P REM.1ÈRE C A M PAGNE DE C 0 N S T A NTINE
(d'après la gravure de Jazet).
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les points intéressants, et j'ai une fameuse récolte de travaux à faire. Dis à Jazet que je lui apporte une vigoureuse collections de sujets. Il y en ;i un surtout qui (je ne puis attendre pour te le raconter) a manqué le valoir une petite tille à élever. Tu as entendu parler d'un rocher du hautduquel les femmes, en voulant fuir, se précipitaient. Représente-loi, sur un monceau de plus de cent cadavres defemmeset d'enfants que les Kabyles dépouillaient ou achevaient lorsqu'ils respiraient encore, un sergent et un soldat leur disputant, les aimes à la main, un pauvre petit être de quatre ans attaché au corps de sa mère morte. J'ai retrouvé cette petite fille au camp de Medjez-Hamai. Elle est très gentille, mais que
deviendra-t-elle? On la nomme Constantine, ne lui connaissant pas d'autre nom. Ce régiment la garde, mais, encore une fois, que deviendra-t-elle? C'est justement parce qu'il n'v a pas de doute sur le malheureux sort qui l'attend que je voulais la prendre. Je n'aurais pas balancé à l'apporter col embarras si une autre idée ne m'élail venue; c'est d'en parler à .Madame Adélaïde. Ce serait digne d'elle de faire élever un enfant pris sur le champ de bataille où son neveu a été fait lieutenant général. Nous parlerons de ça à mon arrivée. J'ai tous les renseignements imaginables sur ce fait.
'< Pour en revenir au bul de mon voyage, j'ai dessiné d'une pari et recueilli de l'autre tout ce dont j'aurai besoin pour mon grand tableau. Jamais on n'a eu une occasion de faire un tableau aussi intéressant cl aussi
Assaut de Constantine (d'après la gravure de Jazet).
pittoresque. Mais aussi fallait-il voir les lieux, car il n'y a pas de description, de dessin, de croquis qui puisse donner une idée de l'originalité de la scène. Ça ne ressemblera à rien de ce qui a été peint, et ce ne sera que vrai. Il faut avoir vu l'armée d'Afrique : ce n'est plus ni la République ni l'Empire : c'est l'armée d'Afrique, c'est-à-dire la réunion, un jour de
bataille, de toutes les vertus militaires, et le lendemain. . . sauf quelques exceptions, chez de certains hommes, trop bien trempés pour ne pas résister à la contagion !...
Tiens, je ne veux pas écrire tout ce que je pense. »
Le nomade artiste avait à peine donné la dernière touche à l'assaut de Constantine (1842) qu'il retournait en Russie, rappelé par le tsar. 11 loge à Peterhof, assiste à de petits soupers de famille chez l'impératrice, accompagne le souverain aux manœuvres de Tsarkoié-Sélo le 29 juin « Nous arrivons des manœuvres, chère amie ; elles ont été superbes : soixante-dix mille hommes sous les armes, et des coups de canon comme s'il en pleuvait, et de la pluie comme si le ciel fondait... etc. »
11 avait quitté Paris le 1er juin 1842, il y rentrait précipitamment quelques semaines plus tard afin d'assister aux funérailles du duc d'Orléans.
Mentionnons ici deux incidents de la vie du peintre qui nous le font voir dans le rôle imprévu d'ambassadeur officieux entre l'empereur de Russie et le roi de France. Ce n'est pas l'aspect le moins curieux de son aventureuse existence.
Le générai. Cavaignac (1840) (d'après la gravure de L. Massard;.
Au moment de quitter Saint- Pétersbourg, le tsar, auquel il venait faire ses adieux, lui adressa les paroles suivantes que le peintre a fidèlement notées sur un de ses carnets de souvenirs :
« Voilà encore votre malheu- « reux roi éprouvé par un coup >< plus terrible que tous ceux qu'on « a tirés sur lui. La mort du duc « d'Orléans estime perte énorme, « non seulement pour son père « et pour la France, mais encore « pour nous tous. Est-il possible « de compter sur une régence « qui peut s'établir au moment
Le général de Létang (croquis au crayon).
Type de soldat (croquis au crayon)
« où rien ne sera encore pré- « paré ? Car, comment préparer « une chose qui dépendra des « circonstances dans lesquelles « elle se présentera ? »
Je lui ai répondu que je m'entendais fort peu en politique, mais qu'il était de ces choses qui mettaient les souverains et les sujets sur le même terrain ; que les pères avaient tous le même cœur, que celui que le sort déchirait ; que nul ne pouvait savoir si le lendemain le consolateur n'aurait pas besoin de consolation ; que je demandais donc à Sa Majesté de remettre à un mois de me donner une
LES Y Eli NET
séance pour son portrait ; que mon devoir d'homme me rappelait à Paris pour que du moins, si je ne pouvais approcher du roi, il me vit de loin découvrir ma tète devant son infortune.
« L'empereur m'a dit alors avec tous les signes extérieurs d'une vive émotion : « Allez, vous ferez ce qu'un galant homme doit faire. Si vous « voyez le roi des Français, assurez-le que je partage tout son malheur; « dites-lui tout ce qui pourra lui faire comprendre l'estime que j'ai pour « ses grandes vertus et pour la fermeté de son caractère. » L'empereur me tenait la main; nous avions les larmes aux ^eux; nous sommes restés quelques minutes sans prononcer une parole. Lorsque j'ai pu parler, je lui ai demandé s'il m'autorisait à répéter entièrement celle conversation, et sans hésiter il me répondit : « Non seulement je vous y autorise, mais je vous en charge; si d'autres choses... » Il n'a pas achevé. Tout le inonde était témoin de celte scène qui a duré plus de vingt minutes.
« Enfin l'impératrice, voyant l'empereur s'essuyer les yeux, s'est avancée en me disant : « Et moi aussi, je prends bien part au malheur que la « France déplore. »
Comme je lui parlais de la douleur d'une mère, qu'elle devait si bien comprendre, elle me répondit : « Mais vous ne parlez pas de celle d'une « femme ; » et, là-dessus, elle a regardé son mari avec une expression si tendre, que je me suis reproché de n'avoir pas deviné plus tôt que l'empereur allait voyager. »
A peine de retour à Paris, l'artiste ambassadeur avait une longue entrevue avec Louis-Philippe, et voici en quels termes il en a fixé le souvenir :
« Paris, 9 août. 1842.
