‹ Les ventres dorés; pièce en cinq actesChapitre 6 sur 25 · VERRIÈRES · texte numérisé non relu

VERRIÈRES

Mais... n avons-nous pas fixé à quatre ans la durée des travaux, à deux cents millions leur coût? Nous en avons dépensé deux cent claquante. Et force nous sera de recourir bientôt à un nouvel emprunt. Enfin, il nous faut encore deux ans pour achever notre ligne. Si, par malheur, une révolte.... [On proteste.) Soit, elle a'éclatera pas,.. Dieu le veuille... Mais, c'est un feu qui couve... Nous serions bien imprudents de ne pas tenir compte...

CARRIER

On ne discute pas sur des incertitudes.

CHAUVELOT

Quant au montant des travaux, nos prévisions ont été dépassées en effet. Mais c'est de règle dans toute entreprise importante. Pour le canal de la Coulebra (c'était sous l'Empire) nous avions maintes fois déclaré que nous le creuserions avec trois cents millions, nous en avons emprunté plus de sept cents et nous n'avons pas creusé le canal.

CARRIER, à Vernières.

Vous voyez î

Pouvions-nous prévoir la série de difficultés auxquelles nous nous sommes heurtés, qui ont augmenté nos frais et qui arrêtent ou retardent la marche des travaux? Les indigènes refusant de travailler pour nous, il a fallu expédier des ouvriers en Mauritanie. Des pluies d'orage ont provoqué des éboulements, emporté des ponts, détruit plusieurs kilomètres de voie. En perçant les tunnels, oîi on croyait attaquer delà pierre tendre, on rencontre des masses de porphyre.

VERNIÈRES

Mais précisément, notre ancien ingénieur, à plusieurs reprises, nous a avisés dans des notes confidentielles.

CARRIER

Jamais de la vie.

VERMÈRES

11 n'avait pas prévu ces contre-temps?

CARRIER

Non, non!

VERNIÈRES

Sapristi !... Les lettres sont là!... [Il se lève.)

LE BARON, Varrêtant.

Il était alors malade, rongé par la fièvre et divaguait. Mais vous parlez aussi de dépenses exagérées. Lesquelles?

KLOBB

Nous avons été des administrateurs économes, et même parcimonieux.

VERNIÈRES

Ah ! vous trouvez, quand pour un seul emprunt, le premier il y a trois ans, nous avons versé trois millions aux journaux, cinq millions aux fmanciers constitués en syndicat de garantie et quatre millions aux banques.

LE BARON

Nul emprunt ne peut réussir sans le secours de la presse, des hommes de bourse, des maisons de crédit; ce sont les mœurs du temps. Nous ne les avons pas faites.

LES VENTRES DORES il

VERNIERES

Et l'achat de cet hôtel?

I KLcm?

Un hôtel est nécessaire à une compagnie financière, comme un habit à un homme du monde. Une belle façade inspire confiance.

CHAUVELOT

L'iiôtel de laCoulebra valai.t deux millions.

VERNIERES

Et la coûteuse promenade de notre collègue Veurettes et des membres de l'Institut en Mauritanie?

KLOBB

Mission scientifique pour mettre le public en confiance. Le peuple fait crédit aux savants.

Elles mensualités versées aux journaux? Tenez, j'attire votre attention sur ce point. Voilà une économie à réaliser. N'est-ii pas temps, en effet, de les supprimer?

CARRIER

Ah! ne touchez pas à la presse.

VERNIERES

Parbleu! Vous êtes directeur d'un journal !

KLOBB

Tant que nous continuerons à verser des sub-

LES VENTRES DOBES

venlions, comment voulez-vous que les polémistes attaquent à la première page ce que les courtiers d'annonces font prôner à la troisième.]

LE BARON

Par notre budget de publicité, nous soutenons certains journaux dévoués à... certains personnages, que nous mettons ainsi dans la stricte obligation de compter avec nous.

■ CARRIER

Loin de réduire ces dépenses, il faut les augmenter puisqu'on nous attaque. Ce mois-ci ce sont des articles, de véritables articles, étudias, documentés, que nous ferons insérer, en bonne place. Ils acquerront ainsi l'autorité de la feuille qui les publiera, qui aura l'air de les publier spontanément.

Et vous croyez que des journaux importants, sérieux, accepteront ?

