SCÈNE J
RUZARD.
RUZARD. — Je l'attends ici. Il y viendra. L'abîme est profond, le lit du torrent est semé de cailloux. Tonkourou, il faut que tu meures ! Ah ! il n'y a plus de place
pour nous deux sur la terre Si Léon
n'était pas revenu !.. Maudit capitaine ! . . . ne passe pas par ici ! — Ah ! vous brisez mon bonheur au moment où je vais le goûter dans toute sa plénitude ! — Vous êtes venus un jour trop tôt ! malheur à vous ! je suis plus fort que vous deux !. . . je vous tuerai !... Chut ! voici quelqu'un. SCÈNE IL
RUZARD, TONKOUROU.
T< >NKOUKOU, {de loin.) — Est-ce toi,
Léon? est-ce toi? {Il avance.) Ah!
mais c'est François, je crois —
RUZARD. — Oui, c'est François ! .. c'est François qui vient de jeter Léon {Il montre de la main.) là, à cent pieds
TONKOUROU, {s' avançant vivement.) — Que dis-tu ? malheureux ! tu as jeté Léon
dans le précipice ! Ah ! tu n'es pas si
méchant que cela !
RUZARD. — Regarde ! 11 se tord
comme un serpent sur les cailloux rouges de sang
TONKOUROU, {sepenchant sur l' abîme.) Pauvre !... {Il n'a pas le temps d'achever, Ruzard lui donne une poussée, Tonkourou tombe, mais en tombant il saisit Ruzard par une jambe, et reste suspendu au-dessus du. gouffre. Alors commence une lutte désespérée. Ruzard veut faire lâcher prise au sauvage qui V entraîne avec lui.)
RUZARD, {se cramponnant au sol.) — Laisse-moi ! laisse-moi !
TONKOUROU. — Viens ! viens dans l'abîme avec moi ! . . . . Viens ! nous avons été amis ! Viens ! nous mourrons
ensemble !
RUZARD. — Laisse moi donc ! malédictions !
TONKOUROU. — Ah ! l'indien a les
doigts comme des tenailles Tu ne
m'échapperas pas ! .... je te tiens, va !
RUZARD. — Grâce, pour l'amour dé Dieu !. ..
TONKOUROU. — Misérable I tu oses
parler de Dieu ! Viens donc ! mais
viens donc ! —
RUZARD— Ah ! maudit ! laisse-moi ! ..
Remonte, viens !
TONKOUROU.— Remonter ! c'est impossible !... Tu le vois bien !... tu glisses'., tu glisses ! ah ! tu viens !
RUZARD. — Ah ! si je pouvais te mordre
les doigts laisse-moi ! Pas une branche
pour m'y attacher ! mon Dieu ! mon Dieu !
Ah! {On entend sonner la cloche
de V église.)
TONKOUROU —Entends-tu ? Ce sont nos glas qui sonnent! {Moment de silence. Euzard fait des efforts désespérés.) .
TONKOUROU.— Ah! c'est moi qui
t'ai perdu j'ai été bien coupable
le ciel me punit par ta main. . Je me soumets j'accepte le châtiment!
Ruzard, adieu ! adieu !....,, Mon
Dieu ! pardonnez moi comme je lui pardonne! {Il desserreles doigts et tombé
dans l'abîme.) {Ruzard, délivré de l'étreinte, s'éloigne en marchant sur les mains et les genoux et il rit d'un rire idiot.)