« Je suis allé chez le roi, qui m'a reçu. En entrant dans son cabinet, les larmes nous ont suffoqués pendant plusieurs minutes. Les miennes s'étaient amassées depuis huit cents lieues, il fallait bien qu'elles sortissent ; mais celles du roi !... Je regrettais de les avoir provoquées après toutes colles qu'il avait dû répandre. 11 m'a semblé brisé sous le poids de la douleur.
« Après un quart d'heure de récriminations sur le fatal événement, de regrets exprimés avec la plus touchante éloquence, la question politique
est arrivée ; l'espoir d'un règne glorieux évanoui, toutes les prévisions d'avenir brisées ont été le sujet d'une longue lamentation ; alors j'ai pu parler de la commission
dont l'empereur m'avait chargé. Sur ce point le roi est entré dans des considérations diplomatiques en dehors du rôle qu'il m'est permis de jouer dans la circonstance présente. J'ai dit au roi que je ne voulais me charger que d'une réponse conforme aux paroles dont j'étais porteur. Après m'avoir approuvé, le roi m'a répondu : «. Dites à l'empereur « que les vicissitudes qui « ont accompagné ma « vie, comme homme « et comme prince, ont « mis mon caractère à « l'abri d'éprouver la « moindre rancune con- « tre ceux qui ont pu « méconnaître mes in- « tentions. Si les siennes « changent à mon égard, « dites-lui que je suis « prêt à lui rendre affec- « lion pour affection. 11
« est absurde de croire que la force de caractère consiste à ne pas revenir « sur des opinions émises ;'i une époque, quand le cœur a la conviction « que ces opinions ont dû être modifiées par les circonstances. S'il en
IIohack Veunet
« était ainsi, à quoi bon la discussion et la lumière qui en jaillit ? Un « autocrate peut faire dire ce qu'il veut à ses ministres, un roi constitu- <( tionnel ne le peut pas. Qu'il consente donc à m'écrire ; pour être roi « constitutionnel, je ne suis pas condamné au mutisme et je lui répondrai.
« S'il aime mieux me parler, « dites-lui que je suis prêt à « me rendre où bon lui sem- « blcra et à faire tout ce qui « pourra réunir deux peuples a dont l'alliance est inévi- « table par la suite, et qui, « si elle existait depuis Iong- « temps, aurait rendu la « politique plus simple et <( prévenu tout le mal que la « mésintelligence qui semble « ' régner entre nous a fait à « l'ordre social ; car, mon « cher Horace, l'empereur « m'a fait bien du mal et « mon malheureux enfant « est mort persuadé qu'il en « était exécré ; il fallait que « la preuve du contraire arri- « vàt, lorsqu'il n'était plus « temps pour lui de l'en- « tendre... »
En août de la môme année, Vernet, simultanément peintre et diplomate, regagnait la Russie, portant au tsar les propositions du roi de France, comme jadis Rubens, avant d'être créé chevalier de l'Éperon d'or, se rendait d'Anvers à Londres, mystérieux confident des secrets politiques de son protecteur Philippe IV et de Charles Ier d'Angleterre.
Ce troisième et dernier séjour en Russie se prolongea jusqu'au commencement de juillet 1843. Vernet avait alors cinquante-quatre ans. Ce qui ne l'empêchera pas, à peine de retour en France, de donner de nouveau un
Spontini (d'après une caricature originale.) (Cabinet des estampes).
HORACE YEHNET
libre cours à son humeur vagabonde, en visitant l'Espagne, le Maroc et encore l'Algérie.
Malgré soi on demeure interdit en présence de la prodigieuse activité de ce petit homme sec et nerveux qui, en Europe, en Asie, en Afrique, court à dos de cheval ou de dromadaire, toujours son carnet de notes et de croquis à la main, qui ne cesse d'écrire, datant tour à tour ses innombrables lettres du désert d'El-Ârisch, des rives duDniéper, de Jérusalem, du fond des steppes russes, du bord des navires de guerre qui le ballottent, lui et sa fortune, à travers les flots, et qui, entre deux voyages très rapprochés, trouve moyen de reproduire à une échelle vertigineuse, mais avec une imperturbable audace, les sujets les plus compliqués.
Citons en passant un bien joli portrait, d'une ironie peutêtre un peu outrée, d'Horace Vernct par Théophile Silvestrc :
« Son petit corps, qui semble fragile comme un cristal de Bohème, ne souffre pas plus d'accidents à pied, à cheval, à dos d'ànc ou de dromadaire, en carrosse, en traîneau ou en navire, que s'il était porté en litière. Les fatigues, les intempéries, les fléaux qui terrassent les Hercules, l'ont toujours épargné. Pendant que le choléra décime nos troupes dans les marais de la Dobrutcha, lui n'a pas une pointe de colique, et la vermine qui dévore les bachibouzoucks fuit ses membres, secs comme le tissu de l'aloès, élastiques comme des lanières de caoutchouc. Si rien n'altère son corps, rien n'agite son esprit. Les magiques changements de soleil et de rivage, l'étonnante variété des tempéraments, îles caractères et des lois, la pénétrante série des formes, des couleurs, des mélodies, des parfums exotiques, beautés qui s'amassent en trésors de
H a lév y' (d'après une caricature originale). (Cabinet des estampes.)
poésie et de savoir dans une intelligence attentive et délicate, ont passé sur ses yeux comme les reflets du feu passent sur un vitrage. 11 n'est resté dans sa mémoire qu'une bigarrure des objets extérieurs. On dirait qu'il a vu seulement par la fenêtre d'un wagon le monde se dérouler, valser autour de lui et disparaître dans une lumière poudroyante. La caricature du Charivari, qui le représentait un jour passant à triple galop de clieval devant une toile pour la peindre, est un fidèle portrait de cet artiste dont les idées et les pratiques sont légères comme la plume, fuyantes comme l'air1. »
11 apparaît toutefois, d'après les indications contenues dans le Livre des comptes d'Horace Vernet, que le peintre, sauf le portrait de l'impératrice, qui lui fut généreusement payé trente-six mille francs, n'exécuta pas d'oeuvres importantes pendant son dernier séjour en Russie.
En aurait-il eu le temps d'ailleurs, malgré sa prodigieuse activité et sa facilité de travail extraordinaire?
