XI Y
Le soir même, en soupant, le président, pour inaugurer son nouveau système, donna trente louis à Maurice et lui recommanda de se distraire quelquefois. Deux heures, dit-il, de promenade, de spectacle ou de musique, une visite, un sage exercice suffisent à rafraîchir l’esprit et à entretenir la vigueur du corps. Prenez deux heures quand vous en aurez besoin.
Et il ajouta aussitôt :
— Sans préjudice aucun de vos devoirs et des habitudes de ma maison.
Maurice, absorbé depuis le malin, écoulait à peine. Il eut tout juste assez de présence d’esprit pour remercier. Barbeau, le vieux valet de chambre, était en face de lui et lui faisait le signe convenu entre eux pour annoncer la visite de l’Estrigny.
Maurice se rappela alors la lettre qu’il avait le matin * même écrite à Joseph, celle que le président avait
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surprise pendant son sommeil. Ce congé donné en si bonne forme au compagnon, c’est-à-dire au complice, l’Estrigny n’était pas homme à l’accepter sans protestation. Maurice réfléchit un moment au parti qu’il devait prendre, et se décida à en finir avec ce l'Estriguy, duquel un intérêt nouveau le séparait maintenant sans espoir de rapprochement possible.
Maurice souhaita le bonsoir à son père et alla dans la chambre de Barbeau, où l’attendait le chevalier de l’Estrigny. C’est là, en effet, qu’ils se donnaient rendez-vous pour concerter leurs évasions, leurs parties’ de plaisir: jamais Maurice n’avait voulu introduire publiquement Joseph chez son père; jamais l’Estriguy n’avait osé le demander; peut-être, d’ailleurs, se réservait-il de meilleurs bénéfices, en gardant l’incognito et l’indépendance.
L’Estrigny accueillit Maurice avec de grands éclats de douleur et des reproches. Pourquoi désespérait-il ainsi? n’avait-il pas la jeunesse, l’avenir, et un ami? Cet ami manquait-il d’intelligence et de dévouement, au point de laisser Maurice se perdre dans la consomption ! Cet ami était-il incapable de guérir même une maladie de l'àme? Dans ses étreintes, dans scs protestations, il y avait certainement quelque chose de sincère, la crainte d’être congédié.
Maurice l’écoutait parler, mais il ne le regardait pas. Ce silence poussa i’Estrigny aux extrêmes; il faisait noir dans la petite chambre de Barbeau, sans quoi Maurice eût vu son ami se frotter mélancoliquement les yeux.
Justement Barbeau entra, portant une petite lampe, et l’Eslrigny rempocha son mouchoir. Maurice alors lui prit la main et le remercia de tant d’intérêt : jamais il ne devait oublier les services si gracieusement rendus par le plus aimable compagnon qu’il fût possible de rencontrer : sa reconnaissance serait éternelle, mais, depuis leur dernière entrevue, tout avait changé. Le président avait manifesté des soupçons, exigé des garanties, obtenu une promesse. Maurice avait cédé au remords, en premier lieu, à la crainte d’affliger son père, qui devenait meilleur; enfin, la raison éclaire tôt ou tard sur les vanités, et le besoin de sentiments vrais et solides avait.remplacé un vague besoin de sensations. Travailler, cultiver le monde, ne s’y pas amoindrir par des habitudes de dissipation, tel était le programme adopté par Maurice pour l’avenir, cl il ne s’en départirait pas.
L’Eslrigny, lui, écoutait et regardait. Il ne vit sur les traits du nouveau converti ni l’assurance, ni la béatitude de la conviction. Non-seulement il ne les
vit pas, mais il ne voulait pas les y voir. Ce qu’il lui fallait, c’était un Maurice faillible; il perdait trop à la perfection. En habile homme, il essaya quelques atteintes à cette perfection, pour que son adversaire se découvrît en la défendant, mais il ne fit que glisser sur la cuirasse désormais appliquée autour d’un cœur possédé du véritable amour. Le ridicule ne réussit pas davantage; Maurice s’en offensa et ne se rendit point.
L'Eslrigny sentit en face de lui un champion invisible. Pour le spadassin habitué à sortir des luttes de toute espèce et à en sortir satisfait, il y avait quelque chosed’irritantdansla dissimulation armée de ce jeune homme. Son orgueil s’en mêla : il se promit de deviner. Prompt à prendre un parti, comme tout homme qui s’est familiarisé avec les péripéties de l’escrime, il laissa l’attaque, prit un jeu neutre et passa aussitôt à une diversion.
11 demanda des nouvelles de son procès, énuméra les démarches qu’il avait faites, les espérances de son procureur et de son avocat. D’ordinaire, sur ce terrain il retrouvait un Maurice entièrement satisfaisant. Là, on se remettrait d’accord, et une fois d’accord on quitterait sans doute le ton grave pour le ton familier, on rirait, et le rire conduit à bien des choses. On l’a dit, il desserre les cuirasses.
Quelle fut la surprise de l’Estrigny, lorsqu’à propos du procès même, Maurice garda sa froideur, sa circonspection et n’exprima qu’une bienveillance fondée sur la volonté d’être juste !
— Un procès, dit-il, n'est appréciable qu’au moment où le jugement se rend. Tout conseil fourni d’avance, toute espérance donnée peuvent être démentis par l’événement.
L'Estriguy se redressa. Cette fois, l’intérêt s’enta- , mait, le cœur, c’est-à-dire la vie s’entamait, il changea de visage.
— Mais, mon cher Maurice, dit-il, vous me développez là une doclrine entièrement opposée à vos opinions premières. Ne m’avez-vous pas dit, assuré et répété que vous regardiez mon droit comme certain?
— Je l’ai dit, et je 11e le nie pas encore aujourd’hui, répliqua Maurice; mais ce n’est pas moi qui juge.
— Voulez-vous me faire comprendre que votre père a changé d’avis?
— D’abord, interrompit Maurice avec une certaine hauteur, je ne me souviens pas de vous avoir assuré quel serait l’avis de M. le président. Si je le savais, je ne le dirais pas, et je ne le sais point.
— Vous m’avez fait espérer...
— Entendons-nous bien, dit le jeune homme, maîtrisant l’émotion que faisait naître en lui la prétention de l’Eslrigny, dont il se rendait bien compte pour la première fois. Vous m’avez demandé mon avis sur l'affaire qui vous occupe; j’ai peu de lumières, je suis très-jeune, j’ai été très-irréfléchi, je vous ai donné mon avis, conforme à votre désir, c’est vrai; je pense encore que vous avez des droits. Pour vous satisfaire mieux, j’ai consulté autour de moi de bons jurisconsultes; leur opinion vous a été favorable, je vous l’ai dit également. Maissongez bien, l'Eslrigny, qu’en tout cela je n'engageais que moi et non pas le juge. Vous n’avez pas eu cet espoir que j’engageasse le juge, n’est-ce pas? Qui donc oserait le promettre? qui donc oserait le demander?
L’Estrigny, malgré sa colère, fut assez maître de lui pour cacher son désappointement.
— Qui vous a jamais parlé d’engager le juge, mon cher Maurice? dit-il. Serais-je votre ami, si j’exigeais ce que vous ne pouvez donner? Vous m’avez vu un peu ému, c’est bien naturel ; il s’agit de toute ma fortune, de mon avenir. Le bon droit est attaqué, il se défend. Si j’ai espéré de vous un conseil, une sympathie, présumais-je trop de notre amitié? Pardonnez-moi.
— A la bonne heure, dit Maurice, je vous comprends mieux ; la question ainsi posée est facile à résoudre.
— Que vous fassiez des vœux pour mon succès, mon bon Maurice, voilà tout ce que je demande; et vous en faites, n’est-ce pas ?
— Sans doute, murmura le jeune homme, mis en demeure par cet appel direct et par un regard provoquant comme une attaque à l’épée.
— Il y a décidément quelque chose, pensa l’Estrigny, et sur-le-champ il poursuivit :
— Comment ne craindrais-je pas? Mes adversaires sont puissants. Voici une lettre de mon cousin Médard qui m’avertit de leur fureur, de leurs démarches infatigables. 11 paraît qu’ils quêtent par toute la province des lettres de recommandation. Médard m’annonce que le vieux la Blinais est tombé malade de rage, et que les jeunes sont partis pour Paris afin de solliciter en personne.
Maurice se tut.
• — Sont-ils venus déjà se présenter à M. le président? demanda l’Eslrigny.
— Qui? balbutia Maurice.
— Les la Blinais.
A ce nom redouté, Maurice rougit, et répondit impatiemment :
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— Je ne sais pas.
— Pardon, mon bon ami, pardon; je croyais que vous assistiez à toutes les audiences de M. votre père Il me semblait vous avoir ouï dire que vous ne quittiez pas son cabinet.
— 11 se pçut, vous l’avouerez, riposta Maurice, qu'un détail, qu'une visite insignifiante m’échappe...
— Pardon encore. Hélas ! c’est l’amitié qui se suseeplibilise. Je croyais vous avoir intéressé au point que le nom de la Blinais, c’est-à-dire de mon spoliateur, ne fût pas tout à fait insignifiant à votre oreille.
Maurice allait s’emporter afin de ne pas répondre, mais il réfléchit que son emportement répondrait beaucoup trop. Evidemment l’Estrigny était sur une piste; un pareil limier ne se détourne pas facilement. Maurice, averti par l’immense intérêt de son secret et de son amour, fut cette fois aussi fort que son terrible adversaire.
— Mon cher Joseph, dit-il, vous devenez insupportable avec votre procès. Vous, un homme d’esprit, vous tombez dans le travers des vieux plaideurs et des douairières solliciteuses qui encombrent nos antichambres. Si vous n’aviez pas c^jon goût, ce tact parfait qui vous caractérisent, je vous dirais qu’il n’est pas possible à un secrétaire de divulguer ce qui
se passe dans le cabinet de son président, à un fils de promettre le suffrage de son père.
— Oh! oh!... s’écria l’Estrigny, Maurice, est-ce bien avec moi que vous vous croyez obligé à de pareilles réserves? L’ai-je mérité? Ai-je demandé indiscrètement? Comprenez donc pourquoi je tiendrais à savoir si les la Blinais ont vu le président, et modifié...
