PERE ET FILS
Quand un homme a trop bu d'un enivrant breuvage,
Son esprit excité se voile d'un nuage :
n parle bruyamment, il se meut, se gaudit ;
Il dit tout ce qu'il sait, ne sait tout ce qu'il dit j
Il est gai, puis il pleure : il est bouillant et brave :
Il brise les liens qui le tenaient esclave :
Il est libre, il est riche, il vante son honneur,
Sourit à tout le monde et chante son bonheur !
Ainsi le vieux Lozet dans sa vive surprise,
Ainsi sa noble épouse, ainsi l'humble Louise
Sont enivrés de joie et pleurent de plaisir.
On eut dit que la mort allait aussi saisir
Le pauvre enfant perdu. Pâle et tremblant, il jette
Un regard étonné sur la face muette
De ce guerrier huron si sublime tantôt ;
Puis son regard mouillé se reporte aussitôt
Sur Lozet stupéfait. Lozet, hors de lui-même,
Lozet, terrible à voir tant sa figure est blême,
Lozet tombe à genoux aux pieds de son enfant î
,^<^ Pardon, mou fils^ pardoii î pour woi, pour le monrmt |
3l6 LES VENGEANCES
Et Léon se jeta dans les bras de son père.
Et la mère disait, pressant la tête chère
De son enfant aimé dans ses bras palpitants :
'* Quoi ! c'est lai ! c'est Léon ! ô Dieu ! combien longtemps
" Tu m'as ôté mon lils ! mais je le trouve encore,
'^ Et ma vie, ô mon Dieu ! remonte à son aurore !
Et le pilote Auger et tous les vieux amis
Disaient, parlant entre eux : — Soyons toujours soumis . . .
** Le ciel a des secrets ; sa grandeur nous écrase ....
Louise était ravie et comme dans l'extase.
Lozet se releva : — " Mes amis, voyez-vous,
^ Oh ! voyez-vous, dit-il, que Dieu prend soin de nous î
' Pour mériter cela qu'ai-je fait dans ma vie ? . . . .
' J'ai trouvé mon enfant ! Ali ! votre âme m'envie,
' Je le vois, ma tendresse et ma félicité !
' J'ai pleuré bien des fois ! . . . . Je me suis irrité ! . . . .
' Oli ! que j'étais aveugle ! Et c'était ce barbare ! . . . .
^ Enlever un enfant ! Oh ! la douleur m'égare ....
^ Tonkourou, dors en paix, tu m'a rendu mon fils !
^ Léon pardonne moi ! Tiens ! j'ai hont« ! je fis,
' Pour t'éloiguer de nous, tant de cruelles choses ! . . . .
' Mais pouvais-je savoir ? . . . . 0 Louise, tu n'oses,
^ Tu n'oses i^as venir embrasser mon Léon î
' Viens donc ! Embrassez-vous ! Elle est belle, il est bon ;
' Ça fera, mes amis, un heureux mariage ! . . . .
* Que François vienne donc ! Pas de cet alliage ! . . . .
' Omon Dieu, le beau jour ! Oh ! le beau jour pour moi ! .. . Puis, en parlant ainsi, Lozet, dans son émoi, Va, vient, serre la main à chacun de ses hôtes. Et le fier Tonkourou, repentant de ses fautes,
Dort dans son blanc linceul son sommeil éternel ! Et ce bruyant plaisir, ce bonheur solennel En face de la mort, aux côtés d'un cadavre, C'est quelque chose, hélas ! qui saisit et qui navre.