CAR LE VERNET W
la rue à droite, monsieur, et l'avis que je vous donne est de changer au plus
vile de profession. »
Autre aventure de brigands où notre peintre eut encore le beau rôle. Arrêté par des malandrins (était-ce dans les monts d'Albano ou en plein
Paris?) Carie Vcrnet dut déposer entre leurs mains une bourse où brillaient
quelques pièces d'or. Et il accompagna cette douloureuse offrande de cet
La chasse (d'après une gravure de Jazct).
pond Isabev en claquant des dents. Et Carie de s'avancer vers un inconnu qui s'essayait à patiner près d'eux et de lui dire avec un imperturbable sérieux : « Voulez-vous avoir la bonté de fermer la porte Saint-Denis. »
Un de ses plus jolis jeux de mots est celui qu'il lit lors de la première représentation de Maison à rendre. Il est d'ailleurs très connu.
Verne! se trouvait à côté d'Alexandre Duval, dans une loge d'avant-scène avec quelques amis. Chacun félicitait l'auteur du succès de sa pièce. Seul Carie Vernet ne disait rien, « Est-ce (pie nous n'êtes pas content? » lui dit
LES YERNET
un des assistants, que le silence de Yernet étonnait. « Non, répondit ce dernier, M. Cuvai a trompé le public ; il avait annoncé une maison à rendre, et je ne trouve qu'une pièce à louer. »
La tendresse de Joseph Yernet pour Cari se manifestait en toute circonstance, sous toutes les formes. C'était très visiblement le favori, et même
Le départ (d'après une gravure de Jazet).
pendant le court séjour de reniant gâté à l'école de Home la sollicitude paternelle, toujours en éveil, toujours inquiète, ne cessa de s'intéresser aux moindres actions du jeune peintre. Le Journal de Joseph nous apprend que chaque semaine le pensionnaire de la villa Médicis recevait une longue lettre chargée des plus affectueuses recommandations. Les sages conseils « de ne pas s'amuser à faire des bagatelles et des croquis bientôt faits », mais d'étudier sérieusement les grands maîtres, surtout Raphaël, alternaient avec d'autres conseils, non moins sages, qui portaient sur le choix des relations
et sur les règles d'hygiène à observer. Le bon père, que la santé délicate de son fils adoré préoccupai! liés vivement, redoutait les suites de trop violents exercices d'équitation et de « parties de bal » trop mouvementées. « La table est-elle bonne à l'académie? »... Voilà encore une des anxieuses questions dont ses lettres sont remplies.
Nous retrouverons plus lard chez Carie les mêmes témoignages de tendresse passionnée, voire même tyrannique, pour son lils Horace.
Jockey au moment de monter a cheval (d'après une gravure de Jazet).
Jamais la fraternelle communion de l'esprit et du cœur ne se manifesta
Étude de chevaux se battant (lithographie de Vernel).
d une façon plus noblement touchante que chez ces trois grands artistes dont les existences sont comme soudées entre elles par les plus myslé-
78 U-:S VEHNET
rieuses et les plus profondes affinités. Kt cependant que <le contrastes, non seulement dans l'aspect extérieur des natures, niais aussi dans les manifestations familières des caractères!
Certes Carie a bien hérité du talent de son père et aussi de la gaîté de son esprit et de la générosité de son cœur, mais qu'il est loin de lui ressembler dans la vie pratique et d'être le méthodique teneur de livre que
Le départ nu chasseur (d'après une gravure de Levachez).
l'ut le minutieux auteur de Livres de raison ! Qu'on en juge par le récit de cet épisode emprunté au livre de M. Léon Lagrange, et où l'on verra combien furent vains les efforts du père pour inculquer à son lils ses habitudes d'ordre et ses goûts de comptable.
Disons, tout d'abord, que lorsque Carie partit pour Home, Joseph Vernet lui fit "promettre de noter, avec soin, jour par jour, toutes ses dépenses.