-— Vous êtes un fou, dit Maurice en s’efforçant de rire, de me faire des questions auxquelles je ne puis pas répondre. Tenez, parlons de choses plus faciles à discuter entre le fils du président et un plaideur. Parlons de vous seul, de vos bonnes grâces pour M. Maurice, l’impossible Maurice; dites-moi un peu si mon épitaphe est faite comme je vous l’avais demandé. Qu’y mettons-nous? voyons!
L’Estrigny, dupe un moment de ce retour aux sujets familiers, témoigna sa joie par une pression de main affectueuse.
— Voici, dit-il, l’épitaphe : Ci-gît le charmant, l’inflexible Maurice, adoré malgré lui.
— Adoré! de qui, bonté divine! de mademoiselle Forest, peut-^te?
— Précisément, s’écria l’Estrigny; votre départ, votre cruauté ont failli la rendre folle.
— Elle joue tous les soir^n’est-ce pas? Elle se montre en habit de Vénus à un public idolâtre.
— Mon Dieu oui, pour se distraire, et puis son engagement...
— Excellente personne, dit le jeune homme dont l'habileté avait ramené Joseph au point où il l’attendait. Cette pauvre Sophie Forest. Quelle charmante fille! A propos, mon bon Joseph, vous êtes si délicat que vous ne me dites pas comment elle a reçu la montre que vous voulûtes bien lui offrir de ma part...
— Oh!... sur son cœur ! sur son cœur!
— Bien. C’était une montre de trente louis, n’estce pas?
— Oh! pas du tout, vingt à peine; dix-neuf,, je crois.
— Permettez-moi de vous les restituer avec les plus sincères remerciements.
Et il lui prit la main en y glissant le petit rouleau du président.
L’Estrigny recula, se cabra.
— Vous n’avez eu, lui dit Maurice, qu’une intention délicate en me prêtant cette montre : vous vouliez m’obliger, je pense, et non m’offenser.
— Entre amis... dit chaleureusement Joseph.
LES YERTES-FEDILLES
— C’est-à-dire ent^i égaux, on se prête et l’on se rend, interrompit Maurice avec ce sourcil froncé qui épouvantait si for {l'ami Joseph.
— On dirait, murmura celui-ci éperdu, que vous voulez vous débarrasser de moi, en me payant.
— Il y a deux parts distinctes dans une dette, conclut Maurice : j’accepte d’être reconnaissant, mais je ne veux pas être débiteur.
Ce fut ainsi, après quelques languissantes répliques échangées sur des banalités, que les deux amis se séparèrent : Maurice, ravi d'être dégagé, sans avoir rien compromis; l’Estrigny, convaincu qu’il s’était passé quelque chose de nouveau,' et décidé à le découvrir.
L’étincelle était tombée sur la poudre. L’âme de Maurice, dès longtemps préparée à la combustion, s’enflamma tout entière, et, pour la première fois, il put lire en lui-même à la lueur de son propre incendie. Ainsi, toutes ses aipiralions passionnées qui
manquaient le but, ses ardeurs fougueuses qu’il appelait imagination, que l’Estrignv appelait sensualité, ce n’était autre chose que l’amour à l’état latent, hier montagne fleurie, aujourd’hui cratère débordant de flamme.
O calculs des hommes prévoyants! Avez-vous lu ce conte arabe du père auquel on a prédit l’assassinat de son fils par un étranger, et qui relègue ce fils dans une île déserte et qui l’ensevelit vivant dans une caverne? Le père parti, un inconnu naufragé aborde à la nage, découvre l’asile par hasard, entre en amitié avec l’enfant caché, rit de la prédiction fatale, lui proteste qu’il le protégera et, en lui découpant le fruit qu’il désire, glisse, le couteau à la main, et lui perce le cœur. Ainsi du président de V*** : l’étranger tant redouté du père de Maurice venait d’entrer dans l’île déserte.
A partir du moment où sa vision eut pris un corps, le jeune homme marcha inflexiblement au but. Il était de ces natures énergiques pour qui le seul repos acceptable est la préparation à l'action. De ses rêveries d’hier il construisit subitement un édifice avec toutes les habiletés de la logique, toute la fougue de l’ext^yagance. Entremêlant chaque raisonnement d’une folie d’amoureux, c’est-à-dire juxtapo-
LES VKRTES-FEDILtES
sant la force et le moteur, il bâtissait au moral une pile voltaïque dont la puissance devenait incalculable.
La femme qu’il avait vue s'appelait madame de la Blinais. Elle était à Paris, seule, libre, il la trouverait, il la verrait quand il voudrait, demain, ce soir, tout de suite; car rien, d’un vivant à un autre vivant, n’est impossible. L'amour ne doute pas, c’est la foi qui aplanit les flots et soulève les montagnes.
Pour la voir, il s’agissait de connaître sa demeure. L’endroit où vit la femme aimée, c’est ce qu’il y a de plus intéressant sur la terre. Maurice, pour le savoir, était forcé de le demander, et ne voulait le demander à personne. Il se souvint de l’avocat que Marcelle avait choisi. Aussitôt son plan fùtJarrêté; un des huissiers qui faisait les courses de la présidence fut expédié à Cornevin avec une feuille volante sur laquelle étaient écrits ces mots : « Savoir de M® Cornevin, avocat au parlement, l’adresse d’un de ses clients, M. de la Blinais. » L’huissier revint avec cette réponse inscrite sur la même feuille :
« M. de la Blinais absent pour le service du roi. Sa femme loge chez maître Cornevin, rue de Cléry, place de la Ville-Neuve. »
Maurice courut le soir même rue de Cléry. Ce fut
la première émotion sérieuse de sa vie, son premier acte de libre arbitre. En toutes ses excursions nocturnes, il avait suivi un chef d’expédition, accepté les logis préparés. Cette fois, son secret était à lui seul ; il serait le seul artisan de son bonheur. De là une foule d’erreurs et d’inutilités délicieuses. Maurice pensa qu’il devinerait, rien qu’à la voir, la maison de Cornevin, et, chose étrange, un embarras de voilures s’étant fait tout à coup, il la devina en effet, car il aperçut Marcelle au petit balcon de sa chambre, où le bruit 1.’ attirait en véritable provinciale qu’elle était encore.
Ce moment fut pour Maurice une jouissance que peu d’amants ont ressentie aussi vive, que nul écrivain ne se risquerait à exprimer. On ne décrit pas ce coup au cœur, cet éblouissement, celte inondation d’extase et l’aliénation absolue de l’être absorbé tout à coup par une créature étrangère qui se trouve avoir pris votre âme, et qui ne s’en aperçoit pas.
« Si vous ne voulez pas me donner votre cœur, dit la chanson napolitaine, rendez-moi du moins le mien, car cela vous en ferait deux, et moi je n’en ai plus un. » C'est ce que r ssentit Maurice tout le temps que, protégé par ces charrettes, ces bestiaux et ces fiacres, qu’il eût voulu voir s’entre-choquer»
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éternellement, il aperçut en face de lui celle qui souriait doucement à dame Hilaire, et qui ne pensait qu’aux pauvres cochers empêtrés, et ne se doutait pas qu’elle eût en ce moment deux cœurs.
L’embarras cessa. Maurice craignit d’être remarqué; cependant il eût voulu l’être. Mais dans cette maison logeait Cornevin, Cornevin qui connaissait peut-être le fds de son président pour l’avoir vu tant de fois au Palais. Eh bien, Cornevin le verrait, le reconnaîtrait. Était-il défendu à un homme libre de passer par la rue de Cléry, qui conduit aux boulevards, si l’on veut? Maurice passa, repassa. Marcelle était encore à la fenêtre; il repassa une troisième fois, elle n'y était plus. Maurice alors se donna la joie enivrante d’apprendre par cœur toute la maison.
Deux heures sont bientôt passées. Maurice était brisé par son succès; il le compliquait d’un argument superstitieux : s’il avait trouvé du premier coup d’œil madame de la Blinais, n’étail-ce pas la Providence qui favorisait son amour? Cette fenêtre ne se fût pas ouverte si l’embarras n’eût pas eu lieu; l’embarras n’eût pas eu lieu sans l’arrivée de Maurice; Dieu avait fait cet embarras de charrettes et de bêtes à cornes, quoi de plus évident? Enfant, qui mécon-
naissait en tout cela, depuis l’entrevue des Carrières, l'impulsion mystérieuse de la fatalité, avec laquelle on ne compte pas assez chaque fois qu’on dévie de la ligne droite!
Le lendemain, même visite à la rue de Clérv ; mais plus d’embarras, plus de fenêtre ouverte. Autre pèlerinage le surlendemain : même insuccès. Maurice se dit que la jeune femme devait sortir, qu’il ne s’agissait que d’observer les heures; la messe d’abord.
* C’était simple, et cependant Maurice ne découvrit qu’après plusieurs jours l’église fréquentée habituellement par son idole. Il fallut pour cela questionner bedeaux, donneurs d’eau bénite. Les questions n’étaient pas du goût de ce timide. On ne saurait croire combien d'audace déploient ces sortes de caractères pour trouver seuls à dix reprises, c’est-à-dire en s’exposant dix fois, ce qu’un seul renseignement leur fournirait d’un seul coup à moins de risques.
Lorsqu’il eut découvert qu’elle se rendaii à Notre- Dame de Bonne-Nouvelle un jour, et l'autre à l’église des Filles-Dieu, il s'aperçut que sa découverte n’avait pas de valeur, car madame de la Blinais entendait la première messe à six heures du malin. Or il était sans exemple que Maurice eût pris sa récréation à une pareille heure. Sortir ainsi, peut-être eûl-ce été
possible une fois. Il s’y hasarda, remuant pour cela un monde; mais il ne réussit pas. Marcelle, ce jourlà, un dimanche, était partie avec Cornevin et dame Hilaire pour visiter Versailles, et à son retour au logis, Maurice trouva le président tellement sceptique, qu’il comprit l’impossibilité de prendre une revanche à la même heure.
Ce fut ainsi longtemps encore, avec des chances diverses. Peu à peu, enhardi par le système de rémission que son père poursuivait au moment où la rémission était si funeste, Maurice sortit à des heures irrégulières, il élargit son cercle d’action. Tout cède à l’expansivité de l’amour, les chaînes les mieux trempées, s’amollissent et se ductilisent au contact des vrais amants.
