‹ Les ventres dorés; pièce en cinq actesChapitre 7 sur 25 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

Le cabinet du Président.'

Chauvelot est assis. D'A.ngerville, agité et fiévreux, va et vient en mâchonnant un cigare. Soudain, on entend au dehors une rumeur confuse. DWngerville va à la fenêtre, regarde dans la rue, puis laisse brusquement retomber le rideau quHl avait soulevé. Il lève les bras au ciel et recommence sa promenade.

CQAUVELOT

Ne vous agitez pas ainsi, mon ami.

d'aNGER VILLE

Je ne peux pas rester en place. Je vous admire. Vous avez un flegme!

* Nota : Les actes H, 111, IV peuvent être joués dans ce décor.

CHAUVELOT

L'habitude! Dans vingt ans, vous serez comme moi.

d'an'gerville

Ah! non !... La « Nouvelle Afrique » est bien la dernière affaire où... si ce que nous espérons... si je... Enfin !... Depuis cinq jours, je ne vis plus,

CHAUVELOT

Nerveux à ce point !

d'angerville

Cette série d'événements... Négou-Abdou, la séance d"avant-hier à la Bourse... celle d'hier... Que va-t-il se passer aujourd'hui? {// tire sa montre.) Une heure moins dix.

CHAUVELOT

Dans deux heures, à la clôture de la Bourse, notre sort sera réglé.

Ah! ces heures d'attente, grosses de périls!... ces alternative d'espoir et d'insuccès... ces hauts et ces bas... {Montrant la fenêtre.) les cris de ces gens. Il me semble que je suis sur le pont d'un bateau, un jour de tempête.

CHAUVELOT

Les vieux marins ne détestent pas ça.

d'axgerville Pourquoi Yernières nest-il pas arrivé? Et de Thau?EtKlobb?

rnAUVELOT Klobb est à la Chambre. Il travaille.

d'angermlle On discute l'interpellation Mouchon. après-demain. L'expédition sera-t-elle votée?

COAUVELOT

Mais oui, mon bon ami... rassurez-vous... La France interviendra en Mauritanie.

d'angerville

Vous croyez?

CHAUVELOT

Sans doute. La violation du territoire algérien, ce guet-apens de Beni-Âdès, le meeting de nos actionnaires, leurs pétitions, les articles des journaux, tout cela a produit son eflet.

d'angerville Ça nous coûte assez cher ! Pourvu que la « Nouvelle Afrique » existe encore dans quarante-huit heures !... Ahl les brigands! Amener une pareille baisse sur nos litres !

Oui. Les journées d'hier et d'avant-hier ont été mauvaises pour nous.

d'angerville Parbleu 1 avec Fodieuse campagne entreprise par les baissiers, les histoires qu'ils racontent,

les faux bruits qu'ils colportent ! Ils veulent la chute de la Compagnie, c'est clair.

CHAUVELOT

Dame ! Pour eux, pour le baron d'Urth, pour tous nos adversaires, il est capital que la « Nouvelle Afrique » soit en faillite avant que le Parlement ait pu s'occuper d'elle. Ils veulent nous obliger à déposer notre bilan avant le vote de la Chambre.

d'angerville

Ah ça! par exemple!

CHAUVELOT

Hé, oui!... Pour des spéculations de Bourse ils ont fomenté une révolte en Mauritanie. Nous avons riposté à la manœuvre en essayant d'intéresser le Gouvernement à notre sort. Ils y répondent à leur tour en s'efforçant de nous supprimer avant que le Gouvernement nous ait pris sous sa protection. De là, la fureur avec laquelle ils nous attaquent depuis cinq jours. Ils vont donner le dernier assaut aujourd'hui. C'est indiqué. Ils jouent le jeu. A nous d'envoyer la contreriposte.

C'est ce que nous avons fait, car aujourd'hui ils trouveront à la Bourse des gens décidés à leur tenir tête... Ah ! pourquoi n'avons-nous pas pris cette décision-là plus tôt?

CHAUVELOT

Dès le premier jour j'ai dit qu'on serait obligé de la prendre... Avais-je tort ?

d'aNGER VILLE

Hé!... sans Vernières... Pourvu qu'il ne fasse pas de sottises! Il est capable de nous mettre encore des bâtons dans les roues...

CHAUVELOT

Oh!... maintenant...

d'angerville

Mais avez-vous vu comme il s'est débattu... hier?... et son opposition entêtée au projet... Vous avez beau dire, je crains...

CHAUVELOT

Avec cet honnête homme, on est toujours sur le qui-vive. [Cris dans la rue.)

d'angerville, à la fenêtre.

Quoi ! quoi! Quand ils resteraient là, jusqu'à ce soir, plantés sur leurs jambes, le nez en l'air!... Voyez !... 11 y a cinq cents personnes au moins... jusqu'à des femmes... Tous ne peuvent pas être des actionnaires ou des obligataires... ou alors ils feraient mieux d'aller manifester devant la Chambre... Qu'espèrent-ils?... Nous n'avons rien à leur apprendre... Joli effet, ce rassemblement devant l'hôtel. Et si de fâcheuses nouvelles viennent de la Bourse, les scènes d'hier vont re-

commeacer. Ah! les journées de panique! Encore, si on pouvait leur annoncer une hausse aujourd'hui ! Vous y croyez, vous> à la hausse?