CARRIER

Ceux-là surtout. Comment vivraient-ils sans la publicité ?

VERNIÈRES

Ils peuvent la choisir. On refusera vos articles.

LE BARON

Non. On les fera payer plus cher.

KLOBB

Toutes nos dépenses se justifient, vous voyez.

VERNIÈRES

Elles se justifient peut-être. Je ne trouve pas moins surprenant qu'un an après la fondation de la société, ayant emprunté quatre-vingts millions, nous en eussions dépensé soixante-dix-neuf, sans avoir construit un kilomètre de voie.

KLOBB

Il n'y a là rien d'anormal.

COAUVELOT

Qu'auriez-vous dit, grand dieu, si vous aviez été à la Coulebra, où, avant que le premier ouvrier ait donné le premier coup de pioche, nous avions déboursé,..

Ah! mon bon ami, je vous en prie, ne parlez pas toujours de cette affaire. Ce n'est pas un exemple à citer, une entreprise sombrant dans une si colossale faillite qu'elle a été comme un désastre national.

CHAUVELOT, piqué.

Un désastre national peut-être... Mais vous saurez, en tout cas, que nous avons si habilement manœuvré au Conseil, qu'aucune poursuite n'a pu être dirigée contre nous. La Coulebra est une véritable école pour tous les administrateurs soucieux de mettre leur responsabilité à l'abri.

VERNIÈRES

Nous mettrons la nôtre plus certainement

encore à l'abri en ne présentant pas un pareil rapport. [On proteste. ) Oh! c'est bien simple, messieurs... Si vous croyez à la possibilité, à la nécessité d'y énoncer toutes ces assertions aventureuses... voici mes notes. Bâtissez le rapport, présentez-le, je m'en lave les mains. Et pour vous laisser plus de liberté, je vous offrirai ma démission... J'ai un prétexte tout trouvé... Je suis malade... (Sensation.)

CARRIER

Ah! le grand mot est lâché.

LE BARON

Vous ne parlez pas sérieusement ! Nous abandonner en pleine bataille ! Quand nous sommes attaqués de toutes parts ! Que dirait-on, que ferait-on si vous vous retiriez, vous, Vernières, qui êtes précisément l'homme en qui nos petits porteurs ont le plus confiance? Votre retraite serait une trahison envers eux.

VERNIÈRES

Alors...

Entre Léon.

LE BARON

Encore ?

LÉON

M. d'Angerville demande à voir ces messieurs.

LE BARON

Qu'est-ce qu'il veut? Un moment... nous sommes occupés. [Léon sort.)

KLOBli

Mon cher Vernières, j'ai le même sentiment que vous de notre responsabilité ; je ne vois pas de danger cependant à rassurer les actionnaires; et à leur faire même les plus éblouissantes promesses. Si nous avons eu des mécomptes, nous pouvons avoir des coups de fortune qui nous permettraient de distribuer les dividendes qu'on attend. Supposez qu'on découvre des mines d'or.

VERMÈRES

On n'en a pas trouvé.

CHAUVELOT, intervenant.

Mais les terrains qui nous appartiennent, ces trois millions d'hectares qui nous furent gratuitement concédés, qu'en faites-vous ? Ils ont bien une valeur, une valeur que notre illustre collègue Veurettes a calculée. Prenant exemple d'autres terrains traversés par une ligne ferrée, ou un canal maritime, Veurettes a établi, prouvé, qu'à la plas modeste estimation, les nôtres vaudraient...

VERNIÈRES

Combien ?

CUAUVELOT

Cinquante-cinq milliards.

CARRIER

Fichtre !

VERMÈRES

Veurettes se moque-t-il du monde ?

CHALVELOT

Mon cher, Veurettes est un économiste éminent. Il est membre de l'Institut. D'ailleurs son opinion est appuyée de preuves et il tire ses conclusions de raisonnements scientifiques.

VERMÈRES

C'est avec ces jongleries de chiffres qu'on amuse et qu'on abuse le public. Voulez-vous faire état de ces billevesées? J'entends lire un rapport sérieux, par conséquent...

CARRIER

Vous auriez l'intention de montrer lasituation sous son vrai jour?

Sans doute.

CARRIER

Vous n'y pensez pas !

KLOBB

Faire le jeu de nos adversaires !

CHAUVELOT

Prenez garde que vos scrupules excessifs, que votre sincérité intransigeante n'amènent une catastrophe.

