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CHANT VINGT-QUATRIÈME

TRIOMPHE DE RUZARD

" Demain, jour de plaisir ! jour de bonheur suprême ! " Je la posséderai cette vierge que j'aime ! " Elle s'endormira dans mes bras palpitants,

'' Et je ne craindrai plus ses désirs incousteuts !

^' Je la verrai rougir à mes douces caresses !

" Demain je viderai la coupe des ivresses !

^* Comme deux forts anneaux s'endiaîneront nos mains î

" Mes regards se noieront dans ses regards sereins !

*' 0 nuit ! passe plus vite ! 0 nuit, lève ton voile !

" Tu n'as pas seulement, tu n'as pas une étoile

*' Vive comme son œil, comme son fi-ais soui'is!

" Vous n'avez pas d'arôme, ô mes vieux prés fleuris,

" Pas d'arôme enivrant comme sa douce haleine !

'* O nuit, envole-toi ! Kayonne sui- la plaine,

" Soleil heureux qui dois éclairer mou bonheur ! . . .

'^ Demain elle sera l'esclave de mon cœur !

" Elle sera soumise et ne sera plus libre ! . . .

^' Oh ! comme à ces pensers mon âme chante et vibre ! . .

" Si Léon revenait comme il serait jaloux ! . . .

" n mourrait de dépit. Ses pleurs me seraient doux ! . . ."

Ainsi disait Ruzard se tordant sur sa couche ;

Et des soupirs ardents s'échappaient de sa bouche.

Il ne pouvait dormir j ou, s'il fermait les yeux,

Son esprit agité par des pensers joyeux

Courait, volait, dansait, comme ces météores

Qui font jaillir au ciel leuis feux multicolores.

Or tous les conviés, les jeunes et les vieux. En leurs habits de fête, éveillés, radieux, Etment venus, le soir d'avant le mariage, Fêter la mariée ainsi que c'est l'usage. Et jusque vers minuit, au son des violons La dance avait tressé ses légers touibillons.

Lozet, n^épargnaut rieu pour divertir ses hôtes,

Avait été chercher au Platou, sur les côtes,

Un fifre de renom, le vieux Zaï-Henri j

Il avait invité le petit Jean Déri

Dont les doigts tappaient bien sur un tambour de basque,

Et deux violonueux : Brézette le fantasque

Qui savait imiter, avec son grand archet

Les cris des animaux, le chant de la forôt.

Le sifflement du veut, les ondes susurrantes,

Puis Michel Piérichou, dont les cordes vibrantes.

Sitôt qu'elle sonnaient, faisaient frémir les pieds.

On disait cependant parmi les conviés :

— '^ Comme Louise est pâle! et comme elle est rêveuse !

" A-t-elle, par hazard, peur d'être malheureuse 1

" Une si bonne enfant ! Faudrait être vilain

" Pour lui faire jamais le j)lus petit chagrin !

** Ruzard est un peu sombre, un peu bourru peut-être, ," Qu'est-ce que cela fait ^ Peut-on toujours paraître ** Et content de soi-même et des autres aussi ? " Vous le verrez bientôt moins sauvage, adouci " Par les soins et l'amour de sa jeune épousée. ^' Elle sera son ange. Et la chose est aisée, — ^^ Pour elle du moins, — car elle a tant de vertus ! "

Louise avait dansé. Ses regards abattus Avaient repris leur flamme aux sons de la musique, Aux gais balancement du menuet antique.

Elle avait à Ruzard laissé sa blanche main j Elle avait imposé le silence à son sein

Qu'un souvenir heureux venait troubler encore. Comme un songe au réveil s'envole, s'évapore, Emportant nos espoirs, nos biens et nos i)laisirs, Léon son doux amour, l'objet de ses désirs, Léon s'était enfui ! mais faite impérieuse Et départ sans retour î mais course glorieuse Dont le terme fatal fut le cbamp des combats ! Léon ne viendra plus ! Il est mort ! mort là-bas Avec tous ces héros que pleure la Patrie ! Elle le croit du moins ; et d'une âme attendrie, Pour l'infidèle amante, aux cendres de Léon Elle demande en vain un-généreux pardon !

Mais après la veillée, et pendant qu'on repose, Qu'en des pensers lascifs Ruzard, par avance, ose Jouir en libertin, comme on vient de le voir, Des douces volux)tés que lui promet le soir,

Louise est à genoux, Louise est en prière !

Ainsi la chaste enfant iJassa la nuit entière.

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