CHAUVELOT

Dame! nous avons fait le nécessaire.

Entre le baron de Thau par la petite porte.

CHAUVELOT

Ah! de Thau!

LE BARON

Bonjour.

DANGERVILLE

Bonjour.

LE BARON

Vernières n'est pas arrivé ?

CHAUVELOT

Pas encore.

LE BARON

S'il n'est pas là dans dix minutes, vous partirez à sa recherche.

d'aNGER VILLE

Pourquoi ? Qu"a-t-il fait ?

Rien, rien. Mais peut-être devrons-nous prendre dans un instant des décisions graves. Sa présence est nécessaire.

LES VENÏHLS DORÉS 111

CHAUVELOT

Quoi ? La Bourse ? Que fait-on ?

LE BARON

Mauvais début. Très mauvais.

CUAUVELOÏ

On baisse toujours ?

LE BARON

Toujours, d'Urtli et sa bande vendent à tour de bras pour nous démolir aujourd'hui.

d'axgerville, saisi.

Ils veulent?...

chauvelot C'était prévu.

d'angerville Et la Bourse de Bruxelles?

LE BARON

On ne savait rien à midi et demi.

d'angerville

Si nous téléphonions à Brianne ?

Pendant la séance ? Impossible. Mais Salomon, le coulissier, aura la communication télépho^ nique vers deux heures ; d'ailleurs il ne se passera rien là-bas avant, puisque, suivant nos instructions, Brianne ne doit donner son coup de massue qu"au beau milieu de la séance*

D*ANGERVILLE

N'aurait-il pas mieux valu le donner dès le début?

CHAUVELOT

Oh! non, non !

d'angerville

Et vous êtes sûrs que le relèvement des cours à Bruxelles amènera le relèvement des cours à Paris ?

le baron Les marchés financiers se tiennent et s'influencent réciproquement.

d'angerville, inquiet, Âh!

CHAUVELOT

Tenez, quand nous nous sommes mis d'accord pour tuer le Crédit Général, nous avons vendu à Lyon et à Bruxelles. A une heure les actions du Crédit Général cotaient dix-sept cents francs à Paris. A une heure et demie on apprenait que Lyon et Bruxelles vendaient. A deux heures, le Crédit était à mille francs. A trois, il expirait. Ah ! la bataille avait été bien menée. Je m'en vante. Aujourd'hui nous faisons l'opération inverse. On peut avoir confiance en moi.

Entre Léon.

LES VENTRES DOPÉS 113

LÉON, entrant.

Messieurs, il faudrait ouvrir les portes du grand hall.

d'AiNGERVTLLE

Pourquoi?

LÉON

Les salons sont pleins. On frappe du dehors à coups redoublés. Les uns disent que le commissaire a mis les scellés ; un autre qui vient de la Bourse affirme que la Compagnie est en faillite.

CHAUVELOT

L'imbécile!

LE BARON

Les employés sont à leur poste ?

LÉON

Oui, monsieur le baron.

LE BARON

Tous?

LÉON

Oui, monsieur le baron, tous.

LE BARON

Eh bien, ouvrez les portes ! [Léon sort.)

Si on dit que la Compagnie est en faillite, c'est que les cours doivent s'effondrer.

CHAUVELOT

Non, cela ne signifie rien. Ne vous alarmez pas. •

KLORB entre par la petite porte.

CHAUVELOT

Comment I Vous ! Vous n'allez pas à la Chambre ?

KLOBB

Si, mais j'ai déjeuné chez Champeaux. A une table voisine étaient des remisiers, des coulissiers qui partaient pour la Bourse et parlaient de la séance d'aujourd'hui. Elle sera chaude, paraîtil. On prépare un coup... je ne sais quoi... j'ai mal entendu... j'ai voulu vous aviser.

LE BARON

Si la baisse devient trop forte, Carrier qui est là-bas viendra nous avertir et nous ferons donner la garde.

KLOBB

Les achats à Paris?

LE BARON

Les achats à Paris.

d'angerville D'autres millions !

Sacrifices nécessaires.

d'angerville Ah ! sans ce Négou-Abdou !...

CHAUVELOT

Les baissiers auraient inventé autre chose. Nous aurions été obligés de jouer quand même. Dans toutes les grandes entreprises financières et industrielles, il faut en venir là un jour. Notre heure est arrivée. {Bruits en coulisse.)

KLOBB

Qu'est-ce que c'est ?

CHAUVELOT

Rien. Nos actionnaires... Ils entrent.

d'angerville, allant à la fenêtre.

Mais qu'est-ce qu'ils viennent faire ici ? CHAUVELOT, remontant à la porte du fond pour regarder au dehors.

Ça les rassure de voir les employés derrière leurs guichets. Ils se convainquent que nous ne sommes pas en fuite.

LE BARON, à Klobh quU a pris à jjart. L'interpellation tient pour après-demain ? Vous aurez fini vos démarches?

KLOOB

Hé!...

LE BARON

Combien avez-vous de voix ? (Klobb dit un chiffre à voix basse.) Pas plus? Si je ne vous con-

naissais pas, je croirais que vous vous y prenez mal. Des gens sérieux au moins, ayant de l'influence?

KLOBB

Non, malheureusement : ceux qui sont certains de n'être pas réélus.

LE BARON

Vous m'inquiétez.

