CHANT VINGT-NEUVIÈME
MORT DE TONKOUROU
La mer se retirait : le vieux pilote Aiiger,
Pour son riche vaisseau ne V03 ant nul danger,
Se fit conduire à terre. Il longea le rivage,
Foulant le sable tiède, écoutant le ramage
Des oiseaux réunis sous les épais rameaux.
H aperçut Léon au pied des verts coteaux,
Qui dormait bruyamment, la tête renversée.
Un rêve fatigant, une affreuse pensée
Devait troubler son front car il semblait souffrir.
Il le poussa disant : — " Quoi ! vous vouliez courir
^' Avant moi chez Lozet, pour embrasser Louise,
" Et vous dormez ici ! Venez ! venez ! la brise
'^ Soufflera favorable à rapproche du soir î
" Mais qu'avez -vous ?" Léon semblait ne pas le voir.
A son front il portait une main défaillante :
n secoua la tête, une larme brillante
Apparut tout à coup dans son regard vitreux.
Auger comprit le sort du jeune malheureux !
— " Parlez ! s'écria-t-il, parlez ! Plus d'espérance ? . . . .
" Louise est mariée ? Oh ! dis-moi ta souffrance î '^
Léon redit alors tout ce qu'il avait vu. Et pendant le récit de ce drame imprévu Le pilote essuya phisieius fois sa paupière.
Ils marchèrent tous deux le long de la rivière Causant avec tristesse et les regards baissés. Us vinrent à l'endroit où des flots empressés Sortant du noir ravin s'épandent sur la grève, Traînent au fleuve immense où leur course s'achève Coquillages rosés, blond sable et ans gravois. Ils ouïrent alors une plaintive voix, Une voix qui non loin semblait sortir de terre. Ils s'approchent du cap dont le sommet austère Se dresse, menaçant, au-dessus du ruisseau. Etendu sur le roc et les jambes dans l'eau. Ils trouvent là, mourant, l'infortuné sauvage : Un sang noir a souillé ses mains et son visage. Ils rappellent en vain, il ne les entend pas. Le pilote et Léon le prennent dans leur bras, Et pleins d'anxiété le montent sur les côtes.
Lozet paraissait fuir les regards de ses hôtes :
" Ce jour, se disait-il, devait être un beau jour ! . . . .
" Louise n'avait pas oublié cet amour ! . . . .
'^ Tout espoir de bonheur n'est rien qu'une cliimère î . . ."
Et Louise, cachant dans le sein de sa mère
Son front pâle et glacé, soupirait tristement.
Attendant le diner qui cuisait lentement.
Les convives fumaient, prenaient un petit verre.
L'un d'eux disait tout bas : — '^ Lozet est trop sévère."
Un autre demandait si le vieil indien
Ne viendrait pas bientôt, et s'il faudrait, pour rien,
Longtemps attendre encor. — <'Et Ruzard ? quel mystère î
^< Je crois qu'il veut forcer le sauvage à se taire,'*
Observait un troisième. Et nul ne savait où
S'étaient enfuis alors Ruzard et Tonkouiou.
Les heures s'écoulaient dans cette incertitude :
Nul ne fit un secret de son inquiétude ;
Et quelques uns déjà se levaient pour partir,
Quand un immense cri fit soudain retentir
L'anxieuse maison. Le jeune patriote
Dans ses bras vigoureux, aidé du vieux pilote
Apportait Tonkourou, sanglant évanoui.
Alors on vit pâlir plus d'un front réjoui,
Et chacun soupçoona^ mais sans le dire, un crime.
— " Est-il mort ? est-il mort ? oh ! non, il se ranime !
S'écria Jean Lozet. " Le prêtre ! vitement ! "
Sur un lit, aussitôt, l'on couche mollement
Le pauvre moribond tout couvert de blessures.
— '' Où l'avez- vous trouvé ? Dieu ! quelles meurtrissures !
** n va mourir ! H meurt ! S'écriaient, tour à tour,
Les conviés émus de ce triste retour
Des choses d'ici bas. Muette, échevelée
Par tout ce qu'elle voit fortement ébranlée,
La vierge avec transport s'est jetée eu pleurant
Au cou d'Auger son père. Et le vieillard, souffrant,
N'ose pas essayer de consoler sa fille.
— *^ Malheur sur ma maison ! Malheur sur ma famille !
Grommelait Jean Lozet. " Ah ! ce sang me fait peur î "
Léon était assis accablé de douleur
Au chevet du mourant ; il écoutait son râle j
Il suivait le progrès du mal sur son fiout pâle.
Quelqu'un des conviés qui se trouvait dehors
S'écria tout à coup ; ** Voici le prêtre ! '' Alors
LES YENGEANCES 313
La mère Jean Lozet auprès de la muraille
Arrangea le fauteuil et les chaises de paille.
Le bon curé rentra suivi du médecin.
Celui-ci, jeune encore en son art souverain,
Depuis six mois au plus était dans la paroisse.
n s'approcha du lit : et tous avec angoisse
Cherchaient à deviner dans ses traits et ses yeux
Le sort de Tonkourou. Mais lui, silencieux,
Tâtait le poulx léger, palpait la chair meurtrie.
Léon lui demanda d'une voix attendrie :
" Va-t-il mourir ? — ^^ Bientôt je crois, dit le docteur,
" L'un des coups est mortel." Son œil observateur
Suivait toujours du mal les ditférentes phases.
Le moribond jeta quelques lambeaux de phrases.
Le médecin reprit : ^' Je crois sincèrement
Qu'il aura, tout à l'heure, un lucide moment.
En effet, l'indien entr'ouvrit sa paupière.
Et sa lèvre parut redire une prière.
Il essaya de faire, une dernière fois,
De sa débile main le signe de la croix.
Le ministre s'avance et lui parle à l'oreille.
Le vieux huron tressaille. Une larme pareille
Au diamant qui brille aux fentes d'un rocher
Apparaît dans ses yeux. Puis il semble chercher
Quelqu'un auprès de lui. L'on entoure sa couche
Et, d'une main fidèle, aussitôt chacun touche,
En lui disant adieu, sa noble et froide main.
Léon vient à son tour. Le malade, soudain,
Se lève sur son lit j son visage s'enflamme :
" Mon Dieu! se dit chacun, c'est la fin ! il rend l'âme ! "
Mais lui, d'une Toix foi-te : — " 0 cieux, soyez bénis ! . . . . *^ Lozet ! Lozet! je meurs ; mais je te rends ton fils ! . . . .
Léon ! . . . . Voici Léon ! C'est ton fils, je l'atteste ! "
Et sa mourante main fit un sublime geste Pour prendre, devant tous, le Seigneur à témoin. Alors un cri profond retentit jusqu'au loin. L'indien retomba sur ses langes funèbres : Ses yeux fixes, vitreux, se couvraient de ténèbres. Le prêtre lui donna la bénédiction Et dit d'une voix gi'ave, avec émotion : " Partez, âme chrétienne, au nom de Dieu le Père *' Qui daigna vous créer par un sacré mystère ! *' Partez, au nom du Fils dont le sang précieux " Vous sauva de l'enfer et vous ouvrit les cieux ! " Au nom du Saint Esprit dont l'amour ineffable^ " En face de la mort, vous rend inaltérable ! " Et l'indien contrit mourut dans la paix. Tel S'éteint après la messe un cierge sur l'autel.
CHANT TRENTIEME