A peine était-il débarqué à Saint-Pétersbourg que son impérial protecteur l'attachait pour ainsi dire à sa personne, et l'invitait à l'accompagner en Ukraine, en Tauride, en Bessarabie, en Pologne... etc. 11 visita successivement Taula, Orlov, Koursk, Ekatérinoslav, Moscou, Varsovie, Grodno, \ ilna... etc., et en place d'honneur, dans le cortège impérial, il put assister au passage triomphal du souverain dans les rues des cités toutes vibrantes des sonneries des cloches et des canonnades, et à travers l'immensité morne des steppes, animés seulement par la joyeuse fusillade des fantasias de cosaques.
Mais si, pendant ce merveilleux voyage, Vernet dut abandonner son pinceau au repos, il laissa le champ libre à sa plume qui infatigablement a relaté, jour par jour, dans une suite de lettres qu'il faut lire, les vives et curieuses impressions éprouvées par l'artiste.
C'est une peinture fort intéressante de la vie russe en son entier2. Le tsar, la cour, la nature, le peuple... tout y passe. C'est assurément la meilleure partie de l'œuvre écrite d'Horace Vernet, et ici l'écrivain, malgré la forme cursive et toujours familière de ses récits, est bien supérieur au peintre,
1 Les Artistes français.
2 Voir la correspondance d'Horace Vernet, publiée par M. Amédée Durande.
et s'élève parfois à la hauteur de l'historien prophétique. Qu'on en juge par ce fragment d'une lettre adressée de Saint-Pétersbourg à Mmc Horace Vernet le 31 octobre 1842 :
« Quoi que tu en dises, ma passion pour l'empereur n'est pas telle que tu le penses. Je lui rends justice ; ce n'est pas un homme ordinaire, mais il est loin d'être parfait. 11 a tout ce qu'il faut pour se faire aimer des gens qui n'ont pas besoin de lui ; mais, pour peu qu'il ait à exercer sur vous la moindre autorité, c'est l'homme le plus dur que j'aie jamais rencontré.
11 est vrai de dire qu'en fait de discipline il lui est impossible d'agir autrement. Les Russes de toutes les classes sont tellement enclins à la paresse, qu'il n'y a que la crainte qui puisse les maintenir. Quand un Russe ne tremble pas, c'est le plus lâche de tous les hommes. Tout ici est placé sous le régime militaire, depuis le cuisinier jusqu'au grand juge ; de sorte que l'habitude de prononcer constamment des arrêts, sans qu'il soit permis au condamné de quitter la position du port d'armes, a donné à l'empereur une rudesse dont il ne s'aperçoit pas, qui augmente à mesure que les autres s'y accoutument, et qui le perdra, le jour où la fatigue et l'inertie remplaceront la terreur qu'il inspire.
« Toutes ces admirables institutions, dont je l'ai parlé dans mes lettres, n'existent nulle part sur un pied aussi splendide. On dirait qu'elles sont fondées pour le bonheur de tous. Mais non, l'éducation, qui développe l'esprit de cette foule déjeunes gens, ne les pousse pas plus loin pour cela ; ils sont au monde pour rester dans leur classe : ils ne peuvent ni s'élever ni redescendre. S'ils sont fils de soldats, ils ne seront jamais que sous-officiers. Alors, à quoi bon les instruire et leur donner des goûts qu'ils ne pourront
David d'Angers (d'après une caricature originale). (Cabinet des estampes.)
jamais satisfaire, et des lumières qu'ils ne pourront pas répandre? Déjà, on a senti les funestes effets d'un tel ordre de choses. Une colonne entière d'infanfanterie s'est insurgée. Pas un seul officier n'est resté, tous ont été égorgés froidement. Les soldats, conduits par les sous-officiers, disaient à leurs chefs : « Nous ne vous en voulons pas ; mais vous êtes officiers, nous devons vous tuer. Finissez votre pipe, nous reviendrons après. » Et, en effet, ils sont revenus. La punition a sans doute été terrible, car on ne la connaît pas... les régiments ont été licenciés. Voilà, chère amie, comme tout est en Russie. On laboure sans savoir ce qu'on récoltera. On accroche des oranges à un sapin et l'on croit avoir des fruits. La noblesse donne tout ce qu'elle possède de bon cœur, plutôt que d'aller en Sibérie. »
On devine, à la lecture des dernières lettres datées de Saint-Pétersbourg, qu'Horace Vernet, malgré les bontés et les honneurs dont l'empereur l'accable, est las de la Russie et qu'il attend avec impatience l'heure de rentrer en France. «... Je n'aspire plus qu'à un seul bonheur, celui de me retrouver dans mes vieilles habitudes, avec de vieux amis, dans une vieille veste, donnant un soufflet à un vieux verre de vin, avec notre vieux cousin et nos vieux petits-enfants qui doivent avoir de la barbe depuis le temps que je ne les ai vus... »
C'est à cette époque que parvint en France la nouvelle de la prise de la Smalah d'Abd-el-Kader. Le brillant coup de main du duc d'Aumale était, on le suppose bien, commenté avec enthousiasme et raconté avec surabondance de détails épiques par les gazettes de la cour.
Horace Vernet rêva dès lors de fixer ce fait militaire sur la toile, comme l'atteste ce fragment d'une lettre adressée de Saint-Pétersbourg à Mmc Vernet le 23 juin 1843.
«... Je suis libre : je puis secouer mes plumes; je quitte ma cage pour sauter sur une branche où je pourrai gazouiller à mon aise avec ma bonne perruche qui m'y attend, et que maintenant je ne veux pas plus quitter que si j'étais empaillé1.
1 Ce qui ne l'empêchait pas de quitter sa branche et sa bonne perruche an bout d'un an pour parcourir l'Andalousie et le Maroc. En 1830 il se rendra à Rome pour prendre sur place les croquis et les notes nécessaires à l'exécution d'une de ses toiles les plus importantes : le Sièyc de Home. En 1853, sous le grand soleil de juin, nous le retrouvons encore chevauchant à travers les montagnes de la Kahylie algérienne.
« J'avais lu avec un vif intérêt les détails de la prise de la Smalah. Oui, oui, voilà un tableau à faire ; mais, pour représenter un tel fait d'armes, il faudrait l'avoir vu, car ça devait avoir un caractère tout particulier. Cependant, avec un bon récit on pourrait s'en tirer... »
Vernet était à peine de retour à Paris que Louis-Philippe, luttant de
Prise de la Smalah d'Ard-el-Kader (détail).
générosité avec le souverain russe, commandait au peintre de nouvelles toiles pour les galeries de Versailles, et, entre autres, une vaste représentation de la prise de la Smalah d'Abd-el-Kadcr.