« Mais au retour, mon ami Carie ne put montrer l'ombre d'un livre de raison. Le père alors le lil asseoir, et le força d'inscrire sur une page blanche d'un de ses livres à lui les dépenses du voyage. Cette page est vivante. On voit le père sur le dos du lils, et ce dernier, un crayon à la main, cherchant
GARLJE VERNET
dans sa mémoire ce qu'il pourrait bien inventer pour abréger la corvée : « De Paris à Rome, ècrit-il, j'ai dépensé environ 30 francs en menues « dépenses, comme spectacles, gants, cravattes, etc.. » mais le père insiste : il véut des détails. Alors Carie d'accuser en chilîres ronds : « A Rome un <( gilet blanc, 10 francs. — Des gants, deux paires, \ lianes. — Tapis de « table, 40 francs. — Spectacles plusieurs fois, 3 francs... etc. » Le café, les étrennes, le spectacle, les couleurs reviennent à tout instant. Mais enfin quand il a inscrit « une martingale, 10 francs, 52 francs au tailleur, et « 70 francs de couleurs », Carie, ennuyé, jette le crayon. Le père le ramasse, ou plutôt prend la plume cl continue d'écrire sous la dictée du (ils quatre ou cinq articles, et puis... Kl puis Carie sans doute a fait un calembour, le père a ri, il est désarmé cl la confession se termine. »
Nous connaissons l'homme. Éludions le peintre et efforçons-nous de le suivre à travers les multiples évolutions de son art et les caprices de sa laborieuse et folle existence.
A proprement parler Carie Vernet ne fui pas un peintre. S'il hérita de la prodigieuse facilité de composition de son père, s'il sut, comme lui, fixer d'un crayon rapide, spirituel et vivant, les expressions et les attitudes de ligures encadrées dans des accessoires correctement adaptés au sujet, il ignora l'art divin de produire de puissants effets par l'harmonieuse combinaison des tons. Kl il fut en cela bien inférieur au peintre des bords du Tibre et des \ues de Tivoli et d'Albano.
L'aspect général de ses grandes compositions picturales, de la Bataille île Marengo*, du Matin d'Austerlitz (sa meilleure toile), de la Reddition de
1 Ce tableau qui ligura an Salon uV isos valul à Carie Vernel la croix de la Légion d'honneur. Et la lui remettant de ses propres mains, Napoléon lui dit : « Monsieur Vernet, vous êtes ici comme Bayard, sans peur et sans reproche. Tenez, voilà comment je récompense le mérite. »
L'impératrice ajouta à ce premier complimenl ces mots gracieux : « Ce sont deux croix en une; il est des hommes qui traînent un grand nom; vous, Monsieur, vous portez le vôtre. » àmédée Durande. |
LES VEUX ET
Madrid, de la Bataille de Rivoli, du Siège de Pampelune, etc., est, il Tant bien le dire, d'un effet désagréable, dans sa tonalité froide et vitreuse.
De même de la Chasse au daim dans les bois de Meudon, la seule toile de l'artiste qui ligure au musée du Louvre, et qui fut exécutée pendant
Halte au retour de la chasse (d'après une gravure de Jazct).
l'année 1827. Ici comme dans les toiles militaires Carie Vernet recherche avant tout le style de la composition dans l'esprit du dessin, dans l'élégance des silhouettes, dans le pittoresque des accessoires; mais quel suprême dédain de la vérité du ton local el de l'harmonie générale !
Carie Vernei ne se faisait d'ailleurs aucune illusion sur les vertus de son pinceau; ses peintures sont assez rares, étant donné le colossal ensemble de son œuvre. Le travail du crayon convenait surtout a son talent spirituel et primesautier, aussi s'} livra-t-il presque incessamment pendant la durée de sa longue el laborieuse carrière. Ce l'ut lui qui mit un
CAR LE VER NET 81
des premiers en usage l'art de la lithographie, qui devait rendre bientôt si populaires ses scènes de sport cl de mœurs, ses estampes satiriques, ses fins croquis de modes.
L'œuvre de Carie Vernet peut, en définitive, se diviser en quatre parties : les dessins au crayon, les peintures, les aquarelles et sépias. et
Amazone égarée (d'après une gravure de Jazet).
les lithographies. La partie lithographique est de beaucoup la plus importante. Le cabinet des estampes possède environ six cents lithographies, et la collection est loin d'être complète.
