ne dit pas autre chose.
En vain on le pressa. Sa figure morose
Se fixait sur le sol avec anxiété.
On s'entreregardait. Louise avait jeté,
Comme un oiseau qu'on blesse, une plainte suave
En apprenant le sort du marin noble et brave.
Lozet dit au huron : ^' Allons ! Viens boire un coup ;
*' Après, j'en suis certain, tu parleras beaucoup.."
— " Tonkourou ne peut i)oint, reprit, d'une voix sombre,
Le nouvel arrivé qui se tenait dans l'ombre,
^^ Tonkourou ne peut point, gaiement et de bon cœur,
^^ A ses lèvres porter la brillante liqueur,
" Tant que ta bouche même, ô Lozet, à ton hôte
" N'aura pas pardonné la plus horrible faute. "
A ce discours nouveau Lozet n'entendait rien.
Et les gars curieux entouiaient l'indien.
— ^' Regardez-moi, dit-il, jouissez de ma honte !
" Nul ne savait encor ce que je vous raconte.
" J'étais jeune et méchant, et j'eus l'audace, un jour,
^' De souiller un fiont pur par un baiser d'amour.
" La vierge que j'aimais me souffleta la face. " Je lui jurai veugeauc^; et ma rage tenace " A su lui ménager les plus aflieux chagilns. ^' Dissimulé, menteur, sous des regards sereins *' Je saviiis lui caclier la haine de mon âme. " EUe prit un époux. Le ciel bénit sa flamme :
" Un adorable enfant vint cliarmer leur foyer
" C'est lui que j'attendais î " Puis l'on vit se ployer,
A ces mots, les genoux du malheureux sauvage ; L'on vit des pleurs amers inonder son visage ; H joignit les deux niaius et, regardant Lozet : ^^ Oh ! je te livre enlin cet horrible secret :
*' Je t'ai pris ton enfant !'' Un cri j)erçant, terrible
Fit retentii' la salle ; un trouble indescriptible,
Mille et mille rumeurs agitaient la maison.
La mère Jean Lozet n'avait plus sa raison:
Elle appelait son fils avec de tristes plaintes.
Et les filles pleuraient. Ruzard avait des craintes :
Il était fiévreux, pâle, et d'un œil en courroux
Il fixait hardiment le sauvage à genoux.
Il croyait, le vaurieu, à chaque instant entendre
Son ami d'autrefois le trahir et le vendre.
Lozet était muet comme un marbre glacé,
Et nul devinait ce qui s'était passé
Depuis quelques moments dans son esprit inculte.
Et Tonkourou reprit : — '^ De ma colère occulte
*^ Tu fus "vâctime eucor, ô Lozet, depuis peu.
" Et ma coupable main seule alluma le feu
" Qui consuma naguère, en une nuit, ta grange. "
Buzai'd, en cet instant eut un fiisson étrange :
Il vola d'un seul bond auprès de Tonkourou,
Et, parlant h Lozet : — " Le vieux sauvage est fou !
^* n n'est pas comme il dit et méchant et coupable î
^* Et quand il le serait, quand il serait capable
" De tant de fourberie et de tant de forfaits,
'' Vengez vous, lui dit-il, par de nouveaux bienfaits ! '^
Le sauvage jeta sur son ancien complice
Un regard foudroyant. Ruz[ird dont l'artifice
Avait touché le cœur du vieillard entêté,
Ruzard se recula tremblant, épouvanté !
— ^* La perte d'une giaDge est encor réparable,
Ajouta l'indien en jetant sui' la table
Un sac de cuir plein d'or. ^' Cet or je l'ai gagné
'' A chasser dans les bois, sous un ciel éloigné ;
^' C'est le fruit du travail, Lozet, tu peux le prendre. "
— " Et mon enfant aimé pourras-tu me le rendre?
S'écria le vieillard dans un fiévreux transport.
— ^' J'ai respecté sa vie ... et pourtant ... il est mort ! . .
'' Il est mort, ô Lozet, d'une mort glorieuse !
" n est mort î répéta l'assistance anxieuse :
*^ Mort! " firent, dans la nuit, de lugubres échos.
L'aspect des écus d'or allait faire un héros
Plus sûrement, hélas ! que l'exemple que donne
La croix de Jésus Christ. — '' Oui ! oui, je te pardonne,
'^ Puisque tu te rei)ents, Tonkourou. Lève-toi ! "
Mui'mure enfin Lozet d'un ton rempli d'émoi.
— " Merci ! dit le sauvage et que Dieu te bénisse !
" Maintenant que je meure et que mon deuil finisse ! "
^' Maintenant conte-nous comment, avec Léon,
" Tu désertas sans bruit, la nuit, cette maison,
Dit Lozet eu mettant le sac d'or dans sa poche ;
" Mais, tiens ! je l'oubliais ! uu petit verre ! approche
" A la bonue amitié ! " Pendant quelques instants
On entendit le clioc des verres éclatants.
Toujours i)leuraut sou fils, la mère désolée
Ne voulait pas, non plus elle, être consolée !
Et l'indien reprit : — " Mes pieds sont fatigués,
" J'ai besoin de reiJos. Mes crimes divulgués
" Laisseront désormais se clore ma paupière.
" Je ne sentirai point peser, comme une pierre,
" Sur ma froide poitrine un affreux souvenir :
^' J'ai reçu mon pardon. "' Rien ne put retenir
Parmi les invités le malheureux sauvage.
Il sortit aussitôt. Il suivit le rivage
Jusqu'au bois des hurons où le hibou pleurait :
Mais à tous, en partant, il dit qu'il reviendrait.