VERMÈRES

J'ai toujours cédé jusqu'à présent. Mais aujourdhui, vraiment, la situation est telle...

CARRIER

Nous voilà bien.

KLOBB

Comment allons-nous nous tirer de là ?

LE BAROX

Voyons, messieurs. {Au moment où il va parler, sonnerie au téléphone ; de mauvaise humeur.) Ah! [Il va à l'appareil.) Allô!... Ah! c'est vous Brianne !... Oui... Justement... D'Angerville vient d'arriver... Je ne l'ai pas encore vu... Qu'est-ce que vous dites ?... Non... Je n'ai pas reçu de dépêche... Une baisse?... Cent francs?... {Tous les administrateurs se lèvent.) Pourquoi? Une attaque? Un soulèvement?... Mais c'est fou!... Il faut démentir... Il est trois heures... La Bourse ferme... Nous enverrons une note aux journaux... Merci. (// quitte l'appareil, et pendant que tout le monde parle à la fois, il appelle Léon.)

LE BARON, à Léon.

Faites entrer M. d'Angerville.

TOUS

Cent francs. Une attaque? Quelle attaque ? Lelierre nous auraitavisés. Cest une manœuvre des baissiers. Comment Brianne est-il averti?... C'est

un coup de Bourse. Dans mon affaire des chutes du Niger... {Entre d'Angerville.)

LE BARON

Brianne vient de me téléphoner. Qu'y a-t-il? d'angerville

Une dépêche est arrivée à la Bourse. Des tribus, conduites par Négou Abdou, auraient, il y a deux jours, détruit un viaduc, arraché des rails, attaqué et blessé de nombreux ouvriers.

LE BARON

A quel endroit ?

d'angerville Beni-Abbès.

le baron

Près de la frontière d'Algérie.

KLOBB

Croyez-vous ?

Mon fils, avec son détachement, est dans l'oasis d'Areg, voisine de Béni Abbès.

CHAUVEL0T

D'où vient la dépèche ?

d'angerville De Londres.

chauvelot La nouvelle est fausse.

1) ANGERVILLE

Non ; l'agence Stoiirn la confirme.

VERNIÈRES

Qu'est-ce que je vous disais ?

CARRIER

Et Lelierre ne télégraphie pas l

CHAUVELOT

Il est à trois cents kilomètres du premier poste télégraphique. [Le baron s'assied et écrit )

KLOBB

Si la nouvelle est vraie, ce sont nos concurrents anglais et allemands qui fomentent ces troubles.

CARRIER

C'est d'Urth !

VERNIÈRES, incrédule.

Allons donc!

Depuis une semaine, il la prédit dans son journal. Comment la pourrait-il connaître?

KLOBB

Excités par des malfaiteurs, ou enflammés par les prédications de Négou-Abdou, si des énergumènes viennent démolir nos travaux, l'œuvre est frappée à mort.

CARRIER

Nous sommes fichus. {Le baron écrit une défêche qu'il remet ensuite à Léon.)

86 LES VEVTRES BORES

KLOBB

A tout hasard, nions l'ëvéneFinent.

d'ats'gebtille Avant que nos porteurs de tilres aient pris peur.

CARRIER

Les baissiers nous guettent. A la Bourse de demain, il-s nous étrangleraient.

CUAUVELOT

Nous nous défendrons. On soutiendrait les cours, au besoin.

VERMÈRES

Gomment?

En rachetant JiOiS actions-

VERNIÈRES

Tripoter avec l'argent de la Compagnie?

KLOBB

Ça se faitTégalièrement.

CHAUVELOT

Un jour ou l'autre nous serons obligés d'en venir là. Tenez à la Société des mines du...

TERiSlÈRES

Ça ne serait pas possible, voyons.

CUAUVELOT

On nous y forcera. Rappelez-Tous ce que je vous dis aujourd'hui.

VERXIERES

Nous n'allons pas risquer à la Bourse l'argent de nos actionnaires.

CARRIER

Mais, sacrebleu ! toutes les mesures efficaces qu'on propose sont repoussées par vous.

TOUS

Vous nous liez les bras. Vous êtes trop timoré. Écoutez bien ce que je vais vous dire... Quelle est votre intention? Si nous courions aux informations ? Nous allons peut-être recevoir une dépêche d'El-Goléa.

