‹ Les Vernet, Joseph-Carle-HoraceChapitre 15 sur 53 · CAR LE VEUX ET · texte numérisé non relu

CAR LE VEUX ET

les grands soigneurs de son époque, presque tous amateurs de chevaux de luxe et possesseurs d'équipages de chasse. Carie pour lequel le vieux peintre avait une prédilection très marquée et dont il avait même fait son compagnon de plaisirs et de l'êtes eut, dès le début de sa carrière artistique, l'œil

L'hallali (d'après une gravure de Jazelj.

familiarisé avec le spectacle très animé des pur sang anglais franchissant les obstacles des champs de courses et des chiens de race menant cerfs et sangliers. Sa première jeunesse fut bercée, pour ainsi dire, aux sonneries des cors et aux aboiements des hallali. Même pendanl son séjour en Italie, le souvenir de toutes ces \isions sportiques et cynégétiques l'obséda. C'est de Home qu'il envoya comme étrennes à son père le fameux cheval peint

du bruit des fêtes et des plaisirs. Désormais, et nous savons nous en réjouir, l'élégant cavalier de la croix de Berny, le fidèle habitué des bals de l'opéra, ne songera' plus à s'envelopper de bure .'i à se couvrir la tête de cendres. Il avail trouvé lui aussi son chemin de Damas, entre SantaMaria ti<-H<i Paceei le restauranl du Veau qui tetle.

qui émerveilla le vieillard; et, lorsqu'il étudiait les fresques de Raphaël et les loiles de Jules Romain el Salvator Rosa, c riait, surtout, nous dit-il, pour bien se rendre compte de la manière dont ces trois maîtres avaient traité les chevaux avant lui. Il est (railleurs permis de supposer que son art si curieux de vérité rencontra de plus fécondes émotions dans le spectacle des courses de barberi ou dans celui des bergers de la campagne romaine galopant l'aiguillon à la main après leurs taureaux réfractaires, que dans la contemplation des coursiers aux formes conventionnelles et aux allures épiques qui piaffent triomphalement ou se cabrent avec une majesté sculpturale dans la salle d'Héliodore et dans la chambre de Constantin.

Chez les Vernet le talent fut aussi précoce que facile. A six ans Joseph commençait à dessiner la tète, et au collège des Quatre-Nations, l'élève Horace se refusait à comprendre que les plumes et les crayons pussent servir à autre chose qu'a faire des bonshommes que son grand-père Moreau lui payait d'ailleurs généreusement vingt sous pièce1.

La précocité artistique de Carie ne fut pas moindre que celle de son père et de son fils, s'il faut en croire l'amusante anecdote suivante, rapportée par Charles Blanc. « A cinq ans, nous dit ce dernier, Carie dessinait déjà d'une façon surprenante si bien que son père en parla un jour avec feu chez M. d'Angevilliers, où se réunissait une société choisie; et comme on se récriait sur l'aveuglement de la tendresse paternelle, Joseph Vernet envoya chercher son fils.

« Voilà le pauvre enfant installé au milieu du salon, une feuille de papier devant lui et son crayon à la main.

« Suivant son instinct il dessina hardiment un cheval, et, à mesure qu'il avance, on murmure autour de lui : « Bien ! Très bien ! mais il a pris trop bas, il n'y aura pas de place pour les jambes. »

« L'enfant continue, sans se déconcerter, achève le corps, commence les jambes du cheval, puis en quatre coups de crayon il ligure de l'eau sur le bas de la feuille, faisant prendre un bain de pieds à son cheval, et laissant les spectateurs étonnés de sa présence d'esprit2. »

1 Amédée Dura mie.

- En 1762, offrait pour ses étrennes à Chariot (qui avait alors quatre ans) « des cahiers pour dessiner » (Les Livres de liaison de Joseph Vernet).

Avant d'étudier l'œuvre, tentons d'esquisser un portrait de l'artiste. Physiquement Carie semble tenir beaucoup plus de sa mère, la sir/nova

Étude de chevaux au repos (lithographie de Vernet).

Virgina Parker, que de son père, ainsi que le témoignent les divers portraits de Vanloo, de Lépicié, de-Robert Lefèvre, de Mme \ igée-Lebrun, de Guérin...

Sa gracieuse vivacité, empruntée ;'i la nature provençale, était comme tempérée par une sorte de morgue anglo-saxonne, héritage des ascendances maternelles.

Les écrivains du temps s'accordent pour le classer parmi les gentlemen les plus accomplis.

