III. — La date finale de la période productive
M. Gevaert croit pouvoir la fixer à l'an 700 environ (-). Voici comment il est parvenu à ce résultat.
Au commencement du Ville siècle, le pape Grégoire II (71 5-73 1) ordonna de célébrer comme les autres jours les jeudis du Carême restés jusque-là sans liturgie officielle. Mais on remarque <> que les
(i) Ce discours fait partie de tout un ensemble de Tractaiiis ou Homélies catéchétiques prononcées par saint Jérôme à Bethléem, mais qui malheureusement ont été, il y a plus de mille ans, détigurées par d'indignes interpolations. J'ai pu en reconstituer à l'aide des mss. environ quatre-vingts pièces authentiques, que j'espère publier un jour, si je puis obtenir pour elles l'hospitalité dans quelqu'une des collections modernes.
(2) On ne s'aperçoit pas, à première vue, de l'importance de ce point dans le svstème de M. Gevaert. Il est cependant, comme je l'ai déjà dit, la clef de voûte de tout son édifice, la condition sine qua non de sa conclusion dernière. En effet, la distinction des deux périodes du chant simple et du chant orné ne suffirait pas à elle seule pour évincer Grégoire \" de ses droits à la paternité de l'Antiphonaire. puisque ce même Grégoire se trouve presque occuper le milieu de la période assignée au chant orné. D'un autre coté, la refonte sous Sergius, supposée par M. Gevaert. n'a d'autre fondement que la similitude absolue qu'on constate, quant à la facture musicale, entre les cantilènes des messes primitives, et celle des offices introduits au temps du pape Sergius lui-même. Or. comme on l'a vu précédemment (p. 322), les messes des fêtes introduites au vn^ siècle postérieurement à saint Grégoire étant composées de pièces rapportées d'ailleurs, la constatation dont on parle ici n'est possible qu'au cas où il soit réellement
<( cinq chants des messes de ces Jeudis sont empruntés à des offices (( préexistants : preuve qu'on ne composait plus guère de nouvelles <( mélodies sous les deux Grégoires » (Grégoire II et Grégoire III). D'un autre côté, on constate que <( les messes auxquelles les jeudis « du carême ont pris la plupart de leurs chants (celles des diman- « ches après la Pentecôte) ne figurent pas dans le Sacramentaire « gélasien » — de la fin du VI I^ siècle ou du commencement du Ville. D'où l'on conclut « que les cantilènes les plus récentes de la collection grégorienne ont dû être composées aux environs de l'an 700 » .
Il V a encore ici une méprise dont je ne réussis pas à me rendre compte. On dit que « les messes des dimanches après la Pentecôte ne figurent pas dans le Sacramentaire gélasien » . J'ouvre le Sacramentaire gélasien, et je trouve au commencement du troisième livre :
Incipit liber tertius Oi'ationes et preces
cum canone Pro Dominicis diebus.
Deus qui diligentibus te, etc. (Muratori, Opère minori, t. XIII, part. II, p. 3i3).
Ce sont les messes des dimanches après la Pentecôte. Elles ne sont ici qu'au nombre de seize. Il se peut que ce nombre tut suffisant pour l'usage des Églises auxquelles la collection était destinée ('). Dans la partie gélasienne du Sacramentaire d'Alcuin (^), les vingt-quatre messes figurent au complet.
prouvé que les messes des dimanches après la Pentecôte ont été composées aux environs de l'an 700. Ainsi, les deux autres pièces de résistance de M. Gevaert supposent nécessairement ce terme de l'an 700, sans quoi elles perdent toute la valeur qu'on leur attribue à l'encontre de la tradition grégorienne.
(i) On sait que les deux ou trois manuscrits représentant aujourd'hui la liturgie gélasienne ne sont au fond que des recueils de formules romaines appropriés l/ à quelques Églises franques (Duchesne. Origines, p. i23, 104, 127), dans lesquels par conséquent on ne s'est point astreint à suivre pas à pas le développement de l'usage romain.
Il est un autre Sacramentaire dans lequel les messes après la Pentecôte font ■ réellement défaut : c'est celui que M. Duchesne conseille d'appeler « Sacramenî lÂs ^^^"^^ d'Hadrien ». Per.sonne cependant ne verra là une preuve de ce que ces / messes n'étaient pas encore composées à la fin du viii^ siècle.