Les dessins à la mine de plomb sont également fort nombreux. Je connais des albums qui en sont couverts. Beaucoup ont une allure magistrale. Certains d'entre eux deviendront de brillantes aquarelles qui à leur tour se transformeront en précieuses gravures que Debucourt, Darcis. Levachez, Jazet... contresigneront. D'autres, comme les croquis pris sur les champs de bataille d'Italie, à la suite du Premier Consul, el que la fine pointe de Duplessis-Bertaux fixera définitivement, constitueront un précieux
ensemble de documents graphiques d'une remarquable intelligence liislorique; <»ù l'on devine que l'observation de l'artiste s'esl portée avec une égale intensité cl un égal souci de la vérité, sur la figure cl l'attitude des
La marchanda dk poissons (d'après une gravure de Debucouri
chefs, sur les mouvements des troupes, sue l'aspect des campagnes, sur la nature des terrains...
Ce sonl de véritables instantanés historiques dont l'étude csl presque indispensable à qui veut connaître dans lous leurs détails les épiques événements de ces époques guerrières.
Le métier de pinceau, si lourd cl si pénible chez l'artiste lorsqu'il veut célébrer sur de vastes toiles le triomphe de Napoléon, son premier protecteur, ou les exploits cynégétiques de Charles X, son souverain bien-
CARLE VERNE T 80 aimé" 1 , étendent plus libre, plus léger, plus souple dans l'aquarelle; Cer-
Tunc conduisant un cheval arabe (d'après une lithographie de Vernet).
taines peintures à l'eau, celles surtout où l'artiste nous montre, sous différents aspects, l'Empereur dans le cadre des bois et des jardins de Fontainebleau, sont d'un coloris charmant. .Mais que les traits augustes de l'Empereur sont pauvrement interprétés! Et Cependant Carie sut parfois exprimer avec une réelle force de vérité la figure humaine. Son
1 Carie, nous dit M. Amédée Durande, était toujours resté fidèle au souvenir des Bourbons, et il accueillit avec joie leur restauration ; aussi fut-il nommé en quelque sorte Je peintre officiel de la nouvelle cour, lorsqu'on le chargea de peindre l'entrée de Louis XVIII à Paris et le portrait du duc de Berry en costume de colonel général des chevau-légers.
Pour justifier l'acceptation de ces commandes, dont l'exécution n'ajoute rien d'ailleurs à la gloire de l'artiste, M. Amédée Durande trouve celle conclusion étrange : « La peinture est un terrain neutre ; toutes les couleurs se trouvent sur la palette, et l'artiste a, jusqu'à un certain point, le droit de 11e pas toujours être conséquenl avec l'homme. »
N'oublions pas que le Premier Consul avait puissamment favorisé les débuts de Carie Vernet en lui faisanl l'honneur de l'accompagner sur les champs de bataille d'Italie, où l'artiste pût recueillir d'après nature les principaux éléments de ses fameux dessins que devait graver Duplessis-Bertaux. C'est aussi ['Empereur qui au Salon de 1808, devant le Malin d'Auslerlilz, lui remit la croix de la Lésion d'honneur.
La VI F. I. L E U S E
(d'après une gravure de Debiu
mrtl.
Si LES V EU NET
groupe de maréchaux dans le Matin ârAusterlitz est d'une remarquable tenue et je ne crois pas qu'il existe d'images (dus vivantes el plus histo-
Adieux d'un Russe a une Parisienne (d'après une gravure de Debucourt).
riques de Bernadotte, de Bessières et de Mural, que relies que peignit Carié Vernet dans la meilleure de ses toiles.
Mais arrivons à la partie la plus importante de P œuvre de l'artiste,
G A RLE VERNET 85
à celle qui t'ait surtout sa gloire et qui lui valut une si rapide et si universelle notoriété : nous voulons parler de l'ensemble de ses compositions lithographiques.
Ce ne fut guère que vers 1820 que Carie Vernet exécuta ses premiers dessins sur pierre. De Làsteyrie trouva en lui un de ses plus fervents dis-
Accident de chasse (lithographie de Vernet).
ciples et l'art de la lithographie son plus puissant vulgarisateur. Nul ne pouvait d'ailleurs mieux deviner que Carie Vernet la vraie destination de ce genre qui exige des qualités si françaises : la rapidité de l'observation, la vivacité spirituelle du liait, l'art d'exprimer sous une forme cursive et souvent superficielle des idées parfois très profondes. Ces qualités, nul ne les possédait à un plus haut degré que Vernet.