Maurice finit par être assez libre pour remarquer que madame de la Blinais dînait à telle heure, sortait à telle autre, que son carrosse la prenait pour tant de temps, quelle respirait le soir à son balcon entre la brune et la nuit, il connut enfin toute sa vie. N’aime pas qui n’en vient pas là ! Et, comme il cherchait passionnément un regard d’elle, assuré que ce regard croisé avec le sien déciderait à jamais entre eux, l’événement appelé par l’intensité de ce vouloir, obéit comme un esprit à celui qui l’évoque
et vint déterminer la crise en son temps, en son lieu.
On touchait alors aux beaux jours de l’automne, si chers aux Parisiens. Maurice demanda la permission de passer une journée hors de Paris, avec quelques amis. Une journée! Le président opposa nombre de restrictions que Maurice accepta toutes. II eût accepté de n’avoir qu’une heure, car il était décidé à n’obéir ce jour-là qu’à lui-même; sortir était tout ce qu’il désirait. Une fois dehors, on ne le rattraperait plus. Le président accorda la demi-journée. Maurice remercia : ce fut marché conclu.
Le premier soin de Maurice, à la veille de ce jour tant désiré, fut d’égarer ses amis ou de leur rendre impossible la partie du lendemain. Avec l’un, il usa de subterfuge; c’était un niais, il le perdrait au rendez-vous. De l’autre, garçon intelligent, il se fit un complice, moyennant une fausse confidence. Maurice, bien certain d’être libre, partit de grand matin, non pas pour la campagne, mais pour la rue de Cléry, et, du fond d'un fiacre qu’il avait fait arrêter au coin de la rue de Bourbon, à l’angle du cul-de-sac des Filles-Dieu, il se mit à observer la maison de .Cornevin, décidé à saisir au vol madame de la Blinais quand elle sortirait pour la messe.
Rien ne lui réussit en ce sens. La jeune femme était sans doute occupée à autre chose : pas un visage n'apparut, si ce n’est celui de la servante roulant comme une avalanche de l’escalier à l’allée, et remontant de même après la commission faite. On distinguait cependant aux vitres du premier étage la silhouette calme de Cornevin qui arpentait son cabinet en travaillant. Parfois dame Hilaire, levant le rideau, interrogeait l’état du ciel. Au deuxième étage, chez Marcelle, rien ne remuait. Le fait est qu’< n ce moment, elle écrivait une longue et minutieuse lettre aux Vertes-Feuilles, pour consoler le vieux Gilbert malade, pour lui promettre d’aller le rejoindre aussitôt que Cornevin lui en donnerait l’autorisation, c’est-à-dire quand elle aurait terminé sa tâche. Marcelle n’avait pu s’empêcher de pleurer en écrivant; Paris l’importunait malgré ses merveilles; elle dépeignait avec éloquence les douleurs de son isolement, son inquiétude, l’amertume où la plon- ' geaient le départ de Bertrand et le mystère de son absence. Encore quelques visites à rendre, disait-elle, à des conseillers influents ; encore quelques sollicitations dont je suis excédée et humiliée, puis, n’ayant plus rien à faire ici, sûre d’avoir accompli la part que mon mari m’a assignée dans l’œuvre commune,
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je vole aux Vertes-Feuilles où j'étais heureuse, si heureuse que je me sens inquiète comme si Dieu m’avait à jamais bannie de ce paradis, et que j’en rêve la nuit. Elle ajoutait les plus tendres caresses pour son fils, les plus tendres souhaits pour le vieillard, quelques détails sur ce Paris qui lui faisait .peur. Sa lettre renfermait une prière à l’archevêque d’insister encore auprès du président par une recommandation chaleureuse.
Et quand elle eut cessé d’écrire, il fut temps de déjeuner; la petite servante apparut bientôt à la porte de l’allée avec cette grosse lettre qu’elle courait jeter à la poste. Maurice comprit. Il redoubla d’attention et de patience.
Cependant par tout le quartier les boutiques se fermaient, les clercs sortaient tout blancs de chez les perruquiers, les commis endimanchés se hâtaient, les fillettes cliaussées de leurs mules neuves a talons pointus trottaient menu, les bourgeoises poudrées, et portant fièrement leurs panaches ou l'architecture . de leur coiffure à labyrinthe, s’acheminaient vers le centre de la ville. C’est qu’il y avait grande fête à Saint-Cloud, les eaux jouaient, tout Paris entreprenait le voyage. Maurice, apercevant dame Hilaire enrubannée et crêpée, pressentit quelque projet d’im-
portance; il fut confirmé dans cette idée par l’apparition du carrosse à une heure inusitée. Et vers midi les rideaux du second étage s’agitèrent à leur tour : une ombre toute blanche s’y imprima, reparut dix minutes après à l’étage de Côrnevin, lequel Cornevin sans perruque se mit à sa fenêtre pour regarder en bas. Le cœur de Maurice bondissait dans sa poitrine. La porte de l’allée s'ouvrit, la petite servante accourut et ouvrit la portière, puis dame Hilaire radieuse emplit l’allée de ses bouffants atours; derrière elle venait Marcelle, en robe blanche, en mante gris de lin avec une coiffure à rubans pareils. Maurice sentit un brouillard sur ses yeux. Il ne vit plus rien que la voiture en marche et Côrnevin qui refermait sa fenêtre. Aussitôt il ordonna au cocher de son fiacre dè suivre le carrosse.
Toute la ville semblait s’être donné rendez-vous aux quais, à la rivière. Sur les quais, des véhicules de tout modèle, depuis le chariot jusqu’au fourgon
colossal, appelaient et engloutissaient les voyageurs. Les coucous, classiques alors, regorgeaient. On essayerait vainement aujourd’hui d’entasser pêle-mêle une population de criminels voués aux plus affreux supplices dans les ' terribles boîtes où s’élançaient à l’envi, avec une charmante humeur et une cordiale égalité, les figures, les caractères et les costumes des classes les plus disparates.
Mais si le spectacle était curieux sur les quais, il était ravissant sur la rivière. En bas du Louvre, le long de la berge, embarcadère naturel, arrivaient en groupes frais et joyeux les aventureux et les vaillantes, hélés et appréhendés par les mariniers de Seine aussitôt qu’ils avaient touché la limite du quai. Si l’on consultait la solidité du bateau, la propreté du ■ tendelet, si l’on choisissait sa couleur parmi ces nuances bleu, rouge, vert, rassemblées la proue au rivage, on interrogeait bien aussi la figure du patron et les biceps musculeux qui devaient ramer jusqu’à Saint-Cloud. On marchandait, on riait, on s’embarquait, on s’éloignait du bord avec des cris de joie. Les bateaux, la plupart à huit places, absorbaient deux ou trois sociétés de gens qui, ne s’étant jamais vus avant ce jour-là, dînaient ensemble à Saint-Cloud et revenaient le soir amis pour la vie. Aussi choisis-
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sait-on ses partners comme on avait choisi son bateau ou sa couleur. Toute la rivière était couverte de barques pavoisées ; l’eau tiède et glauque disparaissait sous les avirons.
• Sur la berge se tenaient, circonspects et embarrassés, les peureux ou les délicats ; les premiers avec toute l'émotion du colon qui va prendre la mer pour six mois, les autres avec la crainte de s’embarquer en mauvaise compagnie. On voyait là des gens qui, après s’être observés et pesés de l’œil, s’abordaient pour se proposer réciproquement de partager la barque et la dépense ; de là des politesses et de grands battements de cœur pour les jeunes filles.
Maurice eut bien regardé tout cela s’il en eût eu le temps, mais le carrosse avait descendu les deux dames et le père de Sulpice au bord même de la rivière. Il arrêta et paya son fiacre, puis ne s’occupa plus que de suivre, à travers toute cette foule, chaque démarche des voyageuses, qu’un faux mouvement pouvait lui faire perdre. Dame Hilaire fit prix longuement avec un bateau bleu à tente blanche, qui appareilla aussitôt, sans autre passager, heureux et fier d’avoir si peu de poids et une si belle cargaison.
Maurice, sans balancer, suivit un vert qui l’appe lait Monseigneur, et qui avait raison, car le jeune
homme rayonnait d’une beauté de prince des fées. ■Quatre jolies filles, jusque-là timides et irrésolues, se décidaient «à prendre ce bateau vert, en compagnie de Monseigneur, et l’une d’elles posait déjà sa mule mignonne sur la planche, quand Maurice déclara qu'il louait le bateau à lui seul. Le vert gagna au large, d’un train à tout dépasser, mais le fils du président lui recommanda la modestie, et scs yeux, rivés sur le bateau bleu , apprirent bientôt à cet intrépide dans quelles eaux devait marcher le bateau vert. En effet, ce marinier malicieux, qui n’était pas fâché lui-même d’admirer tout ce qu’il y avait d’admirable chez son confrère, le suivit d’abord, puis le dépassa de quelques longueurs, puis, le laissant arriver, se mit à ramer •de conserve, et entama la conversation dans les termes les plus galants de la langue de la Grenouillère.
Moment terrible et doux, Maurice l’avait attendu si longtemps; il allait donc arriver, ce regard qui, par les yeux, lui pénétrerait au fond du cœur. Marcelle, assise sur la planche garnie d’un maigre coussinet, garantie du soleil par la toile blanche à franges, se laissait aller au bien-être du repos, au charme d’un ciel splendide, à je ne sais quoi de vaguement agité qui la berçait corps et âme. Tout à coup, elle aperçut
dans ce bateau parallèle au sien, sous le rideau de toile écrue, une figure tournée de son côté. Maurice, en effet, s’était assis le dos tourné à la proue; Marcelle était placée à l’arrière, ils se voyaient face à face. Les barques glissaient lentement, conservant leur distance; on quittait à peine Paris, et le voyage est de deux heures.