Messieurs, écoutez-moi... du calme... Une discussion désordonnée ne mènerait à rien... Parlons avec méthode et clarté. [On se tait. Il s'adosse à la cheminée. On /"en/owre.) J'ouvre les avis. Si le fait de cette attaque se trouve confirmé, si, à mesure qu'on construira la ligne, des fanatiques la détruisent, quel parti prendre?

KLOBB

Mettons l'empereur en demeure de protéger nos ouvriers et nos travaux. 11 a une armée.

LE BARON

Une armée de rebelles.

CARRIER

Augmentons nos forces de police.

LE BARON

Et les frais? Vernières les trouve exagérés.

Allons-nous envoyer, entretenir là-bas trois mille hommes de plus?

KLOBB

L'empereur nous doit la sécurité. On nous moleste, des déprédations sont commises, le sort de la « Nouvelle Afrique « se trouve compromis, qu'il paye des dommages-intérêts.

LE BARON

Vous char,£:ez-vous daller les réclamer? [Klohh fait un geste d'e/froi.)

D'ANGERVILLE

Le contrat attribue compétence aux tribunaux français pour connaître des griefs réciproques ; faisons un procès.

LE BARON

Le bon sens le voudrait. Mais, en affaires, un acte raisonnable est parfois, souvent, dangereux. ♦ Supposé quon obtint gain de cause, comment exécuter le jugement? Ne craignez- vous pas d'irriter un despote qui nous tient dans ses mains? N'a-t-il pas des revanches faciles? Et si, le procès fini, il ne reste pas mille mètres de rails intacts? Si notre prochain emprunt ne trouve pas de souscripteurs? Si, dès demain, actionnaires, obligataires, jettent sur le marché leurs titres, les vendent dans un coup de panique? Belle avance dobtenir des dommages-intérêts pour une compagnie en faillite !

VERNIÈRES, désespéré^ leoant les bras.

Alors... Alors... Alors...

LE BARON

Alors... il faudrait trouver... quelque chose... une solution élégante... ingénieuse... qui nous tirerait d'embarras sans nous coûter un sou...

CARRIER

Tout simplement. [Un silence,)

LE BARON

Voyons, Chauvelot, que proposez-vous? Votre avis?

CDAUVELOT

Il y a cinq mois, quand Négou-Abdou s'est jeté en Mauritanie, j'ai prévu ce qui arrive Dès ce moment, j'ai cherché à résoudre le problème, qui fatalement devait être posé un jour.

LE BARON

Vous l'avez résolu?

CUAUVELOÏ

Je crois. Mais on n'a pas le choix des moyens ; un seul est bon !

CARRIER

Eh bien, lequel? Dites, qu'est-ce qu'il faut faire ?

CUAUVELOT

Obtenir une intervention du gouvernement.

LE BARON

Voilà !

VEPNIÈRES

Du gouvernement français?

CHAUVELOT

Sans doute.

CARRIER

Oui, nom d'un tonnerre, une expédition I Qu'on aille casser la gueule à tous ces moricauds ! La guerre ?

LE BARON

Oh ! non, pas la guerre !

KLOBB

Malheureusement ! car la guerre, ce serait le protectorat.

CARRIER

L'annexion, la population accrue, le commerce rendu plus actif, les recettes du chemin de fer doublées.

CHAUVELOT

Ahl la guerre!... Au premier coup de canon, les actions monteraient de cent francs!... VERNiÈRES, au baron.

Et VOUS comptez que le gouvernement va mettre son argent à votre service, ses soldats à vos ordres?

CARKIER

N'est-ce pas son devoir ?

LE BARO-V

Est-ce que l'Angleterre ne protège pas partout et toujours ses nationaux, ses marchands, les entreprises de ses grands financiers? Quand nous dépensons les millions qu'on nous a confiés, à pleines mains, sans compter, pour étendre Tinfluence de la France en Mauritanie, la France ne peut-elle, dans une passe difficile, nous prêter une aide nécessaire?

Mon Dieu... peut-être... Je ne demanderais pas mieux... mais comment voulez-vous obtenir?...

