‹ Les vermoulures [microforme]Chapitre 18 sur 29 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Sur la pente

Pendant que le père d’Edoyard mourait et que lui-même, sous l'égide de l'amour, au matin de la vie, les yeux levés vers l'idéal, commençait résolument la journée de l'existence, les événements marchaient aussi dans le monde politique.

La lutte devenait de plus en plus ardente entre Ollivier, appuyé par les modérés et grand nombre des radicaux, et le parti radical ministériel.

Les journaux faisaient rage.

“‘L’Indépendant’’ faisait une guerre à mort à Ollivier—en dépit de toute sa prétendue indépendance—et le ‘“‘Matin’, l'organe ministériel avait, sur.son compte, des articles stupéfiants par leur mauvaise foi et leur ineptie.

Edouard était à Parcourir ces journaux et passait, dans son esprit, condamnation sur de semblables procédés

accusations qu'Ollivier portait contre le gouvernement : c’eût été trop difficile. On s’en prenait à Ollivier lui-méme et on tâchait, en l’amoindrissant, d'arrêter le succès de sa campagne.

Le stratagème manquait heureusement son effet, car ces personnalités tombaient à faux et les mensonges des journaux radicaux étaient vite démasqués par la “Justice”, dont le ti.

rage, signe de la faveur du peuple, augmentait rapidement, tandis que celui des feuilles opposées décroissait aussi rapidement, surtout celui du “’Matin,”” qui n'était plus que de la moitié de la circulation de la ‘ Justice.’ On protestait que les accusations d'Ollivier. étaient fausses, quand elles étaient appuyées sur les dcciments publics et les faits et irréfuf:blem-nt confirmées par l’éclatante démission de Ravaut.

"rs

On ne tentait guère de réfuter les ‘

On l’accusait d’avoir des vues in- moi aussi, à votre suite. Associez téressées et ambitieuses, quand il ve- moi à vos projets et faites-moi part de i emeurer dans vos espérances. +, Je crois bien que si je tenais à avoir traitement de droit de vote, ce serai: uniquement et quand il Pour vous donner un vote de plus. æût pu, s'il l'eût voulu, être depuis Nous aurons chacun notre part dans longtemps ministre fédéralquoi que la vie active que vous semblez vouloir Pussent dire ceux qui affectaient de mener: Vous, vous ferez de beaux dis. Cours, vous serez député, ministre ; | un acte de cette offre, moi, je serai là quand vous Préparerez

vos harangues et, quand vous les aurez

Prononcées, je serai, si vous le voulez, Carrière politique, la ‘‘petite source’ auprès de laquelle ‘VOUS. vous reposerez et à laquelle vous

Vous rafraîchirez.

Je n’ambitionnerai Pas d’autre rôle, pleinement satisfaite, si Ja manière dont je le jouerai

« On osait l’accuser ainsi quand, de-

Peut vous rendre

sentiments du Peu- heureux.

ple, et uniquement dans l'intérêt de J'ai vu Marie-Louise ; nous avons

la vérité et de Ja justice. longuement causé de Vous. Si vous Enfin, suprême argument, —;

JE passe saviez quel charme j'éprouve mainte-

neat, à pouvoir pa. ler de Vous, avec

confiance et abandon, et le Plaisir que

national, j'ai d'entendre votre charmante petite

Vil bétail domestiqué ! sœur me conter comment vous étiez,

Lafontaine s'est.i montré bien con- à Ja maison, ce que vous faisiez et Ciliant quand il a revendi

qué les droits comme tous vous aimaient, 1] me de la langue française et Croît-on plus faut vous Chérir

-+. J'espère que vous êtes satis-

conquête, de 1837 fait de moi sous ce rapport.

à 1847? | | Marie-Louise sait tout, maintenant. Edouard en était 1à de ses réflexions, Si vous aviez vu Comme elle était con-

quand sa maîtresse de Pension vint Jui tente. Oh! la chère petite fille, ....

Porter une lettre qu’

elle avait oublié de Si Vous saviez comment elle m'appelle, lui remettre Plus tôt.

quand nous sommes toutes seules, en- C'était une lettre de Blanche, —où semble, toutes les deux... . ment question de poli- Aussi, je l’aime de tout mon cœur.

uard et Autant, je suppose que nous aimez la

politique.