Marcelle fut surprise aussitôt à la vue de ce jeune homme. Il ne pouvait en être autrement; car l’amour infini nageant dans une immense félicité, éther et flamme, c’est l’élément des âmes bienheureuses. Comment n’eût-on pas remarqué ce transfuge de la patrie céleste! Maurice était si beau, que Marcelle, innocemment, le regarda sans détourner les yeux, croyant continuer quelque rêve. Et tandis qu’elle regardait, lui qui poursuivait son rêve aussi et buvait avidement le rayon de ces yeux adorés, lui, l’infortuné, pâlissait de plaisir, et disait par ses prunelles humides d’effluves, par sa lèvre embrasée, par tout son être qui volait immatérialisé à la rencontre de Marcelle : C'est moi, moi, moi qui vous cherche, qui vous appelle, qui vous possède en ce moment! L’eau, le ciel, la terre, et le monde sont déserts et vides. Je suis seul avec vous dans l’universl
Cette intensité profonde de la sympathie parvint
bientôt à envelopper Marcelle comme une étreinte. Elle se sentit frappée et s’étonna, et pour se défendre, elle se tourna d'un autre côté. Mais ce n'avait pas été sans remarquer la flamme allumée dans ces yeux avides, et le caractère d'exaltation écrit sur ce front orageux, et l’égarement d’une physionomie qui ne lui était pas inconnue. Elle chercha si elle n’avait pas déjà vu cette figure, et se rappela les Carrières, la petite porte, et la scène mystérieuse dans laquelle ce jeune homme avait joué son rôle étrange.
Elle reconnaissait Maurice en sa pensée, et, par un mouvement de curiosité plus fort que toute prudence, au moment où elle se disait : C’est lui! elle le regarda, il pensait à la même chose, avec elle, en même temps
qu’elle, et s’attendait à ce regard. Ce fut un éclair à la lueur duquel ils se devinèrent l’un l’autre.
Mais alors Marcelle se souvint de la frayeur que le jeune homme lui avait inspirée; les émotions de la première rencontre avaient survécu. Ce souvenir, si défavorable à Maurice, l'emporta sur la bonne impression qu’il venait de produire, et la vicomtesse, troublée, mais résolue, ne jeta plus les yeux du côté de cette barque verte et se livra tout entière à la conversation de sa compagne qui lui expliquait le paysage.
Maurice en devint triste comme les oiseaux quand le soleil se cache un jour d’éclipse. Il craignit d'avoir provoqué cette rigueur par l’audace de ses premiers regards. Cependant le temps s’écoulait. Mille bateaux croisaient le sien et séparaient le bleu du vert. Parfois, Marcelle disparaissait dans un tourbillon de jouteurs qui, la bouteille à la main, animant leurs rameurs et prenant l’aviron eux-mêmes, se défiaient à qui arriverait le premier pour commander une matelote. Et les filles criaient de joie et les mères de peur, et les rives encombrées de pèlerins à pied répondaient par de formidables encouragements. Maurice, malheureux et assourdi, laissait passer la tempête, attentif à retrouver Marcelle aussitôt qu’un peu de calme revenait.
Il arriva, qu’au plus fort de ces bourrasques, le bateau vert faillit chavirer sous la pression d’une flottille qui usurpait le milieu de l’eau. C’était tout Audinot, mêlé à tout Nicolet, embarqué sur trois galiotes à huit rames. Ces demoiselles, resplendissantes, acclamées, filaient comme des néréides sur leur monstre, en chantant gratis les refrains les plus populaires. L’Estrigny montait la galiote amirale en compagnie de Sophie Forest. Maurice, éperdu à leur approche, n’eut que le temps de se retourner sous les cerceaux de sa
tente. L'ouragan passa si vite qu’il espéra n’avoir pas étéaperçu. Joseph n’avait pas jeté les yeux de ce côté.
A part cet épisode inquiétant, le voyage se termina sans encombre. Marcelle, à distance, se surprit deux ou trois fois à rechercher la barque verte, sans doute pour constater la disparition de son effrayant inconnu. Maurice, rendu circonspect par la crainte de déplaire, s’abritait toujours derrière quelque rempart. De là, invisible, il voyait et idolâtrait à son aise. On aborda ainsi au pont de Saint-Cloud.
Pendant le reste du jour, il se mêla aux milliers de spectateurs qui admiraient le jeu des eaux et la majesté du parc, suivit Marcelle sans affectation, la vit rougir une fois d’avoir encore rencontré ce regard suppliant qui répétait : C’est moi... Après cet exploit, il se rejetait dans la foule pour ensevelir son bonheur. Bientôt, l’âpre plaisir s’étant effacé, il volait à une sensation nouvelle, de sorte que la vicomtesse trouva incessamment, jusqu’au soir, en face d’elle, à ses côtés, partout où elle ne l’attendait pas, cette figure parlante, et se demanda si c’était par hasard, cl, le soir venu, au lieu de dîner à Saint-Cloud, comme tout le monde, Marcelle monta dans son carrosse, qui était venu de Paris par Boulogne la chercher à la grille du parc, déjouant ainsi tous les plans, tous les
rêves du malheureux Maurice. Bien plus, il y avait Cornevin dans ce carrosse, Cornevin qui s’était permis cette récréation après sa journée faite; en sorte que l’amoureux, réduit à se cacher, loua une voiture dont les rosses haletantes ne purent suivre les chevaux de la vicomtesse. Marcelle était rentrée depuis une demi-heure et se déshabillait, quand Maurice arriva furieux rue de Ciéry, juste à temps pour envoyer un baiser à son ombre et retourner souper avec son père, en répétant tout bas :
— C’est égal, maintenant elle me reconnaîtrai Elle le reconnut en effet, car, à partir de ce jour, efî'yâné d'amour, il ne perdit pas une occasion de la voir ou de se faire voir d’elle. Quelquefois, il effleurait sa robe en passant : c’étaient les jours de délire. Ce sacrilège commis, il s’enfuyait si vite qu’on l’eût arrêté comme un voleur si la police eût passé par là. Une fois, il écrivit une de ces lettres vagues, sublimes de sentiment et de folie, qui sont presque toujours inintelligibles pour celle qui les reçoit, car elle vit sans vous, cette femme avec qui vous vivez sans cesse; elle ne pense pas à vous, cette idole à qui vous pensez toujours; elle ne peut donc pas vous comprendre, insensé, puisque l’immensité morale vous sépare. Mais Maurice espérait mieux, et peut-être avait-il rai-
son. Marcelle sentait en effet partout l’influence de cette obsession passionnée; elle voyait ce fou entre les roues de toutes les voitures, ce fantôme au fond de tous les angles sombres; nul n’était capable ou coupable d’autant de folies. Elle attribua donc sans hésitation la lettre à son auteur, et ce fut avec un redoublement d’épouvante.
Cependant où trouver plus de respect, plus de délicatesse exquise? A part cette opiniâtre persécution, avait-il jamais parlé, gêné, compromis? Marcelle, néanmoins, ferma hermétiquement rideaux et fenêtres, changea ses heures de sortie; elle ne changea rien aux événements, car Maurice la devinait en tout, suppléait à tout et se multipliait avec le génie de l’amour.
Il n’est pas une femme de bien, une véritable femme qui confonde la vertu avec la brutalité, et se décide à outrager l’homme qui l’aime respectueusement. Nulle femme n’était plus pure et. plus chaste que Marcelle; l’idée d’un sentiment incompatible avec son devoir suffisait pour la révolter; mais elle se contentait de le penser, d’en être sûre; et quand elle voyait ce malheureux jeune homme, bizarre et beau, délicat et ardent, passer, regarder, attendre quelquefois des heures entières et s’éloigner avec rési-
gnation, et revenir le lendemain sans ostentation, sans fiel, sans espoir, et consumer ainsi sa jeunesse et le temps de ses travaux, peut-être celui de ses plaisirs, elle songeait avec tristesse que le silence d’une femme qui se sait aimée n’est pas aussi innocent qu’on le croit; que cette femme a tort d’en être fière et reste néanmoins responsable devant sa conscience du mal qui se commet à son sujet. Elle se disait, en considérant le tumulte de cette pauvre âme errante autour d’elle, qu’elle voudrait connaître la sœur de ce jeune homme ou sa mère, et leur bien expliquer que leur fils ou leur frère se perdait, et les supplier de le convaincre. Vingt fois elle faillit avertir dame Hilaire ou Cornevin d’avoir à descendre et d’aborder le pauvre amant et de le détourner avec d’honnêtes paroles. Elle n’osa jamais déclarer qu’on la recherchait ainsi, et c’est un charme presque divin que cette pudeur de l'amour qu’on inspire. Entre la femme qui avoue qu'elle aime et celle qui se dénonce aimée, la moins pure n’est pas celle qui s’accuse.
Non, Marcelle ne trahit pas le secret de ce jeune homme. Peut-être quelque sceptique en voudra-t-il induire quelle le tolérait. Nullement; c’était le temps où la morale ne prescrivait pas les cruautés inutiles. Ce qui est inutile en matière de pénalité est odieux.
LES VERTES-FEUILLES 20r.
La vicomtesse savait d’ailleurs que le supplice ne durerait longtemps ni pour lui ni pour l'autre. Le temps approchait où, ses affaires terminées, elle retournerait aux Vertes-Feuilles. Plus d’angle noir là-bas; plus d’embarras de voiture, plus de promenades à Saint-Cloud eu barque bleue ou verte. Un matin, avant huit jours peut-être, Cornevin aurait achevé son travail, l’archevêque aurait envoyé sa requête irrésistible au président, le rapporteur nommé par ce magistrat aurait arrêté son rapport dont les conclu- " sions seraient connues. Alors, le procès étant pour ainsi dire jugé. Marcelle se mettrait en route, et le pâle jeune homme aux yeux noirs ne trouverait plus rien rue de Cléry quand il y reviendrait. Pourquoi rompre la tète à maître Cornevin pour des futilités et crier au secours quand on peut si aisément se défendre soi-même.
Quelques jours après, Cornevin devint soucieux. Il ne parlait plus aussi volontiers du procès qu’on devait
gagner avec tant d’éclat. On le voyait s’enfoncer plus profondément dans ses livres, convoquer plus souvent le procureur de la vicomtesse, et leurs entretiens duraient des heures entières. Marcelle sentit que le digne avocat n’était pas satisfait; elle provoqua une confidence, et Comevin avoua que l’affaire tournait mal; que le rapporteur Freschot concluait en faveur de la prétention contre la possession, et que c’est un fait rare que les conclusions du rapport n’aient pas une influence décisive dans une affaire litigieuse que les juges n’ont souvent pas étudiée à fond comme le rapporteur.
Marcelle avait beau s’être un peu aguerrie contre les secousses, et elle en avait subi beaucoup depuis quelque temps, celle-là l’étonna et fut mal supportée. Cornevin prétendit que tout n’élait pas perdu, mais qu’il était à propos d’appliquer le Caveant consules! 11 parla latin à Marcelle, l’excellent homme! mauvais signe. Elle en fut atterrée.
