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Les vertesfeuilles

Au déclin de cette paix menteuse que le roi Louis XV acheta si cher de l'Angleterre, alors que, perdant le Canada, la Louisiane, l’Acadie et les meilleurs comptoirs du Sénégal, nous perdîmes la mer cl notre marine, pour longtemps dégoûtée, un de ces marins, le chevalier comte Gilbert de la Blinais, humilié ou plutôt ulcéré dans l'âme, quitta le service et remit son épée au fourreau pour ne pas céder à la tentation de la briser.

Il avait alors soixante ans, ayant employé quarante années à gagner la croix de Saint-Louis et le grade de capitaine de frégate. Il avait vu les grands ami-

raux et les grandes guerres, mesuré Duguay-Trouin, d’Estrées, la Bourdonnais, et ne se trouvait ni de taille, ni d’âge à commander comme eux une escadre. Et ce n’était même plus un de ces héroïques marins qui eût réussi à sauver le pavillon sous Louis XYI : Duquesne et Tourviile n’y eussent pas suffi.

Le vieux Gilbert de la Blinais se retira donc, et, n’étant plus soutenu par l'ambition ni par l’esprit de corps, il commença, le digne capitaine, à sentir sa pauvreté, sa faiblesse et ses blessures; sa pauvreté, car il s’était à moitié ruiné au service, — ce sera l’éternel honneur de celte noblesse militaire française dont il suivait la tradition ; sa faiblesse, car il avait pris trois fois les fièvres dans l’Inde, et, par moment, les trois fièvres lui revenaient ensemble; ses blessures : il avait été blessé dans vingt et un combats.

Il tourna ses yeux fatigués du mirage de l’eau vers les prairies et les côtes boisées de son pays natal. Veuf depuis 1774, l’année même de la mort du roi Louis XY, il n’avait qu'un fils dont l’éducation s’était commencée à bord de la frégate paternelle. Il s’agissait de ne pas interrompre la carrière de ce fils bicnaimé cl de le pourvoir aussi avantageusement que possible dès qu’il aurait franchi les premiers grades dévolus alors à la noblesse moyenne et aux sujets rc-

eommandables ou recommandés. Gilbert de la Blinais laissa son fils à M. de Suffren en qualité de gardepavillon; il acheta du reste de sa fortune une bonne terre dans le Forez, à peu de distance de la petite ville de Feurs, située à l’embouchure du Lignon. C’était un bien substitué pupillairement dont le titulaire et le substitué venaient de mourir tous les deux. L’héritage retournant à la veuve, mère du pupille, celle-ci, qui voulait entrer en religion, le vendit vite et bon marché pour s’en faire sa dot. L'occasion parut excellente au bon capitaine Gilbert; il acheta vile aussi, trop vite, et paya, imprévoyant comme un jeune homme et naïf comme un marin. A peine eut-il achevé celte importante affaire par laquelle il croyait assurer à jamais l’avenir de son fils et le sien, qu'il courut s’établir dans la terre qui s’appelait les Vertes-Feuilles, y appela son fds au premier congé, lui en fit les honneurs avec une joie qui le rajeunissait de vingt ans, et le soir de cet heureux jour, après l’avoir promené partout comme propriétaire, présenté et fait admirer partout comme voisin ou comme seigneur :

— Mon cher Bertrand, lui dit il avec une sorte de solennité, voilà ma tâche terminée, vous êtes désormais assez riche si vous êtes raisonnable. Cette terre

et ma pension nous suffiront; aussitôt que vous serea

nomme enseigne, je vous marierai; alors vous pourrez, et je vous y engage, faire comme moi, c’est-à-dire planter des arbres et vous retirer, avec économie des fièvres et des blessures que, moi, j’ai rapportées du service. De mon temps, il est vrai, on rapportait en outre un peu de gloire et de satisfaction, ce n’est plus de même aujourd’hui. La mer est aux Anglais, et nous faisons de grands détours avec nos pauvres vaisseaux pour éviter leurs escadres qui nous narguent. C’est un affront que je ne veux plus voir, trop affligé déjà de vous y savoir exposé. Si le roi était un aussi habile géographe que vous le dites, il saurait au juste combien de lieues de côtes nous avons perdues depuis

1763, et s’il portait à la marine cet intérêt dont parlent vos gazettes, au lieu de s’enfermer des journées entières avec des petits bateaux de carton pour apprendre ce que c’est que caillornis, yarguepoints , bredindin et funins yargupsins, toutes choses qu’ignorait certainement Louis XIV, il signerait trois lignes pour faire mettre en chantier quinze à vingt vaisseaux chaque année, trois autres lignes pour redemander aux Anglais le Canada et le Sénégal, et alors... Mais en voilà assez, nous avons la paix, les douceurs de la paix, comme disent vos philosophes. Nous avons cette propriété qui est un paradis; devenez promptement

enseigne pour trouver un bon parti, et me faire voir enfin mes petits- enfants, auxquels je construirai aussi des bateaux de carton que les Anglais ne viendront pas prendre, je l’espère, sur la pièce d’eau des Vertes- Feuilles.

Toutes ces saillies du comte Gilbert agitaient doucement l’esprit de son fils. Bertrand de la Blinais souriait en les écoutant. La jeunesse compatit médiocrement aux doléances du passé, entraînée qu’elle est vers l’avenir qui lui appartient. Le futur enseigne ne désespérait pas si vite que son père. Ce temps qui n’était peul-ctre plus le temps des grands hommes était celui des grandes idées; chacun alors, parmi cette jeunesse qui a l’ouïe fine et la vue perçante, chacun en France entrevoyait à l’horizon le rayonnement d’une aube et entendait dans le sillon le sourd travail des germes. L’étincelle que le vieux Gilbert croyait morte jaillit soudain quand il ne l’attendait plus, et la guerre d’Amérique, cette aurore, illumina deux mondes à la fois.

Bertrand de la Blinais prit part avec un enthousiasme presque religieux à cette guerre dans laquelle pour la première fois depuis bien des siècles le mot de liberté s’était écrit sur un drapeau vainqueur. Il y gagna rapidement le grade d’enseigne, et celui de

brigadier des gardes du pavillon. Dlessé au combat de la Praya, il obtint un congé de quelques mois pour se rétablir, et, comme six semaines avaient suffi à son entière guérison, le vieux comte Gilbert, inquiet de voir aller trop vite maintenant ce pavillon dont il accusait naguère la prudente timidité, retint auprès de lui Bertrand, qui faisait déjà ses préparatifs pour rejoindre l’escadre, et, dans un de ces discours comme en savent seules improviser les mères, un discours de quelques mots entrecoupés de soupirs et de muettes étreintes, il lui déclara qu’il ne partirait pas sans être marié.

Bertrand essaya vainement de démontrer la folie d’un pareil caprice. On l’attendait. On se battait sans lui. 11 ne connaissait pas une fille à marier à laquelle il eût serré la main depuis trois ans. Toutes raisons sans réplique assurément, mais le caprice d’un vieillard est t ;nace comme la plus profonde passion d’un jeune homme. Gilbert avait tout prévu, tout combiné. Il montra au fils impatient son congé valable pour trois mois encore, et lui mit sous les yeux le portrait d’une femme de vingt ans, en disant : Comment la trouvez-vous?

Il n’était pas possible de répondre autrement que répondit Bertrand de la Blinais. Ce portrait repré-

sentait, flatté ou nôn, la plus parfaite beauté qu’un peintre puisse traduire ou imaginer. Le comte Gilbert, profilant du mouvement d'admiration qui échappa au jeune homme, lui apprit que ce portrait serait celui de sa femme, pour peu qu’il n’y mît pas une trop mauvaise volonté.

— Pendant votre absence, ajouta-t-il, j’ai découvert ce trésor dans notre voisinage. C’est une fille unique, de très-bonne maison, à moitié orpheline, car il ne lui reste que sa mère. Elle a en propre cent mille écus fort bien placés, et moitié autant après la mort de cette mère qui est infirme et valétudinaire. J’ai fait votre cour pour vous, j’ai plu pour vous, je l’espère du moins, et je vous eusse déjà présenté, si vous eussiez été présentable. Mais ce coup de hache dans l’épaule avait en passant quelque peu entamé votre joue gauche, et j’ai préféré attendre pour qu’on vous vît avec tous vos avantages. La mère craint de mourir un jour ou l’autre avant d'avoir assuré un protecteur à sa fille; moi, je crains que vous ne vous fassiez tuer pour vos Américains maudits avant de me laisser un petit-fils qui me console de votre ingratitude. Voyons, Bertrand, ne m’aiderez-vous pas à arranger tout cela?

Cette éloquence ou ce portrait persuada le jeune

marin, il faut bien le croire, puisque deux mois après il épousait mademoiselle Marcelle de Severac. Les vœux du comte Gilbert étaient comblés. Son fils ne tarda pas à rejoindre la flotte; la guerre était alors dans toute sa fureur; le marin ne put quitter son poste et apprit devant Madras la mort de la marquise de Severac, sa belle-mère, et la naissance de son premier fils. Enfin, l’Angleterre vaincue reconnut l’indépendance de l’Amérique. Quelques grands faits . d’armes avaient effacé la honte des traités de 1765. On commença à parler de la paix prochaine. Bertrand de la Blinais, nommé lieutenant de vaisseau, fut renvoyé en France avec une division de son escadre, et les préliminaires de la paix entre la France, l’Espagne et l’Angleterre ayant été signés à Versailles le 20 janvier 1785, deux mois après, Bertrand put embrasser son père et sa femme, qu’il n’avait pas vus depuis deux ans, et ce petit enfant dont l’aïeul et la mère lui avaient écrit tant de merveilles.

Le paradis du comlc Gilbert n’élait pas changé. C’était toujours le château octogone riant au soleil, les pelouses déroulées en tapis, d’où s’élançaient des bouquets de sycomores, de marronniers et de mélèzes; c’était toujours, au dessus du parc plongeant vers la Loire, l’immense perspective des bois et des plaines, horizon clément, océan imperturbable dont la sérénité charmait la vue de ce vieillard habitué aux tempêtes et entretenait en lui un bonheur incessamment ravivé par le contraste des souvenirs.

Mais si tel était resté le domaine, Bertrand trouva le proprietaire bien changé. Le comte Gilbert, en ces quelques années, avait passe de la vieillesse à une caducité inexplicable, puisqu’il se déclarait complètement heureux et que le bonheur parfait maintient l’homme dans une immuable jeunesse. Toutes ses années de fatigues, toutes ses souffrances passées, étaient écrites sur les traits du capitaine Gilbert; on ne l’eût reconnu heureux qu’à son éternel sourire.

Bertrand ne put s’empêcher de communiquer celle impression à sa jeune femme par un regard que celleci ne comprit pas sans doute, car elle détourna aussitôt la tête pour embrasser son tils qui ne la cherchait pas en ce moment.

Mais il y avait au fond du cœur du vicomte de la Blinais trop de certitude longtemps accumulée pour qu’il soupçonnât même une ombre sur ce bonheur de tous qu’il allait compléter par le sien. Son père, un peu voûté, un peu pâli, quoi de si surprenant?... C’était la faute du temps et des épreuves. N’était-il pas, ce digne vieillard, parvenu à l’apogée de sa fortune, à la réalisation de tous ses rêves? Marcelle, encore embellie, n’était-elle pas l'ange de cet Éden? Se pouvait-il qu’un père, appuyé au bras d’une pareille fille, un aïeul ému aux premiers pas de ce beau petit garçon trébuchant dans le sable, ne fût pas le plus comblé, le plus enivré des hommes?

Bertrand ne remarqua qu'une seule chose : il comptait trouver un grand luxe, un somptueux état de maison, et la maison de son père, tenue autrefois avec la simplicité cf une mince fortune, était froide et nue comme autrefois. Le nombre des domestiques n’avait pas augmenté; les mêmes chevaux vieillissaient dans l’écurie, où dix stalles étaient vides : rien de

change dans le service; rien de frais, rien de neuf; aucun sacrifice n’avait été fait par le rude marin de ses habitudes stoïques; pas une concession à la jeunesse, aux goûts d’une femme élégante et gâtée dont le beau-père paraissait avoir si ardemment recherché l’alliance. N’était-ce pas le droit de Marcelle de retrouver chez son mari le luxe et les cajoleries de la maison maternelle? N’élait-ce pas un procédé bien dur que cette confiscation de la dot au profit d’un coffre-fort dont le beau-père cachait la clef? Toutes ces pensées vinrent assaillir à la fois le vicomte Bertrand lorsqu’il remarqua l’extrême modestie des toilettes de sa femme, sa frugalité étudiée et sa parcimonie même dans le détail des ajustements de ce premier enfant pour lequel les plus pauvres mères sont follement prodigues.

Rien ne pouvait frapper Bertrand plus étrangement, car il s’était attendu à rencontrer tout le contraire. L’idée de celte augmentation de fortune et de bien-être, causée par son mariage, lui était souvent apparue depuis deux années au milieu des privations et des nécessités de la guerre. Simple, non sans une sorte d’affectation comme l’était alors toute la jeunesse patricienne, à l’imitation des républicains du nouveau monde, le vicomte croyait faire sensation à

son arrivée aux Yertes-Feuilles, avec ses habits de drap, ses gens sans livrée, au milieu d’un salon peuplé de gentilshommes et de femmes éblouissantes de'velours, de soie et d’or; c’était lui qui comptait, par une douce initiation h la philosophie, réformer le luxe et diminuer les superfluités dans sa maison, lui qui espérait métamorphoser sa brillante Française en une quakeresse qui eût fait sensation dans toute la province par un mélange de naturel , de charme et de raison. On n’eût parlé que de ce couple sans pou* dre, béni des pauvres, adoré des braconniers, restaurateur des droits de l’humanité et de la nature, sages parents d’un fils élevé à YÊmile et rabotant des planches. Et cependant le vicomte trouvait une maison si austère, une Française si rigidement modeste, des serviteurs si rares et si rustiques, un équipage tellement réduit à la stricte condition du nécessaire, que Guillaume Penn et Franklin n’eussent été là que des dilapidateurs et des adorateurs d’idoles. Pas une fleur à retrancher delà femme, pas un galon à supprimer chez les valets ou chez le maître, pas un copeau à rogner dans l’éducation de l’enfant.

Le vicomte Bertrand fut bien contrarié de n’avoir rien à réformer. La philosophie n’exclut pas l’ambition de paraître philosophe, et l’on ne saurait nier

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qu’il se soit mêlé un peu d’orgueil aux bonnes intentions des réformateurs d’alors. Bertrand s’était promis quelques beaux chevaux, — on eût réforme les mauvais, — un certain nombre de laquais plus ou moins consciencieusement élevés à la dignité d’hommes, de grandes réceptions, des dîners solides et longs, à l’américaine, pendant lesquels on eût raconté les voyages, les combats et discuté quelques articles du grand code de l’humanité; les attendrissements du dessert, la joie d’entr’ouvrir de temps en temps une main pleine sur les vassaux et sur les pauvres, car le vicomte avait bon cœur; voilà de charmants rêves bien souvent caressés par le brave marin durant les veillées du banc de quart. Aussi fut-il désappointé, comme nous l’avons dit, et sous l'impression confuse de ce mécompte, remarquant chez sa femme une sorte de tristesse indéfinissable qu’il croyait expliquer par le régime étroit auquel on l’aurait condamnée depuis son mariage, il résolut, au souper, en famille, de consoler Marcelle par quelques manifestations libérales, et d’ébranler un peu chez son père, avec tout le respect possible pour le travers d’un vieillard, l’autorité dont il avait abusé pour mettre une maison riche à la règle d’une communauté pauvre.

II exposa donc, avec une certaine nuance de taquinerie, des plans tout opposés à ceux qu’il s’était promis de développer en arrivant. Tous ses grands amis, dit-il, étaient résolus à élargir leur vie de campagne d’après les exemples de l’hospitalière Amérique. Làbas, on avait pour principe de dépenser tous ses revenus. On en faisait deux parts, l’une pour soi et les siens, l'autre pour les malheureux. Il s’agissait de mettre en pratique plusieurs projets destinés à régénérer la société : des fondations, des renonciations, des essais d’agriculture ou d’éducation populaire. La terre des Vertes-Feuilles pouvait devenir une colonie enviée du reste de la France. Lafayelle y viendrait, Franklin en remanierait les plans, Washington consentirait à en ébaucher la constitution. Que si la colonie prospérait, on fonderait une succursale en Amérique, où le Congrès accorderait une concession importante. Alors un petit navire deviendrait nécessaire pour les communications; on l’achèterait, il ferait ses frais après la première année; enfin, comme prélude, bertrand annonçait un voyage à Versailles, d’abord pour être présenté au roi et recevoir la croix de Saint- Louis que M. de Suffren et M. de Roehambeau avaient demandée pour le lieutenant de vaisseau commandant Y Alceste, ensuite pour voir Paris, cette métropole des •

idées, ce foyer de l'émancipation universelle, et en rapporter ce que rapporte la fourmi des greniers à blé où elle pénètre.

Sans compter qu’il était indispensable qu’une jeune femme du rang et de la fortune de Marcelle agrandît sa vue et l’accoutumât à la lumière du vrai et de l’utile, que son fils devait puiser d’abord dans ses yeux. C’était le moins qu’on pût rendre à celle qui avait tant apporté dans la famille par sa beauté, sa grâce, son mérite et sa fortune considérable. Bertrand appuyait pour la deuxième fois sur cette phrase, lorsqu’il vit flamboyer les regards du comte Gilbert, et au moment où, craignant d’avoir frappé un peu fort d'un côté, il cherchait de l’autre un sourire de reconnaissance chez Marcelle, il fut saisi de la rougeur subite étendue sur les joues de la jeune femme et du tremblement nerveux de ses mains, qui battaient convulsivement la table au bois de laquelle sonnait son anneau de mariage.

— Mais qy’y a-t-il donc? demanda Bertrand à son père.

— Mon fils, répliqua le vieillard avec un tendre et fortiüant regard pour Marcelle, que voulez-vous qu’il y ait?

Marcelle essaya de reprendre courage et de se

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dompter elle-même. Ce fut en vain : sous l’œil fixement scrutateur de son mari, elle perdit contenance et ses paupières se remplirent de larmes.

Bertrand fronçait le sourcil, lorsque le comte Gilbert, se levant de table :

— Celte chère fille, dit-il au vicomte, est pleine de sensibilité; elle n’a quitté le deuil que ce matin pour vous recevoir, et la joie de votre arrivée aura un peu ébranlé ses nerfs.

— Remettez-vous, reposez-vous, Marcelle, ajoutat-il; moi je vais faire un tour de promenade avec voire mari. Donnez-moi le bras, Bertrand.

Et il contraignit ainsi son fils à se lever. Celui-ci ne pouvait détacher ses yeux de la jeune femme palpitante.

— Voilà un étrange dessert! murmura-t-il en cédant à l’impulsion du vieillard qui l’entraînait hors de la salle et essaya de couvrir le bruit de ces paroles par une exclamation sur la beauté du clair de lune.

Le comte Gilbert marchait et ne parlait pas. Son fils, impatient, lui demanda l’explication de ce mystère qu’il sentait peser sur la maison depuis son arrivée.

— Tôt ou tard, répliqua lentement le comte, vous eussiez su la vérité. Je ne prétendais point la cacher, je tâchais seulement de vous y conduire sans secousse. Votre surprise, votre insistance sont bien naturelles, mais je ne voulais pas que des explications si délicates eussent lieu en présence de votre femme; vous voyez dans quel état une seule allusion l’a mise.

— Une allusion à quoi, mon père? demanda Bertrand avec un douloureux battement de cœur.

— Vous n’avez cessé depuis tantôt de parler de la richesse de sa dot, de ce qu’elle avait apporté dans notre maison ; ch bien, mon cher vicomte, mademoiselle de Severac, qui était riche, en effet, et richement dotée, puisqu’elle pouvait compter sur cent cinquante mille écus en s’installant chez vous, a ap-

pris, à la mort de sa mère, que sa fortune avait été mal adnlinistrée, que les fonds avaient été engloutis dans le naufrage des Guéménée, que les terres allaient être vendues au profit de créanciers nantis de privilèges, que, en un mot, sa ruine était complète...

Bertrand s’arrêta court au milieu de l’allée, et ce brusque mouvement interrompit le comte. Tous deux se regardèrent alors, le (ils nerveux et pâle, le père épiant avec angoisse, l’impression produite par cette brusque révélation.

— Mais, dit le vicomte d’une voix altérée, ce premier payement qui devait être fait dans les six mois de mon mariage, ces deux cent mille livres...

— N'ont pas été versées, répliqua le comte Gilbert.

— Vous ne m’en avez rien fait savoir, mon père. >

— Vous ne m’aviez pas interrogé dans vos lettres. Il m’eût été bien dur de mentir; mais il m’eût été plus cruel encore de troubler la tranquillité dont vous aviez besoin pour votre service. Je vous sais inquiet, impressionnable. Au cas où vous m’eussiez questionné sur ce payement, j’étais résolu à vous laisser ignorer le malheur jusqu’à votre retour.

Bertrand étouffa un soupir et crispa convulsivement la main sur laquelle ne s’appuyait pas son père.

— En sorte que... reprit-il.

— En sorte que le chagrin de cette ruine et de la fausse position qui en résulterait pour sa fdle a promptement abrégé les jours de madame de Severac. Elle m’avait tout avoué en me jurant qu’elle ignorait l’état de ses affaires au moment où je re- . cherchais pour vous Marcelle, et cette pauvre dame me supplia à genoux de ne pas la soupçonner d’indélicatesse et de ne point faire retomber sur sa fdle la responsabilité d’un malheur dont elle est innocente.

Nouveau silence ; nouveau regard anxieux dirigé timidement par le comte Gilbert sur son fds absorbé dans la méditation.

— Vous savez tout maintenant, ajouta le vieillard. Vous connaissez la cause de ce changement que vous avez remarqué en moi ce matin. J’ai beaucoup vieilli, n’est-ce pas? Votre pensée ne m’a pas échappé. Oui, j’ai beaucoup souffert d’avoir trop légèrement agi, d’avoir borné sinon compromis votre avenir en vous choisissant une femme pauvre au lieu d’une femme riche qu’il vous fallait... La faute en est à moi, à moi seul, qui, dans ma précipitation, n'ai pas pris les renseignements nécessaires. 11 vous faudra me pardonner, mon fds, et cette erreur et la promesse solennelle que j’ai faite à madame de Severac, lorsqu'à son lit de mort elle me recommanda sa fille.

Ces derniers mots furent prononcés avec une émotion qui arracha Bertrand à sa torpeur, et son cœur se trouva réveillé le premier.

— Ainsi, voilà la raison, dit-il, du trouble et des frissons de Marcelle?

— Je le suppose, mon fils.

— Comment I vous ne faites que supposer, monsieur le comte! répliqua Bertrand avec une légère ironie ; n’avez-vous pas la confiance de ma femme, et ne savez-vous pas à quoi vous en tenir sur les sentiments qu’elle a dû témoigner lorsque vous vous êtes expliqués tous deux à propos de cette affaire?

— Mais, répondit froidement le comte Gilbert, il n’y a jamais eu d’explication entre Marcelle et moi ; vous pensez bien que jamais je ne lui en ai dit un mot.

Le fils regarda à son tour, et, devant la majesté simple de cette déclaration, il s’inclina.

— D’ailleurs, continua le vieux capitaine, il ne s’est point passé depuis ce moment un jour heureux ou même calme pour celle enfant. Elle a perdu sa mère, — irréparable malheur! — elle a perdu sa fortune, et, sans la regretter pour elle-même, car il n’y a pas une âme plus noblement désintéressée, elle vit ou plutôt elle végète dans le désespoir de représenter

à vos yeux un mécompte, dans l’appréhension de vous en voir souffrir. Cette idée la mine ; je le sentais bien, mais je n’ai pas voulu qu’elle pût s’en apercevoir. Elle me met cependant à une torture perpétuelle par sa réserve, par son avarice sublime. J'eusse aimé à paver d’or chaque endroit où elle fait un pas, pour lui rendre le repos en lui prouvant mon mépris de la richesse, mais je suis pauvre et vous avez un Gis dont nos économies sont la fortune. Grâce à Dieu, depuis deux ans, je n’ai pas regardé Marcelle une fois sans lui sourire. Aujourd'hui, mon fils, vous voilà revenu, vous êtes le maître, et c’est à vous de décider comment vous en agirez avec votre femme.

Le vicomte Berlrapd prit et retint dans les siennes la main froide du vieillard, dont la voix avait tremblé en prononçant ces derniers mots.

— Mon père, dit-il, vous souvenez-vous du jour où nous nous trouvâmes abordés par cette frégate anglaise, à la hauteur de Madagascar? Je lis d’abord mauvaise mine au feu, que je voyais pour la première fois ; à la Gn du combat, j’avais retrouvé mes couleurs, et je sautai derrière vous à l’abordage. Eh bien, aujourd’hui, ma philosophie a vu le feu pour la première fois ; si j’ai mal soutenu le vent du

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boulet, pardonnez-moi ; c’est lini, et ce que le père a fait, le fils le fera, je vous en réponds.

Aussitôt, de sa voix mâle et animée, qui traversa les ondes sonores de la nuit :

— Marcelle 1 cria-t-il en se tournant vers la maison dont une fenêtre était tristement éclairée, Marcelle 1 ne descendez-vous pas faire un tour de promenade avec nous? Vous nous manquez, venez donc!

La fenêtre fut bientôt ouverte. .

— Me voici ! murmura timidement la jeune femme.

Bertrand alla au-devant d’elle, lui prit et lui baisa la main sans affecter plus de tendresse qu’à l’ordinaire. Elle regardait, partagée entre la peur et la joie, car elle devait s’attendre au résultat tant redouté de l’explication. Mais, chez le fils pas plus que de la part du père, elle ne surprit un geste ni un mot qui ne fût caressant et libre de contrainte. La promenade dura longtemps; le comte semblait avoir retrouvé, ce soir-là, ses forces et sa jeunesse. Et depuis, Marcelle ne se sentit plus embarrassée que de ses scrupules et de sa propre défiance. Elle eût été moins respectée chez elle, si les cent cinquante mille écus, fidèlement payés par sa famille, eussent fait de son mari le plus riche gentilhomme de la province.