(2) .Te m'étonne de ce que M. Duchesne ne semble pas soupçonner l'identité de ce fameux Missel mixte d'Alcuin, mentionné dans le catalogue des livres
EXAMEN DU SYSTEME DE M. GEVAERl Sq
Ainsi, non seulement les messes d'après la Pentecôte ne sont point postérieures au milieu du VI I^ siècle, mais on ne se trompera guère, je pense, en affirmant qu'elles existaient, du moins en substance, bien avant la réforme grégorienne. Elles comptent parmi les pièces que, suivant Alcuin, « saint Grégoire avait omises dans son « Sacramentaire, pour la raison qu'elles avaient été déjà arrangées <( par d'autres avant lui : quae idem Pater ab aliis iam édita esse (( inspiciens praetermittit » ('). Un examen attentif soit des textes du Sacramentaire, soit des mélodies du Graduel prouve, en effet, d'une façon assez sensible que cette partie de la Liturgie a dû subir moins que tout le reste les retouches parfois sévères de la main de
liturgiques de Saint-Riquier en 83i (Duchesne, Origines, p. 120), avec ce qu'il appelle 1" (c édition supplémentée )> du Sacramentaire grégorien, dont les exemplaires, copiés avec une exactitude scrupuleuse, abondent encore aujourd'hui dans les bibliothèques de l'Europe. 11 se compose : 1° du Sacramentaire du Pape, tel qu'il était disposé à l'époque d'Adrien P"" ; 2° d'une Préface insérée par l'auteur au milieu de la collection, et dans laquelle il expose le plan qu'il a suivi ; 3° de nombreuses additions provenant généralement du fonds gélasien et destinées à suppléer à l'aide de documents plus anciens les lacunes du recueil grégorien (Muratori. Op. min. t. XIII, part. II). La préface qui devrait se trouver col. 712 avant les Capitula de la seconde partie, a été maladroitement rejetée en note, col. 925. Dans Migne, c'est encore pire : la première partie fait •complètement défaut, la seconde avec la préface a été reléguée au tome CXXI, col. 798, sous le nom de l'abbé Grimald : de sorte qu'il faut encore recourir à la vieille édition de notre brugeois Pamelius pour avoir une idée de la vraie physionomie de l'ouvrage.
Si l'on joint à ce Sacramentaire et au Cornes bien connu du même Alcuin son Homéliaire authentique, que j'ai retrouvé dernièrement dans le ms. Parisiiius 14802, on aura dans ce triple monument une des sources les plus autorisées pour se rendre un compte e.xact de la question liturgique à l'époque de la fusion du grégorien avec le vieux romain-gallican.
(i) Un passage trop peu remarqué d'une lettre d' Alcuin confirme d'une manière frappante cette antériorité de la seconde partie du Sacramentaire mixte sur la première. L'archevêque d'York, Eanbald, avait prié Alcuin de lui arranger un Missalis libelbis. Alcuin répond qu'il n'en voit pas la raison. « N'avez-vous a point, dit-il à l'archevêque, assez de livres de messes arrangés Romano morel » Ce sont les exemplaires conformes à l'usage romain de l'époque d'Adrien I". Alcuin continue : « Vous avez aussi les SacramEntaires plus complets de l'ancien <( usage, Ilabes qitoque et veteris consuetiidinis Saa-amentaria maiora » (Patr. lat. C. 284 ; Haddan and Stubbs, Councils and ecclesiastical dociiment.s , vol. III, p. 5o8). Ces Sacramentaires plus complets suivant l'ancien usage correspondent évidemment à la partie gélasienne du Sacramentaire d'Alcuin. dont le plan se trouve ainsi tout tracé dans les motifs de ce premier refus.
6o EXAMEN DU SYSTÈME DE M. GEVAERT /
Grégoire (^). Il n'y a donc plus lieu de reculer jusque vers l'an 700 la date finale de la période productive. D'autre part, la pauvreté relative que nous avons pu constater dans le travail liturgique du Vile siècle, témoigne assez que la période de productivité était déjà close. Mais lorsqu'il s'agit d'assigner d'une façon précise le terme final de cette période, il faut avouer que nous serions fort embarrassés, n'était le témoignage historique, fondement de la tradition grégorienne, qui nous oblige à fixer à la fin du VI^ siècle ou au commencement du suivant la revision et la compilation définitive ides mélodies liturgiques de Rome.
IV. — La distinction des deux périodes du chant SIMPLE et du chant ORNÉ.
M . Gevaert semble attacher une importance capitale à cette distinction bien tranchée des deux périodes successives. Elle est comme l'idée-mère de son travail, il multiplie les arguments en sa faveur : bref, il la croit « hors de contestation » .