Il était, (lisent-ils. aussi élégant de tournure que distingué de visage. Ses

traits avaient beaucoup de linesse. 11 Cul aussi un dos meilleurs cavaliers de son époque. Il aimait de passion le cheval et montait comme un jockey. On le \\\ encore à soixante-dix-sept ans caracoler au Bois de Boulogne.

D'ailleurs tous les exercices du corps prenaient une grande part de son existence et, avec un égal succès, il cultivait le cheval, l'épée et la course à

Lies jockeys montés (d'après une gravure de Dards).

pieds. Carie Vernet fut un marcheur extraordinaire, fait assez rare chez les parfaits cavaliers, et on raconte même qu'à la suite d'un pari engagé avec quelques muscadins en vue, de ses amis, Tourton, Bacuée, Lagrange... il courut un joui- au Champ-de-Mars, dans une de ces courses renouvelées du slade antique. Il \ remporta le premier prix que le président de la fête, Lareveillère-Lépeaux, lui décerna avec ce compliment liés flatteur : (( Monsieur Vernet, votre nom est habitué à tous les triomphes. »

Élégant, spirituel, maître dans tous les sports portant avec un extraordinaire raffinement de correction le frac, la culotte collante et la botte à retroussis, riche d'un nom célèbre et d'un talent personnel, répandu dès sa première jeunesse dans la plus mondaine des sociétés, Carie Vernet devint bien vile l'homme le plus à la mode de son temps, un des chefs les plus en vue de la jeunesse dorée, et un des compagnons de tète et de chasse du duc d'Orléans. . .

Avec un égal empressement ses contemporains recherchaient sa spirituelle société et les brillantes productions de son art si facile.

Ce fut un homme heureux. Et si ce n'étaient les quelques mystiques inquiétudes qui troublèrent les premières heures de sa jeunesse et surtout le profond chagrin que lui causa la fin tragique de sa sœur Emilie, sa vie eût été, comme celle de son père, une suite presque ininterrompue de triomphes et de joies de toutes sortes pendant plus d'un demi-siècle.

Étude de chevaux au galop (lithographie de Vernet).

Si Carie Vernet tenait de sa mère, « unadona remmente graciosa1, » la distinction des traits et l'élégance des manières, il avait reçu de son père un caractère alerte, joyeux, pétulant, où la mélancolie n'apparut que très rarement, à l'époque des crises religieuses et amoureuses, lorsqu'il voulut, comme son maître Lépicié, mais pour tout de bon, revêtir la robe de moine et lorsque, sentimental adorateur, il soupirait pour « les beaux yeux de Nogent2 ». « Aussi gai, aussi vif, aussi étourdi qu'avait pu l'être Joseph dans

1 Lettre de Natoire.

- Lépicié avait la singulière manie de peindre en coslume de moine,

L'étude des Livres de Raison, nous apprend que Carie Vernet, même avant son dépari pour Home, était très épris d'une jeune tille de Nogent, qui d'ailleurs semble n'avoir jamais bien sérieusement répondu à la passion du jeune homme.

Est-ce dans cet amour malheureux qu'il l'a ut chercher la cause de ces subite* expansions du sentiment religieux et de ces velléités monacales? Cette fâcheuse aventure ne parait cepen-

sa jeunesse, Carie prêtait à son père un peu de ses vingt ans, et lui empruntait en retour un peu de cet or dont on a tant besoin à tout âge. On a raconte que Joseph Vernet vieilli achetait à son fils, argent comptant, des calembours dont il allait ensuite se faire honneur en société, et comment Carie, pour battre monnaie, revendait sans pudeur le même bon mot deux ou trois fois de suite, abusant de la mémoire fatiguée de son père1. »

La c.îiassf. au renard (d'après une gravure de Jazet).

Les mots d'esprit de Carie Vernet ne se comptent pas. Plusieurs sont devenus populaires, entre autres ce calembour si connu sur la Bourse et la Vie qu'il servit en réponse à une question désobligeante d'un voleur rencontré un soir en plein Paris.

A l'indiscret personnage Carie répondit avec une parfaite sérénité qui, paraît-il, déconcerta complètement le bandit : « La Bourse est au bout de

danl pas avoir profondément bouleversé la destinée de Carie Vernet, car en apprenant, à son retour de Rome, que « les beaux yeux de Nogent » s'étaient mariés à un autre soupirant, il chercha de rapides et douces consolations dans les coulisses de l'Opéra, et dans la vie de sport, avant d'épouser Fanny Moreau, la charmante fille de Moreau le jeune (1787).

1 Léon Lagrange.

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