Bertrand de la Blinais mit tout son orgueil, un

noble et courageux orgueil, à dissimuler sa blessure. Elle était cependant profonde; et, malgré les véritables trésors de bonheur apportés en dot par cette femme, belle, douce et sage, le lieutenant de vaisseau se sentit bien des fois étouffer dans ce coin de terre changé pour lui en tombeau — le tombeau de son ambition et de sa liberté.

Quant au comte Gilbert, qui en avait depuis longtemps pris son parti, il se trouvait assez riche du revenu de la terre, et Marcelle lui convenait beaucoup mieux pauvre. Le vieux marin, avec le naïf égoïsme de son âge, s’accommodait fort des soins empressés, du zèle plus que filial de sa bru, et, s’il faut le dire, de son idolâtrie ; car, si Marcelle aimait son mari, elle adorait son beau-père. C’est à lui quelle rapportait le bonheur et la tranquillité de sa vie ; c’est lui qu’elle payait du sacrifice imposé à Bertrand. Elle avait suivi le vieux comte dans chaque détail de l’enquête financière qui avait révélé sa ruine. Elle l'avait éprouvé délicat, brave et bon ; sa reconnaissance n’eût reculé devant aucune exagération, en sorte que, d’elle au vieillard, c’était une entente absolue du regard, du sourire et de la pensée. Rarement ces deux amis v échangeaient des phrases complètes. Ils n’avaient besoin que de se voir pour se comprendre, et encore,

bien souvent, dans les accès imprévus de sa lièvre ou de sa goutte, le comte avait-il été frappé de voir tout à coup entrer chez lui Marcelle, avertie à distance par son insurprenable sympathie, et apportant, comme si on le lui eût demandé, le calmant ou le cordial dont le malade allait avoir besoin.

La bonne intelligence de ces deux créatures tenait encore à d’autres causes et aboutissait à d’autres résultats. Marcelle, élevée en fille de condition, d’après les usages de la noblesse de province, représentait exactement la somme et la nature des idées d’après lesquelles le comte Gilbert avait dirigé toute sa vie. C’était l’attachement inviolable et, pour ainsi dire, consubstantiel aux vieux principes, l’exclusion de tout examen en matière de foi ou de gouvernement, l'ignorance entêtée de toute doctrine philosophique. Madame de Scverac avait toujours pensé ce que pensait encore le comte Gilbert; même respect religieux pour le passé, même terreur du nouveau, dont ils s’écartaient comme la raison .effrayée s’écarte du délire, avec cette nuance de plus, que, pour eux, l’idée nouvelle était un sacrilège en même temps qu’une démence. Ainsi voyaient et s’exprimaient alors la plupart des hommes du rang et de l’âge du comte Gilbert, que les systèmes à la mode irritaient et bles-

saient comme attentatoires à l’ordre, à la discipline, aux droits de l’autel et du trône, aux privilèges de la noblesse ; ainsi avait etc élevée Marcelle, devenue la femme du philosophe américain Bertrand, et qui, ayant passé trois mois à peine avec son mari, tandis que les vingt ans de sa vie s’étaient écoulés près de sa mère et de son beau-pèfe, n’avait pas même été effleurée dans ses principes par les théories du vicomte pendant ces trois mois de miel qu’il n’avait certainement pas employés à lui donner leçon de philosophie. (

Cette complète harmonie de sentiments entre la bru et le beau-père pouvait-elle s’étendre aussi complète à un troisième dans le ménage? C’était une difficulté que l’amour seul eût résolue. Mais l’amour est ombrageux; il se cabre devant un simple étonnement, et Marcelle éprouva cet étonnement à l’arrivée de son mari. Tant d’austérité chez le fils quand il y avait chez le père tant de bonhomie et de familiarité, la transition parut brusque. Marcelle regarda ce moraliste de trente aus avec des yeux effarés, il lui imposa; elle sentit parfois un vague besoin d’aller se réfugier dans le sein du vieux père. Celui-là pouvait comprendre une femme; il était du temps où on savait les aimer. Les femmes veulent des hommes qui

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se fassent adorer, et non des hommes qui se fassent admirer. Pour ce mari irréprochable, l'admiration de Marcelle fut sans bornes, la reconnaissance égale à l’admiration, le dévouement poussé jusqu’à la soif du martyre, et, certes, le vicomte Bertrand n’amhilionnait pas d’être aimé au delà.

Peut-être Marcelle avait-elle deviné chez son mari l’impression glaciale du mécompte que plus tard il essaya héroïquement de racheter. Ce n’avait été, d’ailleurs, qu’une ombre, un frisson, un point. Souvent, il est vrai, on ne voit qu’un point sur le fruit » dont un ver a entamé le cœur. Quoi qu’il en soit, car nous racontons une histoire sans résoudre des problèmes, la plus douce sérénité succéda chez lc$ seigneurs de la Blinais à la menace éphémère de cet orage de famille, et jamais nappe d’azur plus harmonieuse et plus caressante à l’œil ne plana sur des gens heureux.

11 y avait deux mois environ que le vicomte Bertrand était revenu aux Vertes-Feuilles ; on entrait en

mai, la saison des baumes. Le domaine était splendide ; le comte Gilbert, assis une serpe à la main devant l’une de ses charmilles, s’occupait à combattre les goûts de son 01s, qui souhaitait passionnément de rompre l’alignement des allées tirées au cordeau, de les hacher par des courbes, et de promener dans le quadrilatère immense du parc tout un système kaléidoscopique de méandres, de massifs, d’accidents, de ponts ou de colonnes tronquées; il demandait, au lieu du grand bassin à margelle de pierre verdissante et du jet d’eau soufflé par un Glaucus bronzé, le cours capricieux d’un ruisseau, des obstacles, des chutes, çà et là un tronc d’arbre jeté par hasard d'une rive à l’autre, des points de vue, des fourrés inextricables, en un mot un jardin anglais. Il hasarda ce malheureux mot.

— Allons doncl murmura le comte, qui venait d’écouter gravement l’énumération de ces merveilles. Voilà le grand mot — un jardin anglais! Décidément, Bertrand, aimez-vous à ce point les Anglais, que vous cherchiez à être chez eux lorsque vous êtes chez vous?

— Mon père, aujourd’hui l’on prend aux gens ce qu’ils ont de bon, et l’on fait bien; que ne prenonsnous pour la France tout ce qu’il y a d’excellent ailleurs?

— Oui, répliqua le vieux Gilbert, dont les traits s’assombrirent. On trouve la France bien mauvaise, n’est-ce pas? Je me souviens cependant du temps où toute l’Europe l’aimait si fort, que nul prince ne s’en pouvait passer. Les jardins mêmes semblaient assez réussis pour que les Anglais demandassent à Louis XIV ses dessinateurs. Versailles avait son mérite peut-être.

— On le change totalement, répliqua le vicomte, ou du moins, à côté de ce qu’il serait impossible de changer, on fait tout autre chose. Ainsi la reine, qui a du goût, construit, dit-on, dans le Petit-Trianon, tout un hameau pareil aux plus charmants de l’Angleterre, et ce sera le plus délicieux paysage.

— Elle n’aura pas grand’ peine, la reine, grommela Gilbert. Avec le ciel de notre pays, on fait tous les paysages qu’on veut. Mais, de bonne foi, vicomte, est-ce que vous songeriez sérieusement à me faire aimer ce que j’ai haï et combattu toute ma vie? Je vous passc'les Américains, composons.

Bertrand soupira comme un homme qu’étouffent de grosses pensées. Justement Marcelle entrait sous la charmille, traînant son petit Gilbert par la main. Elle avait entendu.

— Voyons, ma fille, demanda le capitaine, trouvezvous que j’aie tort?

Marcelle comprit aussitôt le danger d’exprimer non-seulement la vérité, mais une opinion quelconque. En soutenant l’un des interlocuteurs, elle blessait l’autre ; la pauvre femme se gara du danger le plus sérieux, elle prit parti pour Bertrand.

— Ces jardins anglais sont gais, dit-elle.

— Je parle des Anglais et non des jardins, interrompit le comte Gilbert, élonné d’avoir Marcelle contre lui.

— Oh! si l'on parle de gens qui ont failli vingt fois tuer mon père et une fois défigurer mon mari, je demande à ne point entrer dans la conversation.

Bertrand, très-satisfait de la petite mine railleuse de sa femme, reprit courage et revint à la charge.

— En vérité, dit-il, mon cher père, mettons-nous un peu à la mode. Discutez mes idées, mais ne les repoussez pas sans examen. L’idée, c’est la lumière ; ne pas admettre la lumière, c'est...

— C’est moisir, n'est-ce pas?... Bah! dites-le, je vous fais moisir ici, dans ces trois cents arpents.

— J’aime à penser, monsieur, dit Bertrand d’un ton quelque peu superbe qui fit froid à Marcelle.

— Ne le pouvez-vous sous nos allées?

— J’y pense blanc l'hiver et noir l’été, et toujours

tout droit, ajouta le philosophe avec un flegme de quaker.

Le comte Gilbert se mit à rire si gaiement, que Marcelle, emportée, — elle avait vingt ans, — partit du même élan, du même cœur, et tous les deux obéirent pendant une minute à cet entraînement nerveux, irrésistible même aux dieux du temps d’Homère.

Bertrand les regardait avec une profonde commisération, et c’est un sentiment patient et sobre de paroles. Le comte Gilbert le devina.

— Ma lille, dit-il, ne donnons pas mauvaise idée de notre intelligence à ce grand penseur; il croirait que nous rions parce que nous ne pensons pas. Je veux lui prouver que le parc français est le plus beau des parcs. Je veux lui prouver qu’un homme français doit s’v trouver le plus heureux des hommes. Enfin, je lui démontrerai que ce parc doit rester tel qu’il est, d’abord parce qu’il m’a plu ainsi le premier jour où je l’ai vu, ensuite...

— C’est une raison qui dispense des autres, interrompit Bertrand avec un sourire forcé, on s’y soumet, sans être convaincu pour cela que vousmême, monsieur, vous trouviez plus de bonheur dans une allée droite que dans une courbe, plus de jouissance devant un quinconce que devant un massif,

plus d'agrément sous le vent d’un bassin croupissant que sur les bords d’une petite rivière gazouillante.

Marcelle vint s’appuyer sur le bras de son mari pour magnétiser ses nerfs trop irritables. Par celte manœuvre, elle se plaçait en face du vieux comte et agissait sur lui par le regard comme sur l’autre par la pression.

Les deux partis subirent instantanément ce charme pacificateur.

— Tenez, Bertrand, dit le comte Gilbert, aux genoux duquel essayait de grimper son petit-fils, ne mêlons pas des choses hétérogènes, comme on dit en chimie. Vous mettez partout la philosophie et la politique, je n’en veux nulle part. Vous me demandez de vous faire ici un petit Niagara pour représenter votre Amérique chérie, en souvenir de Washington et de Lafayette : j’ai peur de Lafayette et de Washington, non pas en Amérique, où tout est neuf, tout à faire, mais en France, où, pour avoir du neuf, il faut détruire le vieux. Pour me changer mon parc à votre goût, vous allez couper les promenades, trancher les terres, faire des trous énormes et jeter bas les vieux quinconces dont les arbres sont mes amis. Cette solitude où je me plais, vous l’emplirez de brouettes, de chevaux piétinant dans les moellons et dans la glaise,

d’ouvriers qui feront semblant de travailler et qui mangeront nos cerises et nos groseilles verles. Les eaux, que vous désirez métamorphoser en naïades gazouillantes, commenceront par inonder tout le domaine, affreux marécage dans lequel je pataugerai pendant deux ans au moins. Il faudra bien deux ans, n’est-ce pas, pour tout détruire et ensuite rétablir l’ordre dans ce chaos? Ces deux ans, les vivrai-je, Bertrand? Quand j’aurai supporté ce trouble, verraije le retour de la sérénité? Ecoutez-moi, car, jusqu’à présent, je ne vous parle que de ma terre, et, si je parle en égoïste, l’égoïsme du vieillard est sacré : ses minutes sont comptées, mon (ils. Mais, si nous passons de mon petit royaume au royaume de France, dans lequel votre philosophie et votre réforme veulent faire entrer tant de brouettes et tant de démolisseurs, si vous en appelez, pour me convaincre, à mes idées de bon citoyen, ah! Bertrand, j’ai été élevé à n’être un citoyen que sur le champ de bataille et dans le conseil. Hors de là, je loue le roi ou je blâme le roi, mais je ne touche pas au roi.

— Qui donc toucherait au roi? s’écria le vicomte avec une indignation sincère. Est-il un plus sage, un plus chaleureux ami du peuple et de la liberté? Notre roi, mais on l’adore 1 C’est son bonheur que nous

voulons, comme il veut le nôtre. Nous sommes unis dans une môme pensée pour atteindre un même but. Je voudrais bien voir qu’on parlât de toucher au roi I — qu’on y touche !

— C’est comme si vous me disiez, mon cher Bertrand, le jour où vous mettrez la pioche et la cognée dans Vertes-Feuilles, qu’on ne touchera pas au comte Gilbert. Qu’en savez-vous? Répondcz-moi qu’un arbre parmi ceux que vous abattrez ne viendra pas tomber sur ma tête.

— Oh ! murmura le vicomte, que l’argument fit sourire, je réponds de vous dans votre parc comme du roi dans son royaume. Si vous n’avez pas d’autre objection à faire, mon père, Vertes-Feuilles sera jardin anglais.

— Et la France, un royaume anglais aussi?

— Monsieur, ce sont les meilleurs Français qui mettent en ce moment la main à l’œuvre. Comptez sur leur patriotisme et sur leur générosité. Ceux que vous avez vus quitter la douceur d’une vie de plaisirs et de luxe pour courir par delà les mers au secours d’un peuple opprimé, ne sont-ils pas la fleur de la noblesse française? Ces jeunes gens n’avaient rien à gagner en Amérique que des coups et de l’honneur. Songez qu’ils vous rapportent dans les plis de leur

drapeau la régénération du monde. Un peu d’indulgence pour nos idées, monsieur; l’enfant que vous caressez en ce moment, votre petit Gilbert, recueillera le prix de nos peines. Et vous, qui êtes la charité, la vertu et l'honneur mêmes, vous qui avez tout fait pour la gloire de ce pays, laissez-nous faire à notre tour quelque chose pour sa liberté, pour son bonheur. Imitez en cela Louis XVI, qui comprend si bien son rôle. Ses ancêtres ont conquis, il améliore ; aidez le roi, monsieur, aidons-le tous!

Le comte Gilbert regarda tristement son fds. La conviction chaude et généreuse brillait sur ce mâle visage. L’accent de l’irrésistible vérité avait touché au cœur non-seulement Marcelle, surprise de se sentir émue, mais le vieux gentilhomme, dont celte langue, après tout, était la langue. Comment nier, en effet, la noblesse du sacrifice offert aux peuples par ces héros du progrès et de l’indépendance? comment se soustraire à la signification de ces symptômes?

— Soit, répondit le comte Gilbert : imitons et aidons le roi. Il réforme, il améliore, mais peu à peu, lentement; améliorons lentement Vertes-Feuilles; contentons-nous d’avoir, par degrés, un peu plus d’ombre où vous voulez de l’ombre, un peu plus d’eau où vous souhaitez d’avoir de l’eau; faites-la même

marcher, celle eau, mais pas trop vile. Si quelquesuns de mes arbres gênent les points de vue nouveaux que vous ambitionnez, tâchez de les faire disparaître sans bruit, sans convulsions, pendant que je dormirai; ne faisons pas tout à la fois... faisons le moins possible, je vous en prie, car autrement vous me changeriez ma vie en meme temps que mes allées. Or, si je marche encore quelquefois, c’est à la condition de trouver toujours sous mes pas un terrain connu. Passer sur vos ponts rustiques, franchir vos pentes escarpées, grimper sur vos tourelles à la Marlborough, mes vieilles jambes n’y suffiront jamais; et comme, d’ailleurs, vous pouvez attendre, vous autres qui êtes jeunes, attendez que je n’y sois plus; je me trouve si bien ainsi 1 Un peu de patience. Après moi la fin ! disait le feu roi Louis XV. On lui a bien reproché ce mot, je ne veux pas le répéter, et je vous dis au contraire : Après moi le commencement du monde! Mon cher Bertrand, faites cela pour moi.

Attendris l'un et l’autre par l’idée louchante qui se cachait sous l’égoïsme prétendu de celle dialectique, le père et le fils conclurent, en s’efforçant de rire, une trêve illimitée. Bertrand convint que les Vertes-Feuilles étaient une transition très-supportable au paradis qu’il méditait, et le comte Gilbert fit un

éloge de Franklin quant au paratonnerre. Marcelle, radieuse de voir la paix signée et tous lès visages éclaircis, suspendit une de ses petites mains à chacun, des bras qu’on lui offrait. Elle avait grand’faim, dit-elle, et c’était l’heure du dîner. En conséquence, elle entraînait vers la salle à manger la France et l’Amérique.

— Mais, s’écria tout à couple vieux capitaine, nous ne pouvons nous mettre à table sans Médard. C’est aujourd’hui mercredi, c’est son jour, et il n’est pas arrivé encore, ce qui m’étonne, par parenthèse.

— J’avais oublié Médaid, dit le vicomte.

Marcelle répéta gravement: — J’avais oublié Médard.

Et elle se mit à rire.

Son mari l’interrompant:

— Eh bien, je ne m’y accoutume pas à votre voisin Médard. Voilà trois fois que je le vois, pourtant.

— C’est trop peu, dit Marcelle.

— Médard est un bonhomme, une bonne pâte, interrompit Gilbert; depuis deux ans qu’il est dans le pays, tout le monde le voit avec plaisir, pour peu qu’on ne le regarde pas trop.

— Le fait est qu’il est affreux. C’est horrible un homme qui n’a pas de derrière de tête, et ce n’est pas bon.

— Médard pas bon! Mon fils, vous voilà bien toujours avec vos systèmes. Qui dit cela, que Médard n’est pas bon? M. Lavater, citoyen suisse et plivsiognonioniste. Juste ciel! Mais les moulons non plus n’ont pas de derrière de tête ; sont-ils bons, cependant? Je vous attends au gigot tout à l’heure.

— Les moutons sont excellents, monsieur le comte ; mais il ne sont pas braves, ni gentilshommes.

— Ali ! ce pauvre Médard, tout gentilhomme qu’il est, — et il l’est bien, c’est un la Maratière de Picardie, — n’était pas destiné à porter l’épée. Vous savez qu’il avait pris d’abord le petit collet, un véritable état de mouton.

— Je n’en savais rien, moi; je ne suis pas de la maison. Je lui ai vu derrière son habit vert une gaine de peau d’anguille, dans laquelle gaine je supposais une épée.

— Chut! Voilà la cloche qui annonce quelqu’un, dit Marcelle, probablement M. Médard.

— Puisque vous n’ètes pas de la maison, mon fils, laissez-moi vous faire en deux mots l'histoire de Médard et de son épée, afin que votre philosophie, si clémente aux hommes noirs, jaunes ou rouges, soit un peu moins rude au pauvre gentilhomme blanc. S’il a quilté la Picardie pour le Forez, c’est qu’on vit

cii Forez à meilleur compte que partout ailleurs ; c’est même, entre nous, parce qu'il y peut vivre pour rien. Et s’il a quitté le petit collet pour l'épée, c'est parce qu'il est devenu l'unique membre de sa famille depuis la mort du chef de celte famille, un certain je ne sais plus qui, son cousin, le cousin Joseph, un brelandier, bretteur enragé qui s’est fait tuer comnle un chien, je ne sais plus quand, je ne sais plus où, mais qui ne l'avait pas volé, et dont Médard ne parle jamais sans frisson et sans signe de croix.

— Voici M. Médard avec son habit vert, interrompit Bertrand.

— Comme il court ! dit Marcelle.

En effet, le personnage ainsi annoncé, arrivait, au mépris de l’étiquette, avec toute la rapidité de deux petites jambes roides habillées de taffetas tourterelle. Sa main gauche tenait à distance la fameuse épée qui, sans cette précaution, se fût obstinée à lui donner plus d’un croc-en-jambe. La main droite fendait l’air en guise d’aviron et maintenait l’cquilibre générai. On voyait d’abord de loin fumer et tourbillonner une sorte d’auréole nuageuse composée des blanches vapeurs de poudre que M. Médard perdait dans son sillage, et, plus près, au sein de ce nimbe, apparaissait une tête suante, effarée, dont la crépure mollis-

sait et se collait aux tempes en flocons de guimauve. L’honnête gentilhomme, dont tous ces détails composaient l’ensemble, essayait de parler en courant, et, n’y parvenant pas, agitait son unique main de la façon la plus éloquente.

— Là, là I monsieur Médard ! eh! tout doux, lui cria le comte Gilbert ; vous allez prendre une fluxion de poitrine ! Vous n’êtes pas en retard ; arrêtezvous... mais arrêtez-vous donc, ventrebleu ! vous suffoquez !

M. Médard de la Maratière achevait son dernier bond. Il s'arrêta au bon endroit pour ses révérences. Quant à proférer un son, impossible.

— Prenez-lui le bras, Bertrand, ajouta le comte, et mencz-le; mais que d’abord il boive un grand coup devin d’Espagne. A-t-on vu pousser jusque-Là l’exactitude et la politesse!

Bertrand, obéissant à son père, tendit courtoisement sa main à la main tremblante de leur convive; mais celui-ci, l’arrêtant, demeura cloué au sol en faisant signe qu’il eût bien voulu parler.

— Nous causerons et nous nous excuserons à table, monsieur Médard.

— Les excuses au gigot qui aura attendu, dit Marcelle.

Médard sc prit à la gorge de la main droite pour faciliter l’émission des mots suivants :

— Merci, madame ; je ne tâterai pas du gigot.

— Eli bien, monsieur Médard, comme il vous plaira. Sans doute vous accommoderez-vous mieux, ayant si chaud, d’une viande froide.

— Pas de viande froide, articula péniblement Médard ; je... je ne puis dîner aujourd’hui.

— Bah! s’écria le comte.

— Il m'est arrivé ce matin...

— Un accident?

•— Bien pis 1

— Eh quoi donc? bpn Dieu!... Mais c’est que le voilà pâle, maintenant.

— Vous savez bien... Joseph?

— Votre cousin Joseph?

— Oui, Joseph de l’Estrigny.

— Le spadassin? le chenapan?

— Oui.

— Celui qui est mort?

— Il n’est pas mort... murmura Médard avec des yeux dilatés par la frayeur, il est venu.

— Revenu, vous voulez dire ; mais, vous vous serez trompé, cher monsieur Médard.

En parlant ainsi, le comte regardait ses enfants

comme pour demander si leur hôte n’était pas devenu fou en courant ainsi au soleil.

— Je vous dis, messieurs, reprit Médard, que le chevalier Joseph del’Estrigny est venu, qu’il est chez moi, que je me suis échappé pour vous prévenir d’abord de l’impossibilité où j’allaisêtre d’avoir l’honneur de dîner avec vous, car, vous le savez, madame et messieurs-, le devoir avant tout; — mais voilà une catastrophe, messieurs et madame, une affliction grande.

— Vous êtes bien assuré, demanda le vicomte, de ne pas faire erreur?

— Trop assuré!

— Ne m’avez-vous pas dit qu’il avait quelque jugement sur la tête?

— Il en a obtenu mainlevée.

— 11 n’avait pas un denier, ce me semble?

— Il parle d’une fortune qui l’attend.

— El il est chez vous, comme cela ; vous l’y recevez!

— Eh ! s’écria Médard douloureusement, je le sais

bien! C’est d’une imprudence!... car entre nous, j'ai quelques louis cachés dans mon linge ; mais comment faire?

— Il fallait rester chez vous et vous contenter de nous envoyer soit votre valet, soit un billet par le premier venu.

LES YÉRTES-FEU1LLES

— Mais alors Joseph venait tout droit ici?

— Comment! il venait ici? demanda le vieux marin en relevant la tète, et pourquoi cela, s’il vous plaît?

— C’eut été curieux à voir, dit le vicomte froidement.

Marcelle interrogea elle-même Mcdard par une exclamation de surprise inquiète.

— Ah! madame, répliqua le désolé gentilhomme, quand ce damné Joseph s’est mis quelque chose en tète, ce n’est que par la douceur, une grande douceur qu’on peut le détourner.

— Et ce revenant, ce M. Joseph s’est mis dans la tête de venir chez moi ?

— Oui, monsieur le comte; je lui ai dit que j’étais invité à dîner aux Vertes-Feuilles. — Soit! s’est-il écrié, voilà précisément mon affaire, j’irai avec toi , dîner aux Vertes -Feuilles. — Et il y fût venu, voyezvous.

— Oh ! que non pas, monsieur Médard, dit le vicomte dédaigneusement.

— Il n v a absolument rien aux Vertes-Feuilles qui intéresse M. votre cousin, ajouta le vieux Gilbert en se pinçant les lèvres.

— Ce n’est pas ce cfu'il prétend. 11 m’a beaucoup

questionné sur vous, sur le domaine dont j’ai fait l'éloge, naturellement, ainsi que des propriétaires, et il se frottait les mains, il approuvait.

— C’est fort aimable de sa part, cher monsieur Mcdard, interrompit Bertrand; mais ces avances ne me disposeront pas à inviter M. le chevalier de l’Estrigny. Je vois aux sourcils froncés de mon père qu’il pense ce que je dis. Rassurez-vous donc complètement; si* votre cousin vous gêne, ce n’est pas nous qui le retiendrons en ce pays.

— Mais, enfin, balbutia la victime, vous ne m’ordonnezpas de l’évincer sans ménagements ?... Ce serait une commission difficile; n’est-il pas vrai, madame et messieurs, une difficile commission? Je ne saurais vous dissimuler que le chevalier désire avoir l’honneur d’être présenté aux Vertes-Feuilles, et qu’il m’a chargé d’exprimer son désir... et que... j’ai pris sur moi...

— Vous prendrez sur vous, monsieur Médard, dit sèchement le capitaine, d’apprendre à votre cousin qu’on n'entre pas chez les gens malgré eux. Si je vous reçois ici avec plaisir, c’est parce que Sous êtes un

homme doux, poli et modeste. Je n’aiim pas le bruit,

ni ceux qui en font. D’ailleurs, il était mort, votre cousin. Je le tiens toujours pour mort, et voilà mon

fils, un philosophe, un esprit fort, qui n'admet pas les revenants.

