‹ Les ventres dorés; pièce en cinq actesChapitre 24 sur 25 · LE DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

LE DOMESTIQUE

Pas encore, monsieur le baron...

CUAinTiLOT

Vous attendez M. dUrth?

LE BARON, qui continue à regarder les caries.

Il désire me voir !

CHAUVELOT

Tiens! Tiens!... Il annonce dans la Quotidienne une série d'articles sous le titre : « Une escroquerie financière. » Il s'agit de la « Nouvelle Afrique », évidemment. Publication fort dangereuse au moment de notre procès.

LE BARON

Fort dangereuse.

CHAUVELOT

Quels documents peut-il avoir?

LE BARON

Je le saurai bientôt. [Regardant une carte.) Ah! cette dame est là... Dans le petit salon... seule? (A Chauvelot.) Vous permettez... une minute... [Il passe. Au domestique.) Renvoyez toutes ces personnes... (// sort.)

COUSIN

Quand est-il arrivé ?

CUAUVELOT

De Londres... hier.

COUSIN

Et il repart?

CHAUVELOT

Pour la Mauritanie... Demain.

COUSIN

Il reste bien peu de temps à Paris.

Il a tant à faire au dehors.

COUSIN

Ici aussi. En six mois, on ne Ta pas eu plus de huit jours.

CHAUVELOT

Ce n'est pas pour son agrément qu'il voyage, mais pour essayer de passer f affaire à des banquiers étrangers. Le désastre serait moins grand.

COUSIN

Oui, mais le syndic de votre faillite veut conférer avec M. de Thau et le juge d'instruction veut l'interroger; maintenant qu'il a en main le rapport de l'expert.

CUAUVELOT, froissant le rapport.

Joli rapport, qui nous enverra tous en correctionnelle. [Le baron entre.)

LE BARON

Ah ! Je suis à vous. (A Cousin.) M' Yergniaud ne sera visible qu'à cinq heures? Mais vous avez une copie du rapport de Texpert? Très dur pour nous, paraît-il ! Oui... Enfin... (// s'assied.) D'abord, je vous mets au courant de mes démarches. Duyssens et des banquiers de Londres sont décidés à racheter l'affaire à notre syndic. En échange du contrat, du matériel, des travaux exécutés, ils verseraient soixante millions à répartir entre nos obligataires.

COUSI.N

Ceux-ci ne perdraient alors que cent quarante millions?

LE BARON

Pas plus. La seule difficulté sera d'obtenir do l'Empereur qu'il agrée nos successeurs sans modifier le contrat. Je l'y ai presque décidé, quoique, une fois de plus, je me heurte là-bas au baron d'Urth. Il a de nombreux amis à la cour, car ce coquin a corrompu les ministres, les fonctionnaires, les officiers, et jusqu'aux eunuques du harem impérial. Et si vous saviez de quoi tous ces Orientaux sont capables! Il y a trois mois, dansia salle du Trône, j'ai reçu un coup de couteau du grand maître de la police.

COUSIN

Et... VOUS espérez?...

LE BARON

Oui. Au fond, tout ça, voyez-vous, c'est une question de batchich. J'en fais mon affaire. Mais si je consens à retourner en Mauritanie, à défendre les intérêts de nos obligataires, c'est à la condition qu'on ne me fera pas d'embêtements, ici, à mon retour. Je veuxpartir tranquille. Aussi, maître Cousin, je vous prie de me faire connaître les conclusions du rapport de l'expert. Sachons pourquoi on veut nousenvoyer en correctionnelle. Et comment nous y serons acquittés. Rapidement, parce que.. .

CHAUVELOT

La compagnie a été mise en faillite, c'est bien. Maintenant il s'agit de tirer d'affaire les administrateurs.

COUSLN *

M. Rastoin, l'expert, reproche aux administrateurs de la « Nouvelle Afrique » d"avoir dissipé une partie des fonds sociaux, d'avoir obtenu des souscriptions en faisant croire mensongèrement au succès certain de l'entreprise dans un délai déterminé... Troisièmement...

* A la représentation, on passe directement à la pre mière réplir|iie de Cousin, page 212, et on la modifie ainsi : « Voici le plus grave reproche que l'expert fait aux administrateurs. La Compagnie..., etc. »

206 LES VEiNTRES DORÉS

LE BARON et CHAUVELOT, éclatant de rire en même temps.

Ah! Ah!... C'est une plaisanterie !

CHAUVELOT

Nous n'avons pas cru au succès de l'entreprise ?... Nous avons dissimulé la véritable situation de la Compagnie ? Mais sur quoi votre expert fonde-t-il une pareille accusation? A-t-il la preuve qu'un homme de science, un ingénieur, nous ait, à un moment quelconque, donné sur le coût et la durée des travaux des renseignements que nous aurions tenus secrets? Ne sommesnous pas couverts d'ailleurs par le rapport de la mission scientifique qui a parcouru la Mauritanie, qui a discuté et fixé elle-même le chiffre des dépenses et des recettes ? Nous appellerons en témoignage ces messieurs. Nous verrons ce que pèseront les affirmations légères de cet expert à côté de leurs dires autorisés.

cou SIX

M. Rastoin reconnaît en effet qu'il ne peut raprporter la preuve matérielle de ses affirmations^

CEAUVELOT

Voilà bien les experts I

LE BARON

Mais quand il aurait cette preuve? Quand il établirait que nous avons détourné de leur destination les fonds versés pour un usage déterminé ?