Encore une fois, cette distinction fùt-elle solidement établie, je ne vois pas quelle conséquence directe on pourrait en tirer contre la tradition grégorienne. Puisque, d'après le calcul de M. Gevaert, la période du chant orné a dû commencer vers 552, qu'est-ce qui a pu empêcher saint Grégoire le Grand, postérieur d'un demi-siècle, d'admettre dans les recueils romains les chants ornés qui y figurent aujourd'hui ?
Cependant à cause de l'intérêt spécial que m'a paru otîrir à un autre point de vue cette partie du système, j'ai cru bien faire de passer brièvement en revue les divers arguments de M. Gevaert, en suggérant la réponse à chacun d'eux.
Mais d'abord, qu'on me permette une question. Comment se fait-il que les pièces de chant dont l'antiquité est le mieux établie, sont précisément celles dont les mélodies surpassent toutes les autres
(i) Il n"y a peut-être pas, dans tout le cycle liturgique, de formules déprécatoires plus amples et plus riches que celles de certains dimanches après la Pentecôte. Quant aux pièces de chant, c'est dans cette partie seulement du recueil grégorien que se trouvent ces morceaux étranges à répétitions multiples, tels que l'Offertoire Preca/î/A' est M oy ses, ex. snvtouX. celui de Job, Vir erat in terra Hits, qui n'a pas son pareil dans tout l'Antiphonaire grégorien (Tomasi- Vezzosi, Opp. V, 142, 52, i5i).
EXAMEN DU SYSTEME DE M, GEVAERT 6l
en ornements et en richesse ? M. Duchesne, on l'a vu, admet que les chants de psaumes, intercalés entre les lectures préliminaires à la liturgie, nous viennent en droite ligne du service de la Synagogue ('). Or, quelle que soit la forme de ce chant de psaume. Graduel, verset alléluiatique ou simple Trait, son caractère distinctif consiste dans la profusion d'ornements sans égale dont il se montre constamment revêtu. M. Gevaert affirme, il est vrai, que si les morceaux variables de la messe — entre autres a ceux qui s'exécutent entre l'Épître et l'Évangile », — ont pu exister antérieurement à l'an 552, ce ne fut « pas en tout cas sous la forme musicale « où nous les connaissons aujourd'hui ; cette forme, ils n'ont pu (( la recevoir avant la dernière moitié du Vile siècle ». Ainsi il y aurait eu des Graduels ou des Alléluias à chatit simple avant les Graduels et les Alléluias à chant orné. Mais sur quoi repose cette hypothèse toute nouvelle ? A-t-on jamais trouvé dans les manuscrits la moindre trace de ces morceaux de la messe en chant simple ? Est-ce peut-être que l'idée même des chants mélismatiques était inconnue avant le milieu du Vl^ siècle ? Mais que faire alors de ces passages vraiment charmants dans lesquels saint Augustin explique philosophiquement la coutume populaire ào. jubiler, c'està-dire, d'exprimer par une longue série de vocalises une joie que des mots sont impuissants à rendre ? (^). Et puisque ce moyen d'exprimer l'élan suprême du bonheur était fondé sur la nature même,
(i) (i II faut bien se garder, ajoute-t-il, de les mettre sur le même pied que les « autres chants, Introït, Offertoire, Communion, qui ont été introduits plus « tard ■>■>, c'est-à-dire vers la fin du iv^ siècle, « et seulement pour occuper l'atten- « tion pendant de longues cérémonies » [Origines, p. 161).
(2) « Qui iuhilat, non verba dicit, sed sonus quidam est laetitiae sine verbis : « vox est enim animi diffusi laetitia, quantum potest, exprimentis aftectum, non « sensum comprehendentis. Gaudens homo in exsultatione suà, ex verbis qui- (c busdam quae non possunt dici et intelligi, erumpit in vocem quamdam exsul- « tationis sine verbis ; ita ut appareat eum ipsa voce gaudere quidem, sed quasi « repletum nimio gaudio, non posse verbis explicare quod gaudet... Maxime « Jubilant qui aliquid in agris operantur; copia fructuum iucundati vel messores, « vel vindemiatores, vel aliquos fructus matantes, et in ipsa facunditata tarrae <( et feracitate gaudentes, exsultando cantant ; et inter cantica quae verbis enun- « tiant, inserunt voces qiiasdam sine verbis in elatione exsidtantis animi, et haec « vocatur inbilatio. Si quis forte propterea non recognoscit, quia numquam « advertit, advertat de cetero » {Enarr. in ps. XGIX, n. 4; Patr. iat. XXXVII, ^ 1272. Cf. in ps. XCVII. n. 4; in ps. XLVI, n. 7; in ps. XCIV, n. 3).
