‹ Les vengeances (volume 3)Chapitre 37 sur 67 · IÔ · texte numérisé non relu

IÔ

Ils se tiennent tous deux sur les glissants cailloux :

L’eau qui monte toujours arrive à leurs genoux.

Le canot submergé s’éloigne à la dérive.

Ils s’avancent alors sur une roclie vive Qui n’est pas descendue encore sous les eaux.

Ils regardent au loin les brunissants coteaux,

Les bosquets d’arbres noirs, les blanches maisonnettes ; Ils entendent l’éclio dire les chansonnettes Des pêcheurs qui s’en vont relever leurs filets.

La lune se leva : ses chatoyants reflets Tracèrent sur les flots une route de flamme.

Les deux infortunés auraient donné leur âme Pour pouvoir s’élancer par ces chemins nouveaux Jusqu’à ces bords voisins qui leur semblaient si beaux. Leurs cœurs furent remplis d’une vague épouvante Quand l’eau, montant toujours, implacable et mouvante, Avec de grands bruits sourds, vint de nouveaux toucher Leurs pieds mal affermis sur le derÉier rocher ;

Et Ruzard s’écria d’une voix douloureuse :

— u Tonkourou, sauve-moi ! ton âme est généreuse : u Je te dois, tu le sais, la moitié de mon bien.”

Le sauvage, rêveur, ne lui répondit rien :

Ses regards flamboyants étaient fixés sur l’onde.

— u Oh ! nous ne pouvons pas, tous deux si près du monde,. u Et, par un soir serein, hélas ! ici périr,

Continua Ruzard, u on va nous secourir.”

Et tout son corps tremblait comme au vent un feuillage. Ils ne pouvaient songer à s’enfuir à la nage.

Et l’eau montait toujours. — u C’est par ta faute à toi,

Dit de nouveau Ruzard égaré par l’effroi, u Que je suis à cette heure en un péril extrême ! ”

Et des larmes coulaient sur son visage hlême.

Le vieux huron lui lance un foudroyant regard :

11 Lâche” ! dit-il. Mais lui, tremblant et l’œil hagard, Agite en l’air ses bras comme des ailes chauves,

Et pousse vers le ciel des cris de bêtes fauves. L’impassible huron, cachant son désespoir,

Regarde le rocher qui fuit sous le flot noir.

Et l’eau montait toujours. Elle couvrait la plage,

Et les deux malheureux du paisible village Entendaient s’élever les rustiques refrains.

Déjà le flot horrible atteignait à leurs reins.

Ils avaient cet espoir dans leur douleur farouche Que l’eau peut-être, enfin, n’atteindrait pas leur bouclie. Et la lune argentait, de ses rayons moelleux,

Le tuf des caps lointains, le ciel et les flots bleus ;

Et parfois, battant l’air de ses ailes ardentes,

L’émérillon jetait quelques notes stridentes,

Comme un rire moqueur, comme un sarcasme amer,

En passant auprès d’eux au-dessus de la mer.

Et l’eau montait toujours. Par la vague moirée Leur poitrine souffrante était déjà serrée Comme un timide agneau dans l’orbe d’un serpent :

— u Sois maudit, Tonkourou ! Mon âme se repend il D’avoir eu confiance en tes conseils perfides,”

Râla François Ruzard. Et ses grands yeux humides, Dilatés par la peur, menaçaient l’indien.

— u Mon frère va mourir : il n’espère plus rien, u Et la crainte le trouble et rend sa langue folle :

u Tonkourou lui pardonne une lâche parole. i( Ah ! si nous échappons à la mort aujourd’hui, u II me remerciera d’avoir tant fait pour lui.y

On entendit au loin, au milieu du silence,

Le bruit d’un aviron qui plongeait en cadence Dans le fleuve géant. Comme un superbe fruit Se détache de l’arbre et retombe avec bruit.

Roulant, loin du rameau, sur la pelouse verte,

Un canot s’élançait de la rive déserte

Et glissait sur les flots. Et l’eau montait toujours.

Déjà les malheureux entendent des bruits sourds, Voient sortir de la mer des gerbes de lumière.

Se sentent soulevés d’une étrange manière Par la masse des eaux qui monte lentement.

Si le vent eut soufflé, le liquide élément Dressant avec fracas ses écumeuses crêtes,

Comme font les forêts dans les grandes tempêtes, Les aurait emportés dans ses gouffres amers Avec leur espérance et leurs desseins pervers.

Et l’eau montait toujours. De même au cimetière, Le sable susurrant, la funèbre poussière Dans la profonde fosse ouverte de nouveau,

Monte, monte longtemps autour d’un noir tombeau.

Lozet souffrait un peu. L’ours féroce et vorace De ses cruelles dents avait laissé la trace Sur le bras du vieillard. Mais le mal douloureux N’était pas, toutefois, jugé bien dangereux.

Louise, de doux soins entourait son vieux père Elle était toute heureuse, elle était toute fière Qu’il eut été sauvé par le jeune marin.

Et puis elle espérait que la rancune, enfin, Tomberait pour toujours avec la haine ignoble Devant un dévoûment et si rare et si noble !

Jean Lozet laissait voir de la mauvaise humeur Si quelqu’un lui parlait de son vaillant sauveur ; Il était désolé de devoir quelque chose A ce jeune garçon. Irascible et morose,

Il errait dans son champ dès le lever du jour. Remplis de charité, les voisins, tour à tour, Venaient semer son grain et finir son ouvrage. Les malheurs répétés abattaient son courage.

Il avait peur encor de perdre quelque bien,

Se hâtait d’amasser, n’osait plus donner rien.

Il était de nouveau saisi par l’avarice }

Et la morsure, hélas ! de cet ignoble vice Est plus à redouter, pour le chrétien, cent fois, Que la cruelle dent des fauves de nos bois.

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