Cet événement causa au peintre la joie la plus vive. Nul sujet n'était plus propre en effet à tenter son pinceau plein de verve. Sur une toile de vingt-trois mètres de long, il allait pouvoir librement, dans un pêle-mêle de bataille, condenser tous les éléments d'expression chers à son imagination. Et comme cadre à cette scène tumultueuse, pleine de cris de victoire, de
hennissements, de clameurs affolées, de hurlements de douleur, de coups de feu, de cliquetis de sabres,... il donnerait les immensités bleues et blanches du ciel et du désert.
Horace Vernet, a-t-on dit, et nous le croyons volontiers, avait légèrement pâli lorsqu'il s'était trouvé pour la première fois devant l'immense toile nue. Et cependant, phénomène unique peut-être dans l'histoire de la peinture, l'œuvre était complètement terminée en dix mois.
Commencée en 1844, celle toile gigantesque fut signée au commencement,de 1845, et figura au Salon de la même année.
Le ciel fut peint en un seul jour. On en étalait l'azur avec des sabres, nous apprend un des historiens de Vernet. C'était, on en conviendra, un procédé d'exécution en parfait accord avec le sujet.
Rarement toile fut plus diversement appréciée que la Prise de la Smalah, qui n'est, en définitive, qu'un spirituel développement panoramique d'un intérêt assurément très dispersé, mais rempli de vivants détails.
D'un sujet pareil, un des plus beaux qu'un peintre puisse rêver, des artistes comme Rubcns, Delacroix, Géricault, dont les génies puissants se plaisaient dans les plus fougueuses compositions, eussent sans nul doute dégagé une impression autrement tragique et puissante, en subordonnant à une forte et synthétique unité l'éblouissante richesse des détails. Mais à quoi bon s'attarder à des regrets supertlus et à pleurer l'irréalisation de l'impossible? Acceptons d'Horace Vernet ce qu'il peut nous donner et ne nous plaignons pas trop de son excessive générosité. On dit trop dédaigneusement aujourd'hui que la Smalah est tout au plus digne de lixer l'attention de la foule. Cela est injuste. Sans approuver le morcellement épisodique de cette gigantesque composition et tout en reconnaissant, constatation très grave, qu'elle manque de vie atmosphérique et lumineuse, que le coloris d'ensemble en est morne et sec, il faut bien reconnaître qu'elle s'impose même à l'attention de l'artiste par de singulières qualités de composition et de mouvement dans les groupements individuels.
Certains détails sont, en effet, d'une surprenante habileté d'exécution, et si les amphores, les riches étoffes, les harnachements brodés d'or, etc., ne se confondent pas en une chaude et lumineuse harmonie de tons, on est contraint d'admirer l'extraordinaire élan des chevaux, se présentant, avec de merveilleux raccourcis, de pleine face au spectateur. 11 y a là de
prestigieux coups de pinceau, des tours d'adresse incroyables, une somme énorme de grandes difficultés vaincues. Et n'oublions pas que, comme tant de peintres contemporains, Horace Vernet n'a pu appeler à son aide le précieux concours de la photographie, pour l'aider dans l'analyse des mouvements vertigineux du cheval lancé au galop de charge.
Fragment de la prise de la S m a l a (Gravé par M. Romagnol, d'après Horace Vernet.)
Le troupeau des chameaux porteurs de palanquins, secoués comme des navires par l'orageux tumulte de la lutte, et du haut desquels dégringolent avec une grâce troublante les femmes de l'émir, forme également un groupe d'un aspect saisissant, et où les lignes se confondent dans une harmonie rythmique qu'on regrette de ne pas trouver dans les couleurs.
Les qualités de coloriste d'Horace Vernet, qualités très intermittentes, ne se manifestèrent jamais plus pauvrement que dans la Prise de la Smalah, qui, nous le répétons, doit être considérée bien plus comme un essai très
réussi, comme une tentative exemplaire de panorama militaire, que comme un tableau. C'est un modèle du genre, et c'est à ce titre qu'il faut lui attribuer une place à part dans l'œuvre du peintre, si fertile en manifestations diverses et imprévues, depuis l'époque où il dessinait d'un crayon si léger des silhouettes de Merveilleuses pour la collection de M. La Mésangère, jusqu'au jour où d'un pinceau puissant et recueilli il exécuta, pour la Congrégation des frères de la doctrine chrétienne, l'austère figure du frère Philippe, un de ses chefs-d'œuvre.
Car Vernet ne fut pas seulement le peintre populaire du soldat, le chroniqueur fécond de la vie militaire. Son œuvre iconographique est considérable. C'est par centaines que se chiffrent les portraits qui lui furent commandés. Sa prodigieuse facilité d'exécution, son habileté rapide à saisir les ressemblances tentaient les personnages soucieux de transmettre leur fidèle image à la postérité, et donnaient pleine satisfaction au désir impatient du modèle. Certaines de ses figures, et non les moins réussies, comme celles de Napoléon, de Mlle Mars, des maréchaux Canrobert et Pélissier, de M. et Mme Radcliffe. .. , ont été exécutées en une seule séance, d'un seul jet de pinceau.
D'autres, comme celles du frère Philippe, de Mme Pasquier, de Mmo Delaroche, de la princesse Wittgenstcin, de Mme de Leninby, de la vicomtesse de Castellane, du général Foy, de Dupin, de M. de Gourcuff. .., etc., accusent une volonté de recherches, un effort de méditation clairement indiqués dans une formule dont l'énergique précision touche parfois au style.
L'ensemble des figures qui vivent avec une intensité si grande dans une de ses premières toiles, et une de ses meilleures, Mon atelier, n'indiquet-il pas assez que Vernet était né, en quelque sorte, peintre de portraits, et qu'en ce genre il eût peut-être excellé s'il avait su contraindre, dès le début, sa déplorable facilité naturelle à plus de laborieuse retenue, s'il avait su se méfier à temps de l'adresse d« ses doigts, et chercher dès l'origine de ses études, trop négligées, à apprendre plutôt qu'à deviner.
Mais, comme l'a dit Alfred de Musset, judicieux écrivain d'art à ses heures : « Je critiquerai M. Vernet, lorsque je ne trouverai plus dans ses œuvres les qualités qui le distinguent et que je ne comprends pas qu'on puisse lui disputer ; mais tant que je verrai cette verve, cette adresse et cette vigueur, je ne chercherai pas les ombres de ces précieux rayons de lumière. »
Imitons, si vous le voulez bien, le grand poète, et tout en regrettant que le peintre, si admirablement doué et gâté comme tous les héritiers présomptifs, n'ait pas su résister à l'impérieuse tyrannie des dons naturels et
Chateaubriand (d'après un dessin original au crayon). (Colleclion de M. André Delaroclic-Vernct.)
les fortifier par l'étude, réjouissons-nous de contempler son œuvre dont l'étrange confusion s'éclaire parfois de si brillantes lueurs.
Ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que, sauf dans ses regrettables essais de peinture d'histoire rétrospective, Horace Vernet fut original et vraiment français. 11 fut par excellence le peintre passionné des choses de son temps. Ce qui était encore à cette époque une rare vertu. Il ne se borna pas à fixer sur de vastes toiles, conformément aux prescriptions d'un programme
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officiel, des faits d'histoire contemporaine, mais avec une sorte de besoin fiévreux il notait au passage, d'un crayon rapide et sur, la vie des êtres et des choses. Qui ne connaît pas les albums de voyage d'Horace Vernet ignore la partie la plus vivante et la plus originale de son œuvre. C'est ici qu'apparaît dans tout son éclat sa prodigieuse virtuosité de croquiste. Il s'y montre l'égal de son père. Mais au lieu de lines et nerveuses silhouettes de chevaux et de gentlemen élégants, ce ne sont que figures de soldats d'une crâne et énergique accentuation de dessin. Tous les types, aujourd'hui disparus, de notre vieille armée, défilent sur ces vivants feuillets, depuis le maréchal de France jusqu'au simple voltigeur de la garde, depuis l'amiral jusqu'au fusilier marin. Parfois, au milieu de ces suites héroïques de rudes profils et de masques aux sourcils orageux, aux dures mâchoires, aux fronts bas et volontaires, se montrent timidement quelques images d'intellectuels égarés dans cette iconographie militaire, et ce n'est pas sans une douce et réconfortante surprise que l'œil se repose un instant sur les nobles et pensives figures d'un Walter Scott ou d'un Chateaubriand qui paraissent très surpris de se trouver en si belliqueuse compagnie.
Voici encore une inoubliable pochade, du prince Napoléon, dont le masque puissant de César maussade, sceptique et gras, rêve sous un minuscule képi de général de division.
Une exposition uniquement composée de portraits signés par Horace Vernet, obtiendrait, croyons-nous, un succès considérable. L'amateur d'art y trouverait une véritable satisfaction et l'historien des choses du siècle y puiserait de précieux renseignements, -car la plupart des modèles qui posèrent devant Horace Vernet furent activement mêlés aux événements de l'histoire contemporaine. C'est une intéressante entreprise à tenter et qui pourrait être assez facilement réalisée malgré la dispersion des documents à réunir.
Vernet avait à peine sabré d'un dernier coup de pinceau la Prise de la Smalah, que le roi Louis-Philippe, ravi de l'immense succès populaire obtenu par la gigantesque composition et de la prodigieuse rapidité avec laquelle le peintre avait fixé sur la toile le pittoresque fait d'armes dont le duc d'Aumale fut un des principaux acteurs, commandait au peintre une représentation de la bataille d'isly. Il pensait, non sans raison, que l'opinion pourrait s'étonner de ne pas le voir confier à son peintre militaire la glorification du vainqueur de Muley-Abder-Rahman, droit sous son haut képi et dans sa
redingote blanche, au milieu des drapeaux, des tentes et des canons abandonnés, alors qu'il était permis de supposer que Vernet avait pu prêter une oreille trop bienveillante aux conseillers officiels désireux de voir la figure du duc d'Aumale surgir dans des proportions héroïques au milieu de la débandade tragico-comique de femmes, de vieillards, de perroquets, de gris-gris, de gazelles, de colporteurs juifs..., provoquée par la soudaine irruption des terribles chasseurs du colonel Morris.
Toujours est-il qu'Horace Vernet accepta cette commande avec une joie peut-être encore plus vive que celle de la Prise de la Smalah, et, afin de donner plus de vérité réelle et de force historique à l'interprétation de son sujet, il s'embarqua encore de nouveau pour l'Afrique et se rendit là môme où Bugcaud cueillit, avec un de ses plus beaux lauriers militaires, son titre de duc. Sur le champ même de bataille, au pied des sauvages montagnes des Beni-Snassen, l'intrépide artiste fit une ample moisson des documents nécessaires à l'exécution d'une de ses meilleures toiles.
A cette époque le nom de Vernet jouissait dans nos armées d'une immense popularité.
11 nous apprend que lorsqu'il se rendit de l'Alla-Marhnia, extrême avantposte sur la frontière du Maroc, à Djemmàn-el-Ghrazaouer , un arc de triomphe avait été élevé sur son passage par la garnison de cette localité.
Voici d'ailleurs la copie d'un ordre du jour daté de ce poste même et que Vernet encadre avec une satisfaction vainement dissimulée, dans une lettre adressée à Mme Vernet, et datée du bord du Lavoisier qui le ramenait à Gibraltar :
Armée d'Afrique. — Ordre supérieur.
« M. Horace Vernet, notre grand peintre de batailles, arrive demain à Dj emmà n-el-Gh razaouer .
« L'armée ne peut rester froide en présence de l'homme de génie qui a fait revivre sous son pinceau magique les fastes de notre gloire militaire. M. Horace Vernet recevra donc les honneurs de la guerre.
« Toutes les troupes de la garnison prendront les armes et se formeront en bataille sur la place en avant du pavillon ; elles porteront les armes et les tambours rappelleront. Les postes sortiront et porteront les armes.
« Une compagnie de garde d'honneur lui sera fournie.
« MM. les officiers de tous les corps se tiendront prêts à faire à M. Horace Vernet une visite de corps.
« Des ordres seront donnés ultérieurement pour l'heure de la prise d'armes.
« Le lieutenant-colonel, commandant supérieur,
« De Montagxac.
« Djemmùn-el-Ghrazaouer, le 4 avril 1845. »
Il était de retour à Paris en juin 1845, après des haltes à Gibraltar, à Tanger, à Cadix, à Alger, à Marseille, à Avignon, où il lui tombait des Vernet de tous les côtés. «... Les uns sont boulangers, les autres ce que tu voudras. Bref, ils veulent tous me faire leur héritier, et me demandent, en attendant, de leur procurer une petite place pour vivre.
« Ainsi, lu vois qu'un jour nous devons être riches. »
La peinture de la bataille d'Isly était terminée au commencement de 1846, et elle figurait avec éclat au Salon de cette môme année. Puis l'infatigable voyageur partait aussitôt après pour la Belgique et la Hollande avec son fidèle ami Soliman-Pacha.
