‹ Les vengeances (volume 2)Chapitre 58 sur 65 · UN NAVIRE · texte numérisé non relu

UN NAVIRE

Cueillez de blauches fleurs pour un front virginal ! Que les oiseaux des bois dans leur cliant matinal Eediseut les beautés de la jeune promise ! Sur les prés odorants qu'un soleil x)lus doux luise ! Que le ciel soit d^azur ! Que le vent du matin Berce avec plus d'amour les aigrettes du pin ! Cueillez de blanches fleurs dans la fraîche campagne ! Pour couronner le front de votre humble compagne, Jeunes filles des champs, cueillez de blanches fleurs î

Louise est souriante au milieu de ses pleurs. La victime soumise attend que l'heure sonne, L'heure du sacrifice I Une blanche couronne Verse un arôme i)ûr sur ses épais cheveux ; Un long voile de point, se divisant en deux, Flotte moelleusement sur ses rondes épaules, Comme sur un tronc vert le feuillage des saules. Comme sur la colline une molle vapeur.

De sa faiblesse, enfin, elle n'avait plus peur. Elle pouvait sans crainte aller au sacrifice. Elle avait tant prié que le Dieu de justice Avait donné la paix à son cœur désolé.

Son cœur était semblable au rocher isolé Qui dresse son sommet au dessus des nuages. Il entend à ses pieds rugir d'affreux orages ; Il voit les fiers torrents dévaster les vallons, Les arbres voltiger comme de noirs ballons, Les éclairs fulminants embraser tout le monde. Mais le vent qui rugit, le tonnerre qui gronde Ne le troublent jamais ! Et d'un brillant reflet Un soleil éternel caresse son sommet.

Et comme un nom écrit sur l'immuable argile, Ou l'aride paroi du rocher immobile.

Ne s'efface jamais et demeure toujours ; Ainsi le souvenir des premières amours Reste toujours gravé dans le cœur de Louise.

Et c'est l'heure bientôt de se reudre à l'église !

Voici le marié rayonnant de bonheur !

Le marié Ruzard et le garçon d'honneur !

Voici les invités ! Ils viennent du Portage !

Ils viennent du Platon et de chaque village !

Les parents, les amis se retrouvent nombreux.

Pas uns n'a fait défaut à l'appel généreux

De ce gaillard de Jean dont les vieilles années

Paraissent, aujourd'hui, plus vertes, moins fanées î

Et l'on va tour à tour, avec un vif entrain,

Tendre à la mariée une loyale main :

La vierge avec candeur donne à tous un sourire.

Voici le marié ! comme chacun l'admire !

C'est qu'il est j)resque beau dans sa grande fierté,

Et que son œil reluit d'une étrange clarté

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C'est qu'on lui reconnaît tant de délicatesse ! N'a-t-il pas refusé, comme un fardeau qui blesse, Et la terre et l'argent que Lozet, l'autie jour, A voulu, par contrat, lui donner sans retour "? Il marclie vers Louise, et, souriant, dépose Uu baiser plein de feu sur sa lèvre de rose.

Tonkourou, cependant, n'était pas éveillé.

Il ne parlait que peu. Comme un arbre effeuillé

Souvent reste insensible au souffle de la brise.

Ainsi le vieux huron, pencliant sa tête grise,

Semblait indifférent aux piopos des amis.

Avait-il un remords d'avoir enfin permis

A son vil compagnon, à ce Ruzard infâme,

De souiller la vertu d'une angélique femme.

De tromper lâchement un confiant vieillard ? . . .

Mais que faire aujourd'liui ? Parler ? Il est bien tard ! . . .

Un navire montait. Dans le rideau de branches

On voyait lentement glisser ses voiles blanches.

A mesure qu'au ciel s'élevait le soleil

Le vent d'est faiblissait. Le flot était vermeil.

Le vaisseau ne suivait que le courant du fleuve.

fil venait de passer devant l'Eglise -Neuve :

Un grand pavillon blanc dans le mât du milieu,

t Annonçant un retour ou disant un adieu,

[Montait et descendait tiré par une drisse.

— ^' Penses-tu, mon ami, que ce navire puisse

[" Atteindre le mouillage avant que le vent d'est

" Ne tombe tout à fait ?" — '* Il ne va que sur lest,

" Et le courant, je crois, le courant monte encore. "

— " Mais pourquoi ce signal ? " — " Ce signal ? je l'ignore."

— " La mer n'est pas étale ! .... Il monte encore un peu."

— " Il pourrait dériver au pied du Richelieu. "

Les deux causeurs étaient Ubalde Léonpierre

Et Moïse Grimard de la Grande -Rivière,

Deux bons vieux bateliers qui labouraient leurs prés

Après avoii' longtemps liante les flots dorés.

Ils étaient de la noce. Auprès du vieux sauvage

Ils venaient de s'asseoir, sur le bord du rivage,

Attendant, en fumant, le signal du départ.

Le huron se taisait : il ne prenait point part Aux conversations des deux autres convives : Ses angoisses étaient à chaque instant plus vives. n suivait du regard le navire léger :

Le signal l'occupait et le faisait songer.

Le vaisseau se rendit jusqu'à la Vieille ^Eglise. Dans les voiles de lin ne soufflait plus la brise j La chaîne retentit dans l'éciibier de fer. Et l'ancre s'enfonça comme un immense ver.

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