KLOBB

Oh I beaucoup de députés sont partisans d'une démonstration navale ou militaire. Ils voteront par conviction.

LE BARON

Pourvu qu'ils votent !

KLOBB

Et j'ai un rendez-vous ce soir avec le comte Jacques, président des Comités réunis, qui a aidé beaucoup de ces messieurs, lors des dernières élections.

LE BARON, satisfait.

Ah!...

KLOBB

Seulement, je vous avertis, la Chambre a été mal impressionnée par la baisse d'hier. Elle ne peut pas donner son appui à une Compagnie qui périclite. Ce serait suspect.

Dans deux jours, nos actions auront remonté, il le faut.

KLOBB, plus bas.

Dites-moi. Voici des pièces, des talons de... des billets... Oh!... vagues naturellement... Je ne me soucie pas de les garder... Si on les brûlait?

LE BARON, les prenant.

Non. Pas encore. Il sera temps après-demain. (// va les mettre dans le coffre- fort.)

d'angerville, à la fenêtre.

Il en vient d'autres, toujours, de tous les côtés.

chauvelot Ils sont donc bien inquiets ? Mauvais signe.

d'angerville Se passerait-il quelque chose que nous ignorerions ?

chauvelot Quoi?

d'angerville

Je ne sais pas. Ce coup dont parlait Klobb ?

Chavard entre par le fond.

LE baron Qu'y a-t-'il, Chavard?

CHAVARD

Tous les fournisseurs, fous les entrepreneurs, sont venus hier, ce matin, apporter leurs mémoires. Ils prétendent avoir besoin d'argent.

lis LES VENTRES DORÉS

Naturellement, je leur ai dit que l'administrateur délégué est absent de Paris, de façon à gagner quelques jours.

LE BARON

Faites-les appeler et payez-les.

CHAVARD

Oh ! monsieur le baron veut...

LE BARON

Et payez sans vérifier les mémoires, sans chicane.

CUAVARD

Il me faudrait les signatures de deux de ces messieurs.

Entrent Vernières el Robert.

LE baron Ah! Enfin... Vous voilà... je vous attendais. Vous vous en doutez peut-être ?

VERNIÈRES

J'ai rencontré mon frère qui...

ROBERT

Oui... à cause de tous ces bruits qui courent, je venais aux renseignements.

LE BARON, regardant Vernières.

Eh bien, vous allez en avoir. Klobb, Chauvelot, aurez-vous la complaisance de doniier les signa -

tES VENTRES DORÉS li^

tures à Chavard ? D'Angerville , passez donc aussi daps le cabinet du caissier, pour téléphoner à Salomon. Il vous dira les cours de la Bourse. [A Cliavai'd qui sort avec les administrateurs. ) Et paye? cuver tepaeiît, ostensiblement, pn Jpuis. [Ils sorterit,)

Le Baron, Vernières, Robert Vernières,

LE baron, à Vernières.

Je les éloigne, car ils ne savent rien encore. Je n'ai rien dit de peur de les alarmer... Maintenant, je peux parler, n'est-ce pas? [A Robert.) Vous avez consenti des avances à Fourchot, notre entrepreneur, et vous êtes inquiet du sort de la « Nouvelle Afrique » qui doit payer ses traites ? Eh bien ! la Compagnie va disparaître ce soir,

ROBERT

Ah ! mon Dieu !

le BARON

Tuée par votre frère. [A Vernièi^es.) Par vous. Comment ! hier, ici, en Conseil, après quelles discussions ! nous voyant perdus, nous prenons une résolution désespérée, mais dont notre salut dépend!... Et vous!... ensuite... qu'est-ce qui s'est passé dans votre cervelle ? Pourquoi cette volte-face, cette reculade ?

ROBERT

Mais enfin, qu'y a-t-il ?

Il y a que, pour arrêter la baisse, pour empêcher la dépréciation de nos titres qui tomberaient à vil prix, nous avons décidé de racheter tous ceux qu'on vend, nous avons convenu de faire ces achats aujourd'hui à la Bourse de Bruxelles, d'abord, puis d'autres achats à la Bourse de Paris, si ces nouveaux achats sont nécessaires ; il y a, qu'un administrateur, Brianne, est parti hier au soir avec nos instructions ; que votre frère, pris cette nuit de je ne sais quelle folie, s'est mis en tête de faire échec à la volonté du Conseil, qu'il a télégraphié pour révoquer nos ordres. Un coup de poignard dans le dos. Voilà ce qu'il y a.

ROBERT, a Vernières.

Est-ce vrai ?

VERNIÈRES

Oui, c'est vrai. Je vous ai avisé ce matin par un mot.

LE BARON

Que j'ai trouvé en revenant du ministère avec une dépêche affolée de Brianne. Comment avezvouspu?... Comment avez- vous osé?... Quand tous nos collègues sont confiants, pleins d'espoir... vous... vous... c'est une trahison !... C'est une félonie !...

VERNIÈRES

Hé!... mon cher... à la fin... Le Conseil?

Quelles décisions a-t-il prises ? Quels ordres a-t-il donnés ? Aucunes, aucun. Voilà les procèsverbaux de nos séances. Compulsez-les. Cherchez la délibération dont vous parlez. Montrez-la-moi!

LE BARON

Parbleu! Vous savez bien...