La Bataille d'Isly ne fut pas la dernière commande importante que fit Louis-Philippe à Vernet. La veille même des journées de février 1848, le roi, dont l'aveuglement politique dura jusqu'à la dernière minute de son règne, invitait Horace Vernet à partir pour Toulon et à y faire le portrait d'Abd-el-Kadcr. Voici ce qu'écrit l'artiste à ce sujet. L'intérêt historique de la citation est indiscutable.
« Le roi s'abusait tellement sur sa position, sur la force de son gouvernement, qu'il était évident qu'il courait à sa perte. Ma dernière entrevue avec lui, mardi matin, m'avait confirmé dans cette opinion, sans cependant que j'eusse l'idée que la catastrophe fut aussi immédiate. 11 était midi; les Chambres étaient assemblées, et l'accusation des ministres devait être présentée. Le peuple chantait la Marseillaise sous les fenêtres mêmes des Tuileries. Le roi m'avait fait venir pour m'envoyer à Toulon faire le portrait d'Abd-el-Kader. Dès en arrivant, le roi me dit : « Partez demain ; le portrait n'est qu'un prétexte. Dans la conversation dites à Abd-cl-Kader que je ferai honneur à la promesse de mon cher fils. Mes ministres sont des pol-
L F. C 0 M TK D E G A S T E L LAN E , E N F A N T (Gravure de M. Romagnol. Collection de M""' la comtesse de Beaulaincourt.)
HORACE VEKNKT
lions : ils ont peur des Chambres. Quant à moi, je suis trop fort pour qu'Abd-el-Kadèr puisse me donner la moindre crainte, lors même qu'il serait à Saint-Jean-d'Acre. Les Anglais ne pourraient le ramener dans nos possessions d'Afrique sans que ce ne fût une déclaration de guerre, et personne, sans ma permission, ne peut en venir là. .le domine le mauvais vouloir de Palmerston : Guizot le joue comme un enfant. Cependant, il faut faire une concession à la majorité de nos Chambres. Il faut donc dire à l'émir que je l'embarquerai, qu'il, fera le tour par le Cap, et qu'il sera débarqué à Djeddah, qu'il ira de là à la Mecque et qu'il sera libre. » Le roi me fit répéter ma leçon et ajouta : « Si vous voulez voir comment les choses vont se passer ici, ne partez que jeudi. »
Quelques jours plus tard, Louis-Philippe gagnait en toute hâte la route de l'exil, la République était proclamée, et Horace Vernet, attristé peutêtre au fond du cœur par l'infortune de son royal protecteur, mais soutenu par l'idée d'un grand devoir civique à remplir, se rendait à Versailles el se faisait élire colonel île la légion de la garde nationale de cette ville.
Ah! le beau jour, le jour glorieux que celui où il put, revêtu de son brillant uniforme, galoper à la tète de sa légion dans les rues de Paris, « couvert de décorations qui, à chaque mouvement un peu trop saccadé de son cheval, sautaient sur sa poitrine avec un bruit de ferraille ' ».
Qu'ils sont loin les jours héroïques et sombres, où sous l'humble habit de simple garde national, il déchirait à belles dents la suprême cartouche, à la barrière de Clichy.
Sa légion n'eut heureusement pas l'occasion de prendre part à la terrible répression de l'insurrection de Juin, et Vernet ne se vit pas dans la nécessité douloureuse de donner l'ordre à ses soldats de tirer sur les soldats du peuple.
La crise sociale passée, l'émeute impitoyablement noyée dans le sang, le colonel de la légion versaillaise accrocha, bien en vue, son brillant uniforme, dans l'atelier, reprit ses pinceaux et se mit en devoir de terminer la bataille de Wola, commandée depuis plusieurs années par le tsar, et dont l'exécution avait été à plusieurs reprises interrompue par des événements divers, comme des voyages en Algérie, au Maroc, en Espagne, des soulève-
1 Amédée Durande.
monts révolutionnaires, la chute d'un trône, et la plus terrible dos insurrections sociales à travers lesquelles il ait été donné à un colonel de la garde nationale de chevaucher1.
Le prince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française, et prétendant à l'Empire, voulut dès son arrivée au pouvoir se faire la main en étouffant en Italie lu liberté qui le gênait si fort en France pour la réalisation de ses projets ambitieux. Assuré du concours d'une assemblée servile dont M. de Montalembert était le directeur de conscience, il donna l'ordre au général Oudinot (rentrer dans Rome à la tête d'une armée française de 25. 000 hommes, d'en chasser les patriotes italiens et d'y rétablir le pouvoir absolu du pape.
Rome, soulevé par l'héroïsme des Mazzini, des Armellini, des Sali, des Garibaldi, résista pendant plus d'un mois au plus barbare des bombardements avant de retomber sous le régime de terreur des cardinaux chargés par le pape de gouverner.
Ce fait d'armes, inauguration si significative de la désastreuse politique extérieure du second Empire, méritait, paraît-il, d'être artistiquement consacré, et c'est à Horace Vernét que fut confiée la lâche de peindre l'entrée triomphale des troupes républicaines dans la ville éternelle, à travers les débris des statues, des palais, et au milieu des bénédictions des prêtres.
Le peintre de Valmy, de Jemmapes, de la barrière de Clichy... n'eut pas le courage (réchapper à cette triste mission. El il en fut cruellement puni, car il n'est peut-être pas dans toute son œuvre de toile plus médiocre, plus triste, plus morne que celle où il a tenté de glorifier le siège et la prise de Home.
A Paris, l'opinion publique, où se manifestaient encore quelques fières tendances et surtout de vagues inquiétudes, accueillit avec défaveur la nouvelle de cette commande.
Pendant les journées de 1851, nous apprend M. Amédôe Dûrànde, Vernet fut obligé de cacher sa toile pour qu'elle ne fût pas lacérée, et il la fit transporter à Versailles, où l'on mit à sa disposition la salle du Jeu de Paume, qui lui avait déjà servi d'atelier à plusieurs reprises.
Il faut reconnaître que le lieu était singulièrement choisi pour traiter un
1 L;i bataille de Wola fut payée à Vernet 25.000 roubles (90.000 francs).
IlOHACK VER. NET
pareil sujet, et les augustes et grands souvenirs qui flottent comme des ombres entre les murs nus de la vaste salle, ce Bethléem de la Révolution, durent souvent troubler le vieux peintre et faire trembler le pinceau dans
ses doigts.
