LE RETOUR DES DÉLATEURS
Ruzard et le Huron sont venus dans la ville ;
Ils ont avec succès rempli leur tâche vile :
Les traîtres sont toujours aux despotes bien chers.
Ils reviennent contents. Ils calculent, tout fiers,
Les bons chelins anglais qui grossissent leur bourse $
Ils découvrent déjà le terme de leur course.
Le canot, tour à tour, vogue au sud, vogue au nord, Cherchant l’eau moins profonde et le courant moins fort. H passe le Platon qui semble une barrière Mise par un géant sur l’immense rivière ;
Le Platon dont les caps couronnés de grands bois
Elèvent d7un côté leurs arides parois Comme un mur éternel où le fleuve se brise,
Et d’un autre côté dressent leur crête grise Par degrés, vers le ciel, comme un vaste escalier.
Alors ne brillait pas sur le rocher altier,
Comme au mât du navire une riche bannière,
Alors ne brillait pas du fils des Lotbinière,
Sur la vieille forêt, le toit hospitalier.
Le fin canot suivit le bord irrégulier,
Bondissant comme un daim sous la légère charge, Tantôt près de la rive et tantôt plus au large.
Mais à peine la mer commençait à monter.
Les deux traîtres amis, au lieu de s’arrêter Pour attendre que l’eau, recouvrant la batture,
Leur ouvrit une route et plus courte et plus sûre,
Vers le chenal profond où mugissait le flot,
Dirigèrent, d’accord, leur rapide canot.
Le succès et le vin leur échauffaient la tête.
Il se seraient alors moqués de la tempête.
Or le ciel était pur. Quelques nuages blancs,
Comme de grands oiseaux qui trainent leurs vols lents, S’élevaient au-dessus des bleuâtres montagnes.
Et le soleil couchant inondait les campagnes De chatoyants reflets et de molles clartés.
Les vagues embrassaient les récifs écartés Où veillaient les trois sœurs au monde peu connues.
Le canot frémissant rasa les roches nues Et vogua tout à coup dans le profond canal.
Les deux amis riaient, mais d’un rire infernal.
Le jour allait perdant son nimbe de lumière.
De sa vibrante voix l’airain de Lotbinière Aux habitants pieux annonça l’angelus.
Le soleil disparut. La brillante Vénus Lança des flèches d’or dans les vapeurs ailées Qui montaient lentement des lointaines vallées. Cependant sur la grève on voit l’onde courir.
Déjà le flot paisible achève de couvrir,
Comme un immense drap, le galet uniforme ;
Et seuls, comme les grains d’un chapelet énorme,
Les récifs dentelés, dans les ombres du soir,
Au milieu du grand fleuve allongent leur dos noir. Sur le courant plus doux l’indien, avec force,
Fait glisser vivement la nacelle d’écorce.
Son compagnon joyeux, prenant un noir flacon,
Verse dans une tasse une ardente boisson.
Après, ramant tous d’eux, aussi prompt que la flèche Ils poussent le canot dans une large brèche,
Au milieu des écueils. Alors les imprudents Sentent leur frêle esquif se briser sur les dents D’un noirâtre rocher que l’eau recouvre à peine. L’onde sourd aussitôt comme d’une fontaine,
Et la fragile nef s’emplit rapidement.
Une folle terreur s’empare, en ce moment,
Des deux hommes pervers qui touchaient au rivage En se félicitant de leur heureux voyage.
Ils sortent du canot afin de l’alléger :
Mais la blessure est large, et le vaisseau léger Sur l’onde ne peut plus garder son équilibre.
Autour, pas une voile à la brise ne vibre.