VERNIÈRES

Qu'aucune trace ne doit rester de cette opération. Nous ne pouvons pas Tavouer. On doit l'exécuter en cachette, dans l'ombre, àTétranger ou à Paris par l'intermédiaire de je ne sais quelle louche maison de coulisse et sous le couvert d'un syndicat fictif. Elle est coupable, criminelle. Nous risquons l'argent de nos actionnaires dans un coup de Bourse. Nous jouons enfin, oui, nous jouons, au risque de les ruiner. Et on s'étonne que je ne me prête pas à la manœuvre.

LE BARON

Pourquoi l'avez-vous autorisée ?

VERNIÈRES

A cause des canailleries de nos adversaires et de votre insistance à tous hier, mais... j'ai réfléchi celte nuit.

LE BARON

On ne revient pas sur une décision prise en Conseil. La plupart des administrateurs qui assistaient à la séance sont absents. Avez-vous le

droit de modifier la délibération sans eux ? Non.

VERMÈRES

Aussi, n"ai-je pas donné un ordre définitif. J'ai voulu vous avertir d'abord et vos collègues. J'ai commandé qu'on attendit des instructions nouvelles.

LE BARON

Alors, envoyez-les à l'instant, il en est temps encore, mais non dans un quart d'heure. C'est comme un souffle de tempête qui, hier, a passé sur la Bourse. Ébranlée, la « Nouvelle Afrique » a entraîné d'autres valeurs dans sa chute. Tantôt, des banques sauteront, vingt maisons vont crouler. Nous subirons à notre tour, si nous n'agissons pas, l'effet de ces désastres. Et déjà la lutte est engagée. Les cours fléchissent Qu'ils jjaissqnt encore et la Banque Anglo-Belge, elle-même, qui nous a soutenus jusqu'ici, jette à la vente son paquet de « Nouvelle Afrique. » Ça nous achève.

VERNIÈRES

Leurs trente mille titres ?

ROBERT

Aujourd'hui?

LE BARON

J'en suis avisé par Brianne. Ils les garderont s'ils trouvent un intérêt immédiat dans une hausse. Amenons cette hausse.

ROBERT

Tu ne soupçonnais pas ce danger. Tu le connais maintenant, tu vas...

VERNIÈRES

Non ! non I La baisse s'arrêtera fatalement.

ROBERT

Mais comment ? Pourquoi ?

VERNIÈRES

Nos titres ont une valeur en eux-mêmes, ils représentent un contrat, des terrains, des travaux faits, des dividendes futurs.

LE BARON

Mais comprenez-le donc ! La « Nouvelle Afrique » n'est plus une valeur industrielle, c'est une valeur de spéculation. Les haussiers, les baissiers, se battent sur notre dos ; d'Urth, son groupe, des milliers d'individus jouent contre nous et gagneront d'autant plus que nous baisserons davantage.

VERiNlÈRES

C'est abominable !

LE BARON

Nous n'y pouvons rien, que nous défendre. Si la baisse ne nous tuait pas, elle tuerait notre crédit.

ROBERT

Impossibilité d'émettre un nouvel emprunt, de faire face à vos prochaines échéances.

LE BARON

La faillite !... La voulez-vous ? Non ! Eh bien ! ne délibérons plus. C'est une bataille de pièces d'or. Jetons-en sur nos adversaires, jetons pendant deux jours continûment de l'or. La Compagnie seule peut donner lefTort nécessaire pour maintenir les cours jusqu'après le vote de la Chambre.

VERNIÈRES

Vous êtes si sûr de ce vote, il n'y a qu'à l'attendre.

LE BARON

Est-ce que la Chambre s'occuperait d'une compagnie mourante, dont les actions vaudraient cent francs ? A quoi bon son intervention s'il n'y a plus d'intérêts à protéger? Il faut maintenir les cours, vous dis-je, les maintenir pendant deux jours, deux jours encore, en rachetant nos actions. Nous y sommes contraints. C'est la nécessité. La mesure est dangereuse, illégale, si vous voulez, mais il faut, ou la prendre, ou périr.

ROBERT

Maurice, je comprends tes hésitations, tes scrupules. Mais tu ne mets pas de l'argent dans ta poche. Ce n'est pas dans un bas intérêt que tu agis, dans un intérêt personnel, c'est pour sauver

la « Nouvelle Afrique. » Jamais vous n'avez joué et vous ne jouerez plus.

LE BARON

La situation est exceptionnelle. Et si nous commettons un acte blâmable, rassurez-vous, tous les directeurs de banques, tous les administrateurs des sociétés, dont les titres ont baissé avec les nôtres, le commettront aujourd hui avec nous. [A Robert.) Voyons, est-ce vrai?

ROBERT

Hé, mon frère ne l'ignore pas.

Voyons, Robert, tu ne peux pas me conseiller sérieusement... Sais-tu quelles responsabilités?...

LE BARON

Nous sommes à la tête de l'afTaire pour les endosser toutes.

VERNIÈRES

Vous oubliez à quoi l'on s'expose, les risques...