LES ^T-VTRES DORÉS 207

Si nous les avons employés au mieux des intérêts de la Compagnie, nos actes ne furent pas entachés de fraude. On ne peut y découvrir Fintention de nuire. Nos fautes ne sont pas des délits mais des quasi-délits dont la réparation ne peut être poursuivie que devant le tribunal civil et à la seule requête du syndic.

COUSIN

Vous connaissez les théories du droit pénal.

LE BARON

C'est une des obligations de mon métier.

COUSIN

Et si le syndic poursuivait?

LE BARON

Une peut réclamer que des dommages-intérêts. D'ailleurs, je le sais opposé à toutes poursuites correctionnelles. Moi condamné, on ne relèveuait pas l'aflaire, le syndic ne l'ignore pas.

COUSIN

Cependant, si les banquiers de Bruxelles et de Londres traitaient directement avec lui?

LE BARON

Ces banquiers s'en garderaient bien. Nous nous soutenons entre collègues. Nous ne nous trahisso'ns pas. C'est à charge de revanche.

COUSIN

Si les propositions venaient de gens qui vous sont inconnus ou hostiles?

LE BARON

Un contrat entre le syndic et des banquiers restera nul tant qu'il n'aura pas été ratifié par l'empereur. Qui ira chercher sa signature? Voyezvous le père Daubreuil, le syndic, partant pour la Mauritanie? Ah! le pauvre homme... Il n'en reviendrait pas. Non. Je reste la clef de voûte de l'affaire. Si je tombe, tout s'écroule. Daubreuil viendra le déclarer au tribunal. Il dira encore mes efforts, depuis six mois, pour reconstituer la « Nouvelle Afrique », efforts désintéressés, notezle, je travaille dans le seul intérêt de nos obligataires, car je ne serai rien dans la nouvelle société, moi. Ce ne sera pas sans un gros crève- Cœur, mais enfin je disparaîtrai devant les nouveaux administrateurs. D'ailleurs, outre M. Daubreuil, je me réserve de faire venir à Taudience le plus grand nombre possible de nos porteurs de titres. Ils témoigneront en ma faveur.

COUSIN

Croyez-vous?...

LE BARON

Dame ! ma condamnation leur coûterait les soixante millions que j'apporte. Ma liberté est

leur dernier gage. {Montrant le rapport.) Voilà ce que n'a pas compris voire expert. Ce monsieur trouve sans doute que Ton n'a pas perdu encore assez d'argent.

CUAUVELOT

Nous savons ce que nous répondrons aux deux premiers griefs de l'expert ! Mais quel est le troisième reproche qu'il nous fait?

COUSIN

Celui-ci est beaucoup plus grave, il ne faut pas nous le dissimuler.

LE BARON

Une parenthèse. Devant quelle Chambre nous renverrait- on?

COUSLN

Probablement la 9'.

LE BARON

Je ne veux pas aller devant cette Chambre.

COUSIN

Pourquoi ?

LE BARON

Je suis mal avec le président.

Montaillard?... Mais...

LE BARON

Il y a un roulement annuel au Palais P Dans six mois, Montaillard présidera une autre Chambre. Il ne faut pas que le procès vienne avant la rentrée d'octobre.

COUSIN

Comment voulez-vous obtenir... C'est impossible.

LE BARON

Nous ferons agir nos amis. [A Chauvelot.) Lornier va donner sa démission?

CHAUVELOT

Forcément. Après le résultat des élections...

LE BARON

C'est Grimblot qui sera au ministère ou ses amis?

CUAUVELOT

Dame ! Ils ont eu une énorme majorité.

LE BARON

C'est bien.

LIS VCNTRES DORÉS 2 M

COUSIN

Ah ! je crois comprendre... Mais ce serait bien délicat... Et je crains bien qu'on n'obtienne pas.., Le juge qui est en possession du rapport de l'expert, aura bientôt terminé son instruction... Il n'a plus qu'à vous interroger... Et alors...

LE BARON

Je pars demain.

COUSIN

Cependant si le juge d'instruction désire"?..

LE BARON

Le juge d'instruction m'attendra. Il vaut cent fois mieux que je parte pour la Mauritanie où je m'occuperai des intérêts de nos obligataires que de rester à Paris à perdre mon temps dans un cabinet de juge.

COUSIN

Quand reviendrez-vous ?

LE BARON

Quand j'aurai réussi dans ma mission. Un mois peut-être... Peut-être quatre...

COUSIN

En ce cas, évidemment, il faudra bien...

CIIAUVELOT

Mais faites-nous connaître le dernier reproche que nous adresse l'expert.

Il est très grave, je vous l'ai indiqué. La Comgnie, dit-il, a dépensé des millions pour racheter ses propres titres. S'il est établi, c'est un délit qui tombe sous le coup de l'article 419.