62 EXAMEN DU SYSTEME DE iW. GEVAERT
quel motif y avait-il de la bannir de l'Église, foyer de la vraie joie, comme de la lumière et de l'amour véritable ? (0-
Cette question une fois posée, je passe aux arguments de M. Gevaert.
Premier argument : « Dans ces arabesques sonores (des can- « tilènes ornées) aux lignes capricieusement entrelacées, on recon- (( naît sans peine l'influence de l'Orient, etc. ».
Réponse : On a vu plus haut que l'influence de l'art oriental sur le chant latin s'est fait sentir dès l'origine, et bien antérieurement au VI 1*= siècle. Si, indépendamment de ce premier élément, on croit devoir admettre différentes phases d'influence à des époques postérieures, je crois avoir suffisamment établi que rien n'empêche de faire coïncider l'une de ces phases avec le pontificat de Grégoire I^r, et que, en tout cas, l'influence grecque de la seconde moitié du VI I*^ siècle se distingue essentiellement de celle des siècles précédents par la pauvreté relative et l'impuissante crudité de ses résultats. I
Second argument: « Les cantilènes ornées supposent des exé- (( cutants habiles, et trahissent en conséquence une époque où le (( collège des chantres pontificaux avait remplacé depuis longtemps « l'assemblée des fidèles ».
Réponse : On admettra au moins qu'il n'y a pas de difficulté à partir de la fondation de la Schola Ca7ito7~um. Celle-ci existait, sans doute depuis assez longtemps, à Constantinople, quand, au milieu du Vie siècle, Justinien fit un décret pour réduire au nombre de cent dix lecteurs et de vingt-cinq chantres celle qui desservait la grande église de Sainte-Sophie {"■). A Rome, elle n'est pas postérieure à saint Grégoire : les exécutants habiles ne pouvaient donc faire défaut. On se demanderait plutôt avec raison pourquoi saint Grégoire se serait mis en frais d'organiser et de doter une aussi importante corporation, si celle-ci n'avait eu à exécuter que des chants d'une simplicité toute primitive, que l'assemblée des fidèles suffisait à interpréter d'une façon satisfaisante.
Mais, bien avant saint Grégoire, dès l'origine de la période pro-
(i) « Et quem decet ista iubilatio nisi ineffabilem Deum ? Ineffabilis eaim est, " quem fari non potes : et si eum fari non potest, et tacere non debes, quid « restât nisi ut iubiles; ut gaudeat cor sine verbis, et immensa latitudo gaudio- « rum metas non habeat syllabarum ? » (S. August. Enarr. in ps. XXXII, serm. i, n. 8; Patr. lai. XXXVI, 280).
(2) Novell. III, c. I.
ductive, on avait trouvé tout naturellement le secret d'exécuter les mélodies les plus ornées, même avec un personnel restreint, et sans diminuer en rien la part légitime qui revenait au peuple fidèle. Ici encore, je renvoie à M. l'abbé Duchesne (Origines, p. 107). » Anciennement, dit-il et jusqu'au déclin du quatrième siècle, le "*? « psaume était toujours exécuté en ^ûIû, et sans doute avec des mo- ' *^ <( dulations assez compliquées. Cependant l'assemblée répétait les « dernières phrases du chant. C'est ainsi que les Constitutions « apostoliques nous représentent l'exécution du chant liturgique. « C'est encore ainsi que les règles du chœur prescrivent d'exécuter '( les pièces de chant qui. dans l'usage romain, correspondent à (( la plus ancienne psalmodie, je veux dire le Graduel et les autres (( pièces intercalées entre l'Epître de l'Évangile ».
Dans les petites communautés chrétiennes, on devait se contenter le plus souvent d'un seul lecteur. Mais dans les églises plus considérables, la Schola Lectorum occupa de bonne heure une position analogue à celle qui revint plus tard à la .9c/îo/a grégorienne. Il est clair, par exemple, qu'avec un clergé comme celui de Carthage au V'-" siècle, composé d'environ cinq cents personnes, dont beaucoup n'étaient que de jeunes entants choisis comme lecteurs à cause de « leurs voix argentines », l'exécution des chants, même les plus ornés, ne pouvait offrir de grandes difficultés (').
TrOISIÈ.ME ARGUMENT : « La réalité historique des deux pé- (( riodes successives est démontrée par la contexture musicale des (( deux classes de chants, critérium qui ne peut mentir » — Un exa- (( men quelque peu attentif des morceaux ornés y fait découvrir des « amplifications évidentes d'antiennes simples et d'intonations (I psalmodiques ».
