‹ Les vengeances (volume 2)Chapitre 64 sur 65 · LE FOU · texte numérisé non relu

LE FOU

Pendant qu'on se livrait à ces ardents transport»

On entendit chanter une voix au dehors :

*' C'est Euzard ! se dit-on, tressaillant de surprise :

** Ruzard qui chante ? oh ! non ! L'on fait une méprise . ..

'* Hormis qu'il serait ivre ! . . . . Il pouiTait bien, enfin,

** Se griser quelque peu pour noyer son chagrin.! . . . ."

Euzard entra. Son air était lugubre et bête :

Ses cheveux emmêlés se dressaient sur sa tête,

Comme les rameaux secs des sapins rabougris.

On eut dit que du sang luisait dans ses yeux gris.

Son vêtement, son front étaient souillés de terre,

Ses doigts étaient crispés comme une horrible serre.

Il riait par moment, mais d'un rire idiot.

Il chanta : ^^ Viens ! oh ! vipns ! je suis le loriot

^^ Qui chanta ses amours sur la yert§ prairie !

3l8 LES VENGEANCES

" Tu m'as donné ta main ! Viens ! la coache est fleurie !

" J'ai tué mon rival ! Il dort sur le rocber.

*' Prends-garde ! ne va pas de ce lieu t'approcher ;

*' Sa main te saisirait : il te prendrait ton âme !

" Louise, ô mon amour ! viens ! j'ai tué l'infâme ! "

Et pendant qu'il chantait, d'un air sombre, anxieux,

Tout autour de la chambre il promenait ses yeux.

Il aperçut le mort étendu sur sa couche :

— ^' Tenez ! s'écria-t-il, ce sauvage farouche

" Qui veut dans le ravin m'entrainer avec lui !.. .

** Il m'arrache le bras ! Je tombe ! ah ! pas d'appui ! . . . .

*' Laisse-moi ! Tonkourou ! laisse-moi ! si je tombe,

** Si je tombe avec toi c'est la mort ! c'est la tombe !

Puis il se mit à rire ; et, s'approchant du mort :

" Ah ! continua-t-il, tu n'es pas le plus fort ! . . . .

** Tu ne parleras plus ! . . . . j'aime mieux ton silence ! . . .

" Parle donc, Tonkourou ! punis mon insolence ! . . . .

" Les morts ne disent rien ! . . . . As-tu trouvé Léon î . . .

** Va ! j'ai bien su punir ta lâche trahison ! . . . . *

'' Les morts ne parlent pas ! . . . Sivrac dort dans sa cave . . .

*^ Chamberst qui l'a tué m'a dit : '' Le sang se lave ! . . . .

" De Chamberst le voleur moi j'ai guidé les pas ! . . . .

" Combien il m'a donné, je ne le dirai pas ! . . . .

*' Tenez donc le sauvage ! Il me poigne ! il m'entraîne ! . . . .

^^ Dans son linceul funèbre il me tient et m'enchaîne ! . . .

" Au secours ! Au secours ! " On était désolé :

— '^ Retire-toi, Ruzard, car le mort a parlé, "

Dit Lozet stupéfait de cet affreux délire.

Ruzard le regarda, puis éclata de rire.

Il se mit à danser en sifflant aigrement :

— ^' C'est le jour de la noce ! allons ! dansons gaiment !

Dit-il. '^ Viens, ma Louise ! Oh ! viens ! c'est l'byménée I "

Louise se jeta tremblante, consternée,

Dans les bras de Léon. '^ Il est fou ! c'est certain :

0 seigneur ! il est fou ! " s'écria-t-on soudain.

Et chacun ressentit une profonde peine.

On voulut l'arrêter. Et d'une voix sereine.

Pour le calmer un peu Jean Lozet lui parla }

Mais tout fut inutile. Il sortit ; il vola

Comme un rapide trait au bord du précipice.

Quelqu'un dit : ^' C'est peut être un sort, un maléfice !

^* Car le huron défunt savait mille secrets. "

Le prêtre réprima ces discours indiscrets :

— " Respect au mort, dit-il ; il a fait pénitence :

'^ L'amour a racheté sa coupable existence.

'' Puissions-nous comme lui mourir dans le Seigneur ! '*

Pendant que l'on était en proie à la stupeur,

Le fou rêvait assis sur le bord de l'abîme.

Quelques oiseaux disaient leur cantate sublime

Au sommet des sapins ruisselants de soleil,

Et dans son urne d'or, le fleuve sans pareil

Reproduisait des cieux la splendeur éclatante.

Ruzard fixait le gouffre : il semblait dans l'attente.

Soudain il se dressa jetant de tout côté

Un regard curieux et plein d'anxiété :

— '' Tu tardes bien, dit-il, d'une voix inquiète :

^' As-tu donc oublié notre union secrète ?

*' Louise, ô mon amour, viens ! j'essuîrai tes pleurs !

*' Viens ! le lit nuptial est tout jonché de fleurs ! . . . .

" La voici ! La voici ! . . . . Louise, je t'adore I . . ^.

" Sui' ce lit de gazon qu'un brillant soleil dore

** Repose-toi, mon ange I Ah ! m'entends-tu gémir t

*' Louise, m'entends-tu î Que je voudrais dormir,

'^ 0 ma fière beauté, sur ta blanche poitrine 1 . . . .

** Elle m'ouvre ses bras ! félicité divine ! . . . .

'^ Elle m'appelle ! . . . . Allons ! allons ! ô volupté !

" Allons boire l'amour jusqu'à satiété ! . . .

Et dans le vaste gouffre en riant il s'élance ....

Le gouffiie eut un sanglot et puis tout fit silence.

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