KL0R
Mais, malheureux, si on saisissait ces papiers, quel scandale ! Il y a des billets, des reçus... de journalistes, de députés, d'hommes éminents et respectables... Nous ne pouvons pas les compromettre : ils ont eu confiance en nous. C'est une question de probité. Enfin, parmi les membres de la Chambre que j'ai sollicités... plusieurs sont de votre parti... Les déshonorer serait déshonorer la République.
VERNIÈRES
Les gredins n'ont pas de parti.
KLOBB
Vous allez nous envoyer tous aux assises.
VERNIÈRES
Eh bien, nous irons aux assises !
TOUS
Aux assises 1
CHAUVELOT
Comme des financiers véreux!
LE BARON
Voyons, Vernières, votre obstination est puérile. Ils ne veulent pas écrire cette lettre, vous le voyez bien, ils ne l'écriront pas. Laissez-nous donc détruire ces papiers qu'on peut venir saisir. On y trouverait la preuve d'actes blâmables, sans doute, mais qui furent sages... et que j'ordonnerais encore, dans une semblable occasion. Nous
avons répondu à des attaques ou cédé à des sollicitations menaçantes. Si on devait arrêter avec nous et juger tous ceux qui ont eu une part dans la catastrophe, boursiers, députés, journalistes, entrepreneurs, savants, banquiers, syndicataires, ce n'est pas au Palais de Justice qu'on pourrait tenir l'audience, c'est dans le hall du Grand-Palais!.. Et seuls nous payerions pour eux. Et moi, moi de Thau, quand tant de financiers, quand d'Urth triomphe, je verrais ma carrière arrêtée, je disparaîtrais misérablement... {Se frappant le front.) Et tous les projets qui sont là, qui doivent changer la face du monde, tous ces projets périraient avec moi ! Non ! Non I Non !
VERNIÈRES
On ne touchera pas à ces papiers.
TOUS Ils se précipitent vers Vernières qui reste devant le coffre-fort. On Vinvective.
Misérable! Otez-vous de là. Vous nous perdez !
VEURETTES
Que va-t-il arriver?
KLOBB, se tenant le ventre.
Oh ! Oh !
BRIANNE
En prison pour cet imbécile.
CARRIER, que d'Angerville retient.
Brute! Brute!
LES VEMRES DORÉS 195
VEURETTES
Je VOUS en conjure, ayez pitié de moi.
CUAUVEr.OT
Vernières, au nom du ciel.
CARRIER, à d'Angci'ville.
Lâchez-moi ! J'aurai les papiers... Quand je devrais Fétrangler de mes mains. {Il échappe à d'Angerville et s'élance sur Vernières. Cliauvelot, qui était près de la fenêtre, pousse un cri.)
CIIAUVELOT
Âh!
TOUS
Quoi?
CHAUVELOT
Là... sur le trottoir!... M. Broquier.
LE BARON
Le commissaire ?
CHAUVELOT
Oui.
LE BARON
Est-ce bien lui?
CDAUVELOT
Je le connais.
BRIAN.NE, assis.
Voilà !
CARRIER
Tonnerre de tonnerre!
VEURETTES, pleurant.
Mon Dieu... moi... moi... {Dans le court silence qui suit Vernières, livide, se détache du coffre-fort, il fait quelques pas en avant et s''appuie à la table.)
VERNIÈRES, à mi-voix.
Mes enfants ! (// ouvre la bouche comme pour p ousser un cri, étend les bras, chancelle et tombe comme une masse. On se précipite vers lui.)
TOUS
Vernières... mon ami... sur une chaise... Défaites son col... Il faudrait de l'eau... Il est évanoui. Un médecin... [On défait son col, sa jaquette. Carrier trouve un revolver dans sa poche et le met sur la table.) Un revolver!... Comment est-il?... Vernières, m'entendez-vous, Vernières? (Silence.) Ah! mon Dieu ! On dirait... Il est mort!
TOUS, instinctivement, s'écartent avec un cri. Ohl
LE BARON
Chut!
CUAUVELOT
Et le commissaire !
CARRIER
Les papiers !
KLOBB
Nous n'avons plus le temps !
LE 15AR0N
Si... Autour de lui... Cachez-ie... [Les adminis' trateurs entourent Vernières. Le baron ouvre la porte du fond et appelle) Jean'... {Paraît un garçon de bureau.) Un monsieur va nous demander.. • Relenez-le cinq minutes, à tout prix. [Le garçon sort. Le Baron se retourne vers les administrateurs.) Les papiers! (// va au coffre- fort: Pendant qu'il Vouvre, à Klobb.) Du feu. Beaucoup de feu ! [Klobb et Veurettes vont à la cheminée, et là, à quatre pattes, attisent le feu. Le baron prend des papiers quil donne à Carrier, qui les passe à Klobb.) Tenez! Tenez!
KLOBB
Nous n'aurons pas le temps de les brûler.
VEURETTES
Si... si...
CARRIER
Les rapports de l'ingénieur... les avez- vous?
LE BARON, prenant dans le coffre-fort.
Oui. Les voilà !
CHAUVELOT, qui est près de la porte au fond. On vient... on parlemente.
RLOBB
Fermez laporte... Deux minutes encore... deux minutes...
CARRIER, apercevant la lettre écrite par Veriiières au syndic et ciui est restée sur la table.
Âh ! la lettre ! (// la prend.)
LE BARON
Eh bien?
CARRIER, montrant Vernières.
Dans sa poche... Oui... Il se reconnaît coupable... C'est lui seul, l'administrateur délégué, qui a ordonné les achats... Disons qu'il l'a avoué devant nous... {Prenant le revolver.)... Et quïl s'est fait justice.
LE BARON, le retenant.
Qu'est-ce que vous voulez faire?
CARRIER
Laissez-moi.
LE BARON
Non... je ne veux pas... je vous défends. Vous êtes fou. La lettre si vous voulez... mais pas de sang. (Carrier met la lettre dans la poche de Vernières. Chauvelot est allé fermer le coffre- fort.)
CHAUVELOT, à Klohb.
Vite!
KLOBB, qui est toujours à genoux devant le feu avec Veurettes.
Ce n'est pas fini !
LE BARON, qui est remonté.
Le voilà ! Debout ! [Klohb el Veurelles se relèvent. Comme ils ont les mains noires, ils les dissimulent dans la poche, et se mettent devant la cheminée pour cacher les papiers qui brûlent. A ce moment le commissaire entre par le fond.)