— Messieurs et madame, s’écria Médard en fourageant sa coiffure avec désespoir, vous m’accablez, vous me dissolvez. Je suis un homme anéanti.

— Quoi ! lui dit la douce Marcelle, ce méchant vous menacerait-il, serait-il capable d’une pareille vilenie envers son parent, son hôte?

— 11 est capable de tout, madame, et quand on l’aura chassé d’ici, c’est à moi qu'il s’en prendra.

— Voyons, cher père, et vous, monsieur, suppliat-elle, dominée par un pressentiment funeste, permettez à M. Médard de porter une réponse polie. Pourquoi ne pas voir cette mauvaise tête un instant?

— Jamais! répliqua Bertrand.

— Une défaite au moins qui sauve la responsabilité du pauvre négociateur. Supposez que nous soyons sortis, absents.

Le vieux Gilbert et Bertrand hésitèrent une seconde.

— Allez, allez ! s’écria rapidement Marcelle en congédiant Médard, allez dire que nous avions dîné quand vous êtes venu ; qu’après le dîner nous sommes sortis dans le voisinage...

— Mais il sait que vous êtes chez vous! exclama

Médard, il n’y a plus üe subterfuge possible. Peutôlre nous enlend-il ! peut-être va-t-il vous apparaître tout à coup? il est ici, je l’ai amené.

— Morbleu! c’est trop fort, monsieur Médard, dit le vieux marin.

— Et si vous l’avez amené, je vais le reconduire, rjouta le vicomte Bertrand, qui, d’un seul regard chargé de colère et de volonté, imposa silence à Marcelle et terrassa Médard, dont les genoux se dérobaient sous lui.

— Attendez-moi, vicomte, ajouta vivement le capitaine. C’est moi qui parlerai, venez l

Tout deux se mettaient en marche, émus et hâtant le pas, malgré leur désir de paraître calmes, lorsqu’on vit, à vingt pas, entrer dans l’hémicycle de la charmille à arcades, un homme richement vêtu d’un habit habillé à la dernière mode. Paisible et le sourire aux lèvres, balançant avec grâce sa grande taille, jouant avec ses dentelles, il avançait d’un pas mesuré, cadencé, comme l'acteur favori sur la scène, et ses yeux, dont l’excessive mobilité trahissait seule une préoccupation et une défiance félines, embrassaient dans leurs évolutions le lieu, l’espace et les personnes, tour à tour attaqués, analysés et quittés par ces vedettes infaillibles.

— Le voici! balbutia Mcdard, qui se déroba tout à fait derrière un trumeau de verdure.

Le vieux Gilbert et son fils attendaient, posés, comme on attend l’ennemi qui marche. Marcelle examinait derrière son mari les progrès de l’étrange visiteur. Quant au chevalier Joseph de l’Estrigny, à mesure qu’il approchait du groupe, son attitude devenait plus composée. A la politesse dégagée succédait la décence. Lorsqu’il se sentit à portée du regard, il salua profondément le comte, avec la double nuance de la vénération due à 1 âge et de l'estime accordée au mérite. Son salut au vicomte fut le salut aisé d’un égal. Mais quand, tout à coup, Marcelle, s’écartant par instinct, il feignit de la découvrir avec surprise, il y eut dans sa révérence un si habile mélange de respect et d’admiration discrète, que la jeune femme se trouva forcée de rendre le salut, et Bertrand forcé de comprendre qu’elle ne pouvait s’en dispenser.

Toutefois, l’attitude du vieux Gilbert était significative, et on eût pu lire sur ses lèvres la question assez désobligeante qui allait s’en échapper. Le chevalier la devina comme s’il eût vu par derrière, et, s’adressant à Médard pétrifié dans son involucre verdoyant :

— A quoi songez-vous donc, cousin? dit-il. Vous ne me présentez pas? Présentez-raoi donc au moins à madame la vicomtesse. Je suis là tout honteux de venir retarder le dîner...

— Va-t-il pas se ligurer qu’on l’invitera, pensa le comte, et aussitôt, poussé à bout par cette tranquillité :

— Vous ne retardez rien, monsieur, répliqua-t-il, car nous allons nous mettre à table. Monsieur Mcdard, votre serviteur !

Alors le comte Gilbert prit la main de Marcelle, salua circulairement de la tête pour n’oublier personne, sans s’être pourtant adressé à quelqu’un, et, son exemple ayant été imité de ses deux enfants, Médard et le chevalier, distancés par cette conversion savante, demeurèrent seuls au milieu du rond-point, te chevalier réprima le fin sourire déjà ébauché par sa bouche railleuse, il ne bougea point de sa place, et, d’une voix presque caressante :

— Ne vous gênez point, monsieur le comte, dit-il, ce sera pour après votre dîner.

Gilbert se retourna brusquement.,

— Quoi? demanda-t-il, qu’arrivera-t-il après mon diner?

— Comment, Médard, vous m'amenez ici et vous

LES YERTES-FEUILLES

ne prévenez pas M. le comte du motif de ma visite ?

— Mais... balbutia Médard.

— Vous m’exposez à passer pour un importun, pour un fâcheux parasite qui tombe chez les gens au moment du dîner, au lieu d’expliquer le besoin urgent que j’ai d’entretenir M. le comte de la Blinais...

Gilbert et Bertrand regardèrent Médard.

— En particulier, ajouta le chevalier du même ton d'affectueux reproche.

— Vous avez à me parler, monsieur, dit le vieillard, et c’est sérieux?

— Extrêmement sérieux, monsieur le comte; me serais-je permis sans cela de venir vous troubler dans cette belle retraite?

— Mon cousin, s’écria Médard un peu réconforté, vous m’avez manifesté le désir de voir les Vertes- Feuilles, c’est vrai ; de voir par occasion ces messieurs, je le leur ai dit. Quant à m’avoir parlé d’un motif sérieux, non! —.pardon, mon cousin — non î non ! non!

— Vous ne m’aurez pas compris, Médard, ou vous manquez de mémoire. Quoi qu’il en soit, j’ai une communication importante à faire au seigneur des Vertes-Feuilles, mais après son dîner; à Dieu ne plaise que je fasse perdre à madame une seule minute !

Bertrand avait depuis un moment considéré cet homme et pris la résolution d’en finir.

— Mon père, dit-il, comme on ne peut supposer que monsieur soit venu ici pour se moquer de nous, . qui ne le connaissons pas; comme monsieur parle de communications extrêmement sérieuses et importantes, ne le retenons pas plus qu’il ne convient, n’abusons pas de son temps, qui doit être précieux. Terminons.

Et il fit un petit signe à Marcelle ; mais Marcelle n’obéit pas, elle resta.

— Nous vous écoutons, monsieur, conclut Gilbert.

— Dînez d'abord, dit le chevalier; je vous en supplie, ne changez pas vos habitudes.

Bertrand répondit avec impatience que les gens de mer sont habitués à ne pas prendre d’habitudes.

— Comme il vous plaira, messieurs; mais j’avais demandé le particulier;.. Néanmoins, ce que j’ai à dire, toutes les oreilles peuvent l’entendre, et c’était par politesse seulement...

• — Eh I monsieur, s’écria le vicomte, si vous tenez tant à la politesse, commencez donc !

Le chevalier regarda aussitôt Bertrand, qui soutint ou pour mieux dire qui défia ce regard. Mais, reprenant son gracieux sourire :

I,KS VEtlTES-FEUILLES

— En ce cas monsieur le vicomte, dit-il, il faudra que vous preniez la peine de vous asseoir, car il est possible que je sois long.

Et joignant l’action au conseil, il se dirigea vers un banc voisin, s'inclina respectueusement jusqu’à ce que le comte Gilbert se fût assis, prit place à ses côtés avec une aisance pleine de bon goût, et, voyant Bertrand s'obstiner à demeurer debout près de son père, il témoigna par un geste aimable qu’il n’insisterait pas et qu’il allait commencer.

— Messieurs, voici mon exorde, tout à fait opposé aux règles qui prescrivent l’insinuation; car avec vous je vois qu’on peut aller droit au but. Je commence, dis-je. Où croyez-vous être ici, monsieur le comte de la Blinais?

— Mais, aux Vertes-Feuilles, il me semble, répliqua le marin, chez moi.

L’Estrigny hocha doucement la tête.

— Vous êtes aux Vertes-Feuilles, c'est vrai; mais chez vous, nous allons voir.

— Ah çà! monsieur, demanda sévèrement Bertrand, est-ce une charade, un jeu de société? Nous sommes peu disposés à nous divertir.

— Je vous affirme, monsieur, dit le chevalier avec gravité, que je ne cherche pas a vous faire rire.

Tenez, permetle/.-moi de vous donner un conseil dans notre intérêt à tous. Écoutez-moi sans m’interrompre, — je promets de ne pas dire une syllabe de trop. Écoutez donc, réfléchissez en écoutant, car vous aurez à me répondre, et vous verrez si je sais écouter «à mon tour.

Puis, lorsqu’il eut, de son regard rapide, apprécié l’effet produit sur l’auditoire par la hardiesse de ce préambule, il continua.

— J’ai beaucoup voyagé. Nombre de circonstances pénibles ih’y forçaient. On vous en aura parlé. J’ai une réputation exécrable. Certains ennemis puissants me poursuivaient comme auteur d’un rapt avec violence, qui n'était qu’un enlèvement, et d’un assassinat qui n’était qu'un duel. Condamné, j’eusse été pris. Pris, j’étais roué. Je passai en Amérique, — comme vous, monsieur le vicomte.

Bertrand eut un frisson de dégoût, que l’Estrigny fftignil de prendre pour de la surprise.

— Absolument comme vous, reprit-il gracieusement; mais on m’y relança : espions, émissaires de tout genre et de toutes armes furent expédiés après moi. Ils me trouvèrent et me menèrent prisonnier à bord d’un bâtiment, d'où je m’échappai à la nage. Ils me crurent mort, à ce qu’il paraît, et vinrent l’an-

noncer en France, tandis que je faisais campagne sous un faux nom avec le malheureux comte de Parades, ce héros que M. de Sartines a payé de ses exploits en le faisant mourir à la Bastille. Vous aurez connu col illustre martyr?

— Mais, monsieur, interrompit le vieux Gilbert, tout cela ne nous regarde pas, et nous intéresse médiocrement.

— Vous n’allez être que trop intéressés ; patience ! reprit le chevalier de plus en plus calme et sérieux. J'ai dit qu’on m’avait annoncé mort. Rien ne pouvait m’être plus avantageux, puisque ce bruit suspendait toute poursuite contre moi. Je ne réclamai point, tout au contraire, et j’appris un matin, en déjeunant avec mon ami Paradès devant Plymoulh que nous voulions donner au roi de France, — il n’en a pas voulu, par parenthèse, — j’appris les détails de la cérémonie funèbre qui s’était célébrée en mon honneur à Abbeville, et que mon cousin Médard a payée. Je m’en réjouis fort, comme s’y sont réjouis, du reste, tous ceux qui me connaissaient, car je suis exécré; pardon! je me répète. Mais le bien est suivi de près par le mal en ce monde, et je m’en aperçus plus lard. Une dame, une veuve, ancienne amie qui avait daigné garder de moi un agréable souvenir, m’avait sub-

stitué, sans me le dire, quelle délicatesse! un bien appartenant à son fils, un enfant charmant... L’enfant meurt, j’héritais naturellement. Mais à la nouvelle de ma mort, la dame inconsolable vend le bien, entre aux Filles-Dieu d'Abbeville et meurt aussi. C’est vraiment intéressant, n'est-ce pas? dit l’Estrigny en surprenant une contraction nerveuse sur le pâle visage du comte Gilbert, qui murmura :

— Achevez, monsieur.

— J’achève. Mon ami, mon patron, le comte de Parades est arrêté, mis à la Bastille. Il n’en sort que ruiné, expirant de chagrin. Il meurt; j’accours en France, où il m’avait fait réhabiliter. Là, entouré de quelques conseils, je me recueille, je m’informe. J’apprends que la baronne d’Ormans, mon ancienne amie, m’avait légué une grande fortune dont je ne suis dépouillé que pour avoir été cru mort. Je cherche mieux; j’apprends que cette fortune consistait en une terre magnifique qu’on a vendue sans en avoir le droit, puisqu’elle m’était substituée et que je ne suis pas mort du tout. Continuant de chercher, je découvre que la terre s’appelle les Vertes-Feuilles, quelle a été achetée par M. le comte de la Blinais...

— Eh bien, monsieur, interrompit le vieillard,

auriez-vous appris dans vos recherches que M. de la * Blinais n’a pas payé Vertes-Feuilles?

— Si fait bien, monsieur le comte; mais il a eu tort de l’acheter, et le tort plus grand encore de payer. On appelle cela, en termes de palais, mal payer, et, m’a-l-on dit — car je me suis renseigné, comme vous pouvez le croire, et à quelles sources !

— lorsqu’on a mal payé, on paye deux fois.

Le vieux comte voulut essayer de rire; mais, en regardantdu côté de Bertrand, il le vit si pâle etsi pensif, que ce triste rire se changea en convulsion nerveuse.

— Ainsi, je me résume, reprit impitoyablement l Estrigny, heureux de savourer cette opime vengeance : Vertes-Feuilles appartenait au jeune baron d’Ormans, mon pupille; après lui, à moi. Il est mort, je vis, j’hérite. Ce n’est donc pas sarfs raison que je commençais l’entretien tout à l’heure par cette question, dont vous n’avez peut-être pas alors apprécié taute la délicatesse : Où croyez-vous être ici? C’est encore avec plus de raison que je me fais l'honneur de vous dire : Monsieur le comte, vous êtes à Vertes-

Feuilles, mais vous n’êtes pas chez vous I

L’homme le plus fort peut chanceler sous un coup de massue. Les deux marins demeurèrent quelques instants consternés, muets, non pas qu'ils crussent

aux droits de ce FEstrigny dont ils faisaient litière

tout à l’heure ; mais il prétendait à ce droit, et la

réclamation d’un méchant dans le bien de l’honnête

homme, c’est le pied de l’anthropophage dans l’île

heureuse de Robinson.

L’Estrigny n’avait plus qu’à se taire, à observer et à écouter à son tour comme il l’avait promis. Il le fit.

Le tableau valait la peine qu’on s’y arrêtât. Médard s’était rapproché pas à pas, timidement, de Marcelle, pour se faire pardonner son parent, et surpris dans sa marche par la révélation des droits de ce cousin à une brillante fortune, il restait là, flottant du doute à l’admiration stupide. Marcelle joignait les mains, épouvantée de voir son père et son mari dans cet abattement sinistre. Enfin, les deux gentilshommes, sentant peser sur eux tous ces regards, sortirent simultanément de leur torpeur. Le comte Gilbert arrêta du geste son fils qui voulait parler.

— Ainsi, monsieur, dit-il à l’Estrigny, le résumé de ce que nous venons d’entendre, c’est que vous êtes chez vous?

— Eli I mon Dieu, 'oui, monsieur le comte.

— Mais enfin, vous n’allez pas exiger, comme cela, tout de suite, que nous vous cédions la place, continua le vieux capitaine avec un sourire railleur,

que refléta aussitôt la lèvre frémissante du vicomte Bertrand .

— Qu'appelez-vous tout de suite? demanda froidement l’Estrigny. Entendez-vous que j’exige de vous voir partir immédiatement des Vertes-Feuilles sur le simple énoncé que j’ai eu l'honneur de vous faire? Entendez-vous que je sois à ce point outrecuidant et sot de penser que vous vous avouerez vaincus sans lutte et sans réflexion? Non, messieurs, vous savez bien que je n’ai pas sur vous une pareille prétention. Venu ici pour une affaire très-sérieuse, je la traite sérieusement. Je suis propriétaire du domaine des Vertes-Feuilles, puisque je suis vivant et qu’aucun arrêt du parlement n’a révoqué la substitution qui m’a été faite. Vous contesterez mon droit, je le sais bien, mais c’est mon droit : sur l’affirmation ou la négation de ce droit, nous plaiderons pour être mis d’accord, si nous ne traitons pas à l’amiable. Quant à demander que vous quittiez cette maison tout de suite, comme vous dites, d’abord, je n’ai aucun droit de l’exiger; mais, eussé-je ce droit, monsieur, je n’en userais, croyez le bien, qu’avec décence et ménagement, car je suis homme à comprendre et à pratiquer les égards qu’on se doit entre égaux dans toutes les circonstances de la vie.

Et sur celte réponse faite avec une patience dont il était impossible de méconnaître l’habileté, le chevalier de l’Estrigny se remit encore une fois en garde devant ses adversaires, que son sang-froid et son imperturbable assurance achevaient de décontenancer et de pousser à quelque faute.

— Vous me faites l’effet, monsieur, répliqua enfin le vicomte, d’un homme qui cherche une mauvaise difficulté. Dans quel but? Nous le saurons sans doute tout à l’heure. Mon père a acheté les Vertes-Feuilles avec le concours des gens d’affaires de la baronne d’Ormans et des siens propres. Le contrat n’a pas été rédigé par des enfants. Ceux qui vendaient ont dû s’assurer qu’ils avaient le droit de vendre, comme ceux qui achetaient d’acheter.

— Permettez, monsieur, que je n’entre dans aucun détail à ce sujet. Nous ne sommes des procureurs ni vous ni moi, nous finirions par nous égarer dans l’antre de la chicane. Imitez-moi; consultez. A Paris, j’ai vu pour cette affaire tout ce qu’il y a de plus illustre dans la spécialité. Vous m’entendez, monsieur, je dis tout ce qu’il y a de plus illustre. J’ai produit non-seulement mon dire et mes prétentions, mais les pièces, et il m’a été donné non des espérances, mais une certitude. Monsieur, les plus honnêtes gens font

une faute, cl les plus habiles une erreur. Vos gens d'affaires se sont cruellement trompés à votre préjudice. Vous n’aviez pas le droit de inc croire mort et d’acheter sans moi les Vertes-Feuilles.

— Nous plaiderons! s’écria le vicomte Bertrand.

— Eh ! monsieur, ne tranchez pas le nœud gordien si vite. Alexandre lé Grand ne tira son épée qu’après avoir essayé de le dénouer. Un procès, monsieur, mais c’est la pire solution. Vous y mangerez peut-être l’argent de la terre et vous perdrez la terre par-dessus le marché. Réfléchissez; de grâce, prenez votre temps.

— Vous allez vous-même beaucoup trop vite en besogne, répliqua aigrement Bertrand, car pendant ce dialogue, le vieux Gilbert demeurait neutre et profondément pensif. En vain Marcelle s’était-clle appuyée à son épaule ; ce doux contact auquel jamais ne résistait le vieillard, cette vivifiante chaleur d’un cœur ami l'avait laissé insensible et froid. — Oui, vous prenez vos ambitions pour réalisées, monsieur de l’Estrigny, mais comptez donc un peu plus avec des gens qui savent se défendre. Nous nous défendrons.

— Comme il vous plaira, dit le chevalier avec calme,. Ainsi vous voulez le procès? Remarquez bien que je ne vous demande pas de réponse définitive.

La chose mérite que vous réfléchissiez. D’ailleurs • M. le comte de la Blinais, ajouta-t-il en désignant le vieillard silencieux, n’a pas encore donné son avis. Vous le consulterez bien, je suppose?

Gilbert ne répondit pas.

— Vous voyez que M. votre père aime mieux réfléchir, reprit l’Estrigny d’un air respectueux. Eh bien! messieurs, je vous laisse; demain j’aurai l’honneur d’attendre votre décision. Croyez à mon sincère désir d’éviter les hostilités. Vous me trouverez toujours votre serviteur sur le terrain d’une transaction raisonnable.

Au moment où ses yeux exercés épiaient sur chaque visage l’effet de ce mot diplomatique, le vieux Gilbert avec l’élan d’une âme candide :

— Quelle transaction, murmura-t-il, serait possible entre nous?

L'Estrigny se rapprocha.

— La plus simple de toutes, monsieur le comte. Faites examiner mes prétentions, mesdroits. Prenez... prenez huit jours. Si l’on vous assure le gain du procès, plaidez. Si l’on vous confirme ce que j’avais l’honneur de vous dire tout à l’heure, à savoir que vous perdrez, et qtle dans ce cas vous préfériez me désintéresser, voici mes propositions.

CO

Un silence de tous les souffles qui s’arrêtèrent, de tous les cœurs qui ne battirent plus, s’établit alors sous la charmille et prouva au chevalier combien ses coups avaient frappé juste.

— Ces Vertes-Feuilles, monsieur le comte, valent quatre cent mille livres. Vous les avezpayées trois cent mille. Donnez-moi une somme honnête, sansboursedélicr, hypothéquée sur le bien même, j’en saurai trouver les fonds, et je vous cède les Vertes-Feuilles par une renonciationàmesdroitsetunereconnaissancedes vôtres.

Le comte, avec émotion :

— Le chiffre de la somme, monsieur?

— Deux cent mille livres.

Gilbert et son fds bondirent comme frappés du même coup mortel. Us avaient espéré un moment composer dans des conditions possibles avec l’avidité besoigneuse d’un coquin pressé. Mais celte exaction, cette énormité, cette ruine! La colère de Bertrand fit explosion.

— En vérité, mon père, s’écria-t-il, nous étions bien coupables et nous voilà bien punis d’écouter les folies d’un aventurier qui nous a pris non-seulement pour des dupes, mais encore pour des sots !

— Ah 1 monsieur, si vous répondez à des raisons polies par des insultes, ce sera tant pis pour vous,

répliqua l’Eslrigny en se levant, le sourcil froncé. Je n’ai pas la maladresse de traiter les affaires d’argent l’épée à la main ; quant aux injures, nous nous en occuperons tant qu’il vous plaira après que nous aurons terminé les affaires. Je vais donc prendre congé de vous. J’attendrai votre réponse définitive jusqu’au 1" juin, c’est-à-dire quinze jours; mon cousin Médard me la fera passer à Paris, où j’habite. Passé quinze jours, j’ai l’honneur de vous annoncer que j’ouvrirai le feu.

— Oh ! ce n’est pas votre dernier mot, vous nous diminuerez bien quelque chose? dit le vicomte sans ménager désormais le sarcasme, — la seule satisfaction permise à son antipathie pour l’homme qui après tout était son hôte.

L’Estrigny, au lieu de partisse rapprocha encore.

— J’aurais pour vous de la compassion, dit-il d’une voix incisive, si vous eussiez mis à m’entendre seulement la courtoisie des gens bien élevés, car votre aveuglement vous met hors d'état de comprendre la situation. Je vous dis que vous perdrez votre procès, que vous serez ruinés par votre entêtement ; que j’en ai la certitude, -la preuve. En vous demandant deux Cent mille livres de cette terre, qui vaut le double, je perds deux cent mille livres parce que j’ai soif de

LES VEKTES-FEUILLES

relraile et de repos et que je veux bien expier ainsi mon absence causée par les désordres de ma jeunesse. Dans cette concession entrait pour quelque chose le désir d'être agréable à un galant homme.

Il salua le vieux Gilbert et continua.

— Mais vous faites mes affaires mieux que je ne les faisais moi-meme. Nous plaiderons; j’aurai les Vertes-Feuilles. Que je les vende ou les garde, ce sont deux cent mille livres que je gagne. Grand merci : j’ai bien l'honneur de vous saluer.

Aussitôt, recommençant avec le même flegme et la même impartialité le cérémonial de ses civilités, il se dirigea vers l’issue de la charmille.

— Viens-tu, Médard? dit-il sans se retourner.

Et comme Médard, abasourdi par la scène qui venait d’avoir lieu, interrogeait timidement l'une après l’autre la contenance des personnes présentes, l’Estrigny qui ne se sentait pas suivi, se détourna pour montrer à son cousin un profil dont le regard et l’arête coupèrent court à toutes scs indécisions. Frissonnant, il traversa l’espace sans que nul fit un geste pour le retenir, et disparut bientôt dans le courant magnétique du terrible parent qui l’entraînait.

— Nous en voilà délivrés, dit le vicomte pour dire quelque chose. Allons, mon père, secoue* cet en-

gourdissemcnt. Je ne vous reconnais plus, vous qui avez vu tant de choses bien autrement graves!

Le vieux capitaine releva lentement sa tête fatiguée.

— S’il fallait, murmura-t-il, que cet homme eût dit la vérité!

Bertrand, frappant du pied avec impatience :

— Allons donc, monsieur, ne comprenez-vous pas son jeu? Voilà ûn homme qui s’expatrie, qui se fabrique un acte mortuaire quand il s’agit d’éviter la roue. Le danger passé, il revient, déchire cet acte, et croit qu'il déchirera de même nos contrats, dont sa mort fut la cause et la raison. Tout cela parce qu’il a besoin d’argent. L’artifice est grossier; pas un juge n’en sera dupe. Notre bonne foi, à nous, est manifeste comme sa fourberie. Il le sait bien, d’ailleurs, il le sait mieux que personne.

Le comte Gilbert se ranimait par degrés à ces paroles consolantes.

— Tenez donc pour certain, continua Bertrand, qu’il n’entamera jamais un procès contre nous. S’il l’entame, il le perd. Taré, chargé de condamnations, tremblant au souvenir de son passé, osera-t-il l’étaler devant un tribunal? C’est un drôle impudent, me direz-vous. Oui, il est audacieux, dangereux même,

pas en justice. L’Estrigny n’a voulu que vous effrayer pour vous amener à une capitulation quelconque. Voilà sa comédie.

— Deux cent mille livres !

— Eussiez-vous cru à son droit s’il l’eût évalué cent écus? Eh ! monsieur, pour peu que la peur vous tienne, ou seulement le scrupule, débarrassez- en votre conscience, vous le pouvez à peu de frais. Je gage avec vous que demain nous rachèterons la renonciation de M. le chevalier Joseph de l’Estrigny pour un millier de livres.

— Vous n’aviez pas l’air d’un homme aussi convaincu tout à l’heure, dit le vieillard, avide d'être rassuré complètement.

— Votre hésitation m’entraînait, répliqua Bertrand. Je subissais l’influence de ce faiseur de révérences. 11 nous aura magnétisés, comme un disciple de Desion ou de Mesmer; mais peu à peu j’ai réfléchi, je me suis souvenu, la vérité m’est apparue ; la vérité, c’est la force. Allons, mon père, sortons dejce piège bêle où je crains que vous n’ayez encore un pied pris. A quoi rêvez-vous?