CllAUVELOT

Oh ! Tenfance de l'art I . . J'ai déjà opéré dans de semblables occasions. Il faut mettre en mouvement nos prêteurs, organiser à Paris des réunions bruyantes, des meetings, établir en province un vaste système de pétitionnement. Il faut que Veurettes entreprenne une nouvelle tournée de conférences. Son titre, sa situation officielle, imposent au public, aux gens simples, à nos souscripteurs. Mais ce n'est pas eux seulement qui doivent réclamer une intervention de nos troupes en Mauritanie, c'est la France entière qu'il faut intéresser à notre cause. Il suffit de lui parler d'humanité, de civilisation, de progrès.

de montrer qu'il y a là-bas une grande tâche à accomplir dont elle aura l'honneur et dont le bé néfîce est pour l'humanité. Ces beaux mots émeuvent toujours cet admirable peuple, si généreux, si noble.

KLOBB

Assurons-nous encore le concours de la haute banque, des grands financiers.

CARRIER

Il faut aussi que la presse donne tout entière, et pour qu'elle donne ..

d'angerville Il faut qu'elle reçoive.

Et vous croyez que vos petites manœuvres vont impressionner le gouvernement?

CHAUVELOT

Nous soutenons des journaux qui le soutiennent. Ces journaux comptent avec nous, et le gouvernement compte avec eux.

VERNIÈRES

Il y a toute une opposition nombreuse, forte, dont l'opinion a du poids.

LE BARON, mettant la main sur Vépaule de Vernières.

Grimblot aussi est de nos amis.

LES VEiNÏRES DORÉS 93

CARRIER, (> Vtrnicres avec un clignement d'oeil. Et vous... qui refusiez... hein?

VERNIÈRES

Mais enfin... les députés?

LE BARON

Les élections ont lieu dans quelques mois. Nous avons trois cent mille actionnaires ou obligataires. Chacun d'eux est électeur. Voulezvous que les députés les mécontentent?

VERMÈRES

Voyons... voyons... Est-ce que nous parlons sérieusement? Quel homme raisonnable croira jamais qu'une société financière puisse jeter un grand pays dans une aventure pareille? C'est de la fantaisie! c'est du roman !

C'est de Thistoire,' l'histoire des grandes expéditions modernes. On se battait autrefois pour des questions d'honneur ; on se bat aujourd'hui pour des questions d'argent. Nous ne sommes plus des barbares. [Vernières va parler, Chauvelot lui coupe la parole.)

CHAUVELOT

Mais puisqu'on vous dit que dans dix occasions, déjà... ici et ailleurs... puisque moi, moi qui vous parle... j'ai... Tenez, vous me feriez dire des choses que je ne veux pas dire...

LE BARON

Le gouvernement nous doit son appui. Il nous le donnera. Cela ne fait pas question. Mais il faut l'obtenir sur le champ, c'est la difficulté. Le temps nous presse. Or le gouvernement n'entreprendra rien sans être couvert par un vote de la Chambre.

d'angerville

Si l'on faisait porter la question à la tribune? Après s'être assuré une majorité favorable, s'enlend.

VERNIÈRES

En huit jours?

CHAUVELOT

Huit jours m'ont bien suffi, il y a vingt ans, pour jeter la (Confédération Balkanique sur la Principauté du Danube.

ELOBB

D'ailleurs, nous trouverons des dévouements tout prêts à la Chambre. J'étais dernièrement dans la salle des Pas-Perdus. Beaucoup de députés m'ont exprimé leur sympathie pour la « Nouvelle Afrique. »

CHAU\'EL0T

Nous ne pouvons confier le soin de plaider notre cause qu'à une personnalité, ou à un chef de groupe qui parlerait au nom d'un certain nombre de ses collègues.

d'angeratule Oui... mais... Quel groupe?

CflADVELOT

Eh bien... celui des intérêts commerciaux.

TOUS

En effet... Il a raison. Ce sont nos hommes.

CHAUTTILOT

Les membres qui le composent viennent de tous les partis de la Chambre. Ce sont des gens sérieux, qui ne font pas de politique. Ils ne s'occupent que d'affaires. Si, après échange de vues, ils décident d'intervenir pour nous, le procès est gagné.

LE BAROX

Combien de députés, dans ce groupe?

CHAUVELOT

Quarante.

II nous faut vingt et une voix.

CAJIRIER

Mouchon en fait partie?

CHAUVELOT

Oui. Poudrier aussi..

CARLlEfi.

Poudrier? Ce brave homme, père d'une- innombrable postérité?