LE BARON

Quels risques? La police correctionnelle? Est-ce que je ne le cours pas avec vous, moi, votre président? C'est l'honneur de notre métier cela. Oui, je risque la prison, mais pour sauver les millions qu'on nous a confiés [Monlranl la fenêtre.) pour eux... (// mène Vernières devant la fenêtre.) Regardez cette foule qui vient. Ce sont des action-

naires, des obligataires, accourant aux nouvelles, anxieux, tremblants, n'ayant d'espoir qu'en nous. Allons-nous livrer ces malheureux sans défense aux flibustiers qui les dépouilleraient? N'avonsnous pris leurs économies, leurs sous, lentement amassés par des privations quotidiennes, par de dures fatigues et des veilles laborieuses que pour enricliir des agioteurs? Voyez cette femme qui pleure avec ses deux enfants, ce vieillard si las, cassé, cet homme congestionné qui crie avec des gestes furieux, et tous les autres, les yeux levés comme s'ils vous apercevaient et tendaient vers vous leurs visages suppliants? Ce soir ils seront riches ou pauvres, comme vous l'aurez décidé. Mais, songez aux drames qui se joueront demain, dans leurs maisons, la catastrophe consommée ! Ménages sans épargnes, filles sans dot, vieux sans pain, la misère, portée jusqu'au fond (Jes provinces, jusque dans les hameaux. Voilà ce que peut faire un mot de vous. Pour fuir une responsabilité, incertaine, plongerez-vous deux cent mille familles dans le deuil? Doivent-ils payer votre repos de leurs trois cents millions? Vernières, je m'adresse à votre cœur et à votre raison. Est-ce possible?... Non... vous le sentez bien !

ROBERT

Maurice, au nom du ciel, laisse-toi fléchir ! Il y a quelques mois, tu m'as dit que ta compagnie

était prospère, solvable. C'est sur la foi de tes paroles que j'ai fait cinq cent mille francs d'avances à Fourchot. Si vous ne le payez pas, je suis ruiné. Veux-tu ma mort? Songe à mes enfants, à Lucienne qui m'aime autant que Jeanne peut t'aimer... Si tu voyais sa douleur! Songe au désespoir de ta femme si tu étais dans la situation où je suis... Que vais-je devenir?... et les milliers de braves gens qui ont eu confiance en toi ?... Un mot, dis un mot qui nous sauvera tous !

LE BARON

Voyons, c'est convenu?

ROBERT

Tu consens ?

VERNIÈRES

Mais... attendons un moment encore... Il sera toujours temps... nous verrons...

Notre sort se décide peut-être à cette heure... Réfléchir, c'est nous perdre.

ROBERT

On peut donner l'ordre d'achat ?

LE BARON

Vous hésitez? Les minutes nous coûtent des millions !

ROBERT

Maurice, mon frère, je t'en supplie...

LE BARON, penché sur lui.

Dites! dites! {Vernières a un geste qu'on peut interpréter comme un assentiment. A Robert.) Au télégraphe !

ROBERT

Un coup de téléphone plutôt.

LE BARON

Pendant la Bourse les lignes sont prises. Un télégramme « urgent » arrivera en trente -cinq minutes.

ROBERT

Trop tard.

LE BARON

Non. Car j'ai déjà répondu à Brianne à tout hasard. Il doit avoir commencé l'opération. [Mouvement de Vernières.) Uh ! peut-être attend-il votre ordre avant de s'engager à fond. [A Robert.) Monsieur Vernières, voulez-vous aller à la poste? Ne confions rien aux employés, et ces seuls mots, à cette adresse : « Soutenir le nègre ». On comprendra. [Robert prend son chapeau et sort.)

VERNIÈRES

Que va-t-il arriver?

LE BARON

Dans une heure, la hausse sur nos titres.

VERNIÈRES

Ah!

LE BARON

Nous ne pouvions pas faire autrement... Met-

tez-vous ça dans la tête... Je n'ai pas plus de joie que vous à courir les aventures, mais je veux sauver la « Nouvelle Afrique » qui est mon œuvre, mon sang, ma chair. Contre nous : d'Urth et des spéculateurs... Avec nous, des actionnaires... Il faut marcher pour eux!... [Pause.) Dans deux jours nos ennuis auront pris fin. Nous achèverons nos travaux tranquillement, sans nouveaux à-coups, et nous enrichirons nos actionnaires. {Silence.)

Entrent Klobb et Ghauvelot

CHAUVELOT

Les signatures sont données. [Un silence. Les trois hommes d'un même mouvement tirent leurs montres et regardent l'heure. Soupirs. Nouveau silence.)

D'Angerville entre, le visage décomposé.

On vous a téléphoné.

d'angerville Oui!

LE BARON

Quoi?

KLOBB, ^î'ès de la petite porte.

On vient.

CHAUVELOT

Ce doit être Carrier,

KLOBB, qui a ouvert.

Oui... Carrier !

Carrier entre. Il a couru. Il est essoufflé.

LE BARON

Vous revenez de la Bourse? Déjà? Un désastre?

KLOBB

Quelles nouvelles ?

LE BARON

Eh bien ?

CARRIER

Ah! les... ah ! les...

Mais parlez donc 1

CARRIER

Les cours...

KLOBB

Ils baissent?

VERNIÈRES

Ils ont baissé ?

LE BARON

Combien ?

LlîS VÈNthËS DORÉS 131

CARRIER

Trois cents francs!

TOUS

Trois cents francs 1

CARRIER

En une demi-heure.

TOUS

Ce n'est pas vrai. —Vous êtes fou. —La raison?