— A ce qui s’est passé quand j’achetai les Vertes- Feuilles, aux objections qui me furent faites par mon procureur... 11 me semble qu’alors...

Un nuage glissa, sombre vapeur, sur les souvenirs déjà bien confus du digne vieillard.

— Voulez-vous, pour vous rassurer tout à fait, que je passe demain à son étude, et que je le consulte...

— Mon cher Bertrand, ce brave homme est mort, et je ne connais pas son successeur ; je sais seulement que tous les actes, toutes les pièces sont à l’étude; vous ferez sagement de les aller chercher ; nous les lirons, nous nous assurerons.

— Par grâce, mon cher père, dit le vicomte, douloureusement frappé de l’altération soudaine qui s’était produite sur les traits du capitaine, ne parlons plus ni de procureur, ni d’actes, ni d’affaires. Je vous jure que demain personne n’y pensera plus, pas même ce l’Estrigny. Mais tenez, s’appelle-t-il l’Est ri gn y seulement, et ce nom est-il bien celui du substitué de la baronne d’Ormans? Ce phénix d’inyentions et d’escroqueries n’est-il pas capable d'avoir inventé un l’Estrigny de sa façon?

— Et Médard ?

— Médard ! son compère peut-être. Quand jo vous disais de vous défier des gens sans derrière de tête.

Le vieux Gilbert ne put s’empêcher de sourire.

— Bertrand, Bertrand, vous exagérez toujours,

dit-ii en respirant avec une joie mélancolique l’air embaume de son jardin.

— Enfin, mon cher père, voyez comme ce Médard

a couru rattraper l’autre.

— Pauvre garçon, en voilà un dont je réponds! Mais, Marcelle, où êtes-vous, ma fille?

— Me voici, répliqua la jeune femme restée en arrière ; je console notre petit Gilbert, qui a faim et qu’on a oublié depuis une heure. N'allons-nous pas dîner?

En même temps elle plaçait la petite main de l’enfant dans celle de l'aïeul. Celui-ci se mit en marche, courbé, pensif, traînant la chancelante créature qui pleurait.

— Enfin, Marcelle, dit Bertrand bas à sa femme, n’êtes-vous pas de mon avis? Ce fripon, ce forban, est-il seulement un l’Estrigny? Comment s’appellet-il ? Le sait-on ?

— Je le sais, moi, murmura Marcelle d’une voix grave en se penchant à l’oreille du vicomte; je le sens : il s’appelle le malheur!

Les grilles du parc des Yertes-Feuillés une fois franchies, à peine le chevalier se vit-il seul avec son cousin, que ce masque de mansuétude et d’urbanité tomba tout à coup et fit place à la méditation la plus agitée, à la brusquerie la plus menaçante. Il avait manqué son coup et cherchait une revanche.

Les deux parents revinrent au logis de Médard,qui tremblait de tous scs membres. Ce logis était une chétive maison sur le boulevard, contiguë au mur extérieur de la ville. Les fenêtres du sud avaient leur petit balcon en saillie sur le fossé même. Un maigre jardin jeté en avant de l'habitation etbigarréde quelques dépendances à demi ruinées protégeait la maison contre l’indiscrétion des passants. Tout le domestique de cette gentilhommière se réduisait à un petit laquais de dix-sep| ans, suffisamment idiot, et qui passait les journées à jouer avec des enfants sur le boulingrin ; cette liberté représentant la meilleure partie de ses gages.

Une petite salle en bas, séparée d’une chambre

humide par le vestibule et l’escalier, voilà pour le rez-de-chaussée ; au premier, trois chambres, dont la plus grande était celle du maître; au-dessus, un grenier rempli des graines et des oignons de l’année. Cet ensemble, varié par quelques cabinets aussi noirs que vides, par des paliers inutiles et des ressauts de planchers, selon l’usage du temps ; dix à douze cadres garnis de toiles méconnaissables, des volumes dépareillés traînants sur les vieux fauteuils de velours jaune, à petits bras secs ; un gros chat enfoui dans l’édredon raréGé d’une bergère, voilà ce qu’il y avait de plus remarquable au logis de Médard.

— J’ai faim, cousin Médard, dit Joseph en entrant, et il s’assit ou plutôt voulut s’asseoir dans la bergère. On entendit un grand cri de rage, un autre cri de furieuse douleur ; on put voir la jambe du chevalier Joseph se détendre comme un ressort d’arbalète dans la direction d’une pelote grise hérissée qui s’envolait en jurant à travers* la chambre; puis tout rentra dans le repos. Médard fit dresser la table, donna furtivement quelque monnaie au petit laquais, lequel revint bientôt portant un pâté et certain saucisson pressé dans sa main noire contre un triangle de fromage. Médard ouvrit dans la boiserie grise un

placard meublé de bouteilles respectables. Déjà Joseph s’était installé. Le cousin prit place en face de lui.

— Avons-nous tout ce qu’il faut? dit le chevalier.

— Mais, cousin... voyez vous-même.

— Oui... c’est cela, un peu de sucre pour l’eaude-vie : bien ; et des allumettes avec le fusil pour ma pipe : très-bien. Renvoie ton laquais chercher mes chevaux à la poste, cousin Médard.

Le signe du congé n’avait pas encore été transmis par ce dernier, que déjà la porte extérieure se fermait, et l'on put entendre le jeune drôle s’élancer enbondissant au dehors, avec la double joied’éehapper au travail et aux gestes dangereux du nouvel hôte.

Pendant quelques instants, Joseph de l’Estrigny satisfit en silence un appétit plus nerveux que sincère. Tout à coup, repoussant les mets plébéiens que Médard accumulait devant lui avec une complaisance mélancolique, et promenant autour de cette salle dénuée un regard d’huissier priseur :

— Tu n’es pas somptueux, Médard, dit-il. Comment fais-tu pour vivre ici? Es-tu bien sûr d’y vivre?

LES VEKTES-FliUIL LES

Médard pinça ses lèvres pour retenir la bouffée d’amertume prête à s’en exhaler. Cctto modération étjit un combat entre la peur et la rancune, qui enfin l’emporta; Médard ouvrit la bouche.

— J’y vivais, soupira-l-il.

— Dans cc moisi? dans ce vide?

— J’en sortais souvent, et je trouvais bon visage, bon accueil et bonne table dans certaines maisons très-agréables.

— Comme les Vertes-Feuilles, par exemple.

— Oui, comme les Vertes-Feuilles, murmura Médard d’une voix étranglée par le regret.

L'Estrigny feignit de ne pas remarquer cette émotion réellement touchante de rinoffensive créature.

— Est-ce qu'ils sont braves gens ces la Blinais? demanda-t-il en allumant sa pipe, dont la fumée intercepta heureusement la grimace très-peu flatteuse échappée au formaliste Médard.

— S’ils sont braves gens! dit celui-ci en haussant les épaules.

— La petite femme, surtout, est gentille, continua l’Estrigny en s’accoudant sur la table, les yeux rivés sur son compagnon palpitant. Tu lui faisais la cour, hein?

Médard se justifia par un regard d’humilité pudique sur toute sa personne. Ce regarddisait : « Moi!... »

Et Joseph y répondit par un autre regard qui disait :

« C’est vrai! »

— Dans tous les cas, continua Médard, s’enhardissant par degrés sous l’aiguillon de sa douleur, si j’ai fait ma cour aux Vertes-Feuilles, je ne la ferai plus : c’était ma meilleure maison ; on y écoutait mes petits contes, on ne se moquait jamais de moi... madame la vicomtesse est un ange sur terre...

-r Que diable! Médard, on ne peut pourtant pas, parce qu’une femme est un ange, faire cadeau à son mari de quatre cent mille livres 1

— Oh!... murmura Médard avec un sourire d'incrédulité, ces quatre cent mille livres, vous ne les tenez pas encore.

On entendit les chevaux de poste piaffer devant la porte. Le postillon appelait.

— Ecoute, Médard, dit le chevalier en se levant, après avoir jeté sa pipe dans les cendres, retiens bien mes paroles : Avant six mois j’aurai les deux cent mille francs des la Blinais, ou je coucherai aux Vertes-Feuiiles. Tu vois si je suis sûr de gagner le procès.

Maintenant, me demanderas-tu, «pourquoi avoir essayé de transiger à perte, puisque j’ai la certitude de rentrer dans les Vertes-Feuilles? » C’est tout

simple, je ne m’en cache pas : il me répugne de plaider, de traîner encore devant les tribunaux mon nom... si...

— Si connu, ajouta naïvement Médard.

— Si connu, oui, cousin. Voilà pourquoi je consentais à perdre la moitié sur celte affaire. Mes conseils m’y avaient engagé, d’ailleurs, pour que le beau rôle fût de mon côté. Les la Blinais ne paraissent pas avoir compris; peut-être se raviseront-ils, peut-être s’obstineront-ils à lutter, tant pis pour eux. Je n’ai pas le temps d’attendre ici leur réponse; et puis je te gêne beaucoup dans ton étroite baraque. Je pars. Tu iras les voir au terme fixé. Ils répondront; lu m’enverras leur réponse.

Médard, se redressant avec un courage inspiré par le prochain départ du parent terrible :

— Ne comptez pas sur moi, cousin, dit-il, pour vous servir dans celte circonstance. Je désire rester neutre entre les Vertes-Feuilles et vous. Songez que j’aime ces honnêtes personnes. C’est la société la plus distinguée de Feurs; ils ne m’ont rien fait, à moi, pour que j'aide à les dépouiller.

— Comment! à les dépouiller, interrompit l’Estrigny ; mais c’est moi qui ai été dépouillé, mon cher. Nies-tu mes droits, par hasard?

7 Ti

— Je ne conteste pas, je...

— Entre des étrangers et moi, tu choisis les étrangers; bien, bien...

— Mais, mon cher cousin, des étrangers que je vois tous les jours; vous, que je ne vois et ne reverrai jamais.

— Pardon, Médard, pardon, dit froidement l’Estrigny ; je vous croyais mon cousin, mon seul parent.

— Je le suis, mais...

— Mon unique héritier, continua Joseph; celui à qui je destinais, après moi, les Vertes-Feuilles, comme cela est écrit dans le testament que j'avais fait avant de venir ici.

— Vous aviez fait votre testament? dit l’effaré Médard.

— Sans doute. On m’avait donné ce vicomte Bertrand de la Blinais comme un sauvage, incapable d’entendre raison, et, dans la prévision d’un conflit entre ce sauvage et moi, qui manque souvent de patience, je substituais mon cousin, mon seul parent, aux droits que j’ai sur les Vertes-Feuilles. Voici ce testament.

Il mit dans les doigts tremblants de Médard un papier plié en quatre, un véritable testament ologra-

plie, d'une forme inattaquable, en faisant observer qu’il était daté de huit jours en deçà.

— Je pensais mieux pour vous, dit-il avec un accent pénétré, que vous ne pensez de moi. Si la transaction a lieu, m’étais-je dit, et que je sois réduit à deux cent mille livres, Médard m’excusera de ne lui en offrir que cinquante mille, car j’ai des besoins.

— J’aurais cinquante mille livres si l’on transigeait ! s’écria Médard abasourdi.

— Telle était mon intention, cousin, mais je vois trop clairement où sont logées vos préférences. Pourquoi ferais-je violence à votre choix?

— Cousin Joseph... balbutia le malheureux en ouvrant des yeux si larges que le chevalier craignit de voir s’échapper par là le peu de raison resté dans cette pauvre cervelle.

— Oui ; j’avais déjà commencé mes rêves. Je restaurais le nom de l’Estrigny, que seul aujourd’hui je porte, et que tu aurais pris après moi. Touchant à quarante ans, j’ai peu de goût pour le mariage, je mourrai garçon. Aussitôt après le jugement qui me rendra les Vertes-Feuilles, nous allions nous v instal- 1er ensemble, loi, en qualité d’intendant, sans cesser d’être mon égal; et, dame, grande vie!... Mais bah !

chimères, visions, fumée!... comme la foi des parents et des amis !

Médard fut bouleversé de fond en comble par cette peinture enchanteresse.

— Mais j’oubliais encore, poursuivit Joseph avec un dolent sourire, que je parle à un fanatique serviteur des la Blinais. Supportons cette disgrâce en homme et payons nos dettes. Combien vous dois-je, cousin?

— Commentl... Pourquoi?...

— N’avez-vous pas fait dire une messe pour le repos de mon âme, quand j’étais mort?

— En musique. C'est vrai.

— C’est resté là, dit Joseph en frappant sur son cœur de la main gauche, pendant que de la droite il fouillait à sa poche, et voici ma dette payée, avec les intérêts.

Sa main blanche et potelée s’ouvrant au même instant sur la table, il en tomba une pluie de doubles louis d’or resplendissants avoir. Médard tressaillit dans chaque fibre à ce spectacle féerique.

— Maintenant, disons-nous adieu, reprit Joseph, un adieu éternel, puisque nous ne devons plus nous revoir, et rends-moi ce testament qui répugnerait à ta délicatesse, puisque tu prends parti contre mol pour tes amis.

— Un moment, cousin, entendons-nous! s’écria Médard; je ne prends point parti contre vous...

— Mais tu refuses de me servir — c’est la meme chose. Oh! tu es libre, — parfaitement libre I llolà? petit garçon 1

Le laquais entra fort ému. Joseph lui jeta un louis devant lequel l'enfant resta en arrêt sur le carreau, et, ôtant son splendide habit brodé :

— Donne-moi, dit le chevalier, mon habit de voyage. — Et je mettrai celui-ci dans le porte-manteau de M. le chevalier? répondit le laquais, ravi de toucher à ce chef-d’œuvre reluisant comme une châsse.

— Non, porterie chez M. Médard, à qui je le laisse en souvenir de moi. Cousin, l’habit a été trouvé beau à Versailles; il vaut quelque cent pistoles. Fais-le ajuster à ta mesure par un tailleur. Adieu.

Médard succomba sous ce dernier coup. La joie, le remords, l’éblouissement de sa fortune et des merveilles de l’avenir le précipitèrent dans les bras, j’allais dire aux pieds de ce cousin phénoménal.

— Mon ami, mon bienfaiteur, bégaya-t-il en pleurant, je ne suis pas un monstre d’ingratitude. Comptez sur moi à la vie, à la mort!

Et, distraitement, il mit le testament dans sa

poche. Cependant le chevalier achevait de chausser ses bottes de voyage.

— Tout est oublié, cousin Médard, dit-il avec magnanimité. Envoie-moi à Paris la réponse des la Blinais, et force détails ; mon adresse est sur le papier que tu gardes. Et puisque nous faisons campagne % sous le même pavillon, veille au grain !

Médard lui tint ou plutôt lui baisa l’étrier. Joseph disparut à grand bruit dans la rue tortueuse en murmurant avec un mauvais sourire :

— Àh ! mes petits anges des Vertes-Feuilles, je crois que vous allez avoir le serpent dans votre paradis.

Si tranquille que parût être le vicomte Bertrand, il ne manqua pas de courir, sinon le lendemain, c'eût été trahir sa crainte, du moins le jour d’après, à Feurs, chez le successeur du procureur de son père.

L’altitude mélancolique et les perpétuelles allusions du comte Gilbert à ce qui venait de se passer,

entretenaient dans l’esprit du fds certaines inquiétudes qu’il ne communiqua pas même à Marcelle. Celle-ci, toute à son rôle de consolatrice ou plutôt à son protectorat, était bien assez occupée à soigner le corps défaillant non moins que lame chez ce vieillard frappé dans sa sécurilé, l'unique trésor de ceux qui vont bientôt tout perdre.

Bertrand trouva l’étude du successeur dans un effrayant désarroi. Les papiers relatifs à l’acquisition des Vertes-Feuilles gisaient, véritables épaves, dans un carton gigantesque où s’entre-choquaient des flots d’actes, de titres et de dossiers inconciliables entre eux.

Le successeur n’ayant pas fait cette vente des Vertes-Feuilles, et ne pouvant supposer qu’elle dût jamais donner lieu à contestation, n’avait pas même songé à revoir l’œuvre de son prédécesseur. Le comte Gilbert lui-même, depuis son acquisition, n’avait retiré ni extrait, ni copie. Le sommeil et la poussière régnaient là-dessus depuis huit ans.

Bertrand s’installa et commença une revue du dossier. On retrouva la plupart des pièces essentielles. On relut l’acte de substitution, qui fut déclaré parfaitement en règle, et Bertrand frissonna en voyant ce nom de Joseph, chevalier de l’Estrigny, ce nom fu-

neste sur lequel son pauvre père, enfant pressé de jouir de son jouet, avait glissé sans même le lire.

L’acte de décès du jeune pupille figurait dans la liasse. On n’v trouva pas l’acte de décès de l’Estrigny. En vain Bertrand, appelant à son aide le procureur et les deux clercs, en vain ces quatre chercheurs, stimulés l’un par un intérêt vital, les autres par l’amour-propre et la crainte, fouillèrent-ils tous les tiroirs de la maison, cette pièce ne se rencontra pas.

On relut l'acte de vente. Il y était bien dit que, par suite du décès d’Antoine-Louis, baron d’Ormans, mineuf, et de Joseph de l’Estrigny, la propriété substituée faisait retour à la baronne, libre alors d’en jouir et disposer, etc.; mais la preuve de ce décès du substitué où était-elle? Avait-elle existé, l’avait-on fait disparaître?

Bertrand, homme sérieux, pâlit de n’avoir pas en main une arme à ce point décisive. Si la mort de Joseph n’avait pas été authentiquement prouvée à l’acquéreur du bien substitué, il avait donc acheté sans en avoir le droit.

Le procureur, voyant ce mécontentement d’un client très-important et très-susceptible, entreprit de faire dériver l’orage. « Que cette pièce eût été perdue on soustraite dans son élude? impossible. Rien ne se

perd dans une étude; c’est sans exemple. Peut-être la pièce n’a-t-elle jamais été fournie; peut-être y al-il eu erreur dans la rédaction du contrat. Cependant maître Radier (le prédécesseur) n’était point un praticien léger; mais enfin quel est l'homme infaillible? S’il y avait eu faute, cette faute était bien du prédécesseur. »

Et lorsque, désorienté par ce renvoi à maître Radier, qui n’était plus sur terre pour répondre, lorsque Bertrand témoigna qu’il mettait hors de cause le successeur, sans que pourtant son affaire à lui client s’en trouvât meilleure, le procureur se mit à plaider les circonstances consolantes.

« Que pouvait redouter le propriétaire des Vertes- Feuilles? La baronne d’Ormans, sa vendeuse, ne certifiait-elle pas dans le contrat la mort de son fils le pupille et du substitué l’Estrigny? L’acquéreur ne se trouvait-il pas parfaitement couvert par cette certification? Devait-il en demander plus? La véritable responsabilité n’incombait-elle pas au vendeur? La seule répétition qu’on pût faire n’atteignait-elle pas ce vendeur ou sa succession, etc.? »

Tous arguments qui portèrent, appuyés de haussements d’épaules, de méprisantes apostrophes au demandeur absent et de citations copieuses. Le procu-

reur termina par un appel au premier clerc, qui se tordit de rire à l’énoncé des prétentions de l’Estrigny. Il demeura prouvé et jugé que ce malheureux n’avait ni droit ni sens commun; qu’il ne trouverait pas même un huissier pour porter son assignation; qu’il en serait pour sa tentative d'extorsion; que, en un mot, tout le monde pouvait dormir tranquille aux Vertes-Feuilles.

Aussi Bertrand, qui trouva ces raisons probantes parce qu’elles étaient ses raisons, ne songea-t-il pas un instant à les discuter ni à les approfondir. Le bon droit a ce désavantage, qu’il ne doute jamais de lui.

Le vicomte rapporta donc ces assurances aux Vertes-Feuilles. On y dîna mieux. Le procureur, chez lui, n’en dîna pas plus mal, et la sécurité revint encore une fois s’asseoir au foyer des la Blinais, douce déesse qu’on ne sent pas quand elle est là, et qu’on adore et qu’on rappelle à mains jointes aussitôt qu’elle n’y est plus.

Médard, aux approches du terme fixé par son cousin, se présenta pour demander la réponse. Il arriva plein de conciliantes prévenances. Malgré son désir de paraître aux Vertes-Feuilles dans la tenue d’un ambassadeur de bonne maison, il avait conservé l’habit vert des jours anciens. Cette délicatesse n’eut

pas tout le succès qu’elle méritait. Suspect aux yeux du vicomte et amoindri dans l’estime du vieux Gilbert, il exposa sa mission devant des juges sans bienveillance; sa harangue fut embarrassée; il s’entendait parler au milieu d’un silence effrayant. Marcelle, sa ressource ordinaire, n’avait pas même paru avec ce sourire qui fondait toute glace. Médard fut médiocre ; de plus habiles que lui eussent échoué de même.

A mesure qu’il se sentait plus gêné, il devenait plus humble et s’enfonçait plus avant dans les concessions. Des deux cent mille livres réclamées par l’Eslrigny il fût tombé aux cinquante mille que l’Estrigny lui avait promises pour sa part, lorsque le vicomte, satisfait de voir se confirmer ainsi tous ses pronostics, eut la charité d’interrompre le malencontreux négociateur en lui disant que, si son cousin l’Eslrigny avait besoin de cinquante écus, il eût mieux fait de les emprunter honnêtement que de les escroquer à l'aide d’invenlions aussi diaboliques.

Ces terribles mots ayant fait dresser la crête au pauvre Médard, lequel aventura quelque affirmation de la prud’homie et des droits de son parent, Bertrand lui demanda d’un ton de lieutenant criminel s’il était de l’affaire et en acceptait la solidarité. Mé-

dard balbutia un plaidoyer très-rudement coupé avant la péroraison, et le tribunal, c’est-à-dire le comte Gilbert, s’étant levé, prononça la sentence suivante, dont voici le sens à défaut de la forme :

« Nous, etc.,

« Attendu qu’une demande aussi étrange qu'inique s’est produite le mercredi 15 courant, aux Vertes- Feuilles, en présence de M. Médard de la Maratière, qui n’a protesté ni par paroles, ni par actions, cpmme cela eût été convenable de la part d’un hôte habituel de la maison ;

« Attendu que ladite prétention, qu’il est inutile même de discuter, non-seulement n’a pas été repoussée avec horreur par ledit sieur Médard de la Maraiière, mais se représente aujourd’hui, soutenue et comme légitimée par lui en ses dires, allégations et

apologie ;

« Attendu que cette conduite prouve jusqu’à l’évidence une communauté d’opinion et peut-être d’intérêts entre ledit sieur Médard et l’auteur de la réclamation ci-dessusmentionnée; qu’il y a par conséquent hostilité flagrante, dirigée, en vertu de cet accord des susdits, contre le repos et la fortune des habitants de Vertes-Feuilles;

« Condamnons Médard de la Maratière à quitter le

château dans le délai de cinq minutes et à n’y plus jamais reparaître, sous peine de tous affronts et dommages qui lui seront infligés par qui de droit. »

Au même moment le vicomte Bertrand, sans tenir compte de l’ébahissement et des réclamations du condamné, marcha sur lui en droite ligne, l’obligeant par cette manœuvre à reculer vers la porte, puis de la porte jusqu’aux jardins, dans lesquels l'infortuné se trouva seul. Mal revenu de sa consternation, alors qu’il demandait machinalement conseil à l'instinct automatique, il leva la tête du côté des fenêtres, où tant de fois il avait rencontré le bonjour accueillant ou le petit adieu de Marcelle. La jeune femme, en effet, s’v trouvait cette fois encore, et, derrière la vitre, sous le rideau relevé, observait le départ du banni. Si Médard n’eût pas été aveuglé par l’émotion,

peut-être se fût-il remis le cœur à l'aspect de ce visage adorable, voilé d’une ombre de tristesse miséricordieuse; mais il ne vit qu’un nuage fuyant, et, le rideau s’étant baissé aussitôt, Médard comprit qu’en haut comme en bas la sentence était inexorable. Il partit donc pour l’exil avec une violente envie de pleurer, déguisée péniblement sous une gesticulation de matamore. Peu à peu ce mélange de pensées malsaines, qu’on appelle trop complaisamment le senti-

ment de la dignité, remplaça le bon sentiment. Métlard murmura les mots orgueil, ingratitude, violence, et, s’étant repenti de n’avoir pas mis par délicatesse le bel habit du cousin, prit la résolution de l’arborer désormais tous les jours comme l’étendard de la révolte et de la vengeance.

Rentré à Feurs sous cette impression, il écrivit immédiatement à l’Estrigny le résultat de sa visite. Cette lettre fut celle d’un allié plus impitoyable que le belligérant même; et quand, aux Vertes-Feuilles, Marcelle ne cessait d’intercéder pour ce pauvre niais fanatisé un moment par un coquin, quand elle s’évertuait à prouver l’innocence de Médard par l’immobilité de l’Estrigny, tout à coup tomba au milieu de la famille désarmée la déclaration de guerre de ce dernier, une assignation en bonne et due forme donnée à messire Gilbert de la Blinais d’avoir à comparaître en personne ou par fondé de pouvoir devant la grand’chambre du parlement de Paris, auquel ressortissait la province, pour s'entendre condamner à restituer le domaine des Vertes-Feuilles et les revenus d’icelui avec tous droits et intérêts indûment possédés et détenus depuis huit ans au préjudice du sieur Joseph de l’Estrigny.

A celle nouvelle, comme s’ils eussent entendu crier : Aux armes ! sur le pont de leur navire, les deux marins bondirent , ardents à la défense. Le comte Gilbert voulut accompagner son (ils à Feurs, chez le procureur, pour concerter avec lui un plan de campagne. Ce n’était plus ce triomphant successeur de maître Radier, cet optimiste, ce Démocrite jappant avec force lazzi après l’ombre de l'adversaire. L’assignation parisienne l’avait étonné, figé. Pareille à la tenue serrée de ces épées froides qui commandent le respect et l’inquiétude aux lames fanfaronnes, la rédaction de l'exploit-l’Estrigny révélait au praticien un jeu sérieux dont il n’avait pas soupçonné l’existence. Aussi jugea-t-il prudent non-seulement de ne plus promettre la victoire, mais de décliner toute responsabilité. L’affaire, dit-il, allant au parlement de Paris, lui échappait par le double motif que son étude ressortissait plus spécialement aux juridictions

provinciales, et que, vu la distance énorme de Feurs à Paris, le procès ne pouvait être bien suivi sans qu'on fît le voyage, voyage incompatible avec ses travaux et les besoins de sa clientèle.

