UI\TII
Payez-moi.
Tout (le suite?
d'urth Dame ! Je vous ai accordé d'assez longs délais.
LE baron Dans ma situation, je ne peux pas disposer ainsi de trois millions. Vous vous en doutez bien.
d'urth
Votre situation ? Jamais elle ne fut meilleure. Vous êtes à la veille de conclure une grosse affaire. La Mauritanie. Vous avez derrière vous desbanquiers anglais, belges. Ils n'abandonneront pas, dans un danger pressant, l'homme qui leur facilite une si belle opération.
LE BARON
Et... Si vous vous trompiez?... Si ces messieurs, trouvant le chitlre exagéré, refusaient de me venir en aide?
d'urth
Hé!..: mon cher ami... que voulez-vous?... Moi, je suis coniraint de prendre certaines mesures, pour vous mettre dans l'obligation de vous exécuter.
LE BARON
l'n procès?
d'urth
Xi moi, ni vous, ne tenons à voir la justice fourrer le nez dans nos affaires.
Vous opérez vous-même. Et serait-il indiscret devons demander le moyen que vous emploieriez pour m'obliger à trouver trois millions en un jour?
d'urth
Voyons. Naimeriez-vouspas mieux me donner mon argent que de voir publier dans un journal des révélations... d'une telle nature, qu'il vous faudrait à peu près sûrement avancer votre départ pour la Mauritanie... ou pour la Belgique.
LE BARON
J'entends... Mais, mon bon ami, savez-vous comment s'appelle votre procédé?
d'urth
Oh! mon cher, appelez-le du nom que vous voudrez. Les mots ne me font pas peur. Je suis décidé à tout pour rentrer dans mes fonds.
LE BARON
Et .. si je vous les versais enfin, en échange,
me donneriez-vous la promesse qu'aucune indiscrétion ne paraîtra dans un journal?
d'lrtu Payez d'abord. Nous verrons ensuite.
LE BARON
Vous ne voulez pas vous engager. C'est compris. Quand même je vous remettrais cette grosse somme (que je ne vous dois pas d'ailleurs), la Quotidienne ne publierait pas moins des renseignements que vous jugez compromettants pour moi. Alors, qu'est-ce que vous voulez donc? Parlez-moi franchement une fois, ouvrez- moi votre cœur, mon ami.
d"l'rth
Eh bien ! mon cher, vous avez raison ; ce n'est pas votre argent que je veux. Je n'en ai pas besoin. Je veux que vous disparaissiez. Voilà. Vous me gênez.
LE BARON
A vrai dire, je m'en doutais un peu. Par malheur, je ne suis pas disposé à disparaître volontairement. Et comme on ne supprime pas le baron de Thau...
d'lrtu, se levant.
Croyez-vous?... Nous verrons.
LE baron, très calme.
Mon ami, vous allez encore faire une mauvaise
action. J'oublie assez volontiers les services que j'ai pu rendre et n'attends aucune reconnaissance de mes obligés. Je sais ce que valent les hommes. Je croyais le savoir. Mais vous avez un tel désir de vous singulariser que dans l'ingratitude même il faut que vous poussiez plus avant que les autres. J'en suis surpris, car enfin, mon cher, j'ai fait beaucoup pour vous. Je vous ai ramassé sur le pavé de Paris, sans ressources, vivant d'expédients, abandonné par votre sœur que vous compromettiez, barbotant et tripotant dans des affaires véreuses, qui devaient vous conduire en correctionnelle un jour ou Fautre. Ce n'était qu'une question de temps. Je vous ai consenti des avances, associé à mes opérations, intéressé dans les plus sérieuses entreprises. Quand vous étiez chassé de partout, comme un naufragé que ses compagnons refusent de hisser sur leur barque, de peur qu'elle chavire, moi je vous ai tendu la main et je vous ai sauvé.
d'urth Et pourquoi tant de générosité ?
LE BARON
Parce que j'avais découvert en vous un homme, une intelligence, une force.
d'urth
Que vous vouliez mettre à votre service... Vous m'avez recueilli non par bonté, mais par calcul,
pour faire de moi un instrument de vos volontés, pas autre chose ; vous avez exploité ma misère ; vous m'avez employé aux plus viles fonctions. J'étais à vous. Je vous appartenais. 11 fallait obéir. Je fus l'agent docile que Ton charge des ambassades dangereuses, Tintermédiaire sûr pour les missions délicates, le subalterne par qui Ton fait exécuter les basses besognes, celles où il faut s'exposar et se salir.
