SUR CETTE TROISIÈME ÉDITION
ON continue à demander ce travail, vieux déjà de plus de vingt années. Si j'avais à le refaire aujourd'hui, il subirait nécessairement en plus d'un endroit des modirîcations : tel qu'il est, cependant, je conçois qu'il puisse avoir conservé son utilité. La correction la plus urgente concerne le soi-disant « supplément d'Amalaire », trouvé par Mabillon dans un manuscrit de Saint- Martial de Limoges {Parisinus 2400) : c'est un faux d'Adhémar de Chabannes. (V. p. 22.)
Comme Dom P. Bastien s'était chargé de la préparation de la seconde édition, parue en 1904, le R. P. Dom Raymond Thibaut, bibliothécaire actuel de Maredsous et directeur de la Revue Bénédictine, a bien voulu prendre sur lui la correction des épreuves de cette troisième édition. Ce sera pour moi une obligation de plus, après tant d'autres témoignages effectifs de sa charité fraternelle : qu'il reçoive ici l'expression publique de mon affectueuse gratitude.
Pâques 1Q12.
INTRODUCTION
MONSIEUR Fr. Aug. Gevaert vient de faire paraître sous forme de brochure, avec notes et appendice, le discours académique prononcé par lui le 27 octobre dernier, sur les origines du Chant liturgique de l'Église latine (i). L'auteur a eu la courtoisie de m'en adresser un exemplaire, si bien que j'ai pu un des premiers prendre connaissance de la Réponse à la Revue Bénédictine, qui occupe à elle seule quinze pages fort serrées.
A ce travail tout nouveau par ses proportions, j'opposerai une double étude. La première sera consacrée à l'examen critique des témoignages en faveur de la tradition grégorienne ; la seconde, à l'appréciation motivée du svstème substitué par M. Gevaert à cette tradition.
Mais, avant tout, quelques mots sur l'histoire de la controverse.
Il y avait plus de neuf cents ans que le monde latin considérait Grégoire 1er comme l'auteur des collections liturgiques de Rome, quand on vit en 172Q un ami de Leibnitz récemment converti au catholicisme, Georges baron d'Eckhart, abandonner l'opinion traditionnelle, pour reporter sur le pape Grégoire II le rôle attribué jusque-là au premier. Il développa ce thème dans son ouvrage De rébus F)'anciae Orientalis, t. I, p. 718.
Deux adversaires tentèrent de s'opposer au nouveau système. Ce furent Dominique Giorgi en 1743, dans son De li-
(1) Les origines du chant liturgique de l'Eglise latine. Etude d'histoire musicale, par Fr. Aug. Gevaert. Ciand, Ad. Hoste, 1890.
INTRODUCTION
turgia Romani Poiitificis, t. II, diss. II, C. IV, § II, p. CLXXXV, et Vezzosi en 1749, dans son édition des œuvres du cardinal Tomasi, Praef, in t. IV, p. XXVI sqq. Comme les arguments d'Eckhart étaient au fond purement négatifs, ils se contentèrent de mettre de leur mieux en lumière les témoignages qu'on connaissait alors.
Une vingtaine d'années après, en ^123^ parut à Y^iise une nouvelle édition des œuvres de saint Grégoire le Grand. Le tome IX contenait entre autres une Isagoge liturgica dont l'auteur, J.-B. Gallicciolli, reproduisait sur un ton très modéré les arguments négatifs de Georges d'Eckhart, tout en laissant la question pendante, jusqu'à ce que l'avenir permit de faire ressortir plus clairement la vérité. x\ntoine Zarcafia s'efforça d'atténuer l'effet de ce nouvel appel au doute, et publia dans ce but une dissertation spéciale qui figure au tome II, pages CCXI-CCXXVIII, de sa Bibliotheca Ritualis (Romae, 1781).
Puis le silence se fit durant un siècle. En 1882 eut lieu, comme on sait, le congrès de chant d'Arezzo : là on entendit quelques orateurs reproduire les doutes d'Eckhart et de Gallicciolli. Mais comme c'était . plutôt le fait d'un secret intérêt pratique, qu'une revendication inspirée par une étude nouvelle et sérieuse de. la question, la chose passa à peu près inaperçue, et aucune lumière ne résulta de l'incident aussi vite clos que provoqué.
Enfin chacun sait comment tout récemment, dans un discours prononcé en présence de l'Académie et du Roi, M. Gevaert a repris la thèse antitraditionnelle. Ses arguments proprement dits, de même que ceux d'Eckhart et de Gallicciolli, sont purement négatifs. Deux choses cependant le distinguent à première vue de ses devanciers.
Ceux-ci s'étaient bornés à envisager la question au point de vue historique : M. Gevaert s'occupe aussi et surtout du côté musical. Il ne se contente pas de lancer au hasard le nom de Grégoire II, pour trouver à qui donner ce qu'il enlève à Grégoire le Grand ; il émet tout un svstème de substitution, dont l'ensemble très séduisant vient compliquer le problème d'un nouvel élément aussi original qu'inattendu.
Une autre particularité, c'est que M. Gevaert dans sa « Réponse », se croit autorisé à récuser tout texte ayant trait au Sacramentaire sans viser directement les recueils de chant. Sur ce
INTRODUCTION
point encore, il se sépare nettement de ses devanciers : nul n'avait avant lui contesté la solidarité évidente qui lie entre eux les différents recueils dits grégoriens. Il est vrai qu'il y avait en faveur du Sacramen taire certains textes trop compromettants par leur origine et leur ancienneté, tels que ceux de saint Aldhelm (t 709) et du pape Adrien I^r (772-795 ('). Aussi il élimine d'avance tout ce qui touche à l'authenticité du Sacramentaire, comme « n'ayant pas trait à son sujet ».
Tout en faisant expressément mes réserves sur cette séquestration arbitraire et contre nature, je consens à en passer par où veut M. Gevaert : tout texte concernant uniquement le Sacramentaire sera exclu de l'étude qui va suivre. Je serai d'autant plus à l'aise pour traiter d'une façon tout à fait approfondie le côté de la question qui a rapport au chant.
La discussion ainsi limitée, procédons à l'audition des témoins, en commençant par le plus récent de tous ceux qui sont en cause, Jean Diacre, pour remonter jusqu'aux plus anciens dont la déposition nous soit parvenue, Adrien I'^'" et Egbert d'York.
(I) Aux témoignages cités communément on peut en ajouter un autre qui me tombe en ce moment sous les yeux : c'est un passage peu connu d'Alcuin, écrit vers Tan 800, dans lequel le maitre célèbre cite différentes oraisons du Sacramentaire comme composées par saint Grégoire, qu'il appelle (c venerabilis et probatisswius- in Jîde catholica Doctor n {Pair. lat. CI, 266-67!.