MM. de la Blinais, un peu étourdis d’abord par cette palinodie, comprirent vite que le bonhomme ne se sentait pas à la hauteur de la tâche. Eux-mêmes n’avaient en lui qu’une confiance médiocre. Pendant que Bertrand redemandait au procureur le dossier relatif aux Yertes-Feuilles, et colligeait soigneusement tout ce qu’on en avait pu retrouver, le comte Gilbert, les yeux levés au plafond, cherchait, s’impatientant, quelque chose qu’il ne trouvait pas.

— Je n’ai plus de mémoire, murmura-t-il involontairement, c’est affligeant.

— Que souhaitez-vous, mon père? dit le vicomte qui, ayant terminé sa besogne, se préparait au départ.

— Je pensais au choix de l’avocat qu’il nous faudra consulter, et je me rappelle que, dans ma jeunesse, un brave compagnon, un garçon d’esprit... Non, je ne me rappelle plus... nous avons pourtant fait bien des folies ensemble pendant le congé de trois mois que je passai à Paris en l’année... Je ne sais plus, Bertrand.

Et le vieux marin frappa de sa canne avec dépit le parquet raboteux de la salle.

— Je voudrais savoir ce que vous cherchez, monsieur le comte, lui dit son fds, je vous aiderais peutêtre.

— Je cherche un avocat, pardieu! et un bon...

— J’écrirai à quelqu’un de mes amis à Paris, répliqua Bertrand, nous serons bien renseignés, nous aurons ce qu’il y a de meilleur.

Le procureur intervint :

— Monsieur le comte, dit-il, les meilleurs avocats au parlement de Paris pour ce genre d’affaires sont : Treillard, Target, Cornevin...

— Cornevin ! s’écria le vieux Gilbert, — Cornevin, voilà, voilà le nom que je cherchais. Vous connaissez Cornevin?

— Qui ne le connaît dans notre profession, monsieur le comte? il a plaidé à Montbrison une fois ; je l’ai entendu !

— Un grand sec, n’est-ce pas, le nez long, l’œil ardent, la narine ouverte, des cheveux touffus?

— Mais non, monsieur le comte, vous confondez sans doute, dit le procureur, Mathieu Cornevin est voûté, chauve...

— Oui, oui, j’oubliais, pardon, monsieur, répli-

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qua doucement le vieillard, — c’était dans ma jeunesse, — il y a quarante ans! Comment, Cornevin, mon Cornevin serait devenu un grand avocat!

— Si c’est réellement votre Cornevin, interrompit Bertrand, qui prit le bras de son père pour l'emmener, tandis qu’un petit clerc lés suivait portant le volumineux cahier des paperasses jusqu’au carrosse arrêté devant la maison.

— A propos, savez-vous où il demeure à Paris? demanda le comte en se retournant.

— Monsieur le comte veut-il que je lui écrive, que je le charge de l’affaire? Ce serait honorable pour l’étude.

— Son adresse seulement, je vous prie.

— Eh ! monsieur, mettez : A maître Mathieu Cornevin, avocat au parlement de Paris, — à Paris, — et voilà tout.

Le procureur conduisit jusqu'en bas cette belle visite, et Bertrand, après avoir installé son père dans le carrosse, remerciait le praticien de sa politesse, quand il le vit saluer quelqu’un dansda rue : les yeux du vicomte se tournèrent machinalement de ce côté, attirés d’aiHeurs par l’éclat extraordinaire d’un objet mouvant qui agaçait les rayons du soleil.

C’était l’habit prestigieux de Médard, — lequel Mé-

dard ayant appris l’arrivée à Fours de ses ennemis, les faux seigneurs des Vertes-Feuilles, s’était à la hâte revêtu des livrées de son parti, et passait et repassait devant la porte du procureur pour être aperçu dans sa nouvelle parure.

Cette promenade de factionnaire avait éveillé l’attention de quelques polissons qui regardaient à distance respectueuse, parce que Médard s’élait fait accompagner de son chien. Il y avait aussi dans la rue certains oisifs que l'habit fascinait, et qui tourbillonnaient comme des phalènes autour du splendide seigneur appelé à de si hautes destinées; car on savait déjà dans la ville, Médard ne l’ayant laissé ignorer à personne, qu’il y avait guerre entre la Blinais et la Maratière pour la possession des Vertes-Feuilles. La prétention et la possession se discutaient publiquement ; l’Estrigny avait envoyé copie de son exploit à Médard, qui colportait cette copie, et Bertrand put juger des progrès de la prétention par le nombre des saluts que récoltait la .Maratière au préjudice de la possession.

Il sourit de pitié et fit part de l’observation à son père ; mais ce fut alors qu’il remarqua combien tant de chocs successifs avaient altéré chez le vieillard la force de résistance. Gilbert s’irrita au lieu de rire ; sa

faiblesse éclata en violence. 11 voulait descendre de carrosse pour baltre l'habit de l’Estrigny sur les épaules de son allié. Bertrand eut bien de la peine à modérer cette colère, qui eût allumé la guerre civile dans les châtellenie et bailliage de Feurs en Forez. Ramenant la question sur un meilleur terrain, il ordonna au cocher de retourner aux Vertes-Feuilles sans s’arrêter plus longtemps en ville pour quelques visites projetées dans des maisons peut-être empoisonnées déjà par Médard.

Le conseil aux Vertes-Feu Ules se composa de trois membres dont Marcelle, et moitié pour flatter la manie du vieux Gilbert, moitié par nécessité, décida qu’une lettre serait écrite à l’avocat Mathieu Cornevin, uniquement pour lui demander s’il était bien le Cornevin du congé de 1740, le conseil se réservant, selon la réponse, d’obtenir soit une consultation, soit l'assistance de ce célèbre avocat. 11 va sans dire que, si Marcelle, par complaisance, écoutait des journées entières les récits de son beau-père touchant le chevelu Cornevin, le pétulant Cornevin et ses imaginations bouffonnes qui avaient égayé la jeunesse de Gilbert, elle n’espérait guère que la folle silhouette de ce clerc bon vivant se fût modifiée au point de devenir la grave image d’un célèbre avocat du forum pari-

siense. Mais enfin, pourquoi désobliger le digne marin qui s’était rattaché avec une joie enfantine à cette illusion? Quant à Bertrand, il n’y croyait pas du tout, se préparait à l'événement, et, sous ses papiers, cachait un projet de lettre à M. de la Fayette, duquel il comptait obtenir des instructions et des recommandations sérieuses en qualité de confrère dans l’ordre de Cincinnatus.

Sur ces entrefaites, on reçut aux Vertes-Feuilles une grande lettre de Paris à l’adresse du comte Gilbert de la Blinais, capitaine de frégate. En temps de guerre comme en temps de procès, tout ce qui tombe du ciel peut être un projectile. On examina longtemps et non sans défiance celte enveloppe carrée, les épais caractères qu’une main exercée , mais lourde, y avait creusés plutôt que tracés avec une science suspecte de l’abréviation et des formules. On l'ouvrit enfin, cette lettre composée de trois pages consciencieuses; elle était signée Mathieu Cornevin.

Ce ne fut pas sans émotion que le vieux Gilbert tendit le papier à Marcelle pour qu’elle lui en fît la lecture, et ce* ne fut pas sans intérêt que la jeune femme et le sceptique Bertrand lui même, qui lisait par-dessus l’épaule de Marcelle, prirent connaissance du contenu.

« Je suis, en effet, monsieur le capitaine, ce Cornevin que vous avez connu pendant votre séjour à Taris en 1740. Vous n’avez pas oublié mon nom; moi, j'ai souvent entendu prononcer le vôtre alors qu’une action d’éclat, une blessure glorieuse, ou quelque récompense bien méritée, grandissait loin de moi, aux applaudissements de tout bon Français, cet aimable compagnon des seuls beaux jours qui me soient échus dans la vie. »

Le vieux Gilbert courba la tête, et ses enfants, se louchant du coude, affectèrent de louer avec emphase ce préambule de la lettre, pour laisser le temps de se redresser au front pensif, de se sécher aux yeux rougis par l’attendrissement du souvenir.

« Celte maison de la rue de Cléry où nous demeurions, continua Marcelle, ce vieux logis de l’Image de Notre-Dame de Cléry où nous nous étions rencontrés, venus chacun de notre province, donnait, vous vous en souvenez peut-être, monsieur, sur la place

de la Ville-Neuve, et nous y fîmes de bonnes promenades après le dîner, qui était toujours excellent, grâce aux attentions de l'hôtesse. Et l’hôtesse ellemême, qui préférait quelquefois le garde-pavillon au clerc et quelquefois le clerc au garde-pavillon, peutêtre ne l’aurez-vous pas tout à fait oubliée? Ce quartier commence à changer beaucoup ; j’y ai acheté une maison à quelques pas de l’ancien logis de Notre-Dame de Cléry, que souvent je regarde en revenant du Palais, lorsque ma tête fatiguée cherche une distraction dans le passé. Alors, monsieur, je songe involontairement à vous, à nos bonnes journées d’oisiveté, aux excursions que nous allions faire dans les jardins maraîchers de la Nouvelle-France, où nous achetions des raves et des fraises pour les offrir à notre hôtesse jalouse. L’an dernier seulement on a changé les fenêtres, et j’ai vu partir dans la charrette du revendeur le petit balcon de fer, en forme de panier à salade, où tant de fois je vous saluai, de ma fenêtre à moi, dans votre bel habit de marin à ganses d’or.

« Monsieur le capitaine, voilà plusieurs années que n’entendant plus parler de vous, même par la renommée* j’ai pensé que vous aviez pris définitivement votre retraite, comme je me prépare à prendre bientôt la mienne, relative ou absolue, selon qu’il

plaira à Dieu. Sauf par le souvenir, qui de mon côté sera impérissable, j’avais renoncé à l’espérance de communiquer jamais en ce monde avec vous, lorsque, l’autre jour, votre nom, apporté brusquement à mon oreille, m’a appris que vous viviez encore et où vous viviez. »

— Ah ! vraiment ! murmura le comte, on lui a parlé de moi, qui donc?

« Une personne m’est venue consulter sur une affaire par elle portée devant la grand’chambre du parlement de Paris ; cette personne, qui m’a dit se nommer le chevalier de l’Estrigny, prétend revendiquer la possession de certains biens que vous détenez dans la province de Forez, et, me demandant avis sur la situation des deux parties, m’a prié de prendre en main sa cause... C’est ainsi, monsieur le capitaine, que j’ai appris avec joie votre existence, avec chagrin la disgrâce qui vous menace. Comme j’ai beaucoup travaillé depuis que nous ne nous sommes vus, j’ai profité aussi, et l’on assure que je suis devenu un avocat passable ; voilà pourquoi nombre de personnes viennent me consulter, voilà pourquoi cedit chevalier de l’Estrigny est arrivé tout d’abord... »

Bertrand, impatienté par ce nom toujours menaçant :

l.ES VERTES-FEUILLES

— Vous verrez, s’écria-t-il, que nous aurons le chagrin d’avoir contre nous Mathieu Cornevin : ce l’Estrigny l’a déjà choisi pour son avocat 1

« Je ne vous cacherai pas, continua de lire Marcelle, que, dès les premiers mots, je fus gagné par la politesse et la grande intelligence de mon nouveau client. »

— Voyez-vous I mon client! dit le vicomte.

« Mais aussitôt qu’il eut prononcé votre nom, et que, d’après les renseignements, j’eus la certitude qu’il s’agissait de vous, monsieur le capitaine, je décidai en moi-môme que jamais je n'aiderais à la ruine ni au malheur d'un ancien compagnon, dirai-je d’un ancien ami, alors môme qu’il aurait oublié jusqu’à mon nom. Et je refusai la cause. »

ici le comte Gilbert frappa ses mains l’une contre l’autre, et Marcelle sauta de joie sur son siège.

— Voilà un brave homme! s’écria Bertrand. Et puis, remarquez-vous, monsieur, qu’il vous appelle toujours monsieur le capitaine, jamais monsieur le comte; c’est un des nôtres, un de ceux qui pensent tout bas : stemmata quid faciunt! c’est un sage!

— Oh! un sage, Mathieu Cornevin!... mqrmura en souriant Gilbert, toujours en retard de quarante ans.

Pendant cette interruption, Marcelle suivait des yeux les lignes de la deuxième page, et son front se rembrunissait.

— Voyons, ma fdle, voyons, dit le» vieux marin, habitué à lire tout sur ce visage.

Marcelle poursuivit :

« Sans rien dire de mes motifs réels au sieur de l’Eslrigny, je prétextai mon âge, ma fatigue, et je l’adressai à mon confrère Polverel, un excellent avocat de Bordeaux, maintenant fixé à Paris; talent agréable. Quant à vous, prenez Treillard, qui lui est de beaucoup supérieur ; et, permettez-moi de vous le dire, il faut faire un sacrifice et monter jusqu’à M. Target, si vous tenez à votre bien, car la cause ne se présente pas aussi avantageusement pour le défendeur que pour le demandeur.

« Je pense, monsieur le capitaine, que vous ne balancerez pas à faire le voyage de Paris pour soutenir ce combat. Selon les juridictions, la coutume change. A distance, les meilleurs arguments arrivent refroidis en chemin. De Feurs, vos gens d’affaires feraient des fautes aussi énormes que vous, si vous commandiez le feu sur votre vaisseau du fond de la cale, au lieu de tout conduire de votre banc de quart. Vous viendrez ici, peut-être, et j’aurai cette dernière joie

de vous embrasser. Que si, malgré votre verte vieillesse que l’on m’a vantée, vos enfants ne vous permettent pas d’affronter les fatigues d'un aussi rude voyage et viennent à Paris à votre place, je verrai peut-être vos enfants, qui pourront trouver un bon conseil chez celui qui a l’honneur de se dire, monsieur le capitaiue,

« Votre ancien compagnon et respectueux serviteur et ami,

« Mathieu Corse vm, avocat,

« Rue de Cléry, place de la Ville-Neuve, près l’image de Notre-Dame de Cléry, à Paris. »

A peine Marcelle eut-elle achevé cette lecture que le vieux Gilbert, transporté, s’écria qu’il partait pour Paris. En lui tout renaissait. La jeunesse éclatait dans ses regards. Bertrand et Marcelle échangèrent un second coup d’œil. Tous deux, au moment où la jeune femme avait lu le passage relatif au voyage à ù Paris, tous deux s’étaient rencontrés dans le même espoir : Marcelle avait rougi de plaisir à l’idée de réaliser ce rêve; Bertrand s’était promis aussitôt de partir. Mais quant à voyager avec son père, quant à le briser par cent vingt lieues de route, au risque de perdre vinp* jours à ce voyage, Bertrand ne l’enten-

dait pas ainsi. Depuis un mois la santé du comte Gilbert était compromise; l’insomnie, la surexcitation, précurseurs de sa goutte et de ses fièvres, l’obligeaient aux ménagements les plus sévères. Cependant il voulait partir, et comment l’en eut-on empêché? Marcelle se chargea de la négociation. Elle savait son pouvoir, et effectivement le comte l’écouta. Il confessa que ses forces pourraient bien le trahir en route, et consentit à demeurer aux Vertes-Feuilles.

— Votre mari, dit-il, suffit parfaitement à traiter nos affaires. D’ailleurs, lui-même a besoin de voir Paris, les ministres et ses amis. Qu'il aille donc à Paris. Nous deux, ma fille, nous resterons au nid, ajouta-til en se frottant les mains ; vous savez si nous faisons bon ménage.

Ce n’était pas le compte de Marcelle. Elle aimait tendrement, elle aimait par-dessus tout, on le sait, le vieux Gilbert, son inséparable, son père et son appui; mais Paris! mais ce voyage! mais Bertrand qui s’en irait sans elle! mais voir! mais respirer, apprendre et vivre!... O jeunesse impitoyable, expansion qui soulève le monde! Marcelle, lorsqu’elle s’aperçut du danger que courait son voyage, supolia Bertrand de l’aider à persuader Gilbert.

On fit intervenir la décision du grand médecin de

Montbrison, lequel défendit le carrosse au vieux comte et l’ordonna péremptoirement à Marcelle. L’archevêque, ami de la famille, qui ne manquait jamais de s’arrêter aux Vertes-Feuilles dans le cours de sa tournée pastorale, daigna soutenir le médecin de Montbrison. Gilbert ne se rendit qu’à la dernière extrémité. Ce qui le terrassait, c’était la défection de Marcelle. Quoi ! elle partirait ! elle supporterait un mois, deux, trois peut-être, passés sans voir son meilleur ami! Et Bertrand lui enlevait ainsi sa femme! Gilbert s’assombrissait en les regardant tous deux et, n’osant leur dire qu’il les accusait de complot et de trahison, il leur faisait payer son silence. En vain Marcelle, avec cette logique irréfragable des femmes qui veulent bien quelque chose, avait-elle démontré au digne capitaine la nécessité pour elle, si peu aimée déjà, de s’attacher Bertrand au moins par l’habitude; en vain lui signalait elle le danger d’une absence qui allait une fois encore faire les deux époux étrangers l’un à l’autre, ses caresses, ses délicats mensonges, sa voix irrésistible, tout l’arsenal des séductions y échoua. Gilbert ne comprit rien, sinon qu’il s’était choisi cette bru pour lui et qu’on la lui était. Aussitôt que le voyage fut décidé, il bouda, non plus Bertrand, mais Marcelle, que cette affectation de cruauté

troubla plus d’une fois jusqu’aux larmes, et alors Gilbert, qui s’en aperçut et qui de la vie n’avait pu voir pleurer une femme, hâta de lui-même les préparatifs du départ.

Une solution imprévue, ménagée par Bertrand la veille des adieux, pacifia tout aux Verjes-Feuilles. Marcelle consentit à ne pas emmener son enfant pour laisser ce petit compagnon au grand-père. Le cœur du bon Gilbert se fondit à cette nouvelle, et il embrassa si tendrement sa bru et son fils même, que tout le monde pleura.

Les vieillards ne sont pas exclusivement insensibles ou égoïstes, — ils sont jaloux ; ils ne s’accommodent pas de ne plus compter dans le monde. Oecupez-les, ils sont bons. Vous les consolerez de n’avoir plus de gens qui les aiment, si vous leur donnez quelqu’un à protéger.

Toute la tendresse de Marcelle pour son beau-père se réveilla au moment de ce départ : son chagrin éclatait en sanglots qui eussent offensé Bertrand, si la pauvre femme n’eût eu ce prétexte de l’enfant qu’elle abandonnait. Souriant à l’un, caressant l’autre, étreignant nerveusement la main du troisième, cHe réussit à satisfaire tout le monde. C’élait difficile; c’eût été impossible à toute autre qu’elle.

Le vicomte et la vicomtesse de la Blinais partirent de leur terre des Vertes-Feuilles par un matin radieux de juillet. Ils voyageaient dans leur carrosse, énorme boîte destinée à remplacer la maison absente. Toute la noblesse de province faisait de même à cette époque, et, depuis Louis XIV, la forme des véhicules n’avait pas changé sensiblement. On trouve encore aujourd’hui, en Espagne et en Sicile, ces carrosses bombés et haut perchés, avec quadruple feuille de marchepieds, ressorts cambrés en figures de parenthèses; le siège du cocher tiendrait trois hommes; la sellette des laquais, par derrière, est une plate-forme de deux pieds sur trois; on y entasserait tout un garde-meuble. Ces voitures sont douces, aérées ; elles ne sont pas plus laides à voir que celles d’aujourd’hui ne paraîtront belles dans soixante-dix ans, s’il en reste alors une seule debout.

Celte machine était traînée par deux puissanls chevaux qu’on louait pour un trajet déterminé, selon

l’usage des voiturins d'Italie. Ces animaux marchaient ainsi deux journées à raison de douze à quinze lieues l une, toujours au pas, excepté à l’arrivce ou au départ, sur le pavé des grandes villes, où l’on trottait quelques minutes par orgueil. On couchait donc chaque soir. Cent vingt lieues se faisaient ainsi en huit ou dix jours.

Ce voyage fut pour Marcelle un enchantement, une révélation. On pourrait dire, en effet, qu’elle s’y révéla à elle-même. Pareille à cet habitant de la vallée qui, un jour hissé sur la montagne, s’écria que le monde était bien grand, Marcelle, au bout de vingt lieues, trouva le monde interminable. Ces auberges où jamais elle n’était entrée, ce bruit de gens affairés, ces changements de toute chose à toute minute; plus rien du passé que le sourire d’un vieillard et d’un enfant unis dans son cœur; devant elle, par delà l’horizon, la jeunesse, la vie, le vague sentiment de l’espoir et de l’infini, tout, tout! Elle eut d’abord le vertige, comme l’agneau qu’on passe dans un bac, et qui, couché, lié, sent frissonner l’eau sous la planche et ne voit pas la rive. Bientôt s’enhardissant, se retrempant dans la nécessité, avide de paraître femme pour son mari qui la traitait en enfant, elle s’émancipa jusqu'à causer de ce qu’elle voyait, et quand,

LES VERTES-FEDILLES

passablement dédaigneux dans sa philosophie, son interlocuteur ne l’avait pas satisfaite, elle s’aventura jusqu’à penser aussi.

Une des choses qui 1 étonnèrent beaucoup, la première qu’elle remarqua, ce fut l’effet singulier produit par sa beauté sur tous les hommes qu’on rencontrait. Dans sa ville, dans sa maison, Marcelle était si connue, elle était si respectée, que personne ne l’avait jamais regardée autrement que comme elle regardait elle-même. Un sourire pour saluer, un franc et ferme examen du visage qui la saluait, une révérence sans baisser les yeux, voilà ce qu’on avait appris à Marcelle, ce qu’elle avait toujours fait, ce qu’elle croyait avoir toujours à faire. L’unique figure qui l’eût jamais un peu gênée, c’était le chevalier de l’Estrigny ; encore l’avait-elle vu si poli, si courbé, que la gêne avait passé vite, mise d'ailleurs sur le compte de la mauvaise impression produite par le seul homme de réputation suspecte qu’elle eût jamais rencontré. Mais dans les hôtelleries, sur les routes, chaque fois qu’elle entrait, chaque fois qu’elle passait, comment expliquer le mouvement de surprise quelle surprenait sur les visages, l'empressement avec lequel s’écartaient ou se rapprochaient les hommes, les politesses dont après dix minutes le vicomte se trou-

— r: soi

vait assailli, et qu’il ne payait pas toujours par une politesse aussi chaude, les chuchotements, les rassemblements de tous les voyageurs devant son marchepied lorsqu'elle montait en voiture, les cavaliers qui s’arrêtaient court au passage du carrosse et res • taient longtemps chapeau bas sur le chemin?

Elle était donc belle? Ces yeux d’un bleu sombre comme l’azur des nuits, ces cheveux frisés, tordus sur son front et son cou, en boucles, en tresses, en lames d’or, car on quitte la poudre en voyage ; ces narines frémissantes, ces lèvres humides qui vivent et appellent, cette noble pâleur nacrée des déesses et des chefs-d’œuvre, et le tour chaste et fier de la nymphe, et la molle aisance de chaque mouvement où éclate la perfection, d’où jaillit le charme, tout cela que tout le monde voyait et que ne voyait pas Bertrand, tout cela qu’il dédaignait peut-être* c’était donc la beauté, ce trésor sans rival sur la terre !

Cette découverte frappa Marcelle, non pas au cerveau de la folie orgueilleuse qui aveugle tant de femmes et les corrompt, mais au cœur, qui s’emplit aussitôt d’une joie et d’une force immenses. S’il est vrai que le sentiment d’une puissance suprême constitue la plus noble jouissance de l’humanité, c’est à la femme belle, irrésistible, qu’est dévolue incontes-

tablement cette satisfaction d'origine divine; car des deux souverainetés qui procèdent de Dieu, la beauté et le génie, celle-là exerce l'influence la plus immédiate. L’homme doit lutter pour devenir le maître, — la femme n’a qu’à se laisser voir.

Celle conscience de sa force nouvelle fut pour Marcelle une salutaire consolation. Elle s'inquiéta moins des froideurs de Bertrand qui, dans la voiture, lisait ou crayonnait toujours quelque mémoire ou rêvait tout haut des discours et des thèses philosophiques. Sereine depuis qu’elle avait confiance, convaincue, mais avare de celte beauté précieuse, elle résolut de ne plus l’aiguiser par la liberté engageante qui, naguère, conviait chacun à lui sourire; elle avait remarqué, d’ailleurs, combien ces triomphes de grand chemin et d’hôtellerie portaient ombrage à son mari, puisqu’on présence des étrangers il devenait attentif jusqu'à la surveillance, nerveux jusqu’à l’irritation. Elle composa son visage, évita jusqu’à l'ombre des passants, se réservant, quand elle pouvait monter à pied une côte, d’avancer comme si elle eût voulu s’égarer; puis, voyant le chemin désert et les chevaux soufflants bien loin derrière, de bondir, de chanter, d’appeler son petit Gilbert qui ne pouvait l’entendre, d’envoyer par les airs un baiser au vieil ami absent,

et de murmurer tout lias avec une ardeur, avec une ivresse sauvage, le cantique de la liberté, de la jeunesse et de la vie, qu’elle sentait vibrer en elle ou qu’elle aspirait par delà ce double océan du lointain et de l’avenir.

Alors elle s’entendait appeler : c’était Bertrand, avec quelque nouvelle recueillie en chemin. Bertrand ne vivait que pour colliger, patient analyste, chaque symptôme de la vie ambiante, pour interroger chaque pulsation de l’artère sociale, et prescrire son remède accoutumé : — la réforme. Avec le laboureur, il causait réforme ; — réforme ayec le soldat qui passait ; — réforme aussi avec le berger auquel il dessinait les énormes moutons dont la chair et la laine ne payaient ni taxes ni impôts dans la verte Pensylvanie. S’il avait la fortune de saisir au passage un curé ou quelque voyageur des ordres mendiants, quelles échappées encyclopédiques sur la consommation des bouches inutiles et la liberté de conscience ! Était-ce un homme des gabelles : quand reverrait-on Necker aux finances? un homme de loi : à quand les assemblées provinciales? Celte propagande dévorante trouvait du reste des aliments partout. C’était l’heure où le malade inquiet tend volontiers le poing et la langue au médecin.

