LA DÉLIVRANCE
O ma muse, volons loin des champs de bataille ! Oublions maintenant le bruit de la mitraille, Les sanglots des vaincus et les chants des vainqueurs. Nous avons salué ces hommes aux grands cœurs Qui coururent donner et leur sang et leur vie Pour affirmer leurs droits et sauver leur Patrie. Nous redirons plus tard la gloire de Chénier, Le plus vaillant de tous, qui tomba le dernier. Mais reprend ton essor, ô muse, ma compagne, Et volons de nouveau vers la belle campagne Oti se sont écoulés mes jours les plus joyeux, Volons vers Lotbinière où dorment mes aïeux !
Un an s'est écoulé depuis qu'à ce rivage
Un élégant vaisseau, dans la nuit, fit naufrage.
Et, comme alors, le ciel est obscur aujourd'hui j
Et l'hiver va venir et la neige avec lui.
On parle en cor partout, le soir, à la chaumine.
Du jeune capitaine et de sa bonne mine.
Et de son vif amour pour Louise Lozet
Et de sa fuite au loin devenue un secret.
Louise est toujours triste : un sombre ennui la ronge ;
Elle fuit les plaisirs, et souvent elle songe A s'aller enfermer dans le cloître sacré. Lozet, de l'aube au soir, dans son fertile pré, Travaille encore plus que de l'accoutumée. Veut-il donc étourdir sa pauvre âme aMmée, Depuis un an bientôt, dans un profond cbagrin I Ruzard triomphe seul. Débarrassé soudain Et de son fier rival et de son froid complice, Il espère cueillir un plus beau bénéfice Et courir à la fois un danger bien moins grand,
Quand l'ivrogne cocher, de rum toujours Mand,
Comme un sale pourceau se fut couché par terre,
Tonkourou resté seul, d'un air plein de mystère,
Doucement s'approcha du jeune prisonnier.
Léon qui savait bien comme était rancunier,
Le sauvage huron qui venait en silence
Dérobant à demi le vieux fer d'une lance,
Léon crut voir alors son barbare assassin.
Il pensa de crier. Mais, changeant de dessein.
Il réprima le cri qui sortait de sa bouche
Et parut défier son ennemi farouche.
Vivre lui faisait peur : mourir lui semblait mieux j
Mourir à ce foyer et presque sous les yeux
De son unique amour, de la douce Louise !
Et s'il ne mourait pas par le poignard qu'aiguise,
Dans l'ombre de la nuit, la main de l'homme faux.
Pourrait-il échapper aux dresseurs d'échafauds ? . . . .
Il n'alla pas plus loin dans sa triste pensée.
Tonkourou le tira d'une nxsàn empressée.
Lui saisit les poignets de ses doigts vigoureux.
Léon ne trembla pas. Le liuron dangereux
Leva le fer rouillé que tenait sa main droite.
Léon frémit un peu ; sa paupière était moite ;
Il songeait à Louise objet de ses regrets.
Il sentit le fer dur glisser sur ses poignets j
Il entendit crier les mailles des entraves
Qui serraient ses deux mains et les tenaient esclaves ;
H vit se détacher son infâme lien :
Il était libre. Alors le subtil indien
Lui dit à basse voix : — " Mon jeune frère est libre. "
Jamais nid qui gazouille et jamais luth qui vibre
N'eurent d'accords plus doux, pour l'âme du marin,
Que la voix du sauvage en ce moment. Enfin
Remis de sa stupeur et plein de gratitude,
Pour le remercier de sa sollicitude,
Léon serra la main du chef mystérieux.
Et celui-ci reprit : — " Tout est silencieux :
Fuyons vite, fuyons ! car le jour va paraître. " Si l'indien se venge il aime à reconnaître, " Mieux que la face pâle, un service rendu. " Es sortirent sans bruit. Nul n'avait entendu Sur le plancher de bois glisser leurs pieds agiles. En laissant la maison, de ses regards fébriles Léon enveloppa, comme d'un cercle ardent, La chambre où sa Louise, au doux sommeil cédant, Maintenant reposait dans l'oubli de sa peine. D'un pas souple et rapide ils franchirent la plaine. Et dans les bois voisins, comme de sombres ours, S'enfoncèrent sans peur. Mais, après quelques jours,
Montant dans un canot, au milieu des ténèbres,
Ils ramèrent longtemps vers ces hameaux célèbres
Qui les premiers de tous osèrent s'insurger
Contre un Maître puissant qui sut trop se venger. '
Puis on les vit combattre au premier rang des braves
Pour délivrer du joug nos rivages esclaves.
L'indien, de son cœur suivant l'impulsion.
Ourdit des plans rusés et se fit espion.
C'est lui qui, le matin, sous le feu des rebelles
Amena le vieux Gore et ses troupes cruelles.
Et le guerrier qui vint avec rapidité
Eencontrer l'espion pendant l'obscurité -,
Qui de sa main cloua sur la maison de pierre.
Comme un égide saint, l'orgueilleuse bannière ;
Qui sauva cette vierge en tuant un soldat
Dont le cœur méditait un ignoble attentat j
Celui qui, tout à coup, le désespoir dans l'aine,
A l'aspect douloureux de la plaintive femme
Roulant inanimée auprès de son amant,
Sut tirer de Markliam un rude châtiment ; . .
Celui qu'on appelait l'étranger, que la foule
Suivait avec transport comme l'onde qui coule
Suit naturellement la pente du terraiu.
C'était le fier Léon, l'infortuné marin,