Dès le Directoire, la verve satiriquede Carie Vernet s'était exercée parallèlement à sa verve sportique, dans une série de dessins, de sépias et d'aquarelles, où les mœurs et les travers de celle curieuse époque sonl
dépeints avec une humeur très spirituelle. Voici la suite des Incroyables et des Merveilleuses que la gravure et la lithographie ne vont pas tarder à rendre populaires en France et à l'étranger...
Ce fut aussi à cette époque qu'il dessina pour Debucourt ses fameuses éludes de chevaux, au nombre de quatre-vingts pièces, dont le succès fut considérable ; ces épreuves sont encore aujourd'hui li és recherchées des vrais amateurs, et classent du même coup Carie Vcrnct au premier rang
Jockey emporté par ses chevaux (d'après une gravure de Jazcl).
des peintres hippiques. Sans doute l'incomparable Géricault devait le surpasser en ce genre, et après des recherches sans fin, découvrir la véritable expression chevaline, dans ce qu'elle a de plus générique, mais il n'en est pas moins vrai que, malgré la prédilection un peu exclusive qu'il parait avoir pour le pur sang de courses, Carie Vernet a déchiré de son lin crayon la formule classique des nobles coursiers aux croupes massives, aux tètes petites et busquées, et aux jambes de devant éternellement en l'air, sur lesquels caracolent le solennel duc d'Olivarès, les Alexandre, ou les Méléagre de Lebrun, et l'obsédant cavalier en habit bleu de van der Meulen. Il a fixé le premier sur la toile, d'un pinceau sincère et savant, la ligure réelle du cheval , et le seul reproche qu'on puisse lui adresser est de s'être trop spécialisé dans une espèce. Ce que dit à ce sujet M. Amédée
C'A RLE VERNET
Durande est fort juste. « Carlo Vernet a renoncé au Noble Coursier (celte expression prétentieuse peut seul»1 donner une idée juste de l'animal qui a servi de type à certains peintres) et il a laissé à l'écurie les gros chevaux «les maîtres hollandais et flamands'. Il consacra ses pinceaux à l'étude de la race qu'en habile écuyer il préférait, el il se iil le portraitiste juré des pur sang. Il poussa même un peu trop loin l'amour de ces bêtes fines et élé-
Le repos du chasseuh (d'après une gravure de Jazet).
gantes, car s'il a eu raison de les prendre pour modèles dans ses stee/ile cl dans ses chasses à courre, il eCd mieux fait d'en choisir d'autres pour ses batailles. Dans l'étude du cheval il devait être surpassé par le plus illustre de ses élèves, Géricault, mais c'est déjà un mérite que d'ouvrir la vraie voie, quitte à léguer à ses successeurs le soin de l'élargir2. »
1 II est bon cependant de l'aire observer que Carie Véniel, malgré sa prédilection liés marquée pour les chevaux de race fine, anglais, arabes, syriens, persans, hongrois, ne dédaigne pa« aus~i absolument qu'on veut bien le dire le cheval de trait, le cheval peuple, et certaines lithographies comme la route de postes, le marché de chevaux normands, démontrent victorieusemenl que Carie Verne I savait exprimer avec un ail égal la vigueur massive du cheval el, sa frêle ot nerveuse élégance.
2 L'image qui orne la couverture de ce livre nous apprend qui' Carie Vernet ne se contente pas de faire chevaucher le pur sang anglais par les cavaliers de Paul-Emile, mais aussi de
LES VEUX ET
Voici également sur Carie Vernet, peintre de chevaux comparé en ce genre à Gros et à Géricault, une opinion de Charles Blanc qui mérite d'être citée : « Le cheval que David venait de peindre, portant sur la cime des Alpes le Premier Consul et sa fortune, étaii un cheval bâtard qui n'appartenait à aucune race. Déjà, sans doute, Carie Vernet avait émancipé les che-
Accident de chasse (lithographie de Vernet).
vaux ; il s'était permis de regarder la nature et de copier, non pas des chenaux peints mais des chevaux à peindre; car avant lui l'Ecole française, sous l'influence des académies, avait adopté et reproduisait assez gauchement un type de coursier venu des batailles d'Alexandre ou trouvé dans les écuries de Van der Meulen. Mais Carie n'avait réhabilité que les races fines, et même en exagérant leur finesse. Son grand mérite fut de leur
modifier bien profondéraenl dans un sens très moderne, les formes olympiennes du fougueux coursier du Parnasse. Son Pégase, s'élançanl d'un coup d'aile, dans les profondeurs du ciel pour s'y changer en astre, évoque en notre esprit l'image très mouvementée d'un joli étalon sj i ien, les ailes en plus.