Réponse : Le plus ou moins de développement d'une mélodie par rapport à une autre du même type ne saurait à lui seul conférer un titre de priorité ou de postériorité quelconque : car il est aussi facile de concevoir une mélodie simple extraite d'une mélodie ornée, qu'un morceau du genre orné amplifié d'après une trame du genre simple. Le même orateur ne peut-il pas traiter le même sujet de deux différentes manières à la fois, l'une plus sobre et plus concise, l'autre plus développée et plus ample, suivant les circonstances diverses où il sera invité à prendre la parole ? Qui pourrait, cependant, à
(i) Duchesne, Origines, p. 335.
l'aide de cette seule donnée de la simplicité relative de l'une et de la richesse de l'autre, trancher la question de priorité entre ces deux productions, dont la destination diverse fait, au fond, la seule différence? Il en est de même des mélodies riches et des mélodies simples : chacune est riche ou simple, suivant que l'exigent son rang et son emploi parmi les pièces nombreuses et variées du répertoire liturgique.
Je ne veux pas dire par là, évidemment, qu'on n'a jamais composé de morceaux du genre orné à l'aide d'amplifications d'antiennes simples : la chose est en soi trop naturelle pour n'être pas arrivée plus d'une fois. Ce que je soutiens uniquement, c'est que le plus ou moins grand développement d'une mélodie par rapport à une autre similaire ne suffit pas à lui seul pour trancher la question de priorité dans les cas particuliers, encore moins pour ériger en thèse générale et absolue la postériorité de toutes les cantilènes •ornées par rapport aux cantilènes du genre simple.
Autre chose serait, si outre ces airs de richesse et de simplicité qui se rencontrent simultanément à toutes les époques, on pouvait constater quelqu'une de ces différences de genre et de caractère qui supposent nécessairement une différence d'âge ou de milieu. C'est ainsi qu'en rapprochant une mélodie ambrosienne de la mélodie grégorienne correspondante, on peut légitimement conclure à un rapport de postériorité de celle-ci sur celle-là : il ne s'agit plus seulement d'une différence matérielle de développement, mais d'une diversité bien tranchée de caractère, qui permet à l'observateur exercé et délicat de reconnaître dans la cantilène grégorienne une retouche habile et systématique de l'œuvre originale et primesautière représentée par la pièce ambrosienne.
C'est précisément cette différence intime de caractère qu'il est impossible de constater entre les mélodies simples et les mélodies riches des livres grégoriens. Les unes peuvent et doivent être plus courtes, les autres plus développées : mais l'ensemble est conçu ou retouché dans un esprit de parfaite unité, qui non seulement dispense, mais même dissuade de recourir à l'hypothèse d'une différence d'époque. En somme, il y a infiniment moins de dissemblance de caractère entre un morceau simple et une cantilène riche du recueil romain, qu'entre n'importe quelle mélodie ornée de l'Église de Rome et celle également riche qui lui correspond dans le chant milanais. Qu'on aille donc chercher des preuves de relations de postériorité ou de priorité dans la « contexture musicale » des diffé-
rents chants, soit : mais qu'alors on les fasse consister dans un élément moins matériel que le plus ou moins de développement donné aux mélodies.
Quatrième argument : « Elle est aussi attestée d'une manière (( éclatante par l'histoire musicale et par la littérature ecclésiastique. « En effet tous les restes de la musique vocale des anciens (les trois (( cantilènes citharodiques du deuxième siècle, et le fragment mélo- « dique de la Ir^Pythique de Pindare) appartiennent au même genre « de mélopée que les antiennes et répons simples : chaque syllabe « du texte ne porte qu'un, deux ou tout au plus trois sons ».
Réponse : Ces exemples appartiennent tous à une catégorie de chants qui sont par essence du genre simple : Vhymne ou ode. Ils ne prouvent rien contre l'antiquité de la forme plus riche dont sont revêtus d'autres morceaux liturgiques, complètement différents par leur caractère et leur destination.
CINQ.UIÈME argument : (( D'autre part les renseignements quel- « que peu détaillés que nous fournissent au sujet des chants litur- « giques les écrivains antérieurs à l'époque carlovingienne — « Cassiodore, saint Benoît, Bède — se rapportent uniquement à « l'office des heures, composé en entier de mélodies simples, à la « seule exception des répons nocturnes » .