LE BARON
Ah ! mon cher, vous vous en acquittiez si bien.
d'urtu
Et toujours, avec moi, ce ton persifleur, ces railleries, cet air de protection, ces allures hautaines de grand seigneur qui parle à quelque valet. Croyez-vous que je n'aie pas frémi de ces vexations, que je n'aie pas reçu comme des blessures toutes ces paroles outrageantes. Je feignais de ne pas comprendre, de ne pas les entendre, je ne répondais pas. Mais si j'avais ouvert la bouche, j'aurais vomi du fiel. Et ce n'est rien encore, ces affronts dévorés, ces humiliations subies. Je pouvais y échapper, me séparer de vous, reprendre ma liberté, je l'ai fait. Alors, ce n'est plus un maître que j'ai eu en vous, mais un rival et un rival heureux. Partout, je vous ai trouvé devant moi, en France, en Belgique, en Karinthie. Nous avons lutté tous deux pour l'affaire de Maurita-
nie. Après deux ans d'intrigues, vous l'avez obtenue. Je me sens votre égal, et cependant, à Paris, je ne suis rien auprès de vous. Pour nos collègues, vous comptez seul. C'est vous qu'on appelle le « grand baron ». Enfin, j'ai cassé les reins à la « Nouvelle Afrique », croyant être débarrassé de vous. Je respirais. Et voilà que vous reparaissez, prêt à reprendre votre place, à rentrer dans la lutte, à fonder une société nouvelle. Eh bien non, cela ne sera pas. Cette affaire que vous m'avez enlevée autrefois, je la veux aujourd'hui. Pour l'avoir, je ne reculerai devant rien, vous entendez, rien.
LE BARON, avex un pelil rire.
Ah! ah !..vous m'amusez.
d'urth
Oui. Vous espérez m'échapper. Vous avez plus d'un tour dans votre sac... Mais cette fois, c'est moi qui vous tiens, bien, et je ne vous lâcherai pas. Tiens, veux-tu que je te parle franchement? Je le peux aujourd'hui, c'est la dernière fois que nous nous trouvons face à face et je vais dégonfler mon cœur. Je te hais. Et ce n'est pas seulement le financier, le concurrent que je veux écraser, c'est l'homme qui m'a blessé dans mon orgueil, qui a fait de moi un être ridicule, un objet de dérision, la fable de toutes les Bourses. Tu as été l'amant de ma femme.
LE BARON
Ce n'est pas vrai.
d'urtit
Ne mens pas. Je le sais, j'en ai les preuves. Un jour, dans un cercle à Bruxelles, tu l'es vanté d'en faire ta maîtresse.
LE BARON
Moi?
d'urth
Pour de l'argent, tu as décidé cette malheureuse à aller là-bas, à se montrer à tes côtés. Tu as paradé avec elle dans un théâtre. Et tu n'avais même pas l'excuse de l'amour. Tu as pris cette femme comme tant d'autres, par vantardise, par orgueil, à la suite dun pari, par méchanceté, pour minfliger un dernier, un plus humiliant affront. Ah ! tu m'as fait souffrir, car je l'aimais, moi. Comprends-tu mieux, maintenant, pourquoi tu ne peux plus m'échapper ?
LE BARON
Mais si j'avais couché avec ta femme et si tu le savais, il fallait te venger tout de suite sur moi. Moi seul t'appartenais et non pas mon œuvre. En tuant la « Nouvelle Afrique » pour m'atteindre, tu fus un scélérat. Que t'avaient fait nos malheureux porteurs de titres ? Tu les as ruinés pour sa-
tisfaire ta vengeance. Mais tu t'enrichissais aussi de leurs dépouilles. {Marchant sur lui et Vacculanl dans un coin de la pièce.) Dans le coup de Bourse de décembre lu as gagné des millions. C'est dans tes poches et dans les poches de quelques autres misérables spéculateurs comme toi que sont passées les économies de deux cent mille pauvres gens. Il est trempé de larmes et de sang, cet or. Mais tu t'en fiches. Ça se nettoie. {Levant la main stir lui.) Ah l
d'urth
Faut-il appeler ?