CARLE VER N ET
donner de l'élégance et de la vie. Gros leur donna de la vigueur et de la race : il comprit le cheval comme un élève de David pouvait le comprendre, c'est-à-dire noble et de pur sang. En attendant que Gérieault osât ennoblir sa robuste monture du peuple, Gros fit du cheval arabe le compagnon de tous ses héros. Lui-même, du reste, avait conscience de sa supériorité en ce
Accident de chasse (lithographie de Vernet).
genre, et dans son langage pittoresque et fringant il disait à propos de Vernet : « Un de mes chevaux mangerait six des siens... »
Jamais peintre n'aima le cheval avec plus de passion que Vernet cl ne le peignit avec plus d'amour. A vingt ans il était un des cavaliers les plus accomplis de son temps, et ses premiers essais au crayon, comme ses derniers croquis, furent des études de chevaux, études de détail, éludes d'ensemble. Le cheval, il le sait par cœur, du chanfrein au paturon, de la croupe au boulet. Dans la représentation de toutes ces scènes de chasse, de course et de vénerie où il excelle, Carie n'a jamais été surpassé, même en Angleterre, ce pays classique de la peinture sportive.
Mais aussi que d'infinies et incessantes recherches pour arriver à la réa-
!)() LES VERNEï
lisation si rapide et si sûre du sujet. Pour s'en convaincre il suffit de feuilletér les cartons où s'entassent ses pénétrantes études ahatomiques du cheval, fixées d'un crayon si consciencieux, et ces albums de poche où fourmillent tant de vivants croquis hippiques et autres pris d'après nature, et où Ton retrouve en germes les chefs-d'œuvre futurs, ('/est sur ces pages volantes, pieusement conservées par la famille, qu'apparaît le mieux, dans
Accident de chasse (lithographie de Vernet).
toute sa séduisante originalité, le talent si primesaulier, si français, de Carie Vernet, qui, comme on l'a dit avec raison, a su donner à l'art de Callot un caractère nouveau, moins fantastique, mais non moins spirituel.
L'un de ces carnets celui qu'il portail en poche lors de son départ pour Rome (octobre 1782) est fort curieux à consulter. Non seulement il renferme de nombreux dessins du plus vif intérêt : études de cheval, caricatures, silhouettes d'amazones, croquis de harnais et de bottes, paysages, scènes tragiques et comiques, empruntées au théâtre de Racine et de Molière, mais encore des notes écrites d'un indiscutable intérêt biographique.
En voici une qui porte pour simple titre Souvenir et que Vernet,
GARLE VER.NET 91
rédigea (railleurs sur ce même carnet, assez longtemps après son retour do Rome. Elle mérite, croyons-nous, d'être mentionnée :
Chocolat que le citoyen Vellong m'envoye pour payement d'un tableau que je dois lui faire.
Vers la fin thermidor 2 livres.
Le lo fructidor 6 —
Vendémiaire 0 —
Lk marchand u k chevaux NORMANDS (d'après une gravure de Charon) .
On se prend à regretter de ne pouvoir connaître ce tableau exécuté pour 12 livres de chocolat, payées en trois acomptes.
Sur ce même carnet nous découvrons une opinion médicale, l'oi t intéressante, rédigée tout entière par la main même de l'artiste. Elle explique fort bien l'affection nerveuse dont il souffrit plusieurs fois dans son existence et qui se manifestera au début el à la fin de sa carrière par de si étranges crises de mysticisme.
« Monsieur Carie Yernel est né avec une constitution liés sensible. Les remèdes très actifs ne lui conviennent pas. Sa constitution ne comporte pas l'usage des purgatifs. Il ne supporte pas plus facilement les grands lavages. U est fort sujet à des maux d'estomach (sic) pour lesquels
LKS VKHXKT
il a l'ait usage de différentes espèces de remèdes. II n'a éprouvé de soulagement que dans l'usage d'un mélange de rhubarbe concassée et de semences d'anis qu'il mâchait tous les malins à la dose de huit grains chaque fois et pendant bien du tems.
