SCÈNE XX
AUGER au capitaine. — Capitaine, quel jour de malheur pour nous !
LE CAPITAINE.— Mon cher Auger, la Providence nous a sauvés pendant que nos compagnons mouraient à côté de nous, bénissons-la.
LOZET' — Vous avez perdu res hommes.
LE CAPITAINE. — Mes deux matelots.
LOZET.— Et votre bâtiment est-il complètement perdu ?
LÉON. — Hélas ! oui, totalement.
AUGER, — Je le regretterai longtemps ce joli brigantin. Il portait si bien sa voilure Il se défendait si bien à lamer ! décidément Lotbinière est
une place de malheur pour vous
capitaine comme pour moi
LÉON.— Moi je n'y ai perdu que ma fortune, vous Auger, vous y avez perdu le bonheur de toute votre vie.
LOZET à Auger: — Vous êtes donc déjà venu à Lotbinière ?
AUGER. — Jamais. Et pourtant j'y ai subi le plus grand des malheurs
LOZET. — C'est curieux ! Et vous capitaine, êtes-vous venu ici déjà ?
LÉON. — C'est ce que je crois la première fois que je navigue dans ce fleuve. Pourtant il me semble que tout petit je
l'ai vu déjà je ne sais pas comment
expliquer cela, c'est comme un rêve......
Il me semble que j'ai déjà vu ces glaces
et ces bancs de roches et pourtant je
n'ai navigué que dans la mer et dans les pays du sud.
AUGER.— Eh ! capitaine, vous pour-
riez bien être un enfant de ce pays
LOZET. — Pardon ! mais dites-nous^ monsieur Auger, comment il se fait que Lotbinière soit une place de malheur pour vous.
AUGER. — Si cela peut vous intéresser,
je n'ai pas d'objection je suis réchauffé,
je me sens bien. Au reste, j'ai intérêt à vous conter mon histoire. Vous m'aiderez peut-être à retrouver une personne que
je voudrais bien retrouver Il faut
vous dire que ce que je vous conte là ne date pas d'hier . . puisqu'il y a 19 ans que je ne ne suis pas venu dans le pays. J'ai
passé sur le fleuve il y 19 ans Je le
connaissais bien alors ce beau St. Laurent. Je montais à Montréal en goélette. Une fine voilière aussi celle-là ! et qui portait haut dans les plus grands vents ! Rendu à Gentilly la brise tombe. On jette l'ancre et je débarque. A terre, je fais connaissance d'une charmante jeune fille. Je l'aime, elle m'aime, nous nous aimons.
Sans plus attendre je la demande en mariage. Elle dit oui. Si le vent était contraire sur l'eau, vous voyez qu'à terre la brise me poussait vite vers le pays du bonheur. Deux jours après notre mariage on s'embarque pour Montréal. Là je prends un chargement pour les Antilles.
En passant à Gentilly je laisse ma chère petite femme avec sa mère pour jusqu'à mon retour, (il s'essuie les yeux. Lozet s'est levé et marche à grands pas dans V appartement.]
LOZET. — Mais c'est un peu extraordidinaire ce que vous dites là c'est extraordinaire, [il marche toujours.]
AUGER. — Jusqu'à mon retour hélas ! il fut bien triste mon retour ! je
débarquai malade au Bic et je me rendis à l'Islet dans ma famille
LOZET, étonné.— A l'Islet ? à l'Islet ? dites-vous ?
AUGER. — Eh ! oui à l'Islet je fus
longtemps malade. Ma pauvre femme qui
était sur 1 3 point de devenir mère se mit en route avec son frère, en plein cœur d'hiver, pour descendre me voir... Ile s'arrêtèrent à Lotbinière...
LOZET. — de plus en plus surpris. — Hein ! Ils s'arrêtèrent à Lotbinière ? Où ? où cela ?
AUGER. — Je n'en sais rien je sais
seulement qu'ils s'arrêtèrent à Lotbinière pour y passer la nuit... ô nuit affreuse !... et que ma pauvre femme brisée par le froid, la fatigue et la peine, ma pauvre jeune femme mourut en me donnant une
fille une fille que je n'ai jamais vue...
que je ne verrai peut-être jamais. [Il essuie ses yeux.]
LOZET. — Ali ! Seigneur ! Seigneur ! qui l'aurait pensé ? (Il marche avec précipitation.)
A UGER. — Quand j'ai su mon malheur, je me suis livré au désespoir ; je suis retombé dans un état pitoyable. Je fus plusieurs mois à me remettre. Puis mes parents redoutant les suites de ma peine, et sachant que mon enfant était élevée dans une excellente maison me firent embarquer sur un vaisseau de long cours. La destinée la plus étrange m'a tenu jusqu'à ce jour dans les pays lointains. . . .
LOZET . ( Toujours agité parlant à part !) Quel hazard ! quel coup de la Providence ! que c'est extraordinaire !. . c'est elle 1 mais oui, c'est bien elle ! (Les autres vieillards disent aussi quelques monosyllabes semblables et feignent la surprise.)
LOZET .—(S' approchant a" Auger.) Votre femme comment s'appelait-elle ?. .
AUGER. — Elle se nommait Philomène Lacroix ! . .
LES VIEILLARDS.— Ah !
LOZET. — (Se frappant le front.) Ah!
c'est elle ! c'est elle ! (H court à la chambre où sont les jeunes gens.) Louise ! Louise !
Viens donc ! mais viens donc ! qui le
croirait Ah ! ton père ! ton père !
(Louise arrive suivi des jeunes gens et de
ta mère. Lozet la prend par le bras. Puis va prendre Auger à son tour.) Auger !
Auger ! ah ! vous êtes heureux ! votre
fille, la voici ! Louise ! tu retrouves ton
père ! Cet homme c'est ton père (Tous
jettent un cri de surprise.)
AUGER.— Ma fille ! c'est ma fille !
LOUISE. — Mon père!!! (Ils tombent dans les bi*as l'un de Vautre.)
AUGER.— (Eloignant un peu Louise pour mieux la voir.) Ah ! mon enfant ! c'est mon enfant ! Oui ! je la reconnais à
l'air de sa mère Elle a les cheveux de
sa mère ! et ses beaux yeux ! et sa taille superbe .... Et c'est la même voix !.. Oh ! oui c'est ma fille, j'en suis certain ! (Il la ramène sur son cœur.) 0 mon Dieu ! soyez
béni ! soyez béni ! vous qui me rendez
mon enfant !
M ad. LOZET. — (Levant les mains au ciel.) Oh ! qui me rendra mon fils, à moi ? . . (Les convives ont marché pendant ces paroles, toujours gesticulant, etc. La toile tombe.)