‹ Les ventres dorés; pièce en cinq actesChapitre 5 sur 25 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

La salle du conseil d'administration.

Cartes de la Mauritanie. Portrait de l'Empereur, etc.. un almanach, un coffre-fort.

Léon range des papiers sur la table. Chavard, vieux comptable, lit un rapport devant la cheminée oîi flambe un grand feu. Entre Rando ayant des papiers à la main.

LÉON, CUAYARD, RaNDO RANDO

M. Vernières n'est pas encore arrivé, monsieur Chavard ?

CHAVARD

Pas encore, monsieur Rando.

RANDO

Il n'y a donc pas réunion du Comité?

CaAVARD

Si... puisqu'on a convoqué d'urgence ces mes-

sieurs. (// tire sa moyitre,) Deux heures trentedeux... mauvais exemple pour les employés.

RAXDO

Pas pour vous. Parions que vous n'êtes jamais arrivé en retard?

CHAVARD

Une seule fois, monsieur Rando, le jouroùj'ai enterré ma femme. Une administration sérieuse ne devrait pas garder dans ses bureaux des employés inexacts ou négligents. Tenez, nous voilà tous les deux, nous bavardons, nous ne travaillons pas ; nous perdons notre temps.

RANDO

Je ne m'en plains pas.

CHAVARD

Le temps, c'est de l'argent. Et Dieu sait s'il convient qu'on en soit économe dans cette maison... en ce moment... Enfin... Mettez donc une autre bûche dans le feu, Léon.

LÉON

La cheminée est pleine.

CHAVARD

Il y a encore une petite place... là... Vous avez touché à mon bureau... Je vous l'avais défendu.

LÉOX

Moi, monsieur Chavard?

CHAVARD

Vous avez changé ma plume. Vous avez mis une Blanzy. Et on nécrit bien qu'avec des Sergent-Major... à cause des pleins. [Deimntlefeu.) Brr ! Il fait froid.

RANDO

Oui. Du vent... de la pluie... de la neige fondue... vilain automne.

CUAVARD

Mes rhumatismes me tourmentent... Il leur faudrait de la chaleur. L"hiver prochain, je les chaufferai au bon soleil de Nice.

RANDO

Vous quitteriez la compagnie ?

CUAVARD

On se fait vieux, on est las ; on aspire au repos, un repos bien gagné ! On a aussi son petit amour-propre de comptable. Mieux vaut s'en aller quand on voit...

RANDO

Quoi?

CHAVARD

Oh! rien... {Montrant lex papiers.) Yousa'PYiOTtez?

RANDO

Des mémoires que j'ai vérifiés... Et ça?

LES VENTRES DORÉS Gl

CIIAVARD

Une note sur la composition du dernier syndicat pour M. Ilermann Klobb.

RANDO

11 est rentré à Paris? 11 donnait une grande fête ces jours-ci à Hyères.

CDAVARD

Il devait revenir à la fin du mois... Mais vous comprenez... on a dû le rappeler, peut-être par dépèche... la situation de la compagnie...

RANDO, // lui coupe la parole en lai montrant Léon.

A propos de nouvelles, les journaux annoncent les fiançailles de mademoiselle d"Angerville.

CHAVARD

Oui, jai vu... [Amer.) Il pense à marier sa fille... en ce moment...

Entre Vigoureux, portant un gros volume.

VIGOUREUX

Ces messieurs ne sont pas là?

cnAVARn

Pasencore, monsieur Vigoureux. [Désignant le volume.) Qu est-ce que c'est?

VIGOUREUX

La liste des journaux qui touchent ; la public ité. {Comme Léon est sorti, Vigoureux s'approche de Banda.) Dites donc, les actions de la « Nouvelle Afrique » ont encore baissé hier.

RANDO

Oui... quinze francs.

VIGOUREUX

Elles baissent depuis trois semaines. Avezvous vu le nouvel article de la Quotidienne ce matin ?

RANDO

j\on.