LE BARON, se Contenant.
Non. Tu ne risques rien. Je ne tue pas, moi, tandis que toi, encore, tuas voulu me faire assassiner.
d'urth
Ce n'est pas vrai !
LE baron
Si. Il y a trois mois, en Mauritanie. Le coup venait de toi, j'en suis sur. Quand je t'aurais pris ta femme, tu as essayé de me faire tuer. Nous sommes quittes.
d'urth
Ah! ne le crois pas. Oui ou non, veux-tu plier bagages, disparaître, m'abandonner l'affaire de Mauritanie?
LE BARON
ISon, non et non.
d'urth
Eh bien, mon vieux, je vaii> publier dans le journal des articles de Mouchon, Mouchon l'ancien député. 11 y racontera vos manœuvres à la Chambre. Je te le disais bien que le moment était venu de régler nos comptes.. Corrupteur! J'en donnerai les preuves. Tu sais que ce sont les assises.
LE BARON
Alors, mon petit, tu y viendras avec moi.
d'urtu Oh ! oh !
LE BARON
Oui. Car si j'ai corrompu des députés pour leur faire voter une expédition, c'est que cette expédition était rendue nécessaire, à cause de la révolte fomentée par toi, soutenue par toi. Négou- Abdou était payé par toi quand il a attaqué nos ouvriers et nos soldats.
d'urtu Tu en as menti !
LE BARON
J'en ailes preuves, moi aussi. {Frappant sur un
bureau.) Elles sont là dans mon tiroir... Des dépêches chiffrées, reçues par toi.
d'urto, avec un cri.
On me les a volées.
LE BARON
Ta sœur sort d'ici. Elle vient de me les remettre.
d'urtr Elle est ta maîtresse.
LE BARON
Non. Elle va être ma femme.
d'urth Ah 1 la garce ! {Un long silence.)
LE BARON
Vous ne dites plus rien? Etes-vous toujours décidé à publier ces articles ? Non ?... Ce n'est pas encore aujourd'hui que vous aurez ma peau. {Nouveau silence. Il s'approche de d'Urth et lui frappe sur l'épaule.) Allons, dUrth... Ne faites pas cette tète... Vous ne me haïssez pas à ce point .. j'en suis sûr... Et comme vous avez tort de croire que ma disparition vous ferait le maître à la Bourse... Après moi, vous vous heurteriez au père Lévy-Schleim qui vous guette depuis
LES vnXTRES DORÉS 253
longtemps. D'ailleurs, qui peut se vanter d'être le maître à Paris et dans notre métier? Un homme isolé est sans action, sans influence. Les coalitions seules sont fortes... Voyons, nous venons d'échanger des paroles un peu vives. Ce n'est pas la première fois... Ce ne sera pas la dernière. Oublions-les. Depuis cinq ans, nous nous faisons une guerre au couteau. Nous nous blessons et nous ne nous achevons pas. Nous sommes deux grands barons, mon cher, et dune force égale. Allions-nous. Xous pouvons faire de grandes choses en commun.
d'urto
Eh bien... l'affaire de Mauritanie?
Trop tard. J"ai donné avant hier ma signature à des banquiers de Londres.
d'urtu
Restez-vous dans la nouvelle société ?
LE baron
Non. Ils ne veulent pas.
d'urth
Elle est donc fichue pour tous les deux?... Ah !... [Ils se tiennent par le bras.] Vous n'avez pas quelque autre projet ?
2o4 LES VENTRES DORÉS
LE BARON
Non... El VOUS?
d'urtu
Ilien... Je marchais à fond pour la Mauritanie... Nous ne pouvons pas rester à nous tourner les pouces, cependant... Alors, vraiment, pas une idée?
LE BARON
Attendez... peut-être... Oui... Une grosse, une très grosse affaire à laquelle je pense depuis longtemps. J hésitais... Mais maintenant... [Il sonno.) Avez-vous une heure à me donner?...
d'urtii
Pour affaires? Toute la journée.
LE BARON, au domestique qui entre.
Apportez-moi le dossier de l'isthme de Malacca. {Le domestique sort. D'Urth et le baron s'asseyent.) Voici, mon cher. Il s'agit de trouver cinq cents millions...
r.MILE COLIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
Pm Fabre, Emile
2611 Les ventres doris