Réponse : Ce serait encore simplement du négatif. Il faut toutefois prendre note, au passage, de la mention relative à saint Benoît. M. Gevaert convient donc qu'il existait déjà des chants ornés durant la période assignée par lui au chant simple. 11 était impossible de le méconnaître : car la Règle bénédictine, écrite dans la première moitié du Vl^ siècle, distingue fort nettement le « brevis responsorius » du répons ordinaire ou grand répons ('). Or, si l'on admet qu'il existait dès lors de tels chants pour l'office des heures, comment aller jusqu'à nier la simple possibilité du même fait pour la fonction de loin la plus solennelle du service liturgique ? Ne sait-on pas que l'office canonial n'est après tout qu'un rayonnement de la grande liturgie du sacrifice ? Comment refuser à l'essentiel ce qu'on reconnaît devoir accorder à l'accessoire ?
J'espère avoir suffisamment répondu aux principales raisons mises en avant par M. Gevaert, et j'ai hâte de formuler les deux principes qui se dégagent naturellement de tout ce qui précède sur les rapports du chant simple et du chant orné :
(i) Régula s. P. Benedicti, éd. Schmidt, Ratisbonae, 1880, cap. X, p. 24.
66 EXAMEN DU SYSTExME DE M. GEVAERT
lo Plus les morceaux qui sont essentiellement du genre simple se montrent à nous revêtus d'une mélopée sobre et facile à retenir, plus, en général, ils sont anciens ; parce qu'ils répondent ainsi davantage à leur but primitif, étant destinés pour la plupart à être chantés ou répétés en entier par toute l'assemblée des fidèles. Tel est le cas, par exemple, des hymnes et des antiennes du Psautier.
2° Pour les morceaux qui de leur nature appartiennent au genre orné, il faut retourner la proposition : plus ils sont riches et compliqués, plus fondée aussi, en général, est leur prétention à une haute antiquité. Tel est, encore une fois, le caractère du Graduel et des chants similaires exécutés entre les lectures.
Voilà, ce me semble, la thèse vraie, la double conclusion à laquelle mène forcément l'étude attentive des plus anciens monuments de la liturgie, soit romaine, soit surtout milanaise, qui sont parvenus jusqu'à nous (■),
V. — Le manque prétendu de toute notation musicale avant le milieu du VII^ siècle.
Encore un point dirigé immédiatement contre la thèse grégorienne. Impossible, en effet, que saint Grégoire ait fixé par écrit les mélodies de l'Antiphonaire, si de son temps on ne savait pas écrire la musique. Or, il ne peut être question, avant le VII® siècle, d'un commencement de notation propre à la musique chrétienne. Cassiodore n'en dit pas un mot ; saint Isidore de Séville nie jusqu'à la possibilité d'une représentation graphique des sons. Par contre, continue M. Gevaert, « la longueur et l'extrême complication de la « plupart des morceaux mélismatiques nous force à faire remonter
(i) .\insi M. Gevaert admet « que les antiennes du psautier hebdomadaire « n'ont pas changé depuis le commencement du vie siècle ». Il reconnaît aussi que <■<. quelques timbres syllabiques d'hymnes ambrosiennes » peuvent remonter jusqu'au iv^ siècle. Or, ces morceaux appartenant par essence au genre simple sont, de fait, d'une simplicité égale à leur antiquité. Au contraire, pour les morceaux du genre riche, M. Duchesne (Origines, p. no) constate que si l'on (c a réduit progressivement toutes les parties du service divin, prières, lectures, (c chants, c'est cependant le chant qui a subi le plus de suppressions ». Mais l'évidence des deux principes posés ici résulte plus clairement encore de l'examen des plus anciens recueils de chant milanais : là, ce qui est du genre simple, est d'une simplicité non pareille ; ce qui est du genre orné, est d'une richesse qui pourrait paraître souvent démesurée.
(( jusqu'à l'époque du pape Serge, peut-être même un peu plus (( haut, l'introduction d'une notation rudimentaire, celle des « neiimes ».
En admettant même que la musique chrétienne eût dû se passer de notation propre jusqu'au milieu du VI I^ siècle, je ne vois pas ce qui aurait empêché saint Grégoire de recourir au moins à la notation grecque ou alphabétique. Cassiodore, il est vrai, n'a pas jugé nécessaire d'en parler dans son traité abrégé Des arts libéraux à l'usage de ses moines. J'ai peine à croire cependant qu'il l'ait ignorée, puisque Boèce, son contemporain et son collègue, a porté à cette notation une attention particulière, ce qui lui a valu ailleurs les éloges de M. Gevaert (').
Ce n'est pas toutefois de celle-là, selon moi, qu'a dû se servir saint Grégoire, mais bien de la notation neumatique, dérivée de ces accents oratoires que certains auteurs antérieurs à Cassiodore voulaient déjà rattacher à l'enseignement de la musique (^).