CEAUVELOT

Il conviendrait d'ordonner une petite enquête sur chacun de ces messieurs.

VERNIÈRES

A quoi bon?

CRAUVELOT

Pour savoir comment on peut... les intéresser à l'affaire.

VERNIÈRES

Qu'entendez-vous par là ?

CQAUVELOT

Daniel... Ce que vous entendez vous-même!...

Ah ! Chauvelot... vraiment .. pas ça!

CHAUVELOT

Il faut bien faire quelque chose... On nous met dans la nécessité de nous assurer des appuis. Assurons-nous-en, comme nous pourrons. Ferions-nous les délicats avec des adversaires déterminés et sans scrupules?

LE BARON

C'est eux, j'en jurerais, qui nous créent ces embarras en Mauritanie. Cette révolte est leur œuvre. Je vois leur main dans ces événements. Et je leur laisserais la liberté de... Mais nous sommes en légitime défense. Tous les moyens

sont bons. Ceux-ci vous déplaisent? Trouvez-en d'autres, s'il y en a... J'en doute

[VERNIÈRES, apris réflexion.

Ces nouvelles sont fausses peut-être.

LE BARON

Alors, ne discutons plus sur des moyens d'action dont on nusera pas.

VERNIÈRES

Pardon... nous allons les adopter sans discussion sous prétexte qu'ils doivent rester théoriques et nous y recourrions le cas échéant, sous prétexte que nous les avons adoptés.

KLOBB

Et, au fait, pourquoi pas?^

Nos actionnaires n'ont pas donné leurs fonds pour Tusage que vous voulez en faire.

KLOBB

Ils les ont donnés pour recevoir des dividendes.

VERNIÈRES

Ils n'autoriseraient pas...

CHAUVELOT

Tout! S'ils y trouvent un bénéfice. Ils jugeront notre gestion sur ses seuls résultats. Sont-ils bons? On couvrira nos actes.

TERMERES

La raison n'est pas suffisante pour en commettre qui seraient incorrects.

D ANGERVILLE

Notre devoir est de défendre les intérêts dont nous avons la garde.

VERNIÈRES

Mais enfin, si nous sommes d'honnêtes gens...

CHAUVELOT

Nous sommes des financiers, nous agissons en financiers, suivant les plus étroites règles de la morale financière. Pas un seul financier qui n'approuvât notre conduite.

VERNIÈRES, bas.

Hél... vous faites de nous une société de corruption!

KLOBB

Oh I mon cher, vous avez toujours de gros mots à la bouche... Il ne s'agit pas de devenir ce que vous dites... mais de rendi'e service à des gens qui peuvent nous rendre service à leur tour... comme nous l'avons fait jusqu'à ce jour... et de façon bien discrète.

LE BARON, à Vernières.

Comme vous, je blâme ces procédés. Nous entrons dans une voie dangereuse, je le sais. Mais je n'oublie pas que nous avons deux cent mille

petits prêteurs à défendre contre les entreprises du baron d'Urth et de sa clique. Dailleurs, si vous connaissez l'art de vous créer gratuitement et par la seule force de la persuasion des sympathies agissantes, mettez-le à l'essai. .. Mais vous verrez les résultats.

VERMÈRES

On ne pourrait donc administrer une société dans la prospérité ou la défendre quand elle est attaquée, que par des pratiques condamnables?... Allons donc ! Ce pays n'est pas comme une caverne! nos actionnaires ne sont pas des coquins. Les journaux ne vivent pas de maltùte. Et quant à la Chambre, il ne faut pas créer une légende. .Je sais ce qui se passe. J'y ai été. Elle nestpas peuplée de mallioûnêtes gens.

CHAUVELOT, se récriant.

Ah 1 je lespère bien.. . sans ça, où irions-nous? {Léon rentre jJortant deux dépèches qu'il remet au baron.)

TOUS, entourant le baron.

Des dépêches! — Enfin, des nouvelles. — Lisez vite. De qui sont-elles? [Le baron, au moment de les décacheter, s'aperçoit que Léon est resté au fond. Il fait un signe, Léon sort.)

LE BARON, décachetant la première dépèche. Notre asent d'El-Goléa.

TOUS

Parle-t-il de la révolte?... Est-ce vrai ?

LE BARON, qui a lu.