VIGOUREUX

Il parait que ça devient grave là-bas. Le prophète...

RANDO

Négou-Abdou ?

VIGOUREUX

Négou-Abdou et ses bandes auraient attaqué nos ouvriers.

RANDO

Et l'empereur? Ne peut-il commander qu'on empoigne cet homme, qu on le pende ?

VIGOUREUX

Sale Bédouin ! On était si tranquille avant son

arrivée ! Toul de même, on pouvait le garder en Algérie au lieu de l'envoyer chez nous. Les actions qui valaient treize cents francs en valent onze cents aujourd'hui.

RANDO

Une hausse est certaine à l'achèvement des travaux, ou avant, si on découvre des mines d'or.

VIGOUREUX

Quel coup de foudre, la nouvelle éclatant un matin sur Paris qu'il y a des mines d'or dans nos terrains !... Vous souriez, monsieur Chavard?

CnAVARD

Moi?... Non!... Mais j'ai connu les sociétés financières les plus prospères, les plus florissantes. J'ai été employé, payé par elles. Je n'ai jamais acheté de leurs titres. Bien m'en a pris. Ils valent quarante sous aujourd'hui.

RANDO

La « Nouvelle Afrique »...

CHAVARD

Hé!... hé!... les administrateurs paraissent soucieux.

VIGOUREUX

A cause de la campagne menée contre eux par M. d Urth dans son journal et à la Bourse. Au fond, ils sont tranquilles. Nous aussi. Nous savons bien que les cours remonteront On annon-

çait hier que de gros achats allaient être faits. Tout le monde veut de la « Nouvelle Afrique ».

CDAVARD

Oui... oui... de gros achats... A la Banque Universelle, huit jours avant la catastrophe...

VIGOUREUX

La catastrophe ? Vous avez des mots!...

CEAVARD

11 y avait aussi de gros achats... C'étaient les administrateurs qui les faisaien t faire en sousmain.

VIGOUREUX, inquiet.

Et vous supposez?

CHAVARD

Je ne fais aucune supposition. Je raconte ce que j"ai vu... {Entre Hennann Klohb; on le salue.)

KLOBB

Comment, ces messieurs ne sont pas encore là ?

CHAVARD

Non, monsieur l'administrateur, pas encore. Voici, monsieur l'administrateur, la note que VOUS m'avez demandée.

KLOBB

Merci. Rando ?

RANDU

Un rapport pour M. le Président.

KLOBB

Déposez-le sur la table à sa place. (.4. Chavard.) Pourquoi tous ces gens dans l'antichambre ?

CUAVARD

Ils demandent M. le baron.

KLOBB

M. de Thau ne reçoit pas aujourd'hui, nous avons conseil.

CnAVARD

Ils insistent pour être reçus.

KLOBB

Leurs figures ne me reviennent pas. Qu'est-ce qu'ils veulent ?

CHAVARD

Je ne sais pas, monsieur l'administrateur... c'est la première fois que je les vois... ici.

Entrent le baron de Thau, Carrier, Yer-

NIÈRES.

CARRIER

Bonjour, Klobb. {Serrements de main.)

KLOBB

Bonjour. Je vous attendais.

Vous êtes arrivé hier au soir ?

KLOCB

Par le rapide de onze heures. J'avais hâte... avec tous ces mauvais bruits...

LE BARON

Oui... Oui... Nous allons en causer. J'ai réuni le conseil tout exprès.

CARRIER, à Vernières.

Et pour discuter votre rapport, hein ? Le fameux rapport aux actionnaires où nous confondrons nos adversaires et nos détracteurs.

LE BARON, qui relire son pardessus.

J"ai vu le compte rendu de la fête que vous avez donnée à Hyères. Très belle idée, très noble, cette fondation d'un sanatorium pour les petits scrofuleux... Il fait beau temps dans mon pays?