Il prescrivit l’énergie. Il avait composé un mémoire, un véritable chef-d’œuvre, comme il en sortit beaucoup du fond de ces cabinets modestes des avocats du siècle dernier. Marcelle porterait ce mémoire aux conseillers. Malgré leurs rebuffades ou leurs gracieusetés plus redoutées encore, elle mettrait le siège
devant chacun d'eux, sans oublier le rapporteur. Elle presserait l'archevêque d’envoyer sa lettre qui n’arrivait pas. On verrait à faire venir le vieux comte Gilbert, tout malade qu’il fût, pour attendrir les juges.
Enfin, on demanderait une nouvelle audience au pré- * •
sident pour le supplier de lire avec attention ce mémoire irréfragable.
L'alarme fut au camp; Marcelle se remit à pleurer. Elle pleurait facilement, la douce femme. Elle écrivit aux Vertes-Feuilles des lettres désolées auxquelles des lettres désolantes furent répondues. Le comte Gilbert ne cachait plus son état. Cloué par la goutte et la fièvre, sur son lit, sur le parquet même, car le lit lui était devenu insupportable, il ne pouvait songer à entreprendre seulement le voyage de la chambre voisine. Marcelle ne devait compter que sur elle. Bertrand, on l’avoua, avait pris la mer pour porter, plus loin que Brest, les dépêches ministérielles. Aux mains de Cornevin, à la coopération de Marcelle, était remis le sort de toute la famille. Comme autrefois Gilbert contre lesAnglais, la dernière debout des la Blinais devait dire « Vaincre ou mourir 1 » * *
Ces exhortations, ce danger décuplèrent les forces de la vicomtesse. Elle commença par recourir à Dieu. On la voyait, les mains jointes, composer des prié-
208 LES VEUTES-FEU1LLES
res, de celles qui se font écouter là-haut. Elle faisait ensuite ses visites, suppliant les hommes comme elle avait supplié Dieu. Quelquefois, on répondait à ses instances par des instances qui la faisaient fuir. C’est alors qu’elle se réfugiait aux pieds du Maître qui n’humilie personne et n’exige rien delà créature que le respect de lui-même en elle-même. Malgré tous ses efforts, l’affaire ne s’améliorait pas, et Cornevin, depuis huit jours, n’avait pas encore redressé l’arc de ses épais sourcils.
Depuis ces mêmes huit jours, Marcelle semblait avoir perdu la mémoire ou le sentiment de tout ce qui n’était pas l’intérêt de la famille. Elle relisait incessamment les lettres du vieux Gilbert, qui disait : « En vous est notre espoir. » Elle se répétait tout bas les derniers mots de son mari : « Je vous confie la vie de mon père et de mon fils. » Et elle s’interrogeait comme une coupable, et demandait à Cornevin quelque tâche à faire, quelque sacrifice à accomplir.
Voyait-elle à travers son trouble et ses larmes le jeune homme assidu à lire sur son visage? Savait-elle qu’il la regardait? Avait-elle conscience de cette existence fanatiquement soudée à la sienne, et qui l’accompagnait comme l’ombre suit le corps? En étaitelle arrivée à ce comble de l’exaltation qui néglige
tout détail, qui absorbe tout dans une fonction unique, et cette fonction n’était-elle pas de crier sans relâche vers Dieu, sans songer qu’il y eût quelque chose sur terre?
Voici pourtant ce qui arriva. Elle avait passé toute une journée dans les larmes; rebutée en plusieurs endroits et parfois offensée. Il lui sembla le soir quelle n’avait pas assez prié : elle en sentait comme un besoin dévorant. La chapelle des Filles-Dieu, en face de ses fenêtres, avait éclairé sa rosace à figures peintes, comme un fanal qui appelle le voyageur perdu. Marcelle prit à la hâte sa mante et descendit sans emmener Tiennotte, sans même songer qu’elle était seule. Cette chapelle illuminée l’attirait. Le temps était étoilé, le quartier désert : chacun courait au boulevard du Temple, à la parade. La vicomtesse se jeta dans l’église avec une ardeur famélique, choisit d’instinct le pilier le plus sombre, et, ne sentant personne autour d’elle, s’agenouilla sur la dalle et se mit à prier.
La fièvre la gagnait. Elle s’enflammait en parlant à Dieu; elle lui dit sa souffrance, ses craintes; elle parlait à demi voix; c’est crier, dans un sanctuaire. Elle prit à témoin ce Dieu miséricordieux et tendre de l’injustice dont son père, son fils et son mari étaient
victimes. EUeen appela à ce juge infaillible de la vertu et du droit de tous les siens. Elle lui demanda de sauver la fortune et la vie des êtres qui lui étaient chers. Elle se courbait jusque sur la pierre, elle frappait sa poitrine sans y trouver une tache à expier. Elle se dévouait cependant, et suppliait Dieu de la punir, elle, de la faire longtemps souffrir, de la prendre et d'épargner les innocents.
Elle pleurait à chaudes larmes, et lançait sa prière à travers mille sanglots, lorsque soudain un grand gémissement se lit entendre auprès d’elle. Elle se retourna, et n’eut pas le temps de se relever. Deux mains avaient saisi les siennes, une tête se penchait vers elle avec un élan impétueux. C’était le visage de Maurice, ravagé par l’expression d’une insupportable douleur, et tout sillonné de larges pleurs à travers lesquels flamboyaient ses yeux.
— Ne pleurez pas, dit-il d’une yoix déchirante, vous serez exaucée !
Et il la relevait en effet, puissant comme un archange. Tout cela se fit en une seconde. Marcelle n’avait pas encore bien compris, que déjà elle se trouvait seule clans la chapelle. Il avait fui. Elle se demanda si réellement un ange lui était apparu.
Mais ses poignets encore brûlants, encore marbrés de la pression des deux mains de l’inconnu, expliquaient cette apparition dans un sens beaucoup moins mystique. Marcelle avait trop bien reconnu l’éternel solliciteur d’amour, et, la première impression effacée, elle s’indigna d’être ainsi poursuivie et surprise.
Elle voulut se punir d’avoir remarqué les yeux troublés de ce jeune homme et sa véhémente sollicitude ; elle se condamna d’avoir faibli un instant devant ce témoignage d’une sympathie inacceptable. Honteuse, elle rentra chez elle, où toute la semaine elle demeura barricadée, fuyant la fenêtre, même à l’abri du rideau, s’attachant à la robe de dame Hilaire comme une enfant peureuse, écoutant les trois confirmations et les deux péroraisons de rechange qu’avait composées Cornevin, et ne posant plus le pied hors de la maison. En sorte que pendant ces huit jours mortels, Maurice ne sentit et n’aperçut rien qui
lui prouvât que Marcelle vivait derrière ces murailles
inflexibles.
En revanche, i! crut apercevoir une fois la figure de l’Estrignyau bout de la rue de Bourbon. Il se cacha
du mieux qu’il put, et se flatta de n’avoir pas été reconnu: Mais, le surlendemain, pendant une des nombreuses contre-marches qu’il variait dans le quartier avec la cauteleuse sagacité du renard, il vit distinctement le même l’Estrigny arrêté dans un fiacre au coin de la place de la Ville-Neuve. La peur le prit : une sueur froide inonda son front. Joseph, depuis leur dernière entrevue à l’hôtel du président, n’avait fait que de rares visites à Barbeau, toujours en l'absence de Maurice; il avait donné un rendez-vous à ce dernier qui ne l’avait pas accepté : l’Estrigny se défiait-il du changement brusque survenu dans la vie et les idées de son compagnon? Soupçonnait-il la vérité, osait-il espionner pour la découvrir tout entière? Cet espionnage ne remontait-il pas au jour des eaux de Saint-Cloud? Maurice, en présence d’un tel danger, ne se sentit plus l’audace de risquer de nouveaux voyages à la rue de Cléry : d’ailleurs ses forces n’y eussent pas suffi.
Décidé à tenir sa promesse envers Marcelle; c’està-dire à faire triompher sa cause et à jouer au vrai le
rôle d’archange tout-puissant, Maurice avait à peine assez de temps, assez de talent, assez de volonté pour faire décider, dans le sens diamétralement opposé, l’affaire que lui-même avait d’abord recommandée en faveur de l’Estrigny. Les obstacles étaient immenses, insurmontables pour tout autre. Il s’agissait de solliciter des conseillers, de susciter une péripétie, d’écarter le rapporteur, dont l’opinion eût fait perdre le procès à Marcelle. Il s’agissait d’amener le président — et cela était le comble de l’impossible — d’amener cet homme de bronze, cet esprit rigide dans ses partis pris, à envisager l’affaire conformément au caprice d’un enfant. Il s’agissait, non pas seulement de soulever cet univers, mais d’étouffer la voix de sa conscience qui souvent se révoltait contre le parjure, le faux et l’iniquité. Maurice ne recula devant aucune de ces barrières : sourd, aveugle, intraitable, il se précipita dans ce chemin maudit comme un martyr court au ciel ; d’excuse, il n’en cherchait même pas ; d'obstacle, il n’en sentait pas un seul de taille à lutter contre son amour; son mobile, nul ne le connaissait, force immense ! car l’homme qui parait être désintéressé, ne rencontre jamais de résistances personnelles et n’offre de prise sensible que sur soun amour-propre ; l’adversaire ne le vise pas au cœur.
21 i ‘ LES VEKTES-FEUILLES
Maurice avait mille avantages dans la lutte : sa position, le besoin qu’éprouvait chacun de ménager le président son père, le renom d’un talent qui commençait à percer, la grâce de sa personne et de son caractère, irrésistible toutes les fois qu’il voulait séduire. Partout au palais on s’était répété que ce jeune homme promettait un illustre magistrat, qu’il conti- . nuerait, s'il n’éclipsait les illustrations de la famille ; on attendait ses débuts : ce fut le côté faible que Maurice exploita chez tout le monde, et particulièrement chez le président de V***.