Exposé au Salon de 1852, le Siège de Rome n'y obtint aucun succès. D'ailleurs Vcrnct, phé-
nomène en vérité assez rare chez les artistes, ne se faisait plus aucune illusion sur la décadence de son talent. Dans une lettre très familière écrite à Paul Delaroche et datée du 15 avril 1852, il s'exprime ainsi : « ... Je sens que bientôt il faudra en finir, avant que, flétri par la vieillesse, ou d'ennui et par anticipation , la triste solitude ne vienne fermer la boutique. J'ai promis encore quelques tableaux, je vais les faire.
La montre marche toujours, mais les aiguilles ne marquent plus rien : autrement dit, ma vieille triture est encore là, mais le cadran n'indique plus ce que je voudrais faire comprendre... »
Toutefois il peignit encore plusieurs années, cl certaines des toiles exécutées de 1852 a 1863, comme la Bataille de VAlma, les portraits de'Canrobert et de Pélissier, d'une touche vivante et hardie, peuvent prendre place parmi ses œuvres les meilleures.
Bien qu'âgé de soixante-trois ans, il lit avec nos troupes une partie de la campagne de Crimée. Il passa les mois de juin, juillet, août à Varna, assista à la bataille d'Inkermann, brava le choléra dans les marais de la Dobrutcha, suivit les diverses phases du siège de Séhaslopol, et, suns attendre
Le prince Napoléon (d'après un croquis original, au crayon). (Collection <1p M. André Delaroche-Vernct).
l'assaut triomphal, revint à Paris pour classer, avec une habile clairvoyance, les divers éléments qui devaient constituer l'ensemble de ses œuvres les plus appréciées, à l'Exposition de 1855, où le jury international de peinture lui décerna la grande médaille d'honneur.
Ce n'était cependant pas encore le terme définitif de la longue carrière artistique de cet homme extraordinaire. En 1856, l'Empereur confiait à Vernet l'exécution d'une vaste représentation de la prise de Malakoff.
Il y eut à cette occasion entre l'artiste et le souverain un échange de lettres intéressantes, qui sont reproduites à la fin de cet ouvrage.
La générosité de caractère de Vernet se manifesta sous une forme charmante dans sa réponse à l'Empereur1.
11 mourut le 17 janvier 18G3, après une longue et cruelle agonie.
Pendant sa maladie, l'empereur lui avait envoyé avec une lettre autographe la croix de grand officier de la Légion d'honneur.
Voici sur les derniers instants d'Horace Vernet, et sur l'étrange accident qui précipita sa fin, quelques détails peu connus que nous devons à la parfaite obligeance de son petit-fils, M. André Delaroche-Vernet.
« Mon grand-père, nous écrit M. Delaroche-Vernet, est mort des suites d'une chute qu'il fit près de son château de Barmettes, à Hyères. 11 relevait de maladie, d'une pleurésie, je crois. Monté sur un petit âne qu'il affectionnait, il s'était rendu à une ferme voisine, pour étudier le fonctionnement d'une batteuse à vapeur qu'il avait fait venir de Paris. Les questions agricoles l'intéressaient vivement.
« L'àne, effrayé par le bruit de la machine, prit peur et s'emballa. Horace Vernet, qui avait monté, en parfait cavalier, tant de pur sang arabes, syriens et anglais, fut projeté à terre par cette monture ridicule, et se cassa une côte.
« Cet accident fit naître un abcès dont le peintre mourut après de longues souffrances. »
Et puisque, grâce aux précieux renseignements si obligeamment fournis, il nous est permis de compléter ici par des traits nouveaux l'originale figure d'Horace Vernet, détachons encore de la lettre si documentée de son petitlils ce passage, qui ne peut que servir utilement les futurs biographes du
1 Voir à l'appendice.
l'on TUA II 1>1' GÉNÉRAL F 0 ï
HORACE VERXKT
peintre : « Mon grand-père, d'après ce que m'a raconté mon père, a fait une partie de la campagne de France. Il avait acheté un remplaçant, mais au moment de l'invasion il s'engagea. J'ai toujours entendu dire qu'il avait
Le maréchal Canrobert (gravure de M. Roinagnol).
été fait caporal à Montmirail. En tout cas, je puis vous certifier qu'il m été fait deux fois chevalier de la Légion d'honneur. Son premier brève! fui signé pendant les (lent-Jours et fut décerné à .M. Horace Vernel artiste peintre. Le second, signé pur Louis XVIII, fui décerné à M. Horace Vernel, lieutenant aux grenadiers de la garde nation a le... »
Horace Vernel ne fut ni un peintre métaphysique ni un abstraeteur de quintessence. Il ne fut pas davantage un savant évocateur des époques anciennes. Pour lui les Grecs et les Romains semblent n'avoir jamais existé. Parfois cependant, enivré par l'ardente poésie du désert, il s'abandonna à des rêveries rétrospectives, et quand près du puits de Kartyle, à l'ombre des palmes que fait onduler le vent du soir, les femmes des douars soulèvent de leurs bras de bronze leurs lourdes cruches pour les poser sur leur épaule, il croit voir apparaître les tilles de Jethro, Rébecca et ses compagnes... Mais ses tentatives sont vaines s'il renonce pour un instant à être le peintre fidèle des choses de son temps pour se livrer à des interprétations bibliques, môme en s'efforçant, par une pittoresque modernisation du sujet, de ne pas trop contrarier sa nature.
Rébecca à la fontaine, Judith et Holopherne, Juda et Thama?\ le Bon Samaritain,... sont bien plutôt d'immenses vignettes que des tableaux. Cet ensemble de compositions inspirées par le passé constitue assurément la partie la plus faible de l'œuvre du peintre. Le talent de Vernet, fait de brillante facilité, de mouvement
Croquis caricatural
de m. Picot, peintre rapide, de trouvailles épisodiques, de recherches de
et membre de l'Institut. ,,, .. „ , ,, .. , , , „.
détails, se hge dans celle suite de pénibles étions pour
(Cabinet des estampes.) <J 1 1
atteindre la baille formule de style à laquelle il aspire, lui aussi, dans ses malheureuses tentatives de peintures académiques.