KLOBB

Superbe. Ah ! j'ai vu madame de Holsbeckqui m'a parlé de vous avec un mélange d'admiration et d'animosité bien singulier. Qu'avez-vous fait à la princesse ?

LE BARON

Mais... rien... précisément... Elle s'amuse làbas ?

Oui. Avec un jeune Roumain. Et elle fait des affaires avec un grand-duc dlllyrie.

LE BARON, qui 0 retiré son pardessus, lit les caries que Léon lui remet.

Paul Brau, directeur de la Financière. ~ Baro, ancien député. — Merlier, agent d'affaires. — Klein, journaliste. — Toulier, publiciste. — Je ne peux pas recevoir ces messieurs, renvoyez-les... poliment. [Entre Chauvelot.)

CARRIER

Ah ! nous voici au complet. Arrivez donc, Chauvelot,... on n"attend plus que vous... Vous venez de la Bourse ?

CnAUVELOT

Oui. J'y ai laissé Brianne qui nous aviserait si quelque incident...

KLOBB

Jusqu'à présent, rien de fâcheux?

CHAUVLLOT

Hé!... Si... Vous ne savez pas? Vraiment ?

LE BARON

Quoi donc ? des nouvelles de Mauritanie ?

KLOBB

Négou-Abdou?

VERNIÈRES

La révolte?

CHAUVELOT

Non, mais... Angeli... le banquier... Mort.

TOUS

Angeli ? Quand ? Comment ?

cnAUVELOT, calme.

Tué; deux balles dans la tète.

LE BARON

Pertes d'argent ? Il jouait.

CARRIER

A la baisse ?

CCAUVELOT

A la hausse.

LE BARON

Sur quels titres ?

cnAUVELOT

Les nôtres.

CARRIER

L'imbécile !

CHAUVELOT

Il espérait que nos actions atteindraient le cours de quinze cents francs. Les nouvelles de ces jours derniers, amenant la baisse, l'ont mis par terre.

Sacrelotte... Cette mort a dû produire un effet déplorable.

CIIAUVELOT

Déplorable. J'ai vu dUrth et Gonzalo... Ils souriaient.

CARRIER

Ce misérable dUrth a donc retrouvé de l'argent pour spéculer ?

CnAUVELOT

Embêtant, ça! Très embêtant !

LE BARON, apercevant Léon qui rôde clans la pièce. Qu'est-ce que vous faites là, vous ?

LÉON, vivement.

J'arrange le feu.

LE BARON

C'est bien, sortez ! [Léon sort. Le baron fait un geste pour inviter les administrateurs à s'asseoir autour de la table. On s'assied.)

Le baron de Tuau, Vernières, Chauvelot, Hermann Klobb, Carrier.

LE baron

Messieurs... Nous ne sommes pas en conseil d'administration. Passons sur les formalités

ordinaires... C'est une séance exceptionnelle où je n'ai convoqué que les membres du comité.

KLOBB

Voyons, il faudrait arrêter cette campagne infâme entreprise contre la « Nouvelle Afrique » par des spéculateurs dont les manœuvres jettent la panique dans le public. Je suis absent depuis trois semaines. Renseignez-moi. La nouvelle d'un soulèvement en Mauritanie, d'où est-elle venue?

CARRIER

Vous le demandez! D'Urth a lancé ce canard dans la Quolidienne, son journal.

VERNIÈRES

Malheureusement, l'événement n'a rien d'invraisemblable. Je serais désolé, mais non surpris, s'il était avéré.

CARRIER

C'est un conte à dormir debout, une invention tendancieuse.

KLOBB

Pourquoi ne sommes-nous pas mieux informés ? Pourquoi n'avons-nous pas de télégramme de notre ingénieur?

LE BARON

Hé ! mon cher, Lelierre est dans l'intérieur des

terres, au pied de l'Atlas. Les courriers, s'ils ne sont pas arrêtés, mettent cinq jours pour arriver jusqu'à la côte.