11 demanda le rapport de l'affaire la Blinais pour ce début si désiré. 11 avait fait, dit-il à son père, un travail considérable et nouveau sur cette question de droit tant controversée. L’espèce était merveilleuse par le côté sentiment. Maurice développa sa thèse avec une vigueur et une originalité qui impressionnèrent vivement le président, sensible comme tous les spécialistes aux découvertes qui rajeunissent ou étendent la spécialité. M.deV***, après des objections qui furent victorieusement combattues par l’amant fanatisé, et mollement défendues par un père orgueilleux, finit par fournir lui-même des arguments au néophyte. La matière prêtait aux palinodies. Débris suranné des législations féodales, celte question des
substitutions avait contre elle le sentiment publi ; les défendeurs inspiraient un intérêt incontestable; l’archevêque de Montbrison plaidait de loin d evant le cœur de son vieil ami.
Le président convintqu’il y avaitchance d’un grand succès pour le rapporteur. L’aspect tant soit peu paradoxal de la question, telle que l’envisageait Maurice, anima le vieux juriste d’une ardeur de controverse, dont profita le jeune pour se faire indiquer les bons coups à frapper. Le président, de son côté, étudiait l'affaire au point de vue nouveau, recrutait des adhésions et des autorités. La chose, après huit jours, commençait à prendre tournure. Maurice, pour ne rien trahir de ses préoccupations ou plutôt de sa préoccupation unique, prépara, simultanément avec l’affaire la Blinais, deux autres rapports sur deux causes indifférentes qui viendraient à la même audience; il passa les nuits, il dévora les jours, s’entoura des amis de son père, qu’il gagna, sinon aux trois affaires, du moins à la principale, et lorsque cet homme de génie fut sorti vainqueur des luttes de toute espèce et des travaux écrasants sous lesquels Hercule eût succombé, lorsque tout fut prêt et la révolution opérée dans ce procès que le digne Comevin se flattait de gagner tout seul, Maurice s’arrêta pour
Cornevin répondit :
— Demain est jour de grande fête, et le président passe les jours de fête à sa maison de campagne de Thiais; il part ordinairement la veille, après le Palais, avec tout son monde. Pour qu’il vous mande à pareille heure, il faut qu’il ait retardé son départ et qu’il ait quelque chose d'important à vous annoncer. Je pense comme vous que ce ne peut être quelque chose de fâcheux. Espérons. Et, tout en espérant, aidonsnous nous-mêmes.
Marcelle eut le cœur à ce point gonilé de joie et d’impatience, qu’elle ne put manger, malgré tous les raffinements de dame Hilaire. Dès cinq heures elle était habillée, prête, et comptait les minutes.
fi
Il était nuit lorsque Marcelle monta en carrosse pour se faire conduire à l'hôtel du président. Le temps, déjà noir, s’obscurcissait encore d'une petite pluie glaciale semblable aux premières giboulées. Marcelle, à son entrée dans la cour de l’hôtel, ne
vit personne pour la recevoir; une lumière brillait au rez-de-chaussée, derrière les rideaux ; elle se dirigea de ce côté, monta les degrés du perron, et là rencontra le vieux Barbeau, qui semblait attendre et lui ouvrit la porte du vestibule.
Cette immense maison était sombre et comme endormie. Pas un bruit, pas un feu, pas un mouvement. 11 y avait dans ce profond silence une sorte de majesté dédaigneuse qui serrait le cœur.
Barbeau, sans prononcer une parole, introduisit Marcelle dans le salon d’abord ; puis, ayant ouvert la porte du cabinet, montra d'un geste le chemin à la solliciteuse. Celle-ci se rappela l’endroit où elle avait été reçue la première fois; elle pénétra dans le cabinet, dont la porte se ferma derrière elle.
La vaste pièce était déserte et noire comme le reste delà maison. A partie feu de la cheminée, il n’y avait de lumière que derrière le paravent, encore était-elle amortie par l’abat-jour, et l’on voyait au plafond palpiter comme le mouvement d’une ombre humaine, le président, sans doute, qui travaillait là.
Marcelle s’assit très-émue et attendit quelques instants près du feu.
Bientôt le paravent s’ouvrit; Marcelle se leva; ses yeux cherchaient anxieusement à lire la première im-
pression qui se produirait sur le visage du président ; elle recula saisie de stupeur et se crut folle. Ce n’était pas le président, mais l’inconnu des Carrières, mais l’éternel persécuteur qu’elle trouvait en face d’elle. Une terreur poussée jusqu'à l'égarement s’empara de la malheureuse femme.
Maurice n’avait pas, lui non plus, une goutte de sang dans les veines; lui aussi avait peur, et son regard profond semblait demander grâce. Il se remit pourtant le premier.
— Madame, dit-il d’une voix qui réveilla Marcelle en remuant chaque fibre de son corps, mon père a dû partir pour sa maison de Thiais et m’a chargé d’avoir l’honneur de vous recevoir à sa place.
— Vous êtes le fils du président? s'écria-t-elle.
— Oui, madame.
La vicomtesse jeta autour d’elle un rapide regard pour se convaincre de sa propre raison. C’était bien la maison du président de V***, ses meubles, sou portrait. Celui qui parlait pouvait être son fils. Elle ne rêvait pas.
Maurice comprit ce doute. 11 comprit également la nuance du regard qu’elle attacha sur lui pour confronter le nom avec la personne, le mystère avec la révélation .
— Oui, madame, répéta-t-il, c’est moi qui suis le fils du président de Y***, et, si vous voulez bien m’écouter, peut-être n’en aurez-vous pas de regret.
.Marcelle n’était pas encore assez maîtresse d’elle pour entendre des choses simples. Le trouble de toutes les visions passées régnait encore dans son cerveau. Elle ne voyait ce jeune homme qu’à travers les mille souvenirs qu’il avait semés entre eux depuis la rencontre des Carrières. Elle eut compris son apparition partout, fut-ce en des circonstances surnaturelles. Dans ce cabinet du président, elle la trouvait invraisemblable; elle n'y croyait pas.
Il fallut pourtant s’y résigner, croire et écouler, elle qui s’était juré de fuir au bout du monde plutôt que de revoir en face l’étrange fantôme qui l’avait trop souvent agitée. Il lui montra un siège qu’elle accepta, et s’assit assez loin d’elle pour qu’elle se rassurât au moins quant au respect.
Maurice s’adossait à la table sur laquelle était posée la lampe; son visage était dans l’ombre; celui de la vicomtesse recevait tout entier le rayon lumineux. Cependant, comme s’il eût encore souffert d’un excès de lumière, le jeune homme tint quelque temps son front dans sa main, ses yeux baissés vers le parquet.
Cherchait-il des paroles? Non; il essayait d’apaiser les battements de son cœur.
Un silence de quelques secondes est intolérable entre gens qui se disent tant de choses à eux-mêmes.
Marcelle en fut vivement blessée; elle l’interrompit par ces mots :
— J’écoute, monsieur.
— Madame, répliqua Maurice avec elfort, M. le président a fait instruire tout particulièrement l’affaire qui vous intéresse. Ce soin lui a été inspiré par les recommandations de vos amis et par la peinture touchante que vous lui fîtes de votre situation le jour où vous vîntes à son audience pour la première
fois. « ;
Maurice s’était exprimé avec une grande douceur, sa voix tremblait; ce qu’il venait de dire était obligeant et poli ; Marcelle s’inclina légèrement.
— Il eut été difficile, en effet, continua Maurice, de ne pas s’attendrir avec vous sur le malheur qui menaçait votre famille, et vous fûtes ce jour-là si éloquente, madame, permettez moi de vous l’assurer, que devant moi vous avez, gagné voire procès...
— Devant vous... balbutia la vicomtesse.
— J’étais ici, dit-il, ici où vous me voyez, ce pa-
ravent fermé sur moi comme à l’ordinaire. Vous, madame, vous vous teniez où vous êtes en ce moment ; mon père là en face. J’entendis votre voix et je vous vis...
Un nuage passa sur ses yeux, Marcelle rougit et instinctivement recula son siège. Ce mouvement rappela Maurice à lui-même. Il reprit :
— Votre émotion était communicative, sans doute, car je fus ému. La cause, telle qu’on me l’avait donnée à étudier et que j’avais crue d’abord mauvaise, je résolus de l’approfondir. Il eût été cruel de ruiner, faute d’un peu de travail, une femme, une famille, veux-je dire, digne de tout intérêt. J’ai donc revu l’affaire, obtenu que le rapport en fût confié à. quelqu’un dont l’opinion vous est favorable, et, sachant l’inquiétude dans laquelle vous vivez au sujet de ce. procès qui se présentait mal d’abord, j’ai pensé que vous me sauriez, gré de vous donner quelques nouvelles...
— Monsieur! s’écria Marcelle emportée vers lui par l’espérance.
— De bonnes nouvelles, oui, madame. Le rapporteur a été changé. Le nouveau rapporteur, comptez sur lui.
— Ali! monsieur! qui est-ce?
— C’est moi, dit Maurice pâlissant de joie et de fatigue peut-être.
— Vous !
— J’attacherai à cette affaire, à son succès, mon nom et le souvenir de mes débuts, murmura-t-il avec un accent de triomphe et* d’ivresse passionnée qui glaça tout à coup en Marcelle son bonheur, qu’elle laissait déjà éclater avec sa reconnaissance.
Mais Maurice, après tant de combats et de sacrifices, Maurice, qui connaissait seul l’énormité du résultat que son amour avait eu seul la puissance d’obtenir, pouvait-il croire un moment qu’il fût possible de lui marchander ce remercîment d’un sourire?
La voyant changer d’expression, il crut qu’elle se définit de sa jeunesse, de son inexpérience, et qu’elle
doutait du succès.
— Votre cause est gagnée! s’écria-t-il. Qui donc la .défendrait comme moi? Est-ce l’avocat languissant et banal, le vieillard épuisé, sceptique, que l'on vous a choisi pour défenseur et pour gardien? Oh! je sais qu’il vous voit tous les jours, à toute heure, et qu’il puise la foi, l’éloquence dans vos yeux; je sais qu’il veut gagner votre procès... .Mais moi, je veux que vous soyez heureuse, que rien ne trouble désormais cette vie à laquelle depuis trois mois s’est associée
toute ma vie, ce sommeil sur lequel tant de fois j’ai veillé, pauvre vagabond caché dans l'ombre, en face de vos fenêtres. Ne vous ai-je pas dit l’autre soir, dans l’église des Filles-Dieu, que vous seriez exaucée, ne l’ai-je pas juré sur mon salut éternel? Vous vous y attendiez, n’est-ce pas? Vous saviez bien que travail, peines, tortures de toute espèce, j’endurerais tout pour vous épargner une larme? Car je vous ai vue pleurer, et mon cœur a failli s'échapper de ma poitrine.