On est d'autant plus surpris de l'opiniâtreté qu'il met à réaliser ce rêve, que mieux que personne il ne se fait aucune illusion sur La nature de son talent et sur la mesure de ses forces, comme le prouve ce passage d'une de ses lettres à M. Montfort, qui fut à la fois son élève et son ami :
« ... La direction que m'ont imprimée les premières impressions de ma jeunesse m'a entraîné dans une roule qui se trouve peu en rapport avec celle qu'il me faudrait suivre pour convaincre, par l'élévation du style et la pureté du dessin, d'une vérité «pie la présence seule des choses a pu me révéler, sans qu'il me soit permis de la reproduire. .Iclé par le hasard au milieu des circonstances qui faisaient gronder le canon dans Paris, soil pour briser ses monuments, soit pour les ébranler en annon-
çant des victoires, c'est l image de la guerre avec ses tourbillons que j'ai dû peindre... »>
Oui, Horace Vernet fut surtout un peintre militaire, il fui par excellence le peintre du soldat. Son meilleur titre de gloire est d'avoir eu une claire vision des choses modernes (vision particulière, il est vrai) et d'avoir, un des premiers, compris la mission de l'art à notre époque; sauf quelques regrettables incursions dans le passé, il fut toujours de son temps. Et les échecs que lui valurent ces explorations rétrospectives, alors que ses succès étaient si vifs quand il exposait Mon Atelier, la Barrière de Clichy, le Portrait du frère Philippe, l'Assaut de Constantin», démontrent suffisamment que le secret de ses triomphes était dans la vision directe du sujet, dans la spontanéité de ses impressions, que son pinceau fixait presque toujours, avec une vivante et surprenante rapidité, avec une verve toute gauloise.
L'œuvre d'Horace Vernet est immense. Sa fécondité artistique dépassa encore celle de son père et de son grand-père, « Jamais, dit Théophile Silvestre,
° 1 1 (Cabinet îles estampes.)
artiste, ni dans le présent, ni dans le passé, sauf
peut-être Rubens (qui encore se faisait aider par sept ou huit disciples
robustes), n'a donné l'exemple d'une pareille faconde. »
De la [dus vaste à la plus modeste dimension il a traité tous les sujets, tantôt avec le lin pinceau de l'aquarelliste, lorsqu'il [teignait ses délicates et précieuses figures de^ Merveilleuses et d'Incroyables, tantôt avec d'énormes brosses, lorsqu'il recouvrait les centaines de mètres carrés où sont racontés les moindres détails de la Bataille de Wola, de Y Assaut de Constantine, de la Prise de la Smalah, de la Bataille d'hit/, du Siège d'Anvers, de la Prise de Borne... tantôt avec la plume ou le crayon, lorsqu'il jetait sur la pierre ou sur le papier, avec une si spirituelle prodigalité, tant de croquis légers et vivants : scènes militaires, épisodes de courses el de chasses, désopilantes caricatures de personnalités contemporaines, dont nous reproduisons dans cet ouvrage quelques spécimens caractéristiques.
Il toucha à tous les genres. Il fui lui aussi le peintre des élégances mondaines de son époque, comme son père, el pendant son séjour à Rome,
troublé par lé souvenir du Poussin, du Lorrain et de Joseph Vernet, il s'essayait, non sans succès, dans le paysage historique.
Avant de conquérir sa grandè notoriété dans la réproduction des glorieux faits d'armes de nos troupes d'Afrique, il fut tour à tour classique en peignant Judith et Holophe'rne, Michel-Ange et Raphaël, Jules II commandant les travaux du Vatican; puis romantique avec le Gïaour, Edith au col de cygne, la Ballade de Léhore, la Prêtresse druidique, le Massacre des Mameluc/cs, Mazeppa; et ahecdotique avec le Lancier plumant un poulet, Réconciliation de pochards, liai champêtre de tourlourous, le Dragon fourrageai-, Hussard lulinanl la Fille de F auberge de la Grâce de Dieu,... etc.
Avec une égide facilité il peignit Y Incroyable à la culotte de Casimir, la Merveilleuse êi la cornette, En Ch'apska, le Pape, Louis XIV, La Vallicre, Y Invalide à la jambe de bois, la Camarina, Eliezer, Napoléon, la Madeleine au désert, Holopherne, Canrobert et Wàlter Scott
C'est le grand illustrateur du siècle présent et des siècles passés.
Son œuvre est comme une vaste suite de vignettes de dimensions \ diverses, dont la réunion constitue un ensemble de documents d'un vivant intérêt que ne consulteront jamais sans plaisir ceux qui se refusent à demander au pommier de produire des pèches et à Vernet de leur procurer de profondes sensations d'art et de pures jouissances esthétiques.
Si Horace Vernet reçut de son vivant les faveurs excessives du suffrage universel, parfois un peu aveugle, il faut reconnaître que la critique lui fut moins indulgente qu'à son grand-père, qui, malgré les défaillances de son pinceau fatigué, s'endormit glorieusement au bruit des éloges presque unanimes des salonhiers du temps.
Horace Vernet trouva dans Gustave Planche, dans Proudhon, dans Théophile Silvestre, encore tout ècùnîant de l'exécution d'Ingres, dans Thoré, des juges sé\ères, parfois féroces. MM. Beulé, Heine, Thiers, Musset, Théophile Guutiër firent entrer dans leur jugement plus de juste modéralion. Et. vraiment n'est-ce pas faire preuve de clairvoyante impartialité que d'attribuer une honorable pari d'éloges à un vaillant artiste qui, avec une franchise et une ingénuité sans pareilles, s'est ainsi jugé lui-même :
« ... J'ai joué mon rôle : il faut songera fermer boutique. Je sais ce qui manque à mes ouvrages, quant à l'idée ét quant à l'exécution. Que voulezvous? Il faut m'avaler comme je suis; je n'ai qu'un robinet, mais il a bien
La ballade de Lénore (musée de Nantes) .
coulé, et quiconque après moi s'avisera de l'ouvrir n'en verra sortir rien de bon. J'ai immensémenl travaillé ; j'ai gagné des millions qui ont passé je ne
sais où ; j'ai fort bien vécu. J'ai longtemps parcouru Le inonde, comme dit la chanson ; j'ai vu beaucoup de choses, trop de choses pour ma tête, qui n'est pas forte
« Je ne me suis pas seulement dévoué à la glorification des années françaises, je leur ai encore rendu en personne quelques services.
« Je n'ai ni parti pris ni système ; je rends le plus exactement possible ce que je vois, sans chercher midi à quatorze heures, et je me conforme aux événements. Voilà tout. »
La poste au désert (d'après une gravure de Sixdeniers).
A PPEiN DICE