108 LES VERTES-FEUILLES i

Mais de tous ces sujets de conversation, celui qui se traitait le plus chaudement et avec le plus d’unanimité, c’était la question de la guerre, ou plutôt de la paix annoncée. En France, on était redevenu exigeant; les préliminaires posés satisfaisaient à peine la nation jalouse; elle bruit se répandant que les plénipotentiaires anglais se faisaient tirer l’oreille pour accepter les conditions, tout ce peuple épuisé des campagnes, ce peuple nu et souvent sans pain, criait avec des yeux brillants qu’il fallait recommencer la guerre et en finir une bonne fois.

Ces sortes de nouvelles n’étaient pas les plus divertissantes pour Marcelle, et venaient l’averlir souvent de l’instabilité et de l’imperfection du bonheur sur terre. Mais cette jeune amoureuse de Paris, pourvu qu’elle vît Paris, prenait beaucoup de choses en patience. La jeunesse n’admet pas les longues inquiétudes. Pourquoi la guerre, pourquoi la disette et la ruine, pourquoi le mal, puisqu’on allait à Paris?

On y, loucha enfin. La veille du jour où l’on y devait entrer, Marcelle sentit un battement de cœur qui ne la quitta plus. Elle ne dormit pas à Melun, où l’on coucha la dernière nuit. Marcelle passa la revue de son domestique, composé d’une femme de chambre

et d’un vieux serviteur de Gilbert, ancien marin, dont le fils, également attaché à la maison, avait été laissé aux Vertes-Feuilles, près de l’enfant et du vieillard, comme plus capable d’un bon service. La femme de chambre, grosse fille sage et dévote, était habituée à ne rien voir, à ne rien imaginer au-dessus de la vicomtesse de la Blinais. Marcelle pensa qu’il était temps d’ébranler en elle cette foi tenace, et lui recommanda la discrétion, l'économie et l’humilité. En même temps, elle lui permit de s’habiller entre la tenue de campagne et la toilette des dimanches. On devait entrer à Paris vers midi. Marcelle ellemême, afin de paraître plus honorablement en pleine lumière du jour devant ces terribles Parisiens, qui sont censés faire la haie pour recevoir chaque voyageur qui entre, Marcelle changea de robe et de mantelet, se fit coûter, tira du sac de. la femme de chambre un éventail présentable, et, à peine rassurée par ces dispositions, appuya une main sur son cœur de plus en plus palpitant, et ouvrit ses grands yeux, qui ne quittèrent plus l’horizon dans lequel devaient venir s’encadrer, à dix heures précises, le dôme des Invalides et les tours de Notre-Dame.

elle qui avait le plus impatiemment de tous les voyageurs attendu et désiré cette entrée à Paris. Était-ce la fraîcheur du soir qui s’infiltrait en elle après ce jour brûlant, et que son sang altéré buvait avec délices? Etait-ce la certitude de la possession prochaine, qui désenfièvre presque à l’égal de la possession même? Marcelle se sentit tout à coup résignée, heureuse; elle avançait sans souhaiter d'avancer plus vite; aux Carrières-sous-Charenton elle demanda un temps d’arrêt.

Ceux qui condamnent les superstitions savent-ils bien ce qu’ils condamnent? Est-ce ù l’esptût qu’ils s’en prennent? est-ce à Pâme? Cette âme est-elle si précisément, si victorieusement définie, qu’on en connaisse toutes les opérations, toutes les affinités, toutes les contingences? A-t-on éprouvé sa sensibilité, mesuré sa portée? Si la raison prévoit, c’est au grand jour de la vie. L’âme, dans son sommeil et son ombre, ne pressent-elle pas? L’électricité humaine, est-ce un mot? L’intuition, est-ce une fable? Ne la verrons-nous pas quelque jour resplendir sur tant de ténèbres, cette théorie de la communication des influences, c’est-à-dire des âmes?

Les Carrières-sous-Charenton sont un village ou plutôt une rue bordée de maisons et de jardins dont

la plupart donnent sur la rivière. A la fin du siècle dernier, les maisons étaient rares et les jardins trèsgrands. La route de Paris, qui formait la rue de ce village, était peu fréquentée, beaucoup de carrosses et les services publics se dirigeant vers le centre de la capitale par Reuilly et le faubourg Saint-Antoine. Pourquoi le cocher de Marcelle avait-il choisi ce chemin, le plus illogique des trois? Pourquoi Marcelle avait-elle voulu s’arrêter aux Carrières? c’est une * solution de plus à demander aux théories futures. Le carrosse s’arrêta : les chevaux voulaient boire, le cocher aussi. La nuit était venue, nuit douce, voilée des plus grandioses nuées blanches et gris d’ardoise. La lune s'en dégageait peu à peu, montant dans le ciel, et une nappe d’argent liquide transparaissait derrière ce rideau. Tout à coup on entendit un galop de cheval répercuté de loin par l’écho de la rue; Bertrand, qui était demeuré dans le carrosse auprès de sa femme, entendit prononcer son nom, et puis ce fut, entre le cocher, la femme de chambre et une troisième voix éclatante, une explosion de cris de surprise et d’explications sans nombre dont Marcelle s'inquiéta. Bertrand se pencha aussitôt hors de la portière, où parut alors le cavalier cause de tout ce tumulte.

Marcelle joignit les mains et se renversa en arrière

à la vue de cet homme qu’elle reconnut pour le fils de son cocher, celui-là même qu’on avait laissé aux Vertes-Feuilles près du comte Gilbert. Il était donc arrivé quelque malheur là-bas pour que ce jeune homme accourût ainsi!

Mais* avant qu’elle eût achevé d’exprimer son épouvante, le visage tranquille, le geste affectueux et libre du serviteur avaient rassuré Bertrand, qui, par de bonnes paroles, réussit à persuader Marcelle à son tour.

— Tout le monde va bien aux Vertes-Feuilles, s’écria l’honnête gqrçon, n’ayez pas peur, madame, M. le comte est comme je ne l’ai jamais vu; notre petit monsieur Gilbert mieux encore, et moi aussi, qui ai très-chaud, très-soif et suis très-faligué depuis six jours que je n’arrête pas.

— Mais alors, pourquoi es-tu ici, Sulpice?

— Je ne comptais pas rencontrer M. et madame ici, répliqua le jeune cavalier. Je croyais ne les retrouver qu’à leur logis du Marteau d’or, rue Saint- Honoré, à Paris, et voilà qu’à Villeneuve-Saint-Georges j’ai eu des nouvelles du carrosse, et, sachant combien vous étiez en retard, j’ai bien compris que j'allais vous rattraper avant Paris; j’ai aperçu le carrosse depuis Charenton; seulement, quand je l’ai rejoint,

je m’étais promis de ne pas vous accoster tout de suite, de peur d'une trop grande surprise. Mais, avec ses cris et ses hélas, Tiennotte a tout gâté et mon père aussi, oui.

Des explications qui suivirent et qui étaient, on le comprend, avidement écoutées, il résulta que, trois jours après le départ de Bertrand, un courrier était arrivé aux Vertes-Feuilles, que le comte Gilbert en avait lu les dépêches et jugé l’intérêt assez pressant pour expédier son serviteur en poste, avec ordre de joindre au plus tôt le vicomte pour les lui remettre.

Sulpice avait suivi pas à pas, pour ainsi dire, les tra-

ces de ses maîtres depuis Moulins, gagnant tous les jours sur eux, sans beaucoup de peine.

En même temps il ouvrit sa valise pour en tirer les dépêches. Bertrand l'arrêta. Une crainte lui était venue tout à coup. Si toutes ces assurances de Sulpice n’étaient qu’un délicat mensonge destiné à tromper l’inquiétude de Marcelle, à endormir ses soupçons, si le comte était mal, si l’enfant était mort, si seulement la nouvelle envoyée était mauvaise, comment Bertrand, la lettre une fois ouverte en présence de Marcelle, pourrait-il rester maître de lui, ou refuser à sa femme de la lui communiquer? Ces idées traversèrent son esprit comme un éclair sinistre.

— Ne secoue pas ce paquet ainsi sur la route, dit-il à Sulpice ; tu risques d’en perdre quelque chose. — Oui, oui; c’est bien l’écriture de mon cher père, il me semble du moins.

— Lisez! oh! lisez ! dit la jeune femme. De la lumière, Tiennotte; un flambeau, quelque chose!

Bertrand sortit du carrosse. Marcelle voulut descendre après lui.

— Restez, chère Marcelle, dit Bertrand, restez. Je vois ce que c’est, ajouta-t-il froidement en palpant l’enveloppe sans la rompre : ce sont des pièces du procès qu’on aura retrouvées, chez le procureur et que mon père m’envoie. Reconnaissez-vous là sa tête de jeune homme? Tant de hâte, tant de courses, tant d’argent pour me faire passer deux jours plus vite ce dont je n’aurai peut-être pas besoin avant un mois!

En parlant ainsi il s’éloignait insensiblement du carrosse comme pour chercher la clarté de la lune.

— N’y a-t-il pas une maison, là, où boivent les chevaux? dit-il tout à coup.

— Une écurie, oui, monsieur le vicomte, un bouge, répliqua le cocher; à quatre pas; on y vend de l'eaude-vie.

— Fais-y allumer une chandelle. Vous permettez, n’est-ce pas, Marcelle, que je jette un coup

d’œil sur ces paperasses pendant qu’on attellera les chevaux? Une minute; je reviens.

Les dernières craintes de Marcelle, si elle n’eussent cédé à ce sang-froid, se fussent évanouies lorsqu’elle entendit Tiennotte riant aux éclats avecSulpice sur la porte de ce cabaret où Bertrand venait d’entrer. Sulpice n'était pas homme à rire s’il eût apporté de mauvaises nouvelles des Vertes-Feuilles.

Et puisque rien ne menaçait tout ce qu’elle aimait au monde, Marcelle se souciait bien du reste î

Elle s’enfonça dans le carrosse, les bras croisés sur sa poitrine entr’ouverte aux brises fraîches qui montaient de la rivière par-dessus les vergers voisins. À cet endroit, la rue était assez large; l’ombre des maisons ou des masures la coupait d’une bande noire oblique, enveloppant, au plus épais des ténèbres, la voiture qui s’y perdait.

L’autre côté de la rue resplendissait à la lune. On y voyait s’étendre un long mur assez haut, assez grave, par-dessus lequel tombaient en touffes ruisselantes les panaches arrondis des lilas et des marronniers. Un vaste enfoncement en forme d’hémicycle s’ouvrait en retraite sur l’axe de ce mur avec un certain air de grandeur auquel ne contribuait pas médiocrement la décoration des grands arbres, des lierres

et d’un ciel admirable flottant sur le tout. Le centre de l’hémicycle, noyé dans l’ombre des marronniers, se reconnaissait à deux pilastres surmontés de vases de faïence bourrés de joubarbes, et à l’un de ces vases qui se profilait vigoureusement sur un nuage ouaté, la lune gravait au flanc une craillure éblouissante, au-dessous de laquelle tout s’effaçait confus et noir.

Marcelle s’abandonnait à ce spectacle avec une attraction rêveuse, quand , tout à coup, une petite porte s’ouvrant entre les deux pilastres découpa dans son quadrilatère oblong la profondeur d’un jardin baigné de brume lumineuse. La silhouette d’un homme apparut dans ce cadre et le franchit. La porte se referma brusquement et l’homme s’avança dans la rue à grands pas, haletant, comme s’il eût été poursuivi.

Il vint ainsi, aveuglé, effaré, jusqu’à deux toises du carrosse où Marcelle était ensevelie dans l’ombre. C’était un jeune homme de vingt ans, nerveux et frêle, arrachant son habit de léger velours noir pour découvrir sa poitrine, où frémissait une dentelle ravagée. Tète nue, le cou gonflé, il écartait ses épais cheveux en désordre d’un front puissant tout humide de sueur. Le désespoir, furieux et amer, étincelait dans ses yeux. Il s’arrêta pour lever au ciel sa tête pâle, qui s’inonda aussitôt de fraîcheur et de douce

lumière ; alors l’éclat de sa prunelle s’éteignit, les muscles irrités se détendirent ; l’expression d’une intolérable souffrance, mélange de lassitude et de dégoût, décomposa ses traits hardiment accentués. Il recula en chancelant, comme s’il allait rouler sur le sable, et, laissant échapper un gémissement sourd, une imprécation peut-être, il s’affaissa quelques pas plus loin sur l’un des bancs de pierre encastrés dans le mur, à côté de la porte qui lui avait donné passage.

Marcelle regardait encore. Jamais visage humain h’avait parlé devant elle avec cette éloquence. Ce cri sauvage n’était pas l’accent de la douleur du corps, et, comme ces animaux du désert qui ne connaissent pas le lion et fuient tremblants à son rugissement, elle, qui ne connaissait pas la passion, en devina pourtant la voix terrible et se sentit remuée d’épouvante jusqu’au plus profond de ses entrailles.

Le jeune homme soupira encore une fois dans l’ombre, et l’on n’entendit plus rien. Était-ce donc son dernier soupir? La pitié s'éveilla ardente, irrésistible, dans le cœur de la vicomtesse. Apercevant Sulpice occupé au timon du carrosse, elle l’appela tout bas, et, désignant de son doigt le banc caché sous le feuillage :

LES VEKTES-FEUILLES

— On dirait, murmura-t-elle, qu’il y a là quelqu’un qui se trouve mal.

En même temps elle descendait le marchepied, palpitante, et s’avançait à la découverte.

Au frissonnement de la robe de soie, le jeune homme releva la tête et regarda venir à lui, ou plutôt glisser mystérieusement cette vision enchanteresse azurée d’un reflet du ciel.

Soudain on entendit dans le jardin des cris confus, des chants avinés, des rires de femmes. Plusieurs voix appelaient avec des intonations railleuses, des pas précipités retentissaient sous les feuilles froissées, Marcelle recula, surprise et offensée de ce tumulte.

— Maurice! cria de l’autre côté du mur une voix d’homme insolente comme une fanfare, Maurice 1 où diable es-tu ? Maurice, en es-tu mort?

Et tout le chœur invisible de battre des mains avec des éclats de rire.

— La petite porte est ouverte, continua la même voix qui avait fait tressaillir Marcelle comme de souvenir.; c’est par là qu’il se sera sauvé!... courons après luil

Ces derniers mots firent bondir le jeune homme. Ses traits, radieux d’extase tant qu'il avait regardé Marcelle, reprirent leur contraction farouche ; il se précipita tête baissée dans la porte qui se rouvrait et

la referma sur lui avec violence. Un fracas de cris et

d’applaudissements salua son retour au jardin.

Bertrand cherchait Marcelle dans le carrosse, il l’appelait ; elle se réveilla et revint lentement, sans remarquer l’émotion inaccoutumée qui animait le visage et le geste de son mari. Il lui demanda d’où elle venait; elle répondit que Sulpice avait cru entendre une personne qui se trouvait mal... là, en face.

— Oh ! répliqua ironiquement la vieille aubergiste qui venait accompagner Bertrand jusqu’à sa voiture, là en face, ma chère dame, on ne se trouve jamais mal ; il y a là dedans des chrétiens qui savent comment s’y prendre pour se trouver toujours trop bien. Voyez s’ils n’ont pas l’air de mettre le feu à la maison!

Bertrand interrompit cette femme en ajoutant quelque chose au pourboire. Les chevaux étaient attelés, le carrosse continua sa marche vers Paris, et Marcelle apprit alors de son .nari triomphant, que la dépêche envoyée si vite par le .ieux Gilbert contenait la nomination du lieutenant de vaisseau Bertrand de la Blinais au grade de chevalier de Saint-Louis, et l’ordre audit chevalier de se rendre à Versailles auprès de M. de Castries, ministre de la marine.

Et pendant que, ravie, elle remerciait Dieu de cette

LES VERTtS-FEUILLES

joie et de cet honneur, à un détour de la route qui la remettait en face du village des Carrières, elle aperçut involontairement dans la nuit la maison mystérieuse et ses fenêtres rouges comme des yeux enflammés qui la suivaient à travers les arbres.

On arriva enfin à Paris; Sulpice avait pris les devants pour préparer les logements au Marteau d'or. A onze heures, maîtres, valets, chevaux avaient soupe ; à minuit tout dormait.

Ce bruit de cris et de chants étranges qui avaient blessé l'oreille de Marcelle, et dont l’explosion avait monté jusqu’aux nuages à la rentrée du jeune homme qu’on appelait Maurice, fit place au plus profond silence lorsque le cercle qui l’entourait en dansant le vit hébété, hagard, s’accrocher au bras du principal acteur de la bacchanale, en murmurant d’une jix éteinte :

— L’Estrigny I un mot, par pitié!

L’Estrigny, car c’était lui, répondit à cet appel

par une grimace (l’intelligence faite à la troupe joyeuse. Chacun obéit et se retira, les hommes en haussant les épaules, les femmes en ricanant sous l’éventail.

— Eh ! voyons, dit Joseph de l’Estrigny, voyons, Maurice de mon cœur, nous sommes donc malade? Ce vin de Rivesaltes nous a donc fait mal? Voilà ce que c’est que l’habitude de dîner et de souper à heures fixes chez papa président'. L’estomac est un polype mal apprivoisé, mon ami. Tu es étourdi, hein?

— Joseph 1 gronda sourdement le jeune homme avec une crispation nerveuse.

— Là, là! c’est qu’il est méchant, le petit Maurice ! Explique-moi donc un peu ce que tu allais chercher dehors?

— De l’air !

— Plaît-il? Tu allais chercher de l’air dans la rue? 11 n’en restait donc plus dans le jardin, tu avais tout consommé? Diantre!

Maurice releva fièrement la tête et enveloppa la mine railleuse de l’Estrigny dans un regard éclatant que celui-ci eut grand’peine à soutenir.

— Pourquoi vous moquez-vous de moi, l’Estrigny? dit-il; ne voyez-vous pas que je souffre? ne voyezvous pas que je suis excédé, humilié?

— Humilié... Pourquoi?... Ah! s’écria tout à coup

LES YERTES-FEUILLES Ï2ô

le cynique chevalier en faisant claquer ses doigts en l’air, bien! bien ! très-bien!... Comment! mon pauvre Maurice... Eh! je comprends maintenant la petite rage de Sophie Forest. J’ai cru que vous vous étiez chamaillés... Elle pleurait, le diable m’emporte! - — Ah çà, mais, Maurice, sais-tu que Forest c’est la plus belle fille, je ne dis pas de Paris, mais de France, mais d’Europe, mais du monde?... Maurice, Maurice, vous êtes trop difficile, mon ami!

— Joseph ! emmène-moi d’ici !

— Voyons! voyons! pas de caprices! Un peu de persévérance; remets-toi; tu frissonnes, tes mains sont glacées. Pardieu! il a tout son sang au cœur et au cerveau ! Diantre soit du petit homme!

— Hors d’ici, Joseph! hors d’ici! Tout ce bruit m’enivre, ces parfums me rendent furieux. Non! je ne suis pas né “pour vivre comme les autres hommes. Tu as raison, tout mon sang assiège mon cerveau et ronge mon cœur. Vois-tu, je renonce : ne t’occupe plus de moi; je vous gène tous, je vous fuis tous; désormais je ne sortirai plus. Hors d’ici, Joseph ! hors d'ici 1

Stupéfait d’entendre ce langage à la fois suppliant et furibond, l’Estrigny prit la main du jeune homme et le regarda profondément.

m LES VERTES-FEUILLES

— Tu ne voudrais pas, dit-il, punir ces petites brebis de leur complaisance et de leur charité. Comment les ai-je décidées à venir ici? Comment ai-je décidé Bournonval, qui ne te connaît pas, à nous prêter sa délicieuse petite maison des Carrières? « Il y a, leur ai-je dit à tous, un pauvre garçon, un joli garçon qui dessèche d’ennui derrière les barreaux d’une prison où l’enferme M. de V***, son père. — Quoi! le président de V***, le grand président? — Mon Dieu oui! ee joli garçon, mon ami Maurice, est infiniment moins libre en l’hôlel de V*** que tous les bandits et galériens que M. son père envoie ramer à la chiourme. Il pâlit, il dessèche, il meurt : ne m’aiderez-vous pas à lui fournir un peu de respiration? »J’ai ajouté que déjà, plusieurs fois, ma charité personnelle t’avait rendu ce petit service ; que, selon mes pauvres moyens, j’avais travaillé à t’obtenir quelques nuits de liberté. Je leur ai raconté comment je t’enlève de l’hôtel paternel, le châssis par lequel tu t’évades lorsque ton père te croit endormi, l'ingénieuse ascension grâce à laquelle je te réintègre en prison avant le point du jour, tous détails qui ont vivement impressionné l’auditoire. Il y a plus, Maurice, j’ai pour toi compromis une notable fraction du boulevard du Temple : j’ai raconté nos petites parties

avec ces demoiselles d’Audinot, le peu de succès desdites parties, ton marasme, tes dédains et tes mécomptes. J’avouerai que ta froideur envers Audinot m’avait incité à un effort violent, déterminé aux plus énormes sacrifices. S’il n’est pas touché d’Audinot, me dis-je, allons de plus fort en plus fort, allons chez Nicolet; j’y allai. La Rivière, Seurette, Sophie Forest, ce qu’il y a de plus fort au monde, obtenons-le pour notre ami. Et c’est obtenu, et tu le tiens, et l’Olympe se roule à tes pieds; et tu veux t'en retourner en prison! Ah! Maurice!

Lejeune homme ne répondit à ce plaidoyer pathétique qu’en déchirant avec ses dents les derniers fils du point de Venise que ses ongles avaient laissés à ses manchettes.

— Maintenant, reprit l’Estrigny avec découragement, je suis au bout. Après Forest, quoi?... Forest!... Enfin, rappelle-toi donc les vers du Journal de Parte •

Oui, '•'est Vénus qui, désertant Cvthère,

Voudrait rester inconnue à la terre ;

Mais chacun la devine au trouble de son cœur.

Si ton cœur n’est pas troublé, Maurice, qui diantre le troublera?

— Vois-tu, s’écria Maurice, qui lui saisit le bras et

le brûla de sa fièvre, je t’ai appelé, je t’ai désiré, je t’ai suivi ; mes vœux, mes aspirations de chaque minute invoquaient ce moment que tu m’as donné. Quand tu m’arraches de la maison de mon pète, et que ton cabriolet qui vole m’emporte vers ces plaisirs dont l’idée seule m’ôte la raison et le sommeil, je trouve ton amitié froide et ton cheval immobile. Mon sang n’est pas du sang, mais du feu. Si mon père pouvait me voir alors, lui qui veut glacer mes veines, ce n’est pas en'sa maison, sous ses verrous, sous le poids des livres, sous l’infecte poussière des dossiers qu’il chercherait à m’étouffer désormais; c’est à Saint-Lazare, dans les cachots noirs; c’est à Bicêtre, dans les cabanons de granit; et là, Joseph, là même, il ne m’éteindrait pas ! Mais que j’entre avec toi dans ce salon brûlant de feux et de regards, que les fantômes enivrants de mes nuits s’approchent, réalités palpitantes, que je les voie me sourire, que je les sente m’étreindre, voilà mon front qui blêmit, la sueur qui l’inonde, ma main qui se glace, mes yeux qui se brouillent. Le rire de ces femmes me fait mal. Seul près d’elles, j’ai peur. Cette machine automate dont le ressort décoche un clin d’œil et glapit un mot tendre, cette créature inconnue hier, odieuse demain, dont je me trouvé sans transition la propriété et le

propriétaire;, pt l’heure qui sonne, et tout qui me crie : Hâtez -vous! et vos rires moqueurs derrière les tapisseries, et vos chuchotements qui insultent à mon agonie, voilà le plaisir que tu m’as donné, Joseph, le plaisir que j’eusse été chercher à travers des charbons ardents; c’est la folie, c’est l’impuissance, c’est la mort! Ah! si mon père le savait, comme il serait vengé, comme il ouvrirait à deux battants la porte de l’hôtel, comme il mettrait dans mes mains les rênes, comme il me dirait : Va! va donc et éteins-loi!

L’Estrigny, les mains dans ses poches, piétinait assez impatiemment sur place. Tous ses calculs étaient dérangés, ses théories mises en déroute par cette charge désespérée.

— Que diantre te faut-il donc alors? dit-il tristement.

— Rien, la nuit, la solitude, le silence : des ombres passant, rêveuses, impalpables, au fond de mon imagination que ravit toute poésie. Pourquoi tes femmes parlent-elles, pourquoi chantent-elles, pourquoi les entends-je marcher?... Moi, moi misérable qui me change en cadavre alors que ces Vénus, comme tu dis, m’approchent et me touchent; moi en qui leur baiser n’engendre que le néant, le dégoût et la honte; moi dont vous riez, dont elles rient...

— les entends-tu rire... ta sublime Forest la prémière? — moi je suis, avec mes ombres bien-aimées, le dieu de la jeunesse, de la flamme et de la vie; c'est moi qui marche à elles, moi qui leur tends une main hardie, moi qui tressaille enivré d’amour au battement muet de leurs cœurs. Je les regarde, elles baissent les yeux; je les dévore, elles tremblent; le flot monte tumultueux à mon sein, qui déborde de puissance et de volupté. Elles ne me disent rien, leur lcvre frémit; c’est assez, nous nous comprenons et nos âmes se confondent.

— Eh ! mon cher enfant, répondit ironiquement Joseph, il fallait me dire que tu aimes les ombres ; moi qui m’exténue à courir pour toi après les corpsl... Enfin je commence à te comprendre. Diantre! mon fils, tu es plus vieux que tu ne crois. Tu raffines, sais-tu!... Tu brodes! Des femmes qui baissent les yeux, des femmes qui ne marchent pas, qui ne parlent jamais ! Peste 1 Et tu te figures que tu en rencontreras I

— J’en ai vu — j’en vois encore... Tiens, il n’y a qu’un moment, lorsque je suis sorti ivre et révolté, j’étais tombé sans connaissance sur le banc, près de la petite porte. Un brouillard noir m’aveuglait; je sentais ma vie et ma raison se dissoudre en ces vapeurs malfaisantes ; tout à coup une grande lumière

m’a environné; j’ai vu s’avancer à pas tremblants une femme dont les yeux, attendris et tristes, cherchaient en moi et appelaient mon âme; je me sentais revivre au rayon de ce regard; on eût dit que celte femme avait peur de moi, et pourtant elle venait à moi. Je peindrais de mémoire son front, ses cheveux légers, la majesté de sa taille et le charme de sa démarche, sa beauté suave et intelligente dont chaque trait m’est resté là. Tiens, Joseph 1 ce souvenir seul me rend la force et le vouloir. Elle est venue là, comme pour me dire : Regarde bien, ceci est une femme! — Et je le sais désormais, Joseph, et je ne l’oublierai pas.