CnAL'VELOT

Comment ! Mais j'ai été acquitté pour le même fait, il y a une trentaine d'années, parla Cour d'Orléans.

COUSIN

Depuis, la jurisprudence a changé.

CUAUVELOT

Si on ne peut plus se fier à la justice, maintenant !

[*LE BARON

Que dit cet article -419 ?

COUSIN

Que tous ceux qui par des voies ou moyens frauduleux quelconques auront opéré la hausse

*Les parties entre crochets sont supprimées à la représentation.

LES VENTHES DORÉ^ 213

OU la baisse du prix des denrées ou marchandis/es ou de papiers et effets publics seront punis de... et aelera.

LE BARON, étonné.

On assimile donc les actions d"une société ano nyme à des etïets publics ?

Non, à des marchandises.

LE BARON

Ce sont des chinoiseries.]

COUSLX

Aujourd'hui les tribunaux interprètent largement cet article. Et sans doute cette extension d'une disposition pénale est contraire aux principes du droit, mais que voulez- vous?

ciiAUVELOT, inquiet.

Oh ! oh !

COUSIN

Seulement... Il y a un seulement. Devant un tribunal correctionnel chacun n'est responsable que de ses propres fautes.

CQAUVELOT

Ah 1 ah I

LE BARON

Et l'expert?

COUSIN

L'expert déclare ne pouvoir établir les responsabilités. Les livres montrent bien que la Compagnie a dépensé des sommes considérables pour racheter ses propres actions.

GUAUVELOT

Mais qui a ordonné ces achats?

COUSIN

Il n'en sait rien. Il suppose que la décision fut prise en conseil.

LE BARON

Un tribunal ne condamne pas sur des suppositions.

CnAUVELOT

On peut supposer aussi bien que c'est un seul membre... tenez, Tadministrateur-délégué par exemple... C'est assez vraisemblable... Qu'arriverait-il, si on démontrait que c'est ladministrateur-délégué?...

COUSIN

Comme M. Vernières est mort, la poursuite serait abandonnée.

CUAUVELOT

Alors...

COUSIN, pliant le rapport.

Vous oubliez une chose... La lettre de madame Vernières.

CHAUVELOT

xMi ! la lettre.

COUSIN

Au lendemain de la mort de Yernières, au moment où l'opinion publique était déchaînée contre les administrateurs de la « Nouvelle Afrique, » madame Yernières a écrit aux journaux pour protester de l'innocence de son mari. Elle avait reçu de lui, disait-elle, une lettre écrite quelques heures avant sa mort, où il définissait son rôle dans le conseil; c'est malgré lui qu'on aurait fait ces achats.

CRAUVELOT

L'a-t-elle, cette lettre?

LE BARO-X

Oui. Je le sais par son beau-frère, Robert, le banquier, qui nous est dévoué. La « Nouvelle Afrique » l'a ruiné. Je lui ai promis, si on reconstituait la Société, de le mettre dans tous les syndicats.

CUAUVELOT

Une lettre écrite dans une heure d'affolement ne signifie rien, on discutera... on démontrera...

COUSIN

~M. Yergniaud ne cache pas son inquiétude.

CDAUVELOT

Ah! cette lettre et les articles de la Quotidienne. Tout s'arrangeait si bien... Nous étions si sûrs d'un acquittement... Sapristi... DeThau... il faudrait voir cette femme... lui faire comprendre... il faudrait...

LE BARON, monlrant une porte.

Elle est là!

LE BARON

Je n'allais pas partir sans m'être assuré qu'en mon absence elle ne livrerait pas au juge d'instruction cette lettre. Déjà, sur les conseils de son beau-frère, elle a décidé de la réserver pour le jour de Taudience. Ainsi nous gagnons du temps. Mais je veux mieux que cela. J'ai été hier chez elle. Elle était absente. J'ai prié M. Robert Vernières de me l'amener aujourd'hui.

COUSIN

Vous espérez que...

LE BARON

Hé!... Elle est venue.

COUSIN, se levant.

Je l'ai aperçue avant-hier... Elle est charmante sous ses voiles de veuve.

LE BARON

N'est-ce pas?

CUAUVELOT, se levant à son tour.

Mon bon ami, puisque madame Vernières est là, ne la faites pas attendre plus longtemps. Aussi bien, n'avons-nous plus rien à nous dire. Cousin et moi allons passer dans la bibliothèque. Il prendra note de nos objections aux conclusions du rapport. {A Cousin.) Voulez-vous?

Volontiers.

cnAUVELOT, au baron.

Peut-être serons-nous encore là quand- votre entretien aura pris fin. Vous nous en ferez connaître le résultat. Si madame Vernières refusait de détruire la lettre, nous irions en aviser M. Vergniaud.

LE BARON

Oui.

COUSIN

En tous cas, à ce soir, six heures, chez le patron. {Ils sortent.)

Le baron va ouvrir la porte de gauche. Madame Vernières entre. Deuil coquet.

Violettes à la ceinture. Le baron, madame Vernières.