Tout est vrai I

CARRIER

Négou-Âbdou? Les tribus?... la voie détruite?... Tonnerre de tonnerre!...

VERNiÈRES, navré.

Oh!... {Il tombe assis.)

d'angerville Quelle situation !

KLOBB

Ced"Urth!

CARRIER, au baron.

Ne pouviez-vous le laisser crever autrefois quand il était dans la misère?

vermères Que faire? (Grand silence de découragement. Le baron décacheté machinalement Vautre dépêche... Il chancelle. Il pousse un cri. On V entoure.) Mon fils... blessé !... [Puis brusquement tranS" porté, agitant la dépêche comme un drapeau, il crie.) L'expédition... l'expédition!... nous tenons notre expédition !

TOUS

Pourquoi ? Qu'est-ce qu'on dit ?

LE BARON

Cette dépêche... démon ami le colonel Tricot... Georges blessé... légèrement, dans une rencontre avec Négou Abdou... [Triomphant.) qui a repassé la frontière avec une tribu maurilane.

COAUVELOT

Les Mauritans ont passé la frontière!

d'angerville Attaqué nos soldats !

KLOBB

Insulté le drapeau 1

CARRIER

La France peut-elle supporter cet outrage ?

LE BARON

Non, ou c'en est fait de sa gloire. A la Chambre, courez à la Chambre, Klobb. Montrez la dépêche à Mouchon. 11 faut qu'il interpelle. Aux journaux, Carrier, les journaux du soir .. Vite des notes.

VERNIÈRES

Attendons, rien n'est moins sur.

Ce n'est pas sûr!... Mon fils... mon cher Georges... blessé... Ce n'est pas sûr... Et ils ont passé la frontière !

VERNIÈRES

Au désert, les frontières sont incertaines.

LE BARON

C'est un motif pour qu'on s'en tienne loin. Est-ce à nous d'excuser ces pirates?... Nous cherchions un prétexte pour appeler la France en Mauritanie. Ils nous donnent une raison. Exploitons-la. Grossissons cet incident. Menons dans la presse, dans l'opinion, une campagne telle...

VERKIÈRES

Mais, sapristi ! ce qui peut en résulter, le savezvous?

LE BARON

Loin de m'en alarmer, je souhaiterais pour la France qu'on la menât... où vous croyez. Comment, voilà un pays admirable, fertile, dont le sol est gonflé de richesses, qui est à nos frontières, à notre porte, sur lequel nous avons des droits... géographiques; on a la fortune singulière de pouvoir mettre la main dessus et on balancerait?... Mais la tâche devant laquelle nous reculons, d'autres nations l'accompliraient joyeusement demain, même s'il faut y sacrifier un peu d'argent et quelques vies humaines! L'avenir appartient non pas aux races pacifiques, avares et lâches, mais aux races aventureuses et conquérantes. C'est dans le sang qu'on bâtit les empires c'est par le sang qu'on les cimente. Et nous ne serons pas scélérats, refaisant, en Mauritanie, ce que l'Europe entière, le Nouveau-Monde et

nous-mêmes faisons depuis un demi-siècle sur tous les points du globe ; au nord, au sud, à Test de l'Afrique, dans le Pacifique, en Orient. Les bons Français penseront comme moi. Eux et nous devons nous féliciter de cette attaque. Et je n"ai plus qu'une crainte. Si on nous avait donné une fausse joie, si ce combat n'avait pas eu lieu. {Montrant la dépêche.)... Si... (// s'arrête.) {A Vernières.) Vite, mon ami, votre chapeau... au ministère de la Guerre, ils doivent être renseignés. Nous autres, nous allons opérer ailleurs... Ce soir, à neuf heures, ici tous... Vous, Klobb, à la Chambre, n'est-ce pas ?... Carrier, aux journaux... Chauvelot, chez Veurettes... Il faut qu'il marche d'un article... [Verniêres sort, à d'Angerville.} Nous deux, en voiture... Filons chez tous les membres du conseil pour les aviser de la réunion de ce soir... (A Carrier et Klobb.) Ne ménagez pas les promesses... on paiera ce qu'il faudra. {Prenant son chapeau ) C'est égal, si c'est d'Urth qui a manigancé le coup de la révolte, il ne s'attendait pas à ce choc en retour... Allons, au travail... {Frappant sur le coffre- fort.) Et ouvrons les écluses!

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