CARRIER

Une panique! Une journée de panique! Ah! si vous voyiez ce spectacle! Des déments qui s'agitent et hurlent dans une maison de fous un jour d'orage. Ils sont pris du délire de la destruction. Ils lancent à tour de bras sur le marché tous les titres, les valeurs françaises, étrangères, les fonds d'Etat. C'est une frénésie. Ils vendent comme si le monde devait faire faillite demain. Et les nouvelles qui volent, fausses, invraisemblables, insensées, précipitent cet effroyable mouvement de baisse. On crie que la Grande Banque suspend ses paiements, que Montés est en fuite, que nous avons des traites protestées et qu'en Mauritanie, notre ingénieur, des ouvriers, ont été massacrés !

KLOBB

Mais c'est faux !

d'angerville Ils osent dire!...

VERNIÈRES

Les misérables I

LE BARON, à Vernières.

Vous avez entendu?

CHAUVELOT

Ils veulent en finir avec nous aujourd'hui.

LE BARON

Avant le vote de la Chambre.

d'angerville Ce sont des bandits. Nous ne nous laisserons pas égorger. Nous allons les attaquer à notre tour.

le baron Les cours remonteront après les achats de Bruxelles.

carrier Non. Insuffisants.

Huit millions 1

carrier Une goutte d'eau !

CHAUVELOT

Pour éviter une catastrophe, il faut faire d'autres achats à Paris, tout de suite, comme nous l'avons décidé hier.

CARRIER

C'est l'avis de Salomon... Il attend des ordres.

VERNIÈRES

Acheter à Paris ?

TOUS

Oui, oui, acheter.

CHAUVELOT

Avant reffondrement.

VERNIÈRES

Ah!

LE BARON

Engagés dans cette voie, il faut aller jusqu'au

bout.

CHAUVELOT

Ou nous aurions fait un sacrifice inutile à Bruxelles.

Huit millions dans un gouffre !

CHAUVELOT

Huit millions !

VERNIÈRES

Voilà ce que je craignais... l'engrenage...

LE BARON

Voulez-vous qu'aux pertes qu'on nous fait subir, nous ajoutions huit millions de gaieté de cœur?

CHAUVELOT, à Vemières qui veut parler.

Ne recommençons pas la discussion. Une décision est une décision, il faut l'exécuter.

VERNIÈRES

Ah I les affaires... la «* Nouvelle Afrique ».. . d'Urlh... Vous autres... Vous le roulez tous?

TOUS

Oui, oui ! Achetons... [Carrier se précipite sur l'appareil téléphonique.)

KLOBB, remontant.

Il se passe quelque chose.

CHAUVELOT, essayant de l'arrêter.

Non, ne bougez pas !

Si, je veux voir.

CUAUVELOT

Non, ne bougez pas. [Klobh ouvre la porte et appelle Léon.)

KLOBB

Léon 1

CARRIER, à Vajipareil.

CHAUVELOT, retenant Klobbi Ne vous montrez pas !

LÉON paraît. Malgré les efforts quil fait pour le dissimuler, sa figure rayonne de joie.

KLOBB, surpris.

Qu'y a-t-il ?

LÉON

De... de mauvaises nouvelles.

CHAUVELOT, ctonné de la physionomie de Léon.

Comment !... De mauvaises nouvelles ?

LÉox, se contenant.

Oui... monsieur l'administrateur... des nouvelles qu'on apporte de la Bourse... Alors toutes les personnes qui sont là demandent des renseignements. On veut voir ces messieurs.

KLOBB

Ah! non, par exemple!... Des obligataires qui perdent de l'argent !...

cflAUVELOT, fermant la porte.

Une fois, au Grand Comptoir, j'ai eu ainsi deux cents personnes sur les bras. Quelle séance !

KLOBB

Est-ce que nous les connaissons ces gens? Savons-nous seulement si ce sont des actionnaires ?

CUAUVELOT

Ils sont peut-être envoyés par les autres pour faire du bruit et affoler ensuite nos prêteurs en disant qu'il y a ici des scènes scandaleuses.

CARRIER

Avons-nous le temps de nous occuper d'eux? Qu'ils nous fichent la paix. S'ils crient, appelez la police.

LE BARON

Non... non... tenez... montrez-leur ceci.

VERNIÈRES

Une dépêche?

LE HARON

Celle de Leiierre. Il dit que les travaux avancent.

VERNIÈRES

Elle est vieille de dix jours.

Ils n'y regarderont pas de si près. Ça les calmera. {Léon sort, le baron parle au téléphone.) C'est vous, Salomon?... Oui, c'est moi, le baron de Thau... Carrier vient d'arriver. Voulez-vous tout de suite téléphoner à la Bourse, à votre agent de change... Ricard... oui... d'acheter de la « Nouvelle Afrique ». Eh bien, au comptant ! Envoyez chercher les fonds... Qu'il marche!... qu'il marche!... C'était nécessaire... oui... je crois... Quel bruit?... Quel nouveau bruit?... Il est mort? .. Qui?... Je ne comprends pas... Qui dit-on qui est mort?... Moi !... Comment? je suis mort !... Ils disent que je suis mort 1...

CARRIER

Ah ! les canailles!

LE BARON

Passez les ordres et revenez à l'appareil.

VERNIÈRES

Voilà ce qu'ils ont inventé !

KLOBB

La mort de notre président !

CHAUVELOT

Son suicide, doivent-ils dire.