On constate, en effet, que la notation alphabétique est, comme dit dom Pothier ('), » une notation proprement et exclusivement didactique ». On ne voit pas « que l'on en ait fait usage autrement que dans les écoles ou pour les écoles ». L'Antiphonaire de Montpellier lui-même, qui offre avec la notation alphabétique les signes de la notation neumatique, doit être considéré, vu la distribution des morceaux par modes, non comme un livre de chœur, giais^comme un livre d'école. Au contraire, le svstème des neumes (( plus usuel, plus parlant à la voix humaine », comme dit fort bien M. Gevaert (+), a été universellement préféré, chaque fois qu'il s'agissait de transcrire des mélodies destinées à l'usage du chœur. C'est celui qu'on a adopté dans les plus anciennes copies que nous possédons du chant de saint Grégoire ; et déjà ces monuments du Ville et du IXe siècle » nous montrent la notation traditionnelle « des accents neumatiques arrivée à un état de développement qui
(1) La Musique de l'antiquité, I, jqS, 436 ; Boetii. De musica, lib. I\', c. m ; Patr. lai. LXIII, i25i.
(2) « Censorinus quoque de accentibus voci nostrae adnecessariis subtiliter << disputavit, pertinere dicens ad musicam disciplinam ; quem vobis inter (c caeteros transcriptum reliqui » {De artib. ac discipl. liberalium artiiim. c. 5 ; Patr. lat. LXX. 1212).
(■'') Mélodies grégoriennes, p. 25.
(4) Musique de l'antiquité, \, 394.
« suppose un travail séculaire » (^). Il v a donc tout lieu de croire que l'exemplaire original lui-même était noté en neumes.
En outre (je suis toujours M. Gevaert), « les neumes des Occi- (( dentaux appartiennent à la même catégorie que les notations (( liturgiques des Juifs, des Abyssiniens, des Byzantins et des (( Arméniens » (^). Si, comme on l'a vu plus haut, il a dû y avoir, dès le principe, un rapport de filiation entre les mélodies chrétiennes et le « passé musical hébreu » , pourquoi l'adoption de cette notation liturgique des juifs ne remonterait-elle pas aux débuts mêmes de l'art liturgique des chrétiens ? M. Gevaert, il est vrai, déclare la notation neumatique « visiblement imaginée pour des chants à « vocalises et même inapplicable à des cantilènes syllabiques. (^) » Il est curieux de voir que l'étude approfondie qu'ont faite des neumes nos confrères de Solesmes dans la Paléographie musicale, les a de suite amenés à une conclusion diamétralement opposée. Pour eux, « il est trop évident que la notation chironomique ne « répond pas aux exigences des cantilènes arrivées à leur plein déve- « loppement. Son adaptation à de tels mélismes ne peut se concevoir (( que par l'existence antérieure d'un état mélodique très simple, (( intermédiaire entre la parole et la musique, susceptible de s'ac- (( commoder de la simplicité de l'accentuation oratoire comme (( instrument de la transmission des sons » (+).
A ce compte, ce serait s'attarder en vain, que d'aller chercher au milieu du VI I*^ siècle les premières traces de la notation neumatique {^).
Reste le texte de saint Isidore, qui peut avoir influencé en ce point le jugement de M. Gev^aert. Le voici, tel que le traduit l'auteur de La Musique de l'antiquité (I, 437) : « Les sons périssent, « si l'on ne les conserve par la mémoire ; car ils ne peuvent être « figurés par l'écriture » {^). Les auteurs de la Paléographie
(i) Paléogr. musicale, p. 106.
(2) Musique de l'antiquité, p. 394.
(■^) Origines du chatit liturgique, p. 42.
(4) Op. cit. p. io3.
[^) On cite un endroit d'un ouvrage du v^ siècle, le traité De proi7iissionibus et praedictionibus Dei, pars V, c, 14, n. 17 {Pair. lat. LJ, 856), qui semble supposer dés cette époque la connaissance et l'usage de la notation musicale par accents neumatiques.
(6) « Nisi enim ab homine memoria teneantur soni, pereunt, quia scribi non c< possunt » {Etymolog. lib. III, c. i5, n. 2 ; Pair. lat. LXXXII, 160). Au lieu
EXAMEN DU SYSTÈxME DE M. GEVAERT 69
musicale ont très bien exposé, à mon avis, la véritable signification de ce passage. « Il est de toute évidence (disent-ils), que les sons ne « peuvent, par eux-mêmes, être l'objet d'une représentation directe « et immédiate : par leur nature presque immatérielle, ils échappent « à la vue, au toucher » (^).