Saint-Germain 25 fév., 190... Pardonnez - moi de vous taquiner comme cela ; je comprends et j'approu- Mon Ecouard Chéri, À 3 -

VE'Vos goûts, —et vous me rendez bien Je vois par vos lettres que vous Vous heureuse en me les confiant.

intéressez fort à la Politiqüe ; pour n’en J'imiterai votre exemple: et ce sera Pas devenir jalouse je m'y intéresse, sans Ja moindre ce et avec le

parerez s aurez voulez, aquelle e vous

> rôle, anière rendre

avons . Vous ainteavec r que etite étiez, z et

plus entier plaisir que je vous confierai toujours tout ce que je fais et tout ce que je pense. J'aimerai mieux me faire gronder, plutôt que de vous cacher quelque chose. -

11 fait bien beau, de ce temps-ci, et nous pensons, Marie-Louise et moi, au plaisir que nous aurions si vous étiez là pour partager nos longues promenades.

En attendant de vous avoir, nous vous : désirons.

Recevez donc, avec son cœur, la pensée de

Votre Blanche.

Viennent maintenant les combats et Edouard sera sûr de trouver, après la bataille, quelle qu’en puisse être l’issue, joie et consolation.

On frappe; c'est Ricard.

Quelles bonnes nouvelles, demande Edouard ?

—Tu crois aux bonnes nouvelles, toi. Tu es heureux. Moi, quand je n'en ai pas de mauvaises, ça me suffit.

-—J'en ai eu assez de mauvaises, ces derniers mois, pour en désirer et en

“espérer, maintenant, de bonnes.

—C'est vrai. Et puis, avec ça, tu es d'un optimisme !.... Je voudrais être comme toi.

—ÂAlors, tu n’as rien de neuf ?

—Non; je travaille un peu; mais je n'ai encore aucune position fixe et dé-

“finitive. Je me demande si je prati-

querai le droit.

—Tu ne serais pas le premier qui, une fois reçu, ait embrassé une autre carrière. :

—Le journalisme me tenterait assez, si le niveau en était plus relevé qu’il ne l’est actuellement. ;

—Tu pourrais travailler 4 ce relèment, à

—Ce serait une belle tâche... ,

Ricard causa ainsi, quelques minu-

tes, puis il dit : à propos, de quoi voulais-tu parler dans ta lettre?

—Quelle lettre ? :

—Celle que tu m'écrivais, à'ton arrivée en ville, et dans laquelle tu me disais que tu avais une foule de choses à me dire, et une, entr’autres, toute particulière. |

—Ah ! oui ; je voulais justement t'en parler. Tiens, lis.

Et il lui tendait la lettre de Blanche.

Ricard lut, en marquant un vif éton-

nement.

‘‘Je te félicite, mon cher: je ne te savais pas rendu si loin.”’

Edouard lui confia alors tout ce qui s'était passé entre lui et Blanche, et

lui fit part de ses sentiments.

Ricard écoutait, avec intérêt, mais avec, de temps à autre, une moue un peu décourageante.

—AÂlors, tu es pris.

—Et je ne chercherai certainement pas à me déprendre.

—Tu connais mes idées, sur ces choses-là !

—Un peu.

—En principe, je n'y crois pas...

—Tu n'es pas encourageant.

—*-. Mais, en pratique, j’admets des exceptions ; je souhaite que tu en aies rencontré une.

—Oh ! tu peux en être certain.

—Alors, je te félicite de nouveau, mon cher. Crois à tout le plaisir que j'éprouve pour toi.

Puisque tu m'as montré cette lettre, dit Ricard, tu ne seras pas surpris que je t’en lise une, à mon tour.

Ce n’est pas précisément une lettre d'amour, mais j'espère qu'elle t'intéressera quand même. C'est notre ami Giroux qui m'écrit.