KLOBB

C'est le coup le plus sûr qu'ils pouvaient nous porter !

CHAUVELOT

Et imparable!

Ils mettent les acheteurs en déroule.

d'angerville Personne n'osera prendre de la « Nouvelle Afrique. »

CARRIER

Un lâchage général !

VERNIÈRES

Les gredins! Contre eux, vous avez raison, tout est permis.

CUAUVELOT

Vous voyez bien !

KLOBB

Et vous hésitiez!

d'angerville Mais l'on ne peut rien faire?

CUAUVELOT

Que faire?

d'angerville Démentir.

CnAUVELOT

Où? Quand? Comment? Par quel moyen?

LE BARON, qui o réfléchi, se levant, à d'Angerville. Votre automobile est en bas ?

d'angerville Où allez-vous ?

LE BARON

A la Bourse. Il faut que j'y paraisse.

TOUS

Oui ! oui 1

LE BARON, il prend son chapeciu.

Je leur montrerai que je ne suis pas mort et que la « Nouvelle Afrique » est bien vivante aussi... [A C/mMue/oi.) Téléphonez à Salomon... qu'il fasse acheter, toujours... Je lui confirmerai les ordres de vive voix. Dans dix minutes, je reviens. {Il sort.)

d'angerville Ils ne l'attendent pas, là-bas.

carrier Ils croyaient nous avoir pris au traquenard, mais la bête a toute sa vigueur.

chauvelot Ne laissons pas couper la communication.

klobb Ils ejçultaient déjà.

VERNIÈRES

Quand les cours remonleroni, je voudrais être à la Bourse près de dUrth.

CARRIER

Ah ! voir pâlir sa face de... sa face de baron !

d'angerville, à Vappareil.

Allô ! allô ! C'est moi, le marquis d'Ânger ville... Oui... Le baron de Thau est parti pour la Bourse. Âvez-vous téléphoné à Ricard?... le chiffre?... On ne vous a pas indiqué le nombre des titres à acheter ?

KLOBB

Ah! oui... Combien de titres?

vermères Eh bien! Dix mille Afrique !

KLOBB

Qu'il commence par en acheter dix mille !

d'angerville, à rappareil.

Faites acheter dix mille Afrique... oui... pour commencer... je reste à l'appareil. (Z>«ns la coulisse, le grondement grossit.)

KLOBB, furieux.

Ah ça ! ils ne se tairont donc pas ?

carrier Qu'on les fiche à la porte 1

d'aiNGErville, à l appareil.

Nous causons, mademoiselle, nous causons.

KLOBB

Écoutez ! Dans la rue on crie...

CARRIER

Il en vient d'autres?

Non... des journaux... Il me semble entendre... Oui... « La mort du baron de Thau! »

carrier Pas possible !

vernières Ils n'oseraient pas !

KLOBB

Si... j'en suis sûr maintenant.

vernières

Enlr'oiivrez la fenêtre. {D'Angerville ouvre la fenêtre. On entend des camelots crier : « Troisième édition : la mort du baron de Thau ».)

carrier, se précipitant vers la fenêtre. Ce n'est pas vrai ! Ce n'est pas vrai 1

CHAUVEL0T, le retenant.

Taisez- vous !

KLOBB

Leur dernière manœuvre.

CARRIER

Ici! Sous nos fenêtres... ces aboyeurs... allezvous-en... Agent !... Monsieur l'agent !...

CHAUVELOT

Je vous dis de vous taire.

KLOBB

Et tous ces imbéciles qui s'arrachent le numéro 1

VEBNIÈRES

On doit le crier devant la Bourse.

CARRIER

Dans tout Paris.

KLOBB

Quel effet !

CARRIER

Mais, demain, la correctionnelle... En correctionnelle !...

d'angerville, à l'ap-pareil.

Allô!... oui... vous avez passé les ordres?... C'est insuffisant?... Ah ! vous trouvez?...

CARRIER

Oui! C'est insuffisant. Jetons d'autres ordres!... Écrasons-les !

KLOBB

C'est quinze mille Afrique qu'il faut acheter !

d'angerville Quinze mille?

CHAUVELOT

Oui. Quinze mille.

d'angerville, se levant.

Mais...

Quoi? Vous n'osez pas?... Passez-moi l'appareil.

CHAUVELOT, le retenant.

Non, pas vous... Klobb. {Klobh va à Vappareil. A Carrier.) Votre voix tremble. Voulez-vous laisser croire que nous sommes émus ?

VERNIÈRES

Ah ! je voudrais avoir des millions à ajouter à ceux de la « Nouvelle Afrique. »

KLOBB, à Vappareil.

Allô!... faites acheter quinze mille Afrique.

CARRIER, criant lui-même.

Oui... quinze raille Afrique!...

KLOBB

Comment?... Vous n'entendez pas?... {A Carrier.) Chut !.. Je vous dis de faire acheter quinze mille Afrique... oui... c'est d'ici qu'on téléphone... M. Klobb... d'ailleurs le baron de Thau va confirmer l'ordre à Ricard...

Rando, remployé, Il entre vivement. Par la porte quil laisse ouverte, on voit s'agiter des gens dans V antichambre.

RANDO

Messieurs !... on dit que M. le baron est mort !

CARRIER, lui sautant à la gorge.

Vous aussi !

RANDO

Un journal... que l'on crie dans la rue...