LE BARON

Excusez-moi... madame... Maisjepars demain, peut-être le savez-vous.

MADAME VERNIÈRES

Oui... monsieur.

LE BARON

C'est à cause de ce prompt départ, et des nombreuses conférences que je dois avoir aujourd'hui ici, que je me suis permis d'insister si vivement auprès de votre beau frère pour qu'il vous suppliât de venir chez moi ;je vous remercie d'avoir accédé à ce désir. Mais, vous connaissant un peu, je ne doutais pas d'ailleurs que par bonté vous ne risquiez, malgré ce qu'elle peut avoir d'insolite, une démarche d'où dépend le sort de tant de pauvres gens.

MADAME VERNIÈRES

En effet, monsieur... je n'ai eu un peu d'hésitation qu'en apprenant ce matin que mon beaufrère ne pourrait m'accompagner et en considérant l'embarras qu'il y aurait pour moi à me trouver seule... ici.

LE BARON

Oui. Je conçois ce qu'il y a de pénible pour vous à vous trouver en présence d'un homme que vous devez détester, en l'accusant d'être l'auteur, involontaire, croyez-le, de tous vos malheurs.

MADAME VERNIERES

Je ne hais personne, monsieur. J'ai pu dans les premières heures de ma douleur parler avec injustice. Aujourd'hui, si je suis décidée de m'acquitter sans faiblir d'un grand devoir dont j"ai la charge, du moins (je tenais à vous dire ceci) ne suis-je plus guidée par un bas sentiment de vengeance, mais par la seule pensée de réhabiliter la mémoire d'un honnête homme, calomnié et outragé.

LE BARON

La tàctie est digne de vous, madame. Mais puisque nous nous parlons en toute loyauté, voulez-vous me permettre de vous demander si vous avez vraiment la certitude de faire éclater l'innocence de votre mari... et les moyens?

MADAME VERNIÈRLS

J'ai une lettre.

LE lîARON

Oui... oui... je sais... C'est tout? Celte lettre (dont je connais la teneur) est une sorte d'historique de la « Nouvelle Afrique ». On y révèle les petits secrets du conseil, les petites manœuvres, les expédients employés pour maintenir le crédit de la Compagnie. Mais, ces fautes obligatoires restent vénielles. Elles ne seront pas relevées contre noiïs par l'accusation ou, du moins, ne

seront-elles pas retenues par les juges. Mon avocat m'en a donné Fassurance. Vous pouvez à votre tour consulter un homme d'affaires. Dès lors, ne vous semble-t-il pas inutile ?

MADAME VERNIÈRES

Le plus grave reproche dont -mon mari paraît avoir voulu se disculper est celui d'avoir joué et perdu à la Bourse des sommes considérables. La lettre qui fut trouvée sur lui l'accuse seul... Mais dans celle que j'ai reçue il explique comment c'est en quelque sorte malgré lui...

LE BARON

Uui... je reconnais qu'il y aurait un certain intérêt pour vous à prouver... Mais, madame, il y a d'autres intérêts... très graves... en jeu... Je vous ai fait dire que je vous appelais, pour nous occuper des malheureuses victimes de la « Nouvelle Afrique ». Ecoutez bien ceci : Je peux, moi, faire retrouver à ces gens une partie des fonds qu'ils ont perdus. Par mon intermédiaire, des banquiers de Londres rachèteraient l'affaire. Mais, pour mener à bonne fin ces négociations, il me faut ma liberté. Une condamnation, même légère, m'enlèverait la capacité, peut-être le désir de traiter avec ces messieurs. Mon acquittement est la condition essentielle du marché. Je suis sûr de cet acquittement, pourvu toutefois que Taccusation ne trouve pas un appui inat-

tendu. Le lui fourniriez-vous avec cette lettre, dont la publication peut avoir, pour la mémoire de votre mari, des résultats si difïérents de ceux que vous vous promettez? Car si par hasard nous étions condamnés, il n'en serait pas moins atteint que nous, par un jugement qui punirait des actes commis, il l'avoue, avec sa propre complicité. Réllécliissez, madame. Demandez-vous si vous devez ruiner une seconde fois nos obligataires, si vous pouvez leur faire perdre les soixante millions que j'apporte, si, sans profit pour la cause que vous voulez servir, nous vous ^^accablerez devant le tribunal.

MADAME VERNIÈRES, qui s'est levée.

Je prévoyais, monsieur, qu'il y aurait dans cet entretien des minutes pénibles. Je savais que j'aurais des supplications à entendre et n'ayant aucun goût pour le rôle de justicière, je souhaitais trouver quelque biais qui me permît de remplir mon devoir sans manquer aux lois de l'humanité. Je n'y réussirai pas, je le vois. Il faut que je montre cette lettre. Sinon comment expliquer la restitution que je vais faire au syndic? Vous l'ignorez sans doute, mais je suis dans l'obligation de lui remettre toutes les sommes que Maurice a pu gagner à la Compagnie. Dans le dernier entretien que j'ai eu avec lui, il m'a fait connaître sa volonté à ce sujet... Je m'y étais sou-

mise... Aujourd'hui, je ne peux pas, je ne veux pas la trahir.