— Tu as vu une femme comme cela dans la rue des Carrières... Un ange, n’est-ce pas? venu exprès pour toi sur un chariot de feu! Allons, répondit l’Estrigny, il y a transport au cerveau, hallucination; mon ami est fou.

— Je le sais, oui, Joseph! oui! je n’ai vu cette femme que dans mon cerveau malade. Mais je l’ai vue, et n’en veux plus voir d’autres. Si je suis fou, ce n’est pas ici que je guérirai, n’est-ce pas? Reconduismoi 5 Paris, je te prie.

L’Estrigny, avec saisissement :

— C’est impossible, dit-il, tu ne feras pas cela. Que dira-t-on? comment expliquerai-je cette incon-

venance. C’en est une, mon bon Maurice ; ces petites Nicolettes sont venues pour toi; elles nous attendent: on va faire une partie de bain ; on soupe dans l’Ile, aux flambeaux.

Le jeune homme fronça le sourcil. Ce pli creusé tout à coup sous son front donna une expression tellement impérieuse au reste du visage, que l’Estrigny eut peur de s’aliéner l’homme du monde qu’il tenait le plus à obliger.

— Qu’il soit fait comme tu veux,répliqua'-l-il. Permets-moi, seulement...

— De rester? c’est trop juste. Reste. Tu t’amuses, toi, Joseph. Ton laquais la Briche me reconduira.

— Oh ! s’écrial’Estrignv câlinement, mon laquais... Pour que tu te brises les os en route? Tu sais bien que personne ne peut mener mon cheval anglais. Donne-moi deux heures, veux-tu?... Une, là; une seule... Fais ta paix avec cette pauvre Forest, nous partirons ensuite...

— J’ai un moyen très-simple, répliqua froidement Maurice, de ne déranger personne. J’irai à pied par le bord de l’eau. La nuit est superbe, je pars... Merci... Adieu.

, L’Estrigny arrêta Maurice en l’enfermant dans ses bras.

— Voyons, voyons, mauvaise tête, méchant petit frère, murmura-t-il ; vous voulez donc faire mourir ce pauvre Joseph? A pied!... Et les espions de M. Lenoir, qui nous verraient et l’iraient dire à papa président... Et les filous, qui nous prendraient notre bel habit neuf et nous jetteraient à la rivière! Allons, je fais atteler le cabriolet... Nous partons. Une minute seulement pour prévenir les femmes.

— Pas une seconde! Vous me jurez que vous n’avertirez personne, et que nous nous échapperons sans être aperçus? Dites que je suis un peu malade... un peu ivre, ajouta-t-il en rougissant, et que je demande une heure de sommeil, pendant qu'on se baignera... *

— Très-bien... C'est juré.

L’Estrigny appela son laquais, auquel il donna mystérieusement ses ordres.

— Et puis, mon brave Joseph, reprit Maurice, réglons notre petit compte.

— Comment! s’écria l’Estrigny mécontent.

— Je veux dire mon compte avec Nicolet. Elle est vraiment charmante, cette mademoiselle Forest, et ce n’est pas sa faute si je n’ai pu l’aimer. Je lui offrirais bien un présent, mais mon père me laisse manquer d’argent.

— J en ai, interrompit Joseph; j’en ai, Maurice! tout à votre service... Mais de l’argent à cette pauvre Forest qui est admirable et qui a seize mille livres de rente! elle les a, puisqu’on les lui donne, sans compter ses appointements à elle... De l'argent, comme à une soubrette d’Audinot!...

Maurice tira vivement de son gousset une splendide boîte de montre montée en diamants.

— Par malheur, c’est la montre que m’avait laissée ma mère, dit-il d’une voix troublée, et je veux la conserver ; mais on peut détacher les deux cercles de diamants. Offrez-les ce soir, je vous prie, en souvenir, à mademoiselle Forest...

— Allons donc! allons donc! les diamants de votre mère! Pauvre cher Maurice! jamais! jamais! La Forest est une créature impayable, c’est vrai ; mais il ne faut pas qu’on voie sur elle ce qu’on a vu à la ceinture de madame la présidente de Y*** ; diantre !

Il tira lui-même une de ses deux montres, la plus élégante. *

— Je lui ferai accepter celle-ci en votre nom, dit-il avec un laisser-aller de gentilhomme.

— Et comment m’acquitterai-je envers vous, mon brave Joseph?... Comment payer?...

Un sourire effleura les lèvres minces du chevalier.

— Bon! dit-il, vous me payerez plus cher que tout cela ne vaut; mais la Briche me fait signe, partons.

Quelques moments après ils volaient, selon l'expression de Maurice, sur la route de Paris. Ce cabriolet, nouveau alors, et dont la mode s’était emparée avec fureur, ce météore, effroi des passants, dévora en vingt-cinq minutes les deux lieues qui séparaient les Carrières de l’hôtel du président de V***, au Marais.

Chemin faisant, Joseph déploya devant le soucieux adepte ses aperçus les plus brillants sur l’art des distractions ; il s’inquiéta du morne silence de Maurice.

Mais il n’insista pas. L'Estrigny n’était pas assez maladroit pour solliciter à la victuaille un estomac rebuté. Il résolut d’attendre la résipiscence de l’appétit.

Le cabriolet tourna la rue de la Perle, où était situé l’hôtel de V***, et pénétra dans la petite rue Thorigny, sur laquelle donnaient les bâtiments en retour. Il était minuit; ce grave quartier, désert et noir, sommeillait à l’ombre de la magistrature. L’Estrigny arrêta son cheval fumant sous une fenêtre des entre-sol de l’hôte], et de sa mèche de fouet cingla une vitre de cette fenêtre, à laquelle se montra aussitôt une tète en bonnet de nuit.

— L’honnête Barbeau est à son poste, murmura l’Estrigny ; va te reposer, Maurice, va dormir.

— Oui, murmura le jeune homme. Je vais bien me rafraîchir, je travaillerai toute la nuit!

Et il serra étroitement la main de l’Estrigny, qui descendait du cabriolet pour aller prendre le cheval à la bride.

Maurice grimpa légèrement sur les cercles de la capote, saisit la corde que lui avait tendue son valet de chambre, posa un pied sur le bandeau de pierre, l’autre sur l’appui delà fenêtre, et, reçu dans les bras du vieux Barbeau, sauta dans la chambre.

— Adieu, dit-il à Joseph i merci !

Et il allait disparaître.

— A propos, lui glissa le chevalier d’une voix caressante, puisque tu travailles cette nuit, avance un peu mon affaire des Vertes-Feuilles; délivre-moi des la Blinais.

— Sois tranquille, répliqua Maurice en refermant la fenêtre: adieu!

Xlt

Marcelle, en s’éveillant dans sa chambre du Marteau d'or au bruit inaccoutumé des voitures et des cris de Paris, apprit que le vicomte de la Blinais était parti de très-bonne heure pour Versailles, afin de ne pas manquer l’audience de M. de Castries, grand travailleur matineux. La jeune femme secoua péniblement sa tète encore sensible des cahots et des émotions du voyage, et reçut à son petit lever le coiffeur, les marchands et l’hôtesse introduits par Tiennotte.

Son admiration pour les étoffes, les modes et toute la recherche du luxe parisien, son bonheur de vivre au milieu de tant de monde et de merveilles, son extase, duraient encore, — il était pourtant midi, — lorsque Bertrand revint, soucieux, affamé, malgré le reste d’auréole qu’il rapportait du paradis de Versailles. M. de Castries l’avait accueilli avec faveur, en audience particulière, et lui avait désigné le jour de sa réception dans l’ordre de Saint-Louis; mais, en

bas que décidément la chance lui devenait contraire et que Paris commençait mal.

Bertrand, qui parlait si peu d’habitude, ne tarit pas ce jour-là. Cette loquacité des bouches discrètes trahit toujours un besoin de mentir. A chaque bordée de phrases, Marcelle cherchait parmi toutes ces choses quelle était la chose que Bertrand ne lui disait pas. Mais comment oser l’interroger? N’allait-il pas gronder encore et se fatiguer des doléances d’une enfant sans caractère?

Bertrand, prolixe, piétinant, indifférent à ce Paris tant souhaité, toujours consultant sa montre sans décider rien, finit par se rappeler Cornevin, et il lui échappa de dire à Marcelle :

— Pourvu que j’aie le temps de le voir !

Ces mots rouvrant la blessure, Marcelle, poussée à bout par l’inquiétude, prit un grand parti; elle s’approcha de Bertrand, lui retint les mains dans ses petites, mains froides, et attachant son œil suppliant sur des yeux qui voulaient l’éviter, elle demanda en grâce à être traitée en amie, en compagne, en femme; elle demanda le dernier mot de la vérité, le jour du

Elle se croyait sûre de son courage; elle s’était cuirassée de tout l’acier de son pauvre cœur. Ber-

LES YERTES-FEUILLES

trand, trompé par ce dehors intrépide, répondit que le ministre eût désiré ce départ pour le soir même; mais que, par égard pour une jeune femme arrivée à peine, et sans amis, sans appuis, sans gîte, douze heures de grâce seraient accordées. Il était midi; dans dix-huit heures Bertrand serait en route.

Marcelle demanda, toute pâle, s’il n’y avait pas d’exemple qu’un officier en mission eût emmené sa femme; elle se hâta d’ajouter qu’à cheval, en poste, à double vitesse, n’importe où, n'importe comment, elle promettait de suivre.

Bertrand fut touché profondément. Il regarda sa femme comme jamais encore il ne l’avait regardée ; il alla jusqu’à lui serrer la main; mais en même temps il sourit de cet air qui faisait tant souffrir Marcelle, et haussa les épaules.

— Bien, murmura-t-elle, j’ai d 4 une sottise; — bien !

Puis, après quelques moments de silence:

— Combien de jours serez-vous absent?

— Le sais-je? allait répondre Bertrand, rêveur; mais il surprit sur les joues de Marcelle une rougeur fiévreuse, dans ses yeux un point lumineux qu’il ne connaissait pas. Elle attendait, elle se dévorait, mais elle voulait savoir.

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— Quinze jours, dit-il, si je n’ai pas de retards.

— Cela signifie trois semaines, un mois peut-être, répondit Marcelle. — Bien !

Et elle étouffa son soupir.

— Vous aurez pensé, n’est-ce pas, reprit-elle, que je ne saurais pendant un mois rester seule à Paris. J’y suis étrangère, vous le savez, et abandonnée. Mais vous avez disposé de moi sans doute?

— J’ai eu le temps à peine de me reconnaître moi-même, dit Bertrand, vaincu par cette résignation. J’ai été tellement étourdi, ma chère Marcelle, que je n’avais plus une idée à moi. Je vais demander un bon conseil à maître Cornevin, qui nous l’a promis.

— Vous permettrez que je vous accompagne, monsieur, répondit la jeune femme; vous n’avez plus que peu de minutes à demeurer avec moi. Je ne veux pas en perdre une seule.

Bertrand dit oui par un signe; il n’eût pu parler, tant son cœur était gonflé. 11 prit dans scs deux maii« la tête charmante qui se courbait devant lui et la baisa tendrement au front. Une heure après, tous deux descendaient de voiture sur la place de la Ville-Neuve, — rue Bourbon-Villeneuve d’aujourd’hui, — et, cherchant des yeux le logis de l’Image de Notre-Dame de Cléry , s’orientaient pour trouver la maison de l'avo-

no

cal. Pendant tout le chemin, dans ce quartier du Palais-Royal, enchantement des gens de province, Bertrand n’avait rien regardé. Marcelle n’avait rien vu.

La maison de maître Cornevin, longue et fluette, se composait de deux étages en maçonnerie, sur un rez-de-chaussée en pierre. On y entrait par une allée sombre et sinistre, comme toutes les allées du Paris d’alors, et rien ne manquait aux horreurs de ce passage, pas même la trappe de cave à anneau de fer qui, dans les maisons populeuses, ouverte trop souvent, et trop rarement refermée, engloutissait, bon an mal an, plus de victimes que tous les pièges et traquenards de France.

Mais comme la maison n’était habitée que par maître Cornevin, la trappe était plus sobre. L’allée même, rigoureusement fermée tout le jour par une bonne porte à guichet, ne pouvait servir d’embuscade ou de cloaque à personne. Et si le visiteur, introduit sur un coup de sonnette, se trouvait réduit à chercher sa roule à tâtons le long du mur, ce mur, du moins, conduisait-il l’étranger, un peu blanchi, mais intact, aux premières marches de l’escalier. Là, on recevait la rampe en pleine poitrine, on était sauvé.

Ainsi vécurent, et nous en rions, des gens qui nous

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valaient bien et qui vivaient mieux que nous. Nécessité à part, le bien-être est chose relative, et Sénèque prétend que même dans ce mot nécessité il n’y a rien d’absolu. On prouverait ainsi que nos pères jouissaient d’un bien-être au moins égal au nôtre; toujours est-il qu’ils se plaignaient moins que nous et que maître Cornevin se considérait comme un des plus délicats bourgeois de Paris. C’était d’ailleurs l’opinion de tout son quartier. Revenons à cette rampe tutélaire.

A peine l’avait-on saisie et ébranlée, qu’au premier étage une voix, si c’était le jour, une chandelle et une voix si c’était le soir, accueillaient le survenant. La voix, criarde et Hospitalière tout ensemble, était celle d’une fillette de seize ans qui se précipitait par les degrés au-devant du visiteur, emportait son nom et son signalement qu’elle allait, ou plutôt qu’elle volait reporter à une vénérable dame assise dans un petit parloir sur la cour. Cette dame, selon l’importance de la visite, allait la recevoir ou l’attendait ; suivant l’opportunité, la congédiait ou la conduisait à maître Cornevin, dont le cabinet, flanqué de ce bastion comme d’un poste avancé, ne s’ouvrait pas banalement et sans défense préalable.

Mais, lorsque le nom de la Blinais eut retenti dans

l’escalier, la fillette le cria au parloir; au parloir, un écho le saisit pour le renvoyer au cabinet, d’où sortit subitement un autre cri de joie. Le vicomte Bertrand et sa femme n’étaient pas encore entrés dans l'appartement que le vieux Cornevin leur prenait la main au milieu de l’obscurité pour les introduire lui-même dans son sanctuaire. Là il faisait grand jour, là on se voyait; on s’embrassa d’abord, on se regarda ensuite.

Mathieu Cornevin assura qu’il croyait revoir en’ Bertrand le comte de la Blinais à l’age de trente ans; ce souvenir de la jeunesse le réchauffait, dit- il, comme un rayon de la jeunesse elle-même. Marcelle, son exquise beauté, eurent part ensuite aux admirations du vieillard, tandis que dame Hilaire, que plus tard Cornevin présenta comme sa tante à la mode de Bretagne, assistait, curieuse et touchée aussi, à ce spectacle dont pas une nuance n’échappait à la petite servante, adossée au chambranle de la porte au fond du corridor.

Pendant qu’on les examinait, Marcelle et Bertrand observaient, de leur côté, le célèbre avocat dont il avait été question tant de fois aux Vertes-Feuilles. Cornevin ne ressemblait guère au pétulant Cornevin si vanté par le comte Gilbert. C’était un grand vieillard, dont

la tcte, longue et énergique, avait le caractère d’un buste de Cicéron; ses pommettes développées accusaient la finesse et une somme suffisante de ruse pour déjouer toute ruse qu’on lui eût opposée; son nez, fortement cambré, comme celui du grand Romain, était impérieux et hardi ; sa bouche, d’une commissure facile, aux lèvres pleines et grassement modelées, avait pour base un menton ferme, opiniâtre, taillé carrément dans le marbre; le front fuyait peutêtre un peu sous les rouleaux de la perruque; mais l’angle facial, largement ouvert, dénotait une imagination de poète; quant aux yeux, petits et fins, d’un brun fauve, ils avaientgardé sous les rides, protégés par la saillie d’un sourcil hérissé, leur expression railleuse et leur regard impitoyablement scrutateur. En un mot, cette tête, intelligente, circonspecte, cachait encore plus qu’elle ne laissait voir, et c’est une puissance que trop souvent l’âge enlève aux hommes de travail, quand l’esprit n’a plus la force de commander et que les muscles ne veulent plus obéir.

Ce Cornevin, habillé d’une robe de chambre de bure, le col nu, frottant une boîte d’argent guilloché entre ses mains longues et fermes, fit sur Bertrand l’impression qu’il souhaitait d’éprouver. Il sentit un baume filtrer jusqu’à son cœur : c’était la confiance.

On commença par causer voyage, plaisirs, Paris. Cornevin fut surpris de voir l’effet singulier produit

sur ses clients par tant de mots magiques, et, sur un

soupir de Marcelle, Bertrand instruisit aussitôt l’avocat de son cruel départ pour Brest. Cornevin observait le mari et la femme; il ne fut pas longtemps à comprendre ce que Marcelle n’avait pas compris, et bientôt après, se levant sous prétexte de faire voir de plus près ses livres, ses médailles et la tapisserie de son cabinet à Bertrand, il avertit dame Hilaire, par un signe imperceptible, d’avoir à s’occuper de Marcelle; ce qu’elle fit, en sorte que, de pas en pas, Cornevin entraîna Bertrand, d’abord sur le balcon pour lui montrer l’ancien logis de son père, puis hors du cabinet même, pour lui montrer le reste de la maison. Dame Hilaire et Marcelle causaient Paris et ménage. Aussitôt que les deux hommes furent seuls ensemble sur le palier, Bertrand, changeant soudain d’expression et de langage :

— Monsieur, dit-il, vous êtes le conseil et l’ami vers lequel nous a envoyés mon père; vous aurez bientôt entre les mains notre fortune, notre vie, qui sont en sûreté chez vous, je le sens. Pour le présent, sauvez-uous d’un grand péril ; ma femme, que vous voyiez tout à l’heure si triste et si préoccupée de mon

LES VERTES-FEUILLES lin

départ pour Brest, ne sait pourtant qu’une faible partie de la réalité. Je pars, mais non pas pour quinze jours, comme je le lui ai donné à croire, afin de ne pas la désespérer; je pars chargé d’une mission de la plus rigoureuse urgence auprès du bailli de Suffren. Je ne le rencontrerai pas en quinze jours, vous le comprenez, puisqu’il est dans l'Inde, où le roi veut, je le suppose, qu’il cherche et batte l’amiral Hughes à tout prix, pour forcer la paix qu’on nous fait trop attendre depuis les préliminaires. Ainsi, monsieur, parlant demain matin, sans rien dire à cette jeune femme qui compte me revoir dans un mois au plus, et que jamais peut-être je ne reverrai, comment puis-je faire, d’abord, pour l’entretenir dans cette confiance, ensuite pour ne pas l'abandonner sans protecteur ici? Je la renverrais immédiatement chez elle aux Vertes- Feuilles, si, d’une part, je ne craignais de l’épuiser par cette double fatigue, si, d’autre part, elle ne devinait pas, en se voyant éloigner de Paris, que je ne puis y revenir mei-même. Marcelle, ma femme, est douce, naïve et faible; son cœur se briserait; je ne veux pas qu’elle reçoive ce coup sans préparation. Monsieur, je souffre plus que je ne puis dire; l’honneur que me fait le ministre est si grand, l’occasion qui m’est offerte de servir mon pays est si considé-

qu 'après mon départ vous receviez une lettre de mon père que j’aurai averti, qui feindra un malaise ou rappellera Marcelle auprès de son enfant. Elle ne demandera qu’à partir. Une fois là-bas, mon père l’instruira. Elle sera au moins en sûreté chez elle.

— Mais, monsieur, interrompit Cornevin, vous oubliez dans tout cela votre procès. Vous étiez venu ici pour le solliciter. Vous absent, il faut que quelqu’un s’en occupe. Ce n’est pas une affaire à négliger.

— Madame de la Blinais ne peut la conduire, cette affaire.

— Elle peut la conduire beaucoup mieux que vous ne pensez. Nos magistrats ne sont pas seulement habitués à entendre des causes, ils aiment à connaître personnellement les parties, et l’usage veut qu’on se montre à son juge; ne pas le faire, c’est déserter son droit; déserter son droit, c’est en douter. Celte maxime est un paradoxe en morale; mais le fait, ici, et la routine surtout, dominent dans toutes les questions. Vous auriez le plus grand tort de faire partir madame de la Blinais sans qu’elle ait fait, en votre nom, ses révérences, et présenté vos lettres de recommandation. Vous n’avez pas oublié de vous en munir, n’est-cc pas?

— Assurément, monsieur; ma femme a une lettre pressante de monseigneur l’archevêque de Montbrison, qui est de nos amis.

— A qui est adressée cette lettre?

— Au président de V***, son camarade d’enfance.

— A merveiHe! M. le président de V***. est justement votre président, il a retenu l’affaire à sa chambre; il faut donc que cette lettre soit remise, et comment le serait-elle mieux que par une telle solliciteuse? Je vous indiquerai d’autres visites à faire : les conseillers influents.

— Quoi! il serait convenable qu’une femme, jeune et seule, fît des visites?

— Il serait étrange et malheureux, monsieur, qu’elle n’en fît pas. Ne craignez qu’une chose, c’est qu’elle en fasse trop peu; nos magistrats aiment les belles distractions. Ces idoles qui restent seules debout aujourd’hui sur toutes nos ruines, et qui n’y resteront peut-être pas longtemps, se connaissent en encens et s’y montrent délicates. Encensez, monsieur, encensez, il s’agit d’un gros intérêt.

Dans ces mots arrachés du cœur avec une amertume presque sombre, Bertrand reconnut la rancune de la vieille indépendance gauloise, confessée par les réformistes du grand siècle, et dont les manifestations

si longtemps étouffées ne se contraignaient plus ni devant le trône ni devant la loi.

Il frissonna malgré lui en face de ce vieillard, son coreligionnaire en philosophie, l'antithèse, qui sait? l’ennemi peut-être de l’autre vieillard son père. Et les prédictions du comte Gilbert, à propos du jardin anglais, lui revinrent à la mémoire.

— Marcelle restera donc le temps nécessaire, dit-il, voulant couper court à ces préoccupations douloureuses. Seulement, où la placerai-je?

Mathieu Cornevin, sans répondre, se mit à monter le second étage, et conduisit son hôte dans un appartement, répétition exacte du sien : grande chambre sur la rue, autre chambre plus petite, et salle obscure servant de vestibule.

— Je ne vous ai pas montré ma maison, dit-il, voici un logement vide. La maison est trop grande pour moi seul, et j’ai loué quelquefois ces chambres à des clients embarrassés de se loger en ville; mais c’étaient des gens simples, peu bruyants et décidés à vivre un peu seuls. Tout ici est modeste. Ma gouvernante est vieille; et comme le gouvernement de la maison roule sur elle seule, je ne veux pas la fatiguer. Elle ne le voudrait pas non plus. Dame Hilaire se défend : c’est mon parlement, à moi.

— Monsieur, s’écria Bertrand, me donneriez-vous à entendre que vous me permettez d’installer ici ma femme?

— C’était, en effet, mon idée, dit simplement l’avocat. Madame de la Blinais m’a paru être sensée et facile à vivre. Elle pourrait, ou prendre ses repas chez elle, — nous avons, ici près, le meilleur rôtisseur de Paris, et la halle à deux pas, — ou, pour être moins seule, me faire l’honneur de s’asseoir à ma table, qui est, je l’avoue humblement, moins médiocre qu’il ne conviendrait à un homme de mon état. Dame Hilaire passe pour une excellente cuisinière ; cela m'a gâté. 11 y a ici la servante pour les ouvrages pénibles. Je pense que madame de la Blinais retient près d’elle une femme de chambre, deux peutêtre.

— Une seule, dit Bertrand, fier, celte fois, de la simplicité.

— Voilà qui va bien, monsieur; celte femme a sa chambre ici, sous la clef de sa maîtresse. Aux combles, loge un petit coquin de laquais, mon sauteruisseau; mais je le mettrai dehors tant qu’il y aura des femmes dans la maison. Ces drôles sont intelligents aujourd’hui et regardent aux robes de soie. Madame de la Blinais sera ici chez elle et près des

conseils de son avocat. J’avais pensé aussi que nous pourrions, si sa santé ne s’y oppose pas, prier monsieur votre père de venir accompagner sa bru. Des cheveux blancs à côté de ces beaux cheveux blonds, ce sont deux sollicitations pour une. Mais on réglera cela en temps et lieu. Êtes-vous satisfait?

— Je pars content, répondit le marin, en pressant affectueusement les mains de l’avocat. Ma femme aura ici bon séjour, bon exemple, bon appui.

— J’en réponds. Descendons maintenant pour ne rien faire suspecter.

11 était temps. Marcelle commençait à sc défier de cet aparté; elle courut inquiète vers son mari, qui rayonnait.

— Voyez, lui dit Bertrand, si M. Cornevin n’est pas notre providence; savez-vous qu’il veut bien vous offrir l'hospitalité chez lui pendant le temps de mon absence. Venez donc voir le bel appartement que vous pourrez occuper.

— Si vous n’avez aucune répugnance, se hâta d’ajouter Cornevin, à vivre avec de vieilles gens maussades.

Marcelle voyait Bertrand heureux, elle ne craignait plus rien; elle l’attendait sous un mois, elle restait à Paris, ne fût-ce que pour le voir de sa fenêtre. Elle

accepta tout et remercia Cornevin avec effusion. Dame Hilaire en fut gagnée jusqu’au cœur.

— Vous garderez votre cocher, dit Bertratid; si notre carrosse est ridicule, vous en louerez un autre. Vous visiterez ainsi ce grand Paris, Versailles, d’après les indications de maître Cornevin...

— Quelquefois, le dimanche, avec ma compagnie, si elle agrée à madame, ajouta le vieil avocat.