Les aveugles (d'après la gravure de Debucourt).
« Il faut être en garde contre son moral qui m'a paru jouer un grand rôle dans toutes ses affections1. >>
1 Les premières pages de ce carnet son1 consacrées à la nomenclature des objets de toilette emportés par Carie Vernet à Rome.
Voici d'ailleurs la reproduction textuelle de ce curieux document que nous publions ici à simple litre de curiosité et pour montrer quel souci avait de sa mise extérieure notre fringant artiste, qui déjà à cette époque était considéré comme un des princes de la jeunesse dorée :
Etat des objets que j'ai emportés, tant dans ma malle, que sur moi, lors de mon départ jiour Home, an mois d'octobre 1782.
24 chemises neuves.
I habit violet, la veste pareille.
23 chemises vieilles.
24 cols neuls.
18 cols vieux.
12 cravates.
12 mouchoirs de batiste. 36 mouchoirs à moucher.
mouchoirs de soye.
bas de soye blancs.
bas de soye noirs, bas de soye gris, bas de fil blanc.
5 bandeaux.
o mouchoirs vieux.
6 culottes blanches.
10 gillels blancs.
7 gillets d'indienne.
5 culottes de nankin.
6 caleçons.
0 ii ! c'est bien ta... (d'après la gravure de Debucourt).
Xous avons dit qu'il fut dans lu pointure militaire et hippique un véritable réformateur. On peut aussi le considérer comme le père de la caricature moderne, bien qu'à proprement parler sa satire de mœurs se borne
2 robes de chambre et leurs gillets.
1 pantalon rayé.
1 habit noisette, veste pareille, collet aurore.
1 habit gris mélangé.
2 gillets jaunes.
1 gillet de drap rouge.
1 gillet noir bordé en or.
1 gillet blanc brodé en or.
1 gillet prune de Monsieur, à petites fleurs.
1 gillet de satin zébré.
2 gillets de coutil de soye.
1 gillet noir.
2 culottes noires.
2 culottes de velours de coton mord-d'oye. 1 culotte de drap de coton merd-d'oye.
1 frac noir.
1 habit suie de cheminée.
I habit noisette.
1 habit gris de fer à boutons noirs.
1 habit brun ;ï collet cramoisi.
1 habit habillé, couleur de chair.
1 habit de trient noir, veste pareille. 1 habit rouge, collet verd (.s7c| .
Voilà un inventaire de ganle-iobe pi-opi e à fi de la (in du xix1' siècle.
I habit rouge, collet noir.
1 habit bleu, veste pareille.
1 habit de velours bleu, culotte pareille, veste
de satin brodé.
1 habit de ratine carmélite, veste pareille. 1 habit de soye bleu de roy, veste brodée. 1 habit blanc et gris de lin, veste et culotte
pareille.
1 gillet de tricot rayé bleu.
1 gillet de tricot zébré.
1 gillet de tricot aurore et verd.
1 gillet de satin beurre frais. 1 gillet de satin verd.
4 gillets de peau.
1 habit blanc.
2 paires de bottes neuves.
1 paire de vieilles.
-1 paire de brmletpiins.
23 paires de souliers.
2 paires de galoches.
2 paires de pantoufles.
1 gilet de satin rose.
aire rêver les jeunes bourgeois les plus élégants
presque toujours à une exagération comique des formes et à une burlesque, mais non grossière interprétation des traits, des mouvements et des attitudes. Les Cris de Paris font pressentir T ravies qui, sauf toutefois dans le Rempailleur de chaises, nous les montrera bientôt plus grimaçants, plus dou-
Lf. coup de vent (d'après la gravure de Debucourt).
loureux, plus dépenaillés, lïien avant Charlet, Carie Yernet nous avait fait assister aux idylliques effusions des bonnes (reniants et des toulouroux, et Decamps , comme on peut s'en convaincre par la fameuse danse des chiens, une des plus belles pièces de l'œuvre humoristique de Yernet, ne fut pas le premier à décrire du bout de son lumineux crayon les amusantes pirouettes des singes cl des chiens savants...