LE BARON

Oh! loin de moi la pensée de vous faire manquer à une promesse sacrée. Mais sans la lettre, vous tiendriez-vouspour engagée?

MADAME VERNIÈRES

Sans doute!

LE BARON

Eh bien!... Allez, cet acte de générosité commandé par Vernières, accompli par vous, fermera la bouche à la calomnie. Quoi que l'on reprochât à votre mari, son nom sortirait intact des débats grâce à celte restitution. Le sacrifice que vous faites paraîtra d'autant plus méritoire, que, si je ne me trompe, vous n'avez aucune fortune personnelle?

MADAME VERNIÈRES

Aucune.

LE BARON

Et VOUS avez deux enfants?

MADAME VERNIÈRES

Oui, monsieur.

LE BARON

Mais... alors... j'ai sur les lèvres une question.

J'ose à peine... cependant... comment... vivrezvons? Vous avez des parents?... Des amis? Vous travaillerez?... Allons donc... Nous ne supporterons pas...

MADAME VERNIÈRES

Je ne demande rien à personne.

LE BARON

Sans doute. Mais j'ai pour mission de vous indiquer ce qui se passerait si, dans les conditions que vous connaissez, les banquiers de Londres acceptaient de continuer notre œuvre. Ils remettraient de la main à la main aux anciens administrateurs une certaine somme pour payer les dommages-intérêts que pourrait leur réclamer le syndic. Comme vous vous serez acquittée par avance, je trouverais juste qu'on vous rendît...

MADAME VERNIÈRES

Non, monsieur, je ne peux pas accepter de l'argent.

LE BARON

Cela ne diminuerait en rien le mérite de votre belle action, décidée depuis longtemps, sans arrière-pensée. Un événement imprévu permet que vous accomplissiez votre devoir sans souffrir dans vos intérêts. Profitez-en. Pourquoi vous condamner à la misère, odieuse, dégradante?

Je crois bon de vous faire observer encore que la somme qu'on vous verserait ne serait pas destinée à vous seule. Vous avez deux enfants. Pensez à eux. Sans fortune, quelle carrière est ouverte à votre fils, quel mariage permis à votre fille? Leur avenir vous préoccupe sans doute. On vous offre de l'assurer. Ne serait-ce pas une grande faute de refuser cette offre? Les conditions de l'existence peuvent être si différentes pour ces petits selon que vous accepterez notre proposition ou non. Quand d'un seul mot vous pouvez les faire riches, allez-vous les jeter sans ressources dans la vie ? En aurez-vous le courage? En avez-vous le droit? Répondez-moi; vous voyez que je vous parle bien raisonnablement, bien amicalement.

MADAME VERNIÈRES

Mon Dieu... oui... Mais je ne sais pas... il faudrait...

LE BARON

Enfin, madame, il n'y aurait pas de crime à penser un peu à vous-même. Si toute à la douleur que vous venez d'éprouver vous tenez les yeux obstinément fixés sur le passé, c'est à vos amis qu'il appartient de songer pour vous à demain.

MADAME VERNIÈRES

Ah ! désormais, je dois me consacrer à mes enfants. Je n'attends et ne désire rien pour moi.

LE BARON

Ni la nature ni les mœurs ne recommandent de pareils renoncements. On ne comprendrait guère que vous vous ensevelissiez dans une retraite absolue, que vous vous sépariez ainsi du monde. Vous avez vingt-huit ans.

MADAME VEKNIÈRES

Vingt-sept.

Vingt-sept ans ! Et vous dites que votre existence est finie. Mais elle commence, au contraire. Sans cesser d'être une bonne mère, vous pouvez vous mêler à la vie, lui demander les dédommagements qu'elle vous doit pour les heures d'épreuves. Vous vous créerez des affections nouvelles, vous goûterez encore à la douceur de certains sentiments. Ah! quand vous le souhaiteriez, vous ne pourriez pas toujours vous soustraire aux sympathies qui vont tout naturellement à vous. Ne doutez pas, madame, qu'à votre insu, contre votre gré même, vous ne deviez inspirer des amitiés passionnées. Ceux qui vous ont vue une fois ne parlent de vous qu'avec admiration. Tantôt, tantôt, ici même, quelqu'un disait...

MADAME VERMÈRES

Je croyais que vous ne deviez avoir que des conversations d'afïaires aujourd'hui.

LE BARON

Il était question de cette malheureuse lettre. Alors...

MADAME VERNIÈRES

Et qui me faisait le grand honneur de s'occuper de ma personne ?

LE BARON

Un jeune avocat, que vous avez rencontré, l'été dernier, je crois.

MADAME VERNIÈRES

Ah! M"^ Cousin.

Lui-même... il nous disait...

MADAME VERNIÈRES

Oh ! monsieur, je ne suis pas venue pour recueillir les propos qu'un passant tient sur mon compte. {Elle se lève.) Et je ne veux demeurer plus longtemps puisque vos minutes sont comptées. Permettez-moi de me retirer.

LE BARON

... Vous ne m'avez pas fait connaître votre réponse...