Tout fut réglé ainsi. Dame Hilaire fit mettre en étal l'appartement et le mobilier du deuxième étage. Deux heures y suffirent, grâce à l’ordre de toutes choses qui régnait dans la maison. Pendant ces deux heures, Sulpice, son père et Tiennolte avaient opéré l’emménagement des bagages retirés du Marteau-d’Or. Marcelle exigea que son mari emmenât avec lui Sulpice, ce que Bertrand feignit d’accepter, se réservant de le renvoyer directement aux Vertes-Feuilles, à son père. Le reste du jour, occupé par les tendres soins de Marcelle et les préparatifs de Bertrand, s’écoula vite. Cornevin, avant de prendre congé du voyageur, se fit une fois encore expliquer le procès, les pièces, et discuta le tout en présence de Marcelle, qui devenait désormais gérant de la communauté. L’avocat, aux intuitions duquel rien ne pouvait échapper, comprit, à l'altitude posée, à l’ardente bonne volonté de la

jeune femme, qu’elle servirait la" cause avec autant de zèle que d’intelligence. C’était le seul point qui fût encore indécis dans son esprit.

Rassuré sur son auxiliaire, il ne songea plus qu’à

soulager Bertrand des préoccupations du départ. Il

fut convenu entre eux que Cornevin entretiendrait

avec le comte Gilbert une correspondance secrète,

sans préjudice de celle que le beau-père et la bru auraient régulièrement ensemble. Cornevin promit d’activer leprocès et de renvoyer Marcelle le plus tôt possible aux Vertes-Feuilles. Il protesta d’une confiance qu'il n’avait peut-être pas dans la cause, développa un plan de défense qui parut inattaquable à Bertrand, et dix heures du soir ayant sonné à l’église de Notre- Dame- de- Bonne-Nouvelle, l’avocat laissa les deux époux monter chez eux avec injonction de ne plus penser au lendemain, qui arriverait assez tôt.

Il arriva, en effet, trop vite pour tout le monde. Les chevaux attendaient devant la porte à quatre heures. Marcelle pleurait depuis minuit. Bertrand, qui comprenait la valeur de son trésor au moment de le perdre, essuya ces larmes avec le plus douloureux effort pour n’y point mêler les siennes. Il lui recommanda son père et leur fils et leur fortune à tous, l’embrassa une dernière fois en sanglotant une raille-

rie des sanglots qu elle ne pouvait retenir. Cornevin, grave et. discret, attendait sur le palier de son éta^e ; Bertrand s’élança par les degrés, serra dans ses Mas, sans dire un seul mot, le protecteur de tout ce qu'il avait de cher au monde, et peu d’instants après il était parti.

Quelque tempsaprèsla Notre-Dame d’août, un malin vers cinq heures et demie, le président de V*** descendit dans son jardin avant son audience particulière. Il comptait y trouver son fils Maurice, auquel il permettait, en attendant le travail, un tour de promenade et un peu d’air.

Le président, tout coiffé, tout habillé, malgré l’heure, pouvait déjà entendre rouler les carrosses dans la rue, et quelques figures de solliciteurs apparaissaient timides aux vitres de l’antichambre. M. de V*** s’enfonça dans le jardin, qui n’était pas tellement grand que l’œil, malgré l’épaisseur des tilleuls, n’en

LES VERTES-FEDILLES 155

eût bientôt exploré la profondeur. Il ne vit pas Maurice se promener dans son allée favorite, et, craignant qu’il n’eût cédé à la paresse, qu’il ne gardât ce matin le lit, il revint au rez-de-chaussée pour commander qu’on allât éveiller son fils.

Ce vénérable hôtel, aux immenses toits, aux esca. liers gigantesques, avait scs fenêtres, d'un côté sur une vaste cour, de l’autre sur le jardin. Le cabinet du président, coupé en carré long, occupait toute la profondeur du bâtiment, entre le grand salon et la bibliothèque. Un paravent, digne de ce cabinet colossal, servait d’abri et de cloison à Maurice, secrétaire de son père, et lui formait un second cabinet où il travaillait, éclairé du côté du jardin.

C’est là qu’il passait, surveillé toujours, grondé souvent, les journées de sa jeunesse, que le président voulait amortir par la discipline et l’étude. C’est là que tant de fois il avait songé à tout ce qui n’était pas là : le ciel, l'espace, l’amour, le plaisir, la liberté. Mais avec ce père inflexible, qui se couchait souvent le dernier pour se lever le premier, penser même était difficile. L’œil infatigable du président interrogeait vingt fois le jour et le visage et l’ouvrage; avant chaque audience, à laquelle assistait ce jeune homme derrière le paravent, le père se faisait rendre compte

des affaires pour lesquelles on venait le solliciter. Toute sa correspondance sortait, formidable entassement, de cette cellule où Maurice s’épuisait, moins pour obéir à son père que pour s’oublier lui-même.

Ce jour-là, le président, lorsqu’il traversa son cabinet pour éviter le salon déjà encombré de visiteurs, fut ■surpris de voir le paravent fermé comme à l’ordinaire, et il trouva Maurice endormi profondément, la tête sur ses bras, au milieu de la table envahie par les lettres et les dossiers.

Le jeune homme souriait tristement en dormant : • la sueur de la fatigue perlait sur son front, sous ses cheveux, qui mouillaient de leurs flots noirs une partie de son visage. Maurice, dans le désordre de sa toilette de nuit, sans habit, en simple culotte dont les boucles d'acier n’étaient pas même attachées sur son bas de soie, était venu au petit jour s’installer à sa place, alors que personne n’était levé encore dans la maison. Il avait repris sa tâche à peine interrompue par quelques heures de la nuit, et, son immense travail terminé, il avait succombé; on entendait sa respiration brève et susurrante, ses lèvres entrouvertes disaient à un interlocuteur invisible la yague pensée de son rêve.

Le président s’arrêta et regarda son enfant, — le

plus chéri de ses deux fils, — celui qu’il rendait si malheureux dans la crainte de le gâter ou de le perdre : il regarda, ému, ce visage émacié, ce front mat comme la cire, l’air de langueur empreint dans toute la personne, et ces bras rompus, et cette ligne mollement infléchie du corps précipité dans un sommeil de plomb; alors ce fils bien-aimé lui apparut dompté comme il le voulait, et résigné dans son obéissance. Devant Maurice était une lettre qu’il n’avait pas eu le temps de finir, quand le sommeil l’avait foudroyé sur place, et que pourtant sa main étendue semblait vouloir cacher encore. Le président espéra trouver dans cette lettre une révélation des pensées que son fils s’obstinait à lui dissimuler, et il se pencha sur la table et lut rapidement ces mois :

« Tu es venu plusieurs fois, m’a-t-on dit, Joseph; ne viens plus; tu as pensé souvent à moi, n'y pense plus. Il faut que le tombeau me dévore tout entier, je le crains, ou que j’en sorte purifié, régénéré, je l’espère : de toutes façons, tu vois que pour vous autres je ne suis réellement qu’un mort. Chargeloi de mon oraison funèbre, et fais-la bien bouffonne pour qu’au moins quelqu’un rie, puisque personne ne voudrait pleurer. »

Le président se sentit pâlir en achevant cette lec-

luro, et tout ce qu’avait souffert ce jeune homme ardent lui revint soudainement à la mémoire. Il eut peur de Maurice endormi comme de son cadavre. Et déjà sa main s’étendait pour interrompre ce menaçant sommeil, mais il réfléchit bientôt que la fnoindre faiblesse compromettrait à jamais le succès de tant de plans, le résultat de tant de cruautés salutaires, et que le père doit toujours avoir raison, et que la jeunesse est bien habile à exploiter un moment de sensibilité. D’ailleurs on le prenait peut-être pour dupe; peut-être Maurice s’était-il forgé un confident pour lui adresser cette lettre : à quel ami, à quel Joseph écrivait-il ainsi? Peut-être même ne dormait-il pas du tout. Le président voulut en faire l'épreuve, et, retournant jusque dans la partie de son cabinet qu’il occupait habituellement, de l’autre côté du paravent, il feignit d’entrer à grand bruit de serrure, de fauteuil roulé, de toux et de pas sonores.

Aussitôt le paravent s’écarta, Maurice apparut, pâle, embarrassé, sans conscience de l’état où il se trouvait, comme s’il eût été dans l’irréprochable tenue de l’inférieur devant le maître.

Le président s’aperçut alors à ses yeux injectés, à son frémissement, à ses jambes engourdies qu il venait de s’éveiller en sursaut, et que le sang noyait

encore ses tempes, et que le cœur était encore endormi. Un coup d’œil rapide jeté sur la table compléta l’expérience. La lettre suspecte avait disparu, cachée par Maurice sous l’amas des papiers entassés. Le sommeil, la confidence, la triste plainte n’étaient donc pas une comédie. Cette découverte ouvrit l’âme du père à l’indulgence.

— Eh quoi! dit-il, est-ce vous déjà? ‘

— Oui, monsieur.

— Avez-vous donc passé la nuit ici?

— Sinon la nuit, du moins la matinée.

— Au travail?

Maurice ne répondit même pas. Son geste indiquait cette énorme jonchée de lettres lues ou répondues, de dossiers empilés, en ordre.

— Seriez-vous devenu laborieux? dit le président avec une voix presque tendre.

— Vous l'avez voulu, monsieur, répliqua le jeune homme.

— C’est qu’alors, Maurice, si vous êtes réellement corrigé, si vous comprenez vos devoirs, je veux, de mon côté, commencer à remplir les miens, — les devoirs d’un père.

— Ne les remplissez- vous pas? demanda froidement Maurice, sans qu’on pût deviner, au ton mesuré

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de cette question, s’il exprimait une banalité respectueuse, ou quelque doute ironique.

— Asseyez-vous d’abord. N’avez-vous pas froid ainsi, en chemise?

— Pardonnez-moi, monsieur; je me suis cru seul, il était grand matin, et c’est bien bon, la fraîcheur.

— Je ne vous fais pas de reproche; je m’inquiète de votre santé. Vous me regardez avec surprise, Maurice, et je vous parais singulier, aujourd’hui.

Le silence du jeune homme répondit éloquemment.

— Je veux être toujours affectueux, toujours bon pour un fds honnête homme : soyez l’un, je serai l’autre. Mais d’où vient ce zèle pour le travail, aujourd’hui en particulier?

— Ce n’est pas aujourd’hui seulement, monsieur, dit Maurice : je me lève ainsi à l’aube chaque jour.

— Depuis quand? C’est nouveau.

— Voilà... voilà trois semaines environ, dit Maurice en rougissant.

— Vous avez réfléchi, donc?

— Oui, monsieur.

Le président s’aperçut qu’il ne tirerait pas un mot de plus. La défiance parlait à la défiance. Tous "doux se turent en même temps.

— Comme vous avez les yeux rouges et le teint

LES VE It TES-FEU ILLES

«chauffé, Maurice! ajouta le pcre après une minute de doute, c’est-à-dire d’examen.

— Monsieur, j’ai les yeux rouges, parce que je dor • mais tout à l’heure sur mon pupitre. Mon visage est altéré, sans doute, parce que je travaille beaucoup et ne prends jamais l’air.

— Prenez l’air, mon enfant ; prenez, s’écria le président.

— Merci, monsieur.

Le président, glacé par ce respect, tendit sa main à Maurice avec plus d’entraînement qu’il ne l’eût voulu lui-même. Lejeune homme se courba lentement sur cette main et en approcha ses lèvres que le père ne sentit pas.

Aussitôt après,- Maurice remit son habit, rajusta ses boucles et demanda la permission de se retirer pour sa toilette.

— Vous êtes bien ainsi, répliqua le président. Sachez quelles personnes m’attendent, et si vous ne dormez plus, rendez-moi compte des travaux de mon audience d’aujourd’hui.

Maurice appela l’huissier d’un coup de sonnette. Celui-ci entra et lui remit la liste des solliciteurs du jour, quiattendaientsoitau salon, soit à l’antichambre.

— M. le prince de Soubise, lut Maurice, pour le

mémoire qu’il a fait tenir à messieurs touchant l’affaire de Guéméné.

— Ce mémoire?... avez-vous fait l’extrait?...

— Intéressera en faveur de M. de Soubise qui témoigne de beaucoup d’humilité, de douleur et de bonne foi; l’extrait en donne une idée nette. Le voici :

Le président prit et lut.

— Votre style se forme, Maurice; et puis voilà une bonne division, vous devenez clair. M’avez-vous écrit le petit résumé que je vous avais demandé de l'affaire Monlesquiou contre la Boulbenne? Vous n’aurez pas eu le temps?

— Je l’ai fait, monsieur.

— Savez-vous que je suis fort content? Mais toute peine mérite salaire. Qui a bien travaillé doit se reposer... se distraire... Ne supposez pas que je sois bomme à vous opprimer; je suis votre père, enfin.

Maurice s’inclina.

— Défaites-vous de cette roideur qui ressemble à de la rancune. Vous voyez, vous autres jeunes gens, la conduite des parents à travers vos rêveries folles, et, comme nous parlons raison, vous ne nous comprenez pas. Votre frère aîné, qui est officier, — sa mère, hélas I l’a voulu ainsi, — votre frère, le marquis de V***, n’est pa3 comme vous destiné à me

succéder, à me tenir compagnie. Je l’ai laissé se dissiper plus que je n'eusse dû, mais, dans sa profession, la sagesse et la modestie sont des ridicules : un officier doux et rangé, ses camarades le raillent, l’attaquent, le tuent. Nous sommes les esclaves de tout préjugé misérable, et la bêle féroce est plus forte que nous. Mais si ce fils est perdu pour moi quant à présent, vous me restez, vous, Maurice, et j’ai tenu à vous garder bien entier. Votre chemin est tout tracé, mon enfant, vous en avez traversé les épines.

Maurice écoutait avec surprise ces justifications d’un homme absolu, dont il élail habitué à ne recevoir que des ordres.

— Chaque fois, continua le président, que vous m’aurez satisfait, vous serez récompensé. Vous êtes d’âge à désirer quelque chose, à préférer quelque chose. Il y a d’honnèle3 amusements, même parmi, ceux qu’on se procure avec de l’argent. Je doublerai votre pension, si cela peut vous être agréable.

A ce mot énorme, tombé comme un aérolithe, le jeune homme, son père le crut du moins, devait se transfigurer et s’épanouir. Il n’en fut rien. Le nuage ne se fondit pas; Maurice garda sa froide impassibilité. Un salut plus prononcé témoigna seul de sa re-

connaissance pour la libéralité paternelle. Le président fronça le sourcil.

— Qu’avons-nous encore sur la liste? dit-il.

— La commission des épices : M. Radix de Sainte- Foix, M. Linguet.

— Je connais ces affaires.

— La vicomtesse de la Blinais, lut Maurice.

— Qu’est cela?

Maurice réfléchit un moment. C’était l’affaire si intéressante pour l’ami Joseph. Le président écoutait, bien disposé. Le moment semblait venu pour Maurice de payer sa dette. 11 étouffa un petit soupir bien dû à tant de souvenirs étouffés aussi.

— Monsieur, sdit-il, l’affaire la Blinais est celle-ci: Un bien situé dans le Forez a été substitué pupillairement. Le pupille mort en bas âge, la mère, par erreur ou par fraude, a prétendu que le substitué était mort Russi. Elle est rentrée en possession de l’héritage et l’a vendu. Le substitué qui était en voyage, en Amérique, en est revenu. Il n’était donc pas mort, il revendique.

— Fort bien... mais ce Boulinais, Belinais...

— La Blinais, monsieur, un vieux marin en retraite; c’est l'acquéreur du bien revendiqué.

— Il est en possession?

— Depuis quelques années.

— Il a payé?

— Indûment.

— Le substitué, la partie, qui est-ce?

— Un officier, un gentilhomme ami de feu le comte de Parades.

— Un de ces Américains? demanda le président d’un certain air bien compris de son fils et qui ne promettait pas une grande sympathie à l’Amérique.

— Nullement, monsieur; cet officier servait purement et simplement le roi dans les expéditions commandées à Paradès par M. de Sartines, contre l’Angleterre.

— Et il est revenu...

— Dépouillé. Il a cependant offert aux la Blinais une transaction honorable qui a été repoussée.

— Comment s’appelle-t-il? Le connaissez-vous?

— De l’Estrigny, je crois, dit Maurice en rougissant; je le connais un peu.

— Alors, reprit le président, ce Boulinais...

— La Blinais.

— La Blinais aurait mal payé?

— Voilà toute l’affaire, conclut Maurice.

— Vous l’avez examinée avec soin, ce me semble.

— Avec le conseiller Freschot, oui, monsieur.

Vous savez s’il a le coup d’œil sûr. Il a étudié l’affaire à ma requête et nous nous sommes trouvés du même avis.

— Est-ce de grosse conséquence?

— La terre vaut environ quatre cent mille livres.

— Fort bien. Ensuite.

Maurice continua la lecture de sa liste et la nomenclature ou le rapport des affaires. Le président, devant cet immense travail, ne put réprimer un sentiment de joie et d’admiration. Mais, s’interrompant tout à coup de peur de multiplier des avances infructueusement faites à son fils, il sonna pour les audiences.

Maurice reprit sa place et son travail derrière le paravent.

Ce fut alors chez le président un long défilé de solliciteurs, depuis le prince maréchal de France jusqu'à l’écrivain, le marchand ou le militaire.

— Madame la vicomtesse de la Blinais ! appela enfin l’huissier, dans le salon voisin.

— Ceux qui ont mal payé? dit le président à Maurice sans quitter son fauteuil.

— Les vieux la Blinais, précisément, répondit Maurice de l’autre côté du paravent. Et il continua d’écrire.

LES VERTES-FEUILLES it>7

Pendant ce temps, Marcelle s’avançait d’un pas mal assuré jusqu’au cabinet au seuil duquel l’huissier la laissa, après l’avoir annoncée au président.

Le magistrat se leva devant une femme et resta debout, les mains derrière le dos, pour indiquer que l’audience ne pouvait être longue. Il regarda cette admirable figure, ce maintien noble, cette splendide jeunesse; on lui avait annoncé une vieille douairière, Maurice l’avait dit, et le croyait, à force d’avoir entendu l’Eslrigny parler du vieux la Blinais.

— C’est vous qui êtes madame de la Blinais? demanda le président, craignant une méprise.

— Oui, monsieur, murmura Marcelle fort émue de cet accueil de glace; je suis la vicomtesse de la Blinais.

— Il y a donc plusieurs la Blinais?

— Il y a le comte de la Blinais, capitaine de frégate, mon beau-père, et le vicomte son fils, mon rnari.

Le président, toujours debout, montra un siège à la solliciteuse et d’un autre signe lui commanda de parler.

Marcelle sentit toutes ses idées se brouiller. Elle brûlait, elle frissonnait. Ce n’était pas seulement le président qui la gênait ainsi, Corncvin l’avait mise en garde contre la première impression. Ce qu’éprouve t

Marcelle, toute créature l’éprouve en présence d’une électricité menaçante : le cerveau, les artères, le cœur, chaque libre, tout battait et souffrait.

Le président la regardait, attendait, sans l’encourager. Elle se souvint de sa lettre de recommandation, la tira de son sac et la présenta.

Cette lettre, on le sait, était de l'archevêque de Montbrison, ami des la Blinais, compagnon, contemporain du président, qui se dérida un peu en reconnaissant les armes et l’écriture. Le prélat recommandait en termes pressants la famille de la Blinais, comme la plus honorable du pays. 11 énumérait les mérites, il déplorait le malheur de ce digne officier, réduit à trembler devant les menaces d’un effronté spéculateur. En ce temps-là, l’amitié'ne reculait pas devant le sacrifice d’une heure pour servir une bonne, cause; la lettre du vénérable archevêque, tout entière de sa main alourdie, avait dû lui coûter un jour.

Marcelle, se remettant peu à peu, lisait sur le visage du président, non pas l’intérêt, — ce visage était de marbre, — mais l’attention. Cornevin lui avait expliqué ce que valait l’attention du président.

Celui-ci, sa lecture achevée, plia la lettre et la serra

dans un coffret sur sa table. Il cherchait un commen-

cernent à une conversation difficile.

— L’archevèque de Monlbrison, dit-il, est mon grand ami et paraît être le vôtre, madame. Je hii répondrai, certainement.

Marcelle demanda la permission d expliquer son procès. Elle le fil avec une parfaite convenance et une certaine facilité. Tout ce qu'elle disait jaillissait d’un cœur simple et clair. C’était la vérité.

Le président restant enfermé dans un silence qui finit par inquiéter Marcelle, elle le pria d’obtempérer à la requête de l’archevêque en l’assistant au moins d’un bon conseil.

— Ainsi ferai-je. dit tout à coup le président. Je dois, en effet, quelque chose à la sollicitation démon ami. Voici donc mon conseil, madame : Les offres que votre partie vous a faites d’une transaction, acceptez-les.

Marcelle fit un mouvement. Dans sa stupeur, elle craignait d’avoir mal entendu.

— Mais, monsieur le président, s’écria-t-elle, c’est l'équivalent de la perte du procès.

— On perd les meilleurs procès, madame.

La jeune femme poussa un gémissement sourd qui retentit de l’autre côté du paravent. Déjà Maurice, malgré l’attention qu’il donnait à son travail, avait remarqué, sans se l’expliquer, la fraîcheur et la jeu-

nesse d’une voix qu’il s’attendait à trouver aigre et cassée. L’exclamation échappée à la solliciteuse le fit tressaillir malgré lui. Il dressa l'oreille.

— Monsieur le président, reprit Marcelle en raffermissant son âme, s’il fallait que ce procès fût perdu, que deviendrait mon beau-père, un fidèle serviteur du roi, un brave officier qui n’a que sa terre pour fortune?

— Le malheur ne choisit pas, dit gravement le président, et la loi pas davantage.

Marcelle hors d’elle-même et joignant les mains :

— Dites-moi la vérité, monsieur, demanda-t-elle, au nom du vénérable archevêque qui m’a envoyée vers vous, la vérité!

Le président répondit :

— Ne comptez pas aveuglément sur le succès.

Marcelle se leva, éperdue, étouffant, comme pour chercher un peu d’air qu'elle ne trouvait pas; ses bras se tordirent avec effort, et ses yeux se rempli- - rent de larmes qui roulèrent sur son sein. .

— Remettez-vous, madame, dit le président; et il lui prit la main pour l’aider à se rasseoir.

A ce moment, Maurice ne put résister à l’impatience fébrile qui le torturait depuis un instant. Il écarta avec précaution la feuille du paravent qui lui

cachait cette femme, et aperçut, à la portée de sa main, de son souffle, la vision mystérieuse qui lui était apparue aux Carrières, et celle pâleur argentée, et cet ineffable regard, et celte grâce immatérielle que même dans son délire il n’avait pas osé attribuer à une créature terrestre. L’ange, la beauté divine, le rêve de tous ses jours, la mystique adoration de ses nuits sans sommeil, c’était une femme vivante, qu’il entendait respirer, qu’il sentait palpiter, qu’il voyait souffrir, et dont le rayonnement l’éblouissait et le brûlait jusqu’au cœur*.

Il se courba bien bas, retenant son haleine, dévorant tout ce qu’il voyait, aspirant d’avance tout ce qui allait s’exhaler de celte femme.

Quant à elle, recueillie, elle essayait de lutter contre le désespoir pour défendre la cause que son père et son mari lui avaient confiée. Incapable non-seulement de mettre à profit, mais de remarquer l’espèce d’intérêt que le président avait témoigné en la voyant pâlir, elle sentit pourtant d'instinct qu’il restait quelque chose à dire avant de s’avouer vaincue, et les paroles sortirent une à une de son cœur déchiré comme les gouttes de sang d’une blessure.

— Monsieur le président, dit-elle, je n’avais jamais douté de notre droit. A l’idée que mon mari, que

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mon enfant seront ruinés, que mon vieux père mourra pauvre et désolé, que c’est moi qui dois le leur apprendre... pardonnez-moi, monsieur, le coup m’accable, je suis seule ici, abandonnée, mon mari est parti sur un ordre du ministre. Ab ! monsieur! ah ! monsieur !

Elle fit un héroïque effort pour ne pas défaillir; le président commençait à sentir l’embarras de cette situation, et appelait à l'aide les consolations et les assurances banales.

— Vous ne pouvez soupçonner à quel point je suis malheureuse, ajouta Marcelle. Ce domaine contesté est la seule fortune de la famille où je' suis entrée. J’y comptais apporter une dot, une aisance supérieure à celle de mon mari; tout a été englouti dans la banqueroute du prince de Guéméné. C’est moi qui ruine mon beau-père et mon mari. Sans moi, M. de la Blinais eût fait une meilleure alliance; mais encore une fois, monsieur le président, pardonnez «à une pauvre femme de provincé ces faiblesses, ces inutilités; je sais qu’on ne demande pas aux magistrats d’agir contre leur conscience. Et si vous m’avez parlé ainsi, vous que M. l'archevêque suppliait en ma faveur, c’est qu il n’y a plus de salut. Je n’ai rien 5 reprocher à personne. Si mon père ou mon mari eussent été

ici, les choses se présenteraient mieux ; mais moi, monsieur, je suis fatale, je porte malheur. Adieu, monsieur... merci, monsieur.

En parlant ainsi, elle fermait et rouvrait, sans savoir ce que faisaient ses mains tremblantes, la mante de soie qui glissait sur son sein gonflé. Elle ne pleurait plus, elle marchait aveuglée, chancelante, vers la .porte qu’elle ne trouvait pas. Le président lui montra poliment le chemin, et d’une voix adoucie :

— Il ne faut pas absolument désespérer, dît-il, on a vu tant de choses bizarres! Et puis qui sait: — Avez-vous un bon avocat?

— Maître Cornevin, monsieur.

— Un habile homme; voyez-le pour celte transaction.

Le président ouvrit lui-même la porte de son cabinet, Marcelle s’effaça pour le saluer encore. Elle allait disparaître, Maurice déploya le paravent et fit trois pas derrière elle sur ce parquet magnétisé.

Marcelle était partie, il la voyait toujours. Le président s’avançait vers lui, il ne le voyait pas.

— Pauvre femme ! dit le magistrat.

— Pauvre femme! répéta Maurice comme un écho.«w

Il traversa le cabinet lentement et alla appuyer sa

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main sur le bouton de cuivre que venait de toucher

Marcelle.

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