Les neumes ne seront que des symboles choisis pour les représenter, et des symboles assez imparfaits, puisqu'ils sont incapables d'indiquer les intervalles d'une façon précise. C'est ce qui fera dire à tous les musicistes du haut moyen âge jusqu'à Guy d'Arezzo luimême, qu'avec la notation usuelle il est impossible d'exécuter, sans le secours d'un maître, une mélodie que l'on n'a pas apprise (^). L'auteur des Etymologies a eu raison de signaler cette insuffisance de toute notation musicale à reproduire les sons d'une façon directe : mais rien n'autorise à lui faire nier du même coup la possibilité de suppléer à cette insuffisance radicale, au moyen de symboles en intime relation avec la mélodie oratoire, tels que sont les neumes.
Ainsi, pour tout résumer en quelques mots, l'état de la notation neumatique dans les plus anciennes copies de l'Antiphonaire grégorien est déjà un indice qu'elle avait dû servir à la rédaction de l'original : la catégorie de notation à laquelle elle appartient, aussi bien que la simplicité évidente de sa destination primitive, permet de conclure avec probabilité qu'elle servit à fixer dès l'origine les chants liturgiques des chrétiens. En tout cas, si l'hypothèse du rôle musical attribué à Sergius oblige d'admettre l'existence d'une notation suffisante au VI I^ siècle, rien ne force à reculer son introduction jusqu'au milieu de ce siècle, le silence de Cassiodore ne prouvant rien, et le texte d'Isidore n'ayant pas la force absolue et exclusive que lui donne M. Gevaert.
VI. — L'influence des prêtres et moines syriens réfugiés \ en Italie après la conquête musulmane.
Jusqu'ici M. Gevaert a posé les bases de son système : les limites \ de la période jn-oductive, la postériorité des cantilènes ornées par^
de la périphrase « être figurés par l'écriture >., je préférerais simplement « on ne peut les écrire ». C'est moins élégant, mais peut-être plus exact ; et ici l'exactitude importe plus que tout le reste.
(2) Voir les textes réunis Paléogr. mus. p. 108. note 1.
yo EXAMEN DU SYSTEME DE M. GE\'AERT
rapport aux chants simples, l'absence de toute notation propre à la musique d'Eglise avant le milieu du VII^ siècle. Il ne lui reste plus maintenant qu'à attribuer à chacun la part spéciale qui lui revient, et il commence cette distribution par faire bénéficier de ses nouvelles découvertes » les chefs de la Schola et les prêtres et moines syriens (( qui se réfugièrent en Italie après la conquête musulmane (638) ». — (( C'est parmi eux que nous devons chercher les auteurs des (( répons de l'Office nocturne et des chants propres de la Messe ».
Ces émigrations de moines et de clercs orientaux semblent avoir exercé une sorte de prestige sur l'imagination artistique de l'auteur. Il V a quinze ans ('), il attribuait l'introduction de l'écriture neumatique en Occident aux artistes, clercs et laïques, forcés de quitter Bvzance et se rétugier en Italie, à la suite des décrets de l'empereur iconoclaste Léon l'Isaurien (726). Dans son dernier ouvrage, il sacrifie cette première conjecture à l'hypothèse du rôle capital attribué par lui à Sergius U''', rôle qui suppose nécessairement la connaissance des neumes dès la seconde moitié du VI le siècle, au plus tard.
La nouvelle hvpothèse en faveur des Svriens fuvant l'invasion musulmane n'est peut-être pas moins érudite que la première : il n'v a même rien d'impossible à ce que le concours de ces étrangers ait exercé une certaine influence sur quelques parties accessoires du répertoire romain. Mais avec la portée plus large qu'on lui donne ici, cette conjecture a le grave inconvénient de se trouver en désaccord avec deux faits de l'histoire : le premier, admis par M. Gevaert lui-même, savoir l'existence « des répons de l'office nocturne » un siècle au moins avant l'émigration syrienne ; le second, ressortant des témoignages invoqués dans la première partie de ce travail, c'est-à-dire la fixation « des chants propres de la Messe », par Grégoire I»^'', plus de trente ans avant l'invasion musulmane.
V". — Le rôle des papes helléniques.
M. Gevaert continue : 0 Mais les promoteurs principaux delà « musique de l'Église appartiennent, selon toute probabilité, à cette « période assez longue où le siège de saint Pierre fut occupé par « des papes d'origine hellénique ».
(i) Musique de l'antiquité, I, 43S.
Ici encore, il s'agit d'une simple probabilité, qui cède nécessairement devant le témoignage des faits. Il n'v a pas lieu, je crois, d'insister davantage.