Gavarni lui-même qui, plus que tout autre, avait une parenté d'élégance avec le peintre des Incroyables et des Merveilleuses, n'a-t-il pas subi l'influence de Yernet ? Qui pourrait le nier?
Assurément non, Carie Yernet ne lui pas un grand peintre, même lors-
GARLE VEUNET
qu'il tenta de glorifier tour à tour sur d'immenses toiles Paul-Emile, Bonaparte, Patrocle et Louis XVIII, et nous ne saurions lui assigner une place entre Gros et Géricault. Marengo pâlirait singulièrement dans le double rayonnement du Champ de bataille â? Eylau et du Naufrage de la Méduse. Mais là où il excella, mais là où il est demeuré inimitable, c'est dans l'art
Le jouis de barbe h ' u n charbon NiEit (d'après la gravure de Debucourt).
de fixer d'un crayon rapide, sous une forme toujours spirituelle et vivante, les résultats de ses incessantes observations. Car Yernet observait sans cesse, sur les champs de bataille d'Italie, au théâtre, à la croix de Berny ou sur le Corso de Home, dans les chasses de Raincy, au patinage, au Palais- Royal, dans les fameuses galeries de bois qu'oïl appelait le (Uim/i des Tartares, et où Muscadins et Incroyables observaient à la loupe les charmes légèrement voilés des beautés du jour... Toujours il avait l'oeil grand ouverl sur les détails caractéristiques et pittoresques des choses. Et bien \ile son alerte crayon notait la juste et fugitive impression. Il ne fut pas seulement le chroniqueur bien renseigné des modes de l'époque, et ses compositions
légères rie se bornent pas à nous donner le dessin des boites à rètroussis, du frac de l'art Vil et de l'habit de ratine carmélite... Mais aussi l'exacte physionomie de la vie militaire, mondaine et populaire, sous le Directoire, sous le Consulat, sous l'Empiré et sous la Restauration. Toute la vie
La toilette d'un clerc de procureur (d'après la gravure île Debucourt).
héroïque, toute la vie élégante cl folle, folle parfois jusqu'à l'extravagance, de ces époques passées est décrite dans le plus pur français sur les innombrables feuillets de ses albums. Voici les tableaux historiques, l'amusante suite des Incroyables et des Merveilleuses, les admirables études de chevaux, les scènes de course et de chasse, les cris de Paris, cette étonnante série d'études de types populaires, puis le défilé grotesque, en une suite de superbes estampes, de tous ces guerriers sauvages que Finva-
sion amenait à Paris, et dont l'artiste a d'un crayon vengeur éternisé les physionomies grossières et brutales.
Ici sa verve de caricaturiste se manifeste en pleine liberté et c'est avec une satisfaction malicieuse qu'il se plaît à livrer au ridicule « nos bons amis les ennemis », comme les appelait Bérenger. Militaires anglais, Tam-
marchande de coc<> (I8lô) (d*aprcs la gravure de Debucourt).
bours russes, Officiers prussiens, la Promenade anglaise, le Cosaque galant, les Anglais à Paris, la Partie de plaisir, les Adieux d'un Russe à une Parisienne... sont autant de petits chefs-d'œuvre.
Et Vernet, pendant ces heures tristes et douloureuses, ne se contentait pas de ridiculiser les grossières allures de nos vainqueurs, mais il notait aussi, d un Imil sur, les physionomies de leurs compatriotes accourus dans Pans envahi pour insulter encore par leur présence tapageuse à notre
douleur. Ah ! ces groupes d'Anglais en quête d'émotions patriotiques le long des Champs-Elysées transformés en bivouacs ! Etres difformes et ridiculement accoutrés, grotesques de vanité, lâchement hilares, au milieu de l'Europe entière campée sur nos ruines ! Vernet les a décrits pour toujours et ni Gillray, ni Rowlandson ne réussiront eux-mêmes à exprimer avec
L f. G a l a nt cosaque (181 .">) (d'après la gravure de Debucourt),
une plus vivante intensité la morgue pesante el la plastique carnavalesque de leurs compatriotes.
C'est aussi vers celle époque que Vernet, utilisant le procédé lithographique qui, grâce aux persistants efforts de Lasteyrie, commençait à se répandre, publia en outre de nombreuses scènes de chasse et de sport, soixante-quatre pièces consacrées aux Fables de La Fontaine. Ce n'est pas là d'ailleurs, il faut le reconnaître, la meilleure partie de son œuvre.