Giroux écrivait :

Mon cher Ricard,

Pardonne-moi d’avoir tardé si longtemps à t’écrire; mais j'ai été tellement occupé. Tu comprends, avec

FO i-Mivnses d Pie À ner pr SR tent t K gi Le E

uv cree

qe ge gi UE RE eg ur mms TS en

la session qui commence, je n'ai plus grand loisir, 1 à

* L'ouvrage n’a pas coutume de m'effrayer ; mais, cette année, je n’ai pas le Cœur à la tâche : j'ai beau ne pas par-

, tager les fautes politiques de mon mi- nistre, n’avoir aucune initiative, et n'é.

tre qu’un employé irresponsable, :i] y-

a certains contacts qui répugnent. 1] Y a aussi des besognes qui salissent.

Dieu me préserve de jamais donner mon concours à celies-là. -

Avec la session, la vie renaît à Qué-

Les dîners et les réceptions se ‘succèdent, et il arrive que je sois mêlé à ces fêtes, où mes devoirs officiels me font, quelquefois, remplir un rôle.

Que deviens-tu ?

Une fois les affaires dont tu t’occupes, maintenant, terminées, entreras-tu dans le docte corps des avocats ou dans la grande confrérie des journalistes ?

Je ne te vois pas bien t’astreignant à la routine de la procédure et je m'’attends plutôt à te voir une plume à la main, —pas loin du fauteuil directorial,

Je te parlais, tout à l’heure, de besognes auxquelles je me refuserais : dans l'embarras où se trouve le ministère, On à recours à tous les expédients et à tous les procédés dignes et indignes.

Si jamais on voulait m'employer à certaines missions et me faire faire quelqu'une des saletés qu’on commet journellement, ici, je m'y refuserais. On me connaît et on n’a pas encore osé me faire de telles Propositions, ni me donner de tels ordres, mais je sens néanmoins que ma position ici est très précaire ?

Comment va l’ami Leblanc? Fais.

jui mes amitiés.

On m'appelle... je reviens terminer ma lettre, à l'instant... .......

rs EE: *. ..

++ Hélas ! mon cher ami, ce que je

prévoyais est arrivé, C'est fini. Je

rs.

D L'Hon. Potvin m'a fait appeler.

Quand je suis entré, il a renvoyé sa sténographe, m'a fait fermer la porte du bureau, m'a regardé fixément. et m'a dit: vous avez déjà été dans le journalisme, Giroux P :

— Oui, monsieur. -\

—On me dit même que vous êtes très fort. Ollivier nous ennuie, de ce temps-ci, et nous n’avons personne qui puisse tenir tête aux journalistes qui écrivent dans la “Justice”, Ne voudriez-vous pas vous essayer contre eux? Une série d'articles très forts contre Ollivier, par exemple? vous êtes bon pour faire Ça. Votre salaire courrait pareil, le temps que vous seriez ainsi employé; et si ce travail devait vous occasionner quelques dépenses... inutile de dire que nous vous

‘payerions.—Ceci, avec un sourire entendu.

Je lui ai représenté que cela m'était impossible.

Alors, vous ne voulez pas.

—Je ne peux pas. =

—C'est bien ‘Monsieur; sortez et dites au comptable du département de vous payer.

J'ai salué; et me voici sans emploi.

Heureusement que j'ai mes entrées aux journaux.

Je vais aller à Montréal et je suis sûr que je pourrai y vivre, sinon ri.

chement, du moins sans être forcé de me traîner dans la boue. ee

Je serai à Montréal dans deux jours ; tu auras ma première visite.

Cordialement à toi.

Ton ami, Bernard Giroux.

Qu'en penses-tu, demanda Ricard ?

—Quel noble caractère !

—Hein ! S’ii y en avait plus comme cela. -

—L'Honorable Potvin ne trouverait pas aisément des valets. J'ai hâte de le voir, ce brave Giroux.

-—Moi aussi, Ah! c'est un Caractère. - -

—Je suis heureux de l'avoir connu,

dit Edouard : les amis de cette trempe- ‘

là, on en n’a jamais trop.

Eh! bien, au revoir, mon vieux, dit Ricard, en se préparant à endosser son paletot, -

—Tu pars déjà; attends un peu, je vais aller te reconduire.

Et les deux amis sortirent ensemble.

Page 1