KLOBB

Je ne peux pas croire quil y ait eu là-bas, comme on le dit, une agression contre nos ouvriers, sans que notre agent d'El-Goléa en soit informé.

LE BARON

Aussi avons-nous télégraphié hier soir à cet agent. Nous attendons sa réponse. Elle ne peut tarder à arriver. Nous l'aurons aujourd'hui.

CARRIER

Vous verrez que tout est calme en Mauritanie. Un lac suisse. Nous discuterons alors les mesures qu'il convient de prendre contre le baron d'Urth et son journal. Mais ce n'est pas lui seul qu'il faut atteindre. Nous avons des ennemisinvisibles, des baziles diffamateurs et obscurs qui nous attaquent dans l'ombre, sù-rs de l'impunité. L'assemblée générale des actionnaires a lieu dans quinze jours. Que notre rapport balaie toutes leurs calomnies. Ah ! ils prédisent notre chute, ils annoncent que nous n'achèverons pas les travaux, ou que des tribus fanatiques les détruiront, ou encore que la « Nouvelle Afrique » succombera, écrasée sous les frais ; affirmons énergiquement qu'une révolte est impossible, que nous serons

prêts au terme fixé, que les bénéfices probables, certains, permettront la distribution d'un dividende inespéré. {Assentiment général.)

C'est d'une tactique élémentaire, rationnelle. Comme j'ai été très bousculé ces jours-ci, j'ai prié notre administrateur délégué de préparer un projet du rapport que je dois lire à l'assemblée. Avez-vous ce projet, Vernières?

A'ERNIÈRES

Non ; et même, il ne me sera pas possible de le faire, ni d'en autoriser la lecture, à moins qu'on n'en modifie la teneur et le caractère.

CARRIER

Ah! voilà bien une autre histoire.

LE RAROX

Si vous voulez vous expliquer, mon ami.

VERNIÈRES, au baroH.

J'ai accepté sans contrôle les éléments que VOUS me fournissiez pour l'établir. Mais, quand, ayant consulté des documents, j'ai dû préciser notre pensée, la formuler en phrases claires, j'ai été pris de scrupules.

CARRIER, jjetii rire ironique.

Ah!

Dernières* Parfaitement. Et nos affirmations m'ont paru téméraires. Comme nous sommes tous d'accord sur ce point que nous avons le devoir de soumettre aux actionnaires un rapport loyal et franc...

TOUS, en même temps.

Mais sans doute?... Croyez-vous qu'on veuille les tromper?..-. Dit-on de déguiser la vérité?

Messieurs, discutons sans passion. Il n'y a pas de quoi se fâcher.^

VERNIÈRES

Nous ne pouvons pas (même d'accord avec les commissaires des comptes), nous ne pouvons pas, dans un acte public, solennel, faire naître des espoirs chimériques. Ce serait nous charger d'une responsabilité trop lourde. Déjà quelquesuns des reproches qu'on nous adresse ne sont pas loin d'être fondés. {On proteste.) Oh ! je les mérite comme vous, autant que vous. Notre gestion, pour tout dire, n'est pas à l'abri des critiques. Certaines déclarations, faites de bonne foi, évidemment, ne se sont pas trouvées justifiées; et certaines dépenses, s'il fallait rendre demain des comptes exacts et détaillés, pourraient paraître exagérées. Je vous répète que je n'entends pas

* Les parties entre crochets sont supprimées à la représentation. Même observation pom* la suite de l'acte.

me disculper de ces fautes. Je les ai commises avec vous. (On l'interrompt.) Messieurs, laissezmoi parler. L'heure est grave. Ayons le courage de regarder en face notre situation avec tous ses dangers.

CARRIER

Ayons surtout le courage de parler clairement entre nous, sans laux-fuyants, ni réticences.

VERMÈRES

Je ne demande pas mieux... Aussi bien, le moment est-il venu de faire comme un examen de conscience.

Qu'eatendex-vous par là?

KLOBB

A quelles déclarations venez-vous de faire allusion?

Page 1