A cet artiste essentiellement primesautier, il fallait, pour que sa faculté native pût se manifester avec esprit, la vision immédiate du sujet. Le dessin des illustrations de La Fontaine est trop souvent pénible et lourd, et la conception manque parfois d'ingéniosité. Carie Vernet semble s'être fait illusion sur la valeur de ces compositions, car il les dédia à
Militaires de la garde impériale ri sse et allemande (1815). (D'après la gravure de Debucourt.)
Louis XVIII. Le souverain fut d'ailleurs très satisfait de l'hommage de l'artiste puisqu'il l'en remercia en le nommant chevalier de l'ordre de Saint-Michel.
En 1827, Horace Vernet, qui avait déjà sié»é à côté de son père à l'Institut, comme Carie avait lui-même siégé près de Joseph, fui nommé directeur de l'Ecole de Rome. Carie, qui ne pouvait plus se passer de son
fils, et dont l'affection paternelle était devenue presque tyrannique, crut devoir accompagner Horace '.
Il emporta même une immense toile, à peine ébauchée; le vieux peintre se proposait d'y représenter Louis XVIII allant rendre grâces à Dieu dans l'église Notre-Dame. Cette toile ne fut jamais terminée.
Rencontre d'officiers anglais (d'après la gravure de Debucourt).
Phénomène étrange ! Les sentiments d'excessive dévotion qui s'étaient emparés de lui lors de son premier séjour à Rome et qui avait donné sur l'état de sa raison de si vives inquiétudes à son père, se manifestèrent de nouveau. Horace en fut troublé et, afin de prévenir un dénouement fatal, l'enleva à l'atmosphère mystique de la ville sainte pour le reconduire à
1 « Toute sa vie s'était concentrée dans son amour pour son fils, amour inquiet, exigeant, jaloux comme celui d'une maîtresse. » (Amédée Durande.)
Voici un passage d'une lettre de M"10 Horace Vernet. Celte lettre est datée de Rome (1833). «... Laisser Horace seul avec son père, écrit-elle, c'est absolument abandonner une victime à son oppresseur. Les exigences de ce pauvre vieillard sont inouïes; eh bien, il faut y céder. Horace s'y soumet avec une piété toute filiale... »
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Paris. C'était l'unique remède à employer pour sauver la raison chancelante du vieillard.
Carie Vernet, bien qu'âgé de soixante-quinze ans, y reprit bien vite ses habitudes de vie élégante et mondaine. On le revit encore caracoler au Bois de Boulogne et il passait la plupart de ses soirées au café de Foy.
Les Anulais a I'aius (d'après la gravure de Debucourt.)
Une congestion pulmonaire l'emporta brusquement le 17 novembre 1830. 11 était âgé de soixante-dix-huit ans.
Un critique un peu sévère a dit de Carie Vernet qu'il fut un conteur amusant, incapable de creuser son sujet, mais très apte à l'exprimer avec esprit et grâce.
Ajoutons qu'il fut admirable de fécondité et de verve et (pie son œuvre remplie de toutes les plus brillantes qualités du génie de notre race, demeurera, sous sa forme spirituellement anecdotique, comme une vivante
LES V E H N ET
et fidèle peinture des mœurs françaises à la fin du xvme siècle et pendant la première moitié du xixe.
On raconte qu'au moment de rendre le dernier soupir il laissa tomber de ses lè\rcs ces mots louchants : « C'est singulier comme je ressemble au Grand Dauphin : lils de roi, père de roi... et jamais roi. »
11 y a dans ce suprême jugement porté sur lui-même, par l'artiste, spirituel jusque dans la mort, une bien grande part de vérité ! Ce fut en réalité un croquiste de génie et son tils Horace l'a fort spirituellement présenté à la postérité dans ce dessin léger, mais définitif, où il nous le montre, son légendaire carnet à la main, esquissant d'un crayon rapide des silhouettes de cavaliers qui passent au galop.
Cosaque conduisant un cheval (lithographie- de Carie Vernet).
IIoiiace Vernet (d'après Paul Delaroche). (Appartient à M. Delaroche-Vernet.)