MADAME VERNIÈRES

Eh bien, je réfléchirai...

LE BARON

Je suis désolé d'insister auprès de vous... Mais je devrais quitter Paris demain. Mon voyage n'ayant d'autre but que la reconstitution de latraire, je ne partirai qu'ayant la certitude, qu'en mon absence, ou même à mon retour, aucune démarche imprudente ne sera tentée pour paralyser mon action. Permettez-moi, madame, de vous envoyer votre beau-frère ce soir ou demain matin. Il vous fera comprendre quel est le véritable intérêt de vos enfants, le vôtre, celui de nos obligataires... Et laissez-moi espérer que vous lui donnerez une réponse favorable.

MADAME VERNIÈRES

Peut-être I (// l'accompagne jusquà la porte. Elle sort.)

LE BAROX, seul, narquois.

La plume au vent ! (// va ouvrir ta porte de la pièce où se trouvent Cousin et Chauvelot... Appelant.) Chauvelot! {Chauvelot entre, avec Cousin.)

CHAUVELOT

Eh bien ?

LE BAROX

Je l'ai presque décidée à. garder la lettre.

CHAUVELOT

Ah ! mon ami.

LE BARON

Ce n'est pas fait encore.

CHAUVELOT

Mais VOUS avez bon espoir ?

LE BARON

Oui. •

COUSLN

Et comment avez-vous obtenu ?

LE BARON

En faisant appel à sa raison, et à son cœur. Elle a quelques scrupules encore. {A Chauvelot.) Voulez-vous aller rue de Miromesnil, chez Robert Vernières. Qu'il me voie à trois heures. C'est lui qui triomphera de ses dernières hésitations,

J'y vais de ce pas. Ouf! nous n'avons plus à redouter que d'Urth... Mais celui-là est le plus dangereux. [Entre le domestique avec une carte.) Ah!

LE BARON, ayant lu la carie.

Diable !

CHAUVELOT, même jeu.

Quoi?

LE BARON

Il ne vient pas, il m'envoie la princesse.

CHAUVELOT

Cette petite farceuse.

LE BARON

Qu'est-ce que cela signifie ?

CUAUVELOÏ

S'il ne vient pas lui-même, c'est qu'il entend conserver sa liberté d'action... publier des articles... Que va-t-il raconter?... [Plus bas.) Il a. peut-être des révélations graves .. Si nous allions être condamnés ?

LE BARON

Condamné? Moi?... Mon cher, j'aimerais mieux... {Au domeslique.) Faites entrer cette dame... [A Chauvelot.) Sortez par là... la galerie.

Je serai chez moi dans une demi-heure. J'attends un coup de téléphone... Ah ! je vais être dans les transes.

LE BARON

Chauvelot, vous vieillissez... Il faudra quitter les affaires...

CHAUVELOT

Oh! je n'ai pas de femme. Je n'ai pas d'enfants. Je n'ai pas d'amis. Je n'ai pas de vices. Qu'est-ce que je ferais si je ne faisais pas des affaires. ( fl sort.)

Le baron, la princesse. Le domestique introduit la princesse.

LE BARON

Ah 1 Princesse !

LA PRLNCESSE

Oui. C'est moi. Bonjour. Vous ne m'attendiez pas?

LE BARON

Dans le billet qu'il m'a adressé ce matin, j'ai cru comprendre que votre frère se présenterait lui-même. Je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis plus heureux...

LA PRINCESSE

Oh ! VOUS n'y êtes pas. Mon frère ne m'a pas envoyée à sa place. Il ignore même ma visite.

Ah ! bah !

LA PRINCESSE

Aussi, comme il ne peut tarder à arriver, resterai-je quelques minutes à peine. Je passe en coup de vent.

LE BARON

Dois-je me flatter, princesse, de ne devoir votre visite qu'à un mouvement de pure sympathie pour ma personne ?

LA PRINCESSE

Mon Dieu... J"ai aussi une pelite querelle à vous chercher... Oui... Sur une promesse faite par vous l'an dernier, et non tenue. Souvenezvous-en, le jour de cette représentation donnée au roi de Karinthie, vous m'aviez laissé espérer... que vous viendriez... à un de mes jeudis... Ah! mon ami, si vous aviez pu vous arracher un seul jour à vos occupations, venir chez moi, prendre un conseil, bien des événements fâcheux ne se seraient peut-être pas produits... Mais vous êtes toujours et tellement pris. Aussi ne vous en voulais-je pas trop de m'avoir manqué de parole !

LE BARON

Bien vrai, princesse?

LA PRLXCESSE

Oh ! je vais vous en donner la preuve immédiate. Mais oui. Quoique négligée par vous, je n'ai pas oublié notre pacte de commune amitié. Et je vous porte aujourd'hui un avertissement qui peut vous être fort utile. A parler franchement, voilà même le but de ma visite. Je n'ai pas à connaître, je ne connais pas les raisons de l'animosité de mon frère, mais il a contre vous une animosité très réelle.

LE BARON

D'TTrth? Ce vieil ami... Oh!...