— Mais, monsieur, répondit Marcelle effrayée, pourquoi me dites-vous tout cela? Je ne vous comprends pas.
— Oh! vous m’avez bien reconnu, vous ne voudriez pas mentir. Souvenez-vous de ce que j’ai souffert pour mériter que vous pensiez à moi sans colère. Ai-je jamais franchi les bornes du plus religieux respect? Quand vous sortez et que tout le monde vous voit et vous trouve belle, vous ne baissez pas ces gens qui vous regardent. Ils s’arrêtent cependant pour vous admirer. Quelquefois ils osent vous le dire; moi, vous ai-je jamais adressé un seul mot? Je fuis quand vous paraissez, je me cache aussitôt que vos yeux ont rencontré les miens, et ma part de bonheur est faite pour toute la journée. Si je reviens, c’est que
le besoin de vous voir me brûle comme une soif inextinguible. Eli bien, me disais je, elle est perdue, ruinée, elle sera malheureuse. Rien ne peut la sauver du désespoir. J’y essayerai, moi ; ce que personne, ce que le roi même ne ferait pas, je le ferai. Qui sait si un jour ou l’autre elle ne va pas disparaître; — Oh! celte idée me dévorait! — qui sait si je la reverrai jamais, lorsqu’elle sera retournée dans sa province! et je ne lui aurai pas parlé, et elle pourra dire qu’elle
n’a pas compris ce que disaient mes veux, ce qui
s’exhalait de mon âme ! et, resté seul en ce Paris désert, je traînerai partout le remords de ne pas avoir une fois, une seule fois, étalé mon cœur à ses pieds! Non! je l’ai voulu; j’ai voulu vous forcer à quelque sentiment tendre envers moi. Le plus délicat de tous, le plus facile aux âmes comme la vôtre, c’est la reconnaissance. Vous ne pouvez me refuser la reconnaissance; j'aurais pu, comme ils font tous, vous aborder un jour, un soir, — on est plus hardi le soir, — j’aurais pu vous supplier, vous adorer à genoux, et, si vous m’aviez repoussé, si vous vous fussiez enfuie, c'eut été du moins en emportant mon secret, comme un fer qu’on n’arrache pas du cœur. Je me suis privé de cette joie vulgaire; je m’en promettais de plus nobles, de plus parfaites ; d’ailleurs vous n’ê-
tes pas une femme comme les autres, à qui l’on vole un coup d’œil, à qui l’on surprend un mot dans la rue, en plein ciel, devant mille témoins qui observent et qui rient. C’est ici, librement, à l'abri de tous les regards, sans danger pour vous et sans honte que je vous vois, que je vous parle, et vous ne direz plus désormais que vous ne me comprenez pas, madame, et vous ne direz plus que vous ne me connaissez pas.
Mai 'celle se leva brusquement.
— Je vous connais bien, dit-elle, monsieur, vous qui m'avez attirée ici sous le nom de votre père, et qui, chez vous, où je ne suis pas libre comme ailleurs, osez me faire entendre un langage qui m’offense...
— Qui vous offense!' s’écria Maurice en joignant les mains; je. suis donc bien malheureux!...
— C’est moi, monsieur, qui suis malheureuse de me sentir seule, humiliée, sans protecteur, dans ce piège...
— Un piège! Mais, madame, j’ai voulu vous apprendre le succès de quelques efforts tentés pour vous servir.
— Et m’imposer la reconnaissance !
— Me la refuserez-vous !
— Je refuse tout, comme le refuserait ma famille,
mon mari, dont je représente ici et dont je détendrai l’honneur avec le mien!
Et en répliquant avec cette énergie qu’elle exagérait elle-même pour doubler ses forces, Marcelle avait repoussé sa chaise et se dirigeait vers la porte. Maurice, consterné, la laissait faire. Tout à coup il bondit au-devant d’elle, et, lui barrant le passage :
— Ah! c’est ainsi, dit-il d’une voix altérée par la douleur la plus poignante qu'il eût jamais ressentie; ah ! ce mot d'honneur suffit pour vous dispenser de la plus insignifiante indulgence. Ah! je touche à votre honneur, moi qui, depuis que je vous connais, vous ai traitée non pas eu femme, non pas en idole, mais en divinité devant laquelle on tremble, et à qui l’on n’offre l’encens qu’en rampant et en détournant la tête pour ne point offenser sa majesté ! Voilà comment celle, à qui j’ai tout donné, ma vie, ma pensée, mon Ame, voilà comment elle me châtie, comment elle me chasse, sans un seul mot de pitié pour ma jeunesse, sans remerciment pour mon zèle, sans un conseil à ma folie! Je vous insulte parce que je vous aime, et vous venez me demander compte de votre^ honneur... Rendez-moi donc le mien, à moi, qui me suis parjuré pour vous, qui pour vous ai vendu ma conscience, faussé la loi et dépouillé un homme que
la loi et ma conscience m’ordonnaient de conduire par la main chez vous-même, aux Vertes-Feuilles, en ce domaine usurpe que je voulais vous conserver au prix d’un remords éternel. Ah 1 cet amour si humble et si désintéressé vous déshonore !... Non, pas même cela, c’est moi qui en suis déshonoré; et vraiment, vous me le rappelez à temps, madame, je bénis votre cruauté qui fait tomber le bandeau de mes yeux. Rassurez-vous, je n’oublierai ni ce que vous êtes, ni ce que je suis ; ce sera mieux. Quelle erreur, en effet, était la mienne!... Les gens d’honneur ne souffrent pas qu’on les serve en violant l'honneur. Et votre famille, et voire mari, que vous représentez, et dont vous me menacez, peut-être, eussent rejeté avec indignation le sacrifice que je faisais pour vous épargner un chagrin, pour les sauver de la ruine. Il suffit: ce que j’ai fait, je puis le défaire ; j’y mettrai plus de passion encore : la passion de l’honnêteté et du vrai. Je renonce à ce début. Demain M. le conseiller Freschot reprendra son rapport et ses conclusions; j’avouerai mon crime à mon père; il saura dans quel accès dç délire j’ai surpris sa bonne foi, et il me pardonnera, lui, ce que vous ne m’avez point pardonné. M. de l’Estrigny recevra bonne justice ; chacun sera satisfait, Dieu aussi, qui lisait dans mon cœur et n’est jamais
sans pitié pour les coupables dont un amour insensé est l’excuse. Pardonnez-moi, madame, voilà notre honneur à tous dégagé. Vous êtes affranchie de cette reconnaissance qui vous faisait horreur. Nous sommes libres tous les deux ; haïssez-moi, je m’abhorre. Adieu! madame, adieu!
A ces mots, suffoqué par le désespoir, Maurice alla se jeter devant la table, car il ne pouvait se tenir debout, et, s'y appuyant, ensevelit son front dans ses mains tremblantes. .
Marcelle demeurait foudroyée, blanche, à trois pas delà porte qu’elle regardait, qu'elle voulait atteindre, et elle ne pouvait arracher ni une résolution de son cerveau, ni un pied de ce parquet infernal.
L’écroulement de ses espérances, le désastre de son pèie, de son mari, de son fils, tout cela pour un mot absurde, pour une misérable susceptibilité. En quoi ce jeune homme, ce fou, avait-il offensé, pouvait-il offenser l'honneur d’une honnête femme? Pourquoi elle, que Dieu sauvait grâce à un miracle, défaisait-elle, par sa lâche peur, l’ouvrage de la Providence? Oui, elle était funeste, maudite; il lui suffisait de se montrer, de parler, et tout était perdu.
Maintenant, plus de ressources; — l’abîme, et voilà . tout. Maintenant, il fallait marcher, marcher vers
cette porte, l’ouvrir et disparaître : une honnête
femme, cela doit être orgueilleux. Allons!
Elle fit un effort désespéré, elle commença un pas; deux ruisseaux de larmes jaillissaient de ses yeux ; un gémissement d’agneau s'exhala de son sein.
A ce bruit, Maurice sentit se révolter tout son elfe; il s’élança de nouveau, les bras ouverts, et se roula éperdu aux pieds de la vicomtesse.
— Par grâce, s’écria-t-il, ne croyez rien de ce que j’ai dit tout à l’heure ; je l’ai dit dans la colère, je suis méchant, je ne suis pas vil. — Par pitié! par pitié! si je vous ai offensée, paydon! Oh! ne craignez rien, je baise la terre devant vous. — Ai-je parlé de service rendu, ai-je mendié votre reconnaissance? Non! non! je serais le plus méprisable et le plus faux des hommes, moi qui vous dois le seul bonheur que j’aie rencontré en toute ma vie. Pardon, madame, vous êtes libre, vous pouvez 1 partir ; éloignez-vous sans, ressentiment, souvenez-vous de moi sans haine; votre cause est bonne, elle est sacrée, elle triomphera ; retournez dans votre famille. Je ne vous demande pas un remercîment, pas un regard, — pas même un souvenir : — partez!... partez!...
C’en était trop pour cette pauvre âme brisée qui se débattait convulsivement dans un corps exténué,
comme la flamme d’une lampe se tord au venl d’orage... Marcelle ne répondit que par des sanglots à ces protestations passionnées de repentir. Avec l’idée du danger s’éteignit en elle la force. Elle chancelait; elle sentit qu’elle allait tomber, et chercha de la main l’appui d’un siège sur lequel elle se laissa glisser sans pouvoir cacher son visage inondé de pleurs.
— Je ne veux pas que vous pleuriez, dit Maurice, je ne le veux pas. Jamais je ne vous reverrai; jamais je ne vous adresserai une parole; ne pleurez pas, ne soupirez pas !... Venez, que je vous soutienne, que je vous conduise à votre voilure. Votre main seulement, pour me témoigner que vous me pardonnez, que vous me quitterez sans me haïr. — Vous détournez la tête, je vous fais horreur, un mot! Comme vous êtes pâle... ô ciel... un mot, je vous supplie, — votre main est glacée.
Il s’épouvanta dii froid mortel de ces deux mains inertes qu’il couvrait vainement de baisers en appelant Marcelle. Un silence effrayant lui répondit. — Marcelle avait perdu connaissance.
Le jour bleuissait les vitres de la maison de Corne-
vin et glissait en brunie azurée dans la chambre de la vicomtesse, lorsque Tiennolte, ouvrant avec précaution la .porte du cabinet voisin où elle couchait, jeta un coup d’œil inquiet vers l’alcôve de sa maîtresse.