CARRIER

De Thau sort d'ici.

RANDO

Le grand hall, les bureaux sont encombrés par la foule... on nous accable de questions... on veut absolument vous voir... vous interroger,..

d'angerville Nous !

RANDO

Il faudrait qu'un de ces messieurs descendît... ou nous ne pourrons pas les empêcher de pénétrer ici.

CARRIER

Ici ? Jamais de la vie î... Fermez les portes 1... Qu'est-ce que fait Léon? Où est-il?

LA JEUNE DAME, du fond.

M. Carrier !... Je veux voir M. Carrier»

RANDO, remontant.

Mais non... madame...

CHAUVELOT, à d'AngervUle.

Venez téléphoner dans le cabinet du caissier ; d'ici, c'est impossible... [Pendant quils sortent tous les deux, entre la jeune dame qui aperçoit Carrier.)

LA JEUNE DAME

Ah ! te voilà !

Pourquoi es-tu venue ? Nous sommes en conseil... file!

LA JEUNE DAME, furieuse.

Ils sont jolis les tuyaux que tu m'as donnés 1

CARRIER

Tais-toi !

LA JEUNE DAME

Tu m'as fait acheter de ta sale valeur !

CARRIER

Chut !

LA JEUNE DAME

Qui ne vaut rien !

CARRIER

Ne dis pas ça 1

LA JEUNE DAME

Si! je le dirai ! je le répéterai! je le crierai! Elle ne vaut rien... rien... rien !... Mais ça ne se

LES VENTRES DORÉS iAo

passera pas ainsi... Je ne veux pas qu'on me vole. Tu me rendras ma galette et tu les reprendras tes chiffons de papier...

CARRIER

Oui, mais tais-toi, pour Dieu ! ne fais pas de scandale... (// la fait sortir et sort avec elle par la petite porte à droite, pendant quune vingtaine de personnes, hommes et femmes, entrent par le fond.)

KLOBB, qui était remonté pour empêcher qu'on entrât.

On n'entre pas. C'est le cabinet du président. Nous avons à travailler.

TOUS

Le baron de Thau ? où est M. le baron de Thau ?

KLOBB

Il va revenir.

LE CURÉ

On dit qu'il est mort!

LE CAISSIER

Qu'il s'est suicidé.

KLOBB

Ils en ont menti !

LA PETITE DAME

Regardez ce journal... Usez!...

KLOBB

C'est un mensonge...

14€ LES VEMRES DORÉS

LE C05DIERÇANT

Pourquoi n'est-il pas là ?

11 vient de partir pour la Bourse.

LE COMMERÇAIT

Par où est-il passé ? Nous ne l'avons pas vu.

KLOCB

On vous dit qu'il va revenir. Sortez 1

VERMÈRES

Nous allons l'envoyer chercher.

LE CURÉ

C'est bien vrai, monsieur? Il n'est pas mort? 11 n'est pas en fuite?

VERMÈRES

Non, je vous l'affirme, moi, Vernières.

LE COMMERÇANT

Ah!... Monsieur Vernières!... Vous êtes un brave homme, vous.

LE VIEILLARD

Vous ne nous laisserez pas spolier?

LA A'IEILLE DAME

Sauvez-nous, monsieur !

LE VIEILLARD

Nous n'avons d'espoir qu'en vous.

LE CAISSIER

Si nos titres baissent... je suis perdu... monsieur... je suis caissier...

LE GUilÉ

Yoviis avez toutes mes économies...

LA PETITE DAME

J'ai donné tout ce que j'avais, moi aussi... et on a tant de mal à mettre quelcfues louis de côté.

LE COMMERÇANT

Mais pourquoi avez- vous construit des chemins de fer, creusé des ports ?

LE CAISSIER

Ce sont des travaux inutiles!

LE VIEILLARD

Où VOUS avez englouti d^s millions !

LA PETITE DAME

J'ai apporté mon argent pour qu'on découvre des mines d'orî

LE CURÉ

On devait chercher des mines d'or !

LE COMMERÇANT

Payera-t-on nos coupons ?

LE VIEILLARD-

Dites-nous que nous ne perdrons rien.

VERNIÈRES

Rien... rsous achèverons les travaux!... Vous toucherez des dividendes !

LE VIEILLARD

Cestbien sur?... Vous nous le promettez?

l'homme crédule Le gouvernement prendra nos intérêts en mains.

Un Actionnaire. // enlise, furieux, suivi d'une foule de personnes.

l'actionnaire Les administrateurs ? Où sont-ils ? ils se cachent?

klobb Qu'est-ce que vous voulez ? Vous n'allez pas faire du bruit ici ? Allez-vous-en !

l'actionnaire Nous sommes chez nous!... Cet hôtel est à nous!... Ces meubles sont à nous... payés avec notre argent.

klobb Vous allez filer... Ou nous appelons les agents.

l'actionnaire Les agents !... C'est vous qu'on fera arrêter.

vernières Nous!

l'actionnaire Vous êtes des escrocs ou des imbéciles !

klobb, appelant.

Léon ! Léon !

l'actionnaire Vous n'avez rien fait pour enrayer la baisse...

VERNIÈRES

Mais quoi?, . quand une coalition...

l'actionnaire On la combat !

VERNIÈRES

Comment?

l'actionnaire Il y a des moyens.

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