LA PRINCESSE

Je veux croire qu'il n'y a eu entre vous que des histoires d'argent... j'ajoute qu'il est comme hypnotisé par l'afîaire de la « Nouvelle Afrique ». Il la veut. Un seul homme peut la lui enlever. Ne vous étonnez pas s'il cherche à discréditer ce concurrent. Vous avez lu sans doute un petit filet paru dans la Quotidienne sous le titre : Une escroquerie financière.

LE BARON

Non.

LA PRINCESSE

On y promet des révélations sur les agissements d'une certaine compagnie qui est, pourquoi ne pas le dire, la votre. Un ancien député, qui l'an dernier faisait partie du groupe des intérêts commerciaux, M. Mouchon, à consenti, contre un juste salaire, a raconter dans la Quotidienne les tentatives de corruption dont luimême et un certain nombre de ses collègues furent l'objet, et qu'ils ne repoussèrent pas.

LE BARON

Mais, princesse, c'est une histoire de brigands que vous me racontez là.

LA PRINCESSE

Non, mon ami, c'est une histoire de financiers. Et même assez banale... On en apprend de plus

extravagantes chaque jour. Il ne s'agit ici que de documents livrés à un directeur de journal qui, par eux, tient à sa merci un financier.

LE BARON, inquiet.

Quand doit commencer leur publication ?

LA PRINCESSE

Dans quelques jours, je pense, et le financier agirait avec sagesse... Enfin... N'en parlons plus. J'ai pensé que cette anecdote pouvait avoir pour vous un intérêt documentaire. Je suis venue. Je vous l'ai racontée. J'ai eu la joie de vous trouver dans une santé florissante (meilleure que celle de la a Nouvelle Afrique d) et carré dans votre superbe ordinaire. Il me reste à souhaiter qu'on ne trouble pas trop vite, trop cruellement votre quiétude. Et à vous dire adieu.

LE BARON, vivement.

Mais, princesse, ne partez pas ainsi.

LA PRINCESSE

Ah! vous me retenez?

LE BARON

Vous ne faites que d'arriver. Et je vous le disais l'an dernier, j'ai un si réel plaisir à causer avec vous...

LA PRINCESSE

Tous les douze mois.

Hé ! Paris... les affaires... les intérêts dont on a la garde, les soucis dont on est chargé... Mais, la « Nouvelle Afrique » liquidée, je suis libre. Mon temps m'appartiendra. J'en disposerai à mon

gré.

LA PRINCESSE

Vraiment?

LE BARON

Ah! certes!... Vivre enfin pour soi-même, se reposer ou voyager sous des cieux désirés, cultiver des amitiés choisies.

LA PRLNCESSE

Vous m'avez déjà dit ça autrefois et nous savons...

LE BARON

Madame, il ne faut pas Juger de l'avenir sur le passé. Vous me connaissez mal. Plus qu'un autre, peut-être, je serais capable d'un sentiment sincère et durable. Si demain je trouvais Famie désirée, la camarade intelligente, fine, que je cherche...

LA PRINCESSE

Que lui offririez-vous ?

LE BARON

Une alliance secrète et forte pour tirer de la

vie tout ce qu'elle peut coutenir de plaisirs, de sensations raffinées, de voluptés délicates. On s'appliquerait à saisir les heures fugitives, à les marquer de joies nouvelles, et ainsi l'existence tout entière passerait dans un enchaînement de jours heureux. N'avez-vous jamais fait ce joli rêve ?

LA PRINCESSE

Vous dites bien, mon ami, ce n'est qu'un rêve.

LE BARON

Qui pourrait se réaliser.

LA PRINCESSE

Non. Même je ne le souhaite pas pour vous...

LE BARON

Parce que ?...

LA PRINCESSE

Parce que, à votre âge, il ne faut pas chercher le bonheur dans l'aventure. Tenez, je vais VOUS donner un conseil, qui sera un conseil de sagesse, dicté par la seule raison. Vous le repousserez d'abord, naturellement. A la réflexion, vous reconnaîtrez qu'il vous vient fVune amie véritable. Voyez-vous, après y avoir longuement pensé, je me suis convaincue qu'on ne peut trouver le repos, la parfaite quiétude du cœur, de l'esprit, le bonheur solide et durable, que dans une seule condition.

Laquelle donc ?

LA PRINCESSE

Le mariage.

LE BARON

Le mariage ?

LA PRINCESSE

Hé ! Oui !

LE BARON

Moi ?

LA PRINCESSE

Je savais bien que vous commenceriez par vous cabrer. Cependant, mon conseil est sage, si sage, même, que pour mon compte personnel, je suis décidée à le suivre.

LE BARON

Qu'est-ce que vous dites? Vous aussi, vous auriez résolu ?...

LA PRINCESSE

Mais oui, car depuis mon divorce j'ai connu que la liberté aussi a ses charges et ses ennuis. Enfin, si l'on veut songer à l'avenir, se créer un foyer, un intérieur, ce ncst que parle mariage...

LE BARON

C'est là, je suppose, un projet toiit d'idéal?

C'est un projet bien arrêté et qui a son objet.

LE BARON

Vous avez déjà... choisi ?.. .

LA PRINCESSE, le regardant dans les yeux. Oui.

LE BARON

Ah ! {Pause. Le domestique entre avec une carte quil remet au baron.) Un moment I (Le domestique sort.)

LA PRINCESSE

Mon frère? (// fait signe que oui.) C'est lui qui ne serait pas content s'il me savait ici, et s'il connaissait mes intentions.

LE BARON

Il les ignore donc?

LA PRINCESSE

Ah I oui...

LE BARON

Vous ne craignez pas, le jour où il apprendra?

LA PRINCESSE

.l'ai des moyens pour l'apaiser.

LE BARON

Est-ce bien sur ?

LA PRINCESSE

Je l'obligerai même, si je veux, à mettre sa main dans la main de mon futur mari.

LE BARON

Par la persuasion ?

LA PRINCESSE

D'Urth n'est guère sensible aux raisonnements.

LE BARON

Alors... Gomment?

LA PRINCESSE, qui (i pris dans son réticule des dépêches.

Ceci!

LE BARON

Des dépêches? (Elle lui en donne une.) A vous adressée... De Mauritanie? En décembre?

LA PRINCESSE

Vous pouvez lire.

LE liARON; lisant.

« A J. 309, B Z. GrocodileSlo... » C'est une dépèche chiffrée.

LA PRINCESSE

Apparemment.

LE BARON

Elle vous annonce l'arrivée d'un chargement de poudre d'or ?

LES VKNTHES DORÉS 239

LA PRINCESSE

Je correspondais pour mon frère à celte époque... Il jugeait prudent d'expédier et de recevoir à mon nom ses dépêches... Il n'avait confiance qu'en moi.

LE BARON

C'était bien naturel.

LA PRLNCESSE

Il avait alors des intérêts considérableslà-bas... et une correspondance active avec un certain chef...

LE BARON, avec un cri.

Negou-Abdou !

LA PRINCESSE

Négou-Abdou? Je ne sais plus... Il faudrait traduire ceci... Et comme j'ai tout lieu de supposer que cette traduction lui serait particulièrement désagréable, je ne pourrais la donner que dans un cas exceptionnel, à une personne dont je serais tout à fait sûre. . Voilà... {Se levant.) Et maintenant...

LE BARON

Vous partez ?

LA PRINCESSE

Ah ! cette fois, vraiment, je n'ai plus rien à

VOUS dire. Puis, il ne faut pas faire poser mon frère. Il n'a aucune patience et il est déjà si mal disposé pour vous... Par où sort-on quand on ne doit pas être vue ?

LE BARON

Mais...

LA PRINCESSE

Ah ! chez un financier.

LE BARON, ouvrant une porte.

Par ici.

LA PRINCESSE

Je ne vous demande pas si vous suivrez mon conseil, je présume que vous avez besoin de réfléchir. Réfléchissez, mon ami, vous m'apporterez une réponse quand vous voudrez... et si vous voulez... (En sortant.) Âh ! je reçois toujours le jeudi. {Elle sort. Le baron reste un instant pensif. Puis il sonne. Le domestique introduit le baron d'Urth.)

Le baron DE Thau et le baron d'Urth.

D'Urth parait. Tous deux se mesurent du regard.

d'urth

Bonjour, mon cher ami.

LE baron Bonjour, mon bon.

d'urth La santé?

Excellente, vous voyez.

d'urth

Pas trop fatigué par ces voyages? Xi ennuyé? Tant mieux, j'ai été très fâché pour vous de toutes ces histoires. (// s'assied.) Je suis vraiment heureux de vous voir. Il y a si longtemps que nous n'avons eu ensemble une de ces bonnes causeries d'affaires où on bâtit des projets, oii on discute sur les coups à préparer. Malheureusement, nous ne pourrons pas nous rencontrer souvent ces temps- ci, car vous devez... vous absenter... de nouveau ?

LE BARON

Je pars demain,

d'urtu Pour la Mauritanie?

LE BARON

Pour la Mauritanie.

d'urth

C'est bien ce que Ion m'avait dit. Et voilà pourquoi je vous ai envoyé un bleu ce matin... Il ne serait pas impossible que votre absence se prolongeât?

242 LES VENTHES DORES

LE BARON

Ce n'est pas impossible.

d'urth Oui. Et je ne voulais pas attendre votre retour pour le règlement de certains comptes.

LE baron Ah! nous avons des comptes à régler?

d'urth Je vous ai fait porter une note.

LE BARON

Je l'ai reçue. Je n'ai pu qu'y jeter un coup d'œil. Il semblerait en résulter qu'à la suite de quelques opérations (déjà un peu anciennes), je serais votre débiteur de deux millions et demi.

d'urth

Deux millions six cent quinze mille francs.

LE baron

Je n'en ai pas examiné le détail. Je serais surpris cependant qu'il n'y eût pas de redressements sérieux à faire dans ce compte.

d'urth

Pourquoi? Jai une comptabilité claire, simple. Je la tiens à votre disposition.

LE BARON

Une erreur est vite commise. Mais je veux

supposer votre compte exact, pour un instant. Et après?

Page 1