Elle y vit Marcelle, éveillée, immobile, fixant de grands yeux arides sur l’ombre de ses rideaux : ce regard des fous ou des agonisants qui fait peur.
Elle accourut, pour savoir de la vicomtesse comment elle se trouvait.
— Pourquoi? demanda Marcelle.
— Madame nous a tous effrayés, répliqua Tiennotte, en rentrant hier, si défaite et si tremblante.
— Ah! murmura Marcelle, j’étais défaite et tremblante!...
— Et froide comme une trépassée ; madame ne sortait pas du carrosse; il nous a fallu la monter dans nos bras.
— Oui, Tiennotte, oui.
— Et pas un mot. Nous avons tous été si bouleversés! On eût bien fait d’envoyer chercher un médecin, comme le conseillait dame Hilaire.
— Eh bien, Tiennotte?
— Eh bien, madame n’a pas voulu, et a renvoyé tout le monde en disant qu’elle avait pris froid, qu elle voulait être' seule.
— C’est vrai, j’avais prjs froid.
— Madame a eu la fièvre toute la nuit; je l’entendais grelotter et gémir. — Mais on voit qu’il y a du mieux. L’œil, qui était presque éteint hier, brille aujourd’hui.
Cetœil étincelait en effet. Marcelle poussa un soupir semblable à un rugissement.
— Qu’y a-t-il encore? s’écria Tiennotte.
— Rien, reste ici, je le défends de sortir.
— J’ai promis à M. Cornevin, .r dame Hilaire de leur donner des nouvelles, de les éveiller sitôt que j’aurais vu madame...
— Reste ici, te dis-je. 11 fait jour?
— Bientôt, madame.
— Habille-moi. Dépêchons; pas de bruit.
Marcelle, dont chaque mouvement était saccadé, chaque mot tranchant comme un coup de hache, se
jeta hors du lit, les pieds nus sur le carreau froid, et la douleur lui lit du bien.
Elle se laissa, pâle statue, vêtir, coiffer, chausser, exhalant de temps à autre, comme un cri, ce mot fiévreux et sec : Vite! vite!
Tiennotte se multipliait. Lorsqu’elle eut terminé, le jour était déjà haut. Marcelle lui prit la main.
— Écoute, dit-elle, tout le monde dort encore. Je te défends de réveiller personne. Tu vas descendre à pas de loup, tu me chercheras un fiacre dans l'impasse et tu l’amèneras devant la porte. Va.
— Quoi! madame veut sortir, sans voir le bon M. Cornevin, quia tant recommandé...
— Tu m’as entendue, interrompit Marcelle impérieusement; va, ouvre la porte de l’allée, cours!
Tiennotte, en chaussons de laine, se coula comme une belette sans Hure craquer une marche de l’escalier.
— Voir Cornevin! se murmura Marcelle à ellemême, avec un rire amer... et me faire voir,- n’est-ce pas!...
Elle enfonça ses ongles dans la chair de ses mains, et, roulant en plis épais sa calèche de soie sur sa bouche, elle étouffa un cri de fureur sauvage, une menace de panthère blessée par un ennemi invisible.
Tiennotte avait ouvert la porte de l’allée. Marcelle descendit à son tour et franchit le seuil sans avoir été aperçue. Une fois dans la rue, elle se dirigea vers l'Impasse où Tiennotte devait chercher la voiture. Le fiacre arrivait assez allègrement; la vicomtesse l’arrêta, l’ouvrit, y monta seule et commanda au cocher delà conduire à Thiais, chez le président de V***.
— Tu vois, dit-elle à Tiennotte, je vais chez le président qui m’attend ce matin; redis-le à M. Cornevin aussitôt qu’il sera éveillé.
Et elle partit après avoir glissé un demi-louis dans la main du cocher.
Le temps s’était purifié depuis la veille. Les champs •exhalaient la forte odeur des herbes mortes, et, sur les arbres dépouillés, quelques feuilles jaunissantes tourbillonnaient encore au vent d’est. Les noires armées des corneilles rauques manoeuvraient dans le ciel bleu. Cette matinée splendide offensait les yeux de la vicomtesse, qui n’eût voulu voir que deuil et désespoir autour d’elle.
Par moment elle sentait la brûlure d’une blessure à son cœur, et bondissait avec rage sur sa banquette, en proférant une imprécation, un hurlement de honte.
Les chevayx, frais et joyeux comme l’animal au
matin, lorsqu’il respire et court dans les champs, avançaient rapidement vers le but. On quitta la route à gauche pour le chemin de Thiais, et un berger indiqua au cocher de Marcelle les toits bleus de la maison du président qu’on apercevait entre les flèches des sapins et des mélèzes, au bout d’une longue avenue.
Cet homme avertit le fiacre que la barrière de l’avenue restait fermée chaque fois que le président ne faisait qu’un court séjour à Thiais; que, en conséquence, la voiture n’y passerait pas et serait obligée de faire un long détour, ou d’attendre à la barrière même.
Descendre, marcher, courir, c’était le plus ardent désir de Marcelle, qui se rongeait en cette boîte, et avait soif de rafraîchir son sein bouillant de colère, et de s’animer par le mouvement, et de crier librement sous la dent aiguë de la douleur.
Elle commanda au cocher de l’attendre et de se ranger le long des arbres, près d’une fontaine. Cependant elle sauta en bas, et entra dans l’avenue, battant le sol durci de son pied nerveux et dévorant la distance.
Elle allait, tète baissée, frémissante d’une joie farouche, méditant sa plainte et ne respirant que châ-
timents et vengeance, lorsqu’elle entendit derrière elle un pas précipité. Il lui avait bien semblé voir, en passant entre les sapins, une ombre s’allonger sur l’herbe aux premiers rayons du soleil; mais elle était trop préoccupée pour remarquer rien, sinon par les perceptions machinales; le pas se rapprocha tellement qu’elle se retourna pour savoir qui la suivait. C’était une ligure effrayante à voir, un visage qui n’avait rien d'humain, des cheveux épars, des yeux rouges de sang, une lividité de spectre. C’était Maurice; elle ne le reconnut pas.
Il l’arrêta du geste, car il ne pouvait parler. Cependant, à force d’étreindre sa gorge, il en exprima ces mots qui le lirent reconnaître :
— Vous allez chez mon père, n’est-ce pas?
— Oui, répondit-elle avec un regard haineux et provocateur.
— Lui raconter...
— Lui raconter votre crime lâche et infâme. Votre père est assis sur les fleurs de lis pour juger les scélérats et les misérables; il vous jugerai
Maurice essuya son front trempé d’une sueur froide et se courba sous l’injure; ses yeux égarés ne demandaient pas grâce; sur ses lèvres mordues commençaient à poindre des gouttelettes de sang.
238 LES VEKTES-FEUILLES
Marcelle continua d’avancer dans l’avenue. Il la suivit humblement comme un mendiant qui supplie.
— J'avais, dit-il, deviné votre dessein; hier, votre malédiction m’a déjà porté malheur. Vous n’étiez pas à cent pas de l’hôtel que j’ai reçu la nouvelle de la mort de mon frère, tué en duel d’un coup d’épée.
Marcelle avançait toujours.
— Mon père n'a plus qu’un fils, reprit Maurice d’une voix déchirante. Avec mon crime, le malheur est entré dans sa maison.
Marcelle, exaspérée :
— L’infamie est entrée dans la mienne, grondat-elle en accélérant sa course. •
Maurice saisit le volant de sa robe et l’arrêta en disant :
— Je vous supplie, au nom du Dieu qui est dans le
ciel, de m’écouter pour la dernière fois.
— Faut-il que je crie, que j’appelle?
— Ayez pitié! Au nom de mon père qui n’est pas coupable, lui, et qui ne sait rien encore, un seul mot!
Et il lâcha cette robe qu’elle arrachait de ses doigts. Cet effort ralentit son pas. Maurice la joignit encore.
— Mon père apprendra donc à la fois la mort de
son tils aîné et le crime de son dernier enfant? C’est bien cruel, madame. Y survivra-t-il? Je l’ignore; moi, je n’y survivrai pas. Ce n’est pas pour moi que je tiendrais à vivre. C’est pour ne pas donner le coup de la mort à mon père. Un crime de plus!
— Laissez-moi passer! s’écria-t-elle. C’est hier, lâche, qu’il fallait avoir des sentiments humains! Laissez-moi passer.
Maurice se releva muet et sombre. La mort semblait écrite déjà sur son visage, comme sa résolution venait de s’écrire dans son cœur.
— Vous avez raison, dit-il, si bas qu’à peine elle eût pu l’entendre, si ce changement terrible de son maintien et de son langage ne l’eût glacée malgré elle d’un inconcevable effroi et avertie d’un grand malheur.
— Eh bien, allez, continua Maurice sans la regarder, allez chez M. le président de V***, et dites-lui que ses deux fils sont morts !
En même temps il avait, par un mouvement plus rapide que la pensée, rompu la chaîne de son épée, jeté le fourreau à dix pas, et il enfonçait obliquement dans le gazon humide la poignée de cette épée, en l’affermissant à coups de pied précipités. Puis il arracha les boutons d’acier de sa veste, prit son élan.
LES VEItTES-FEUILLES
Une seconde de plus, son cœur allait rencontrer la pointe. .
Marcelle poussa un grand cri qui arrêta ce furieux. Leurs yeux, cette fois encore, se rencontrèrent. Alors Marcelle, relevant sa mante qui avait glissé de ses épaules, s’en enveloppa le visage et retourna lentement sur ses pas vers la barrière. Maurice, agenouillé la face contre terre, entendit le bruit de la portière qui se refermait.' La voiture reprit le chemin de Paris.
A midi la vicomtesse rentrait chez elle et faisait prier Cornevin de la recevoir dans son cabinet.
Toute la maison était dans l’impatience. On aimait Marcelle, on avait souffert delà voir souffrir. Elle remercia chacun avec cette sorte de sérénité qui résulte toujours des résolutions prises.
Elle avait assez réfléchi depuis le matin pour n’ètre plus troublée même par les questions les plus familières de l’avocat. Elle lui dit que la veille le pré-
sident s’était l'ait attendre sans revenir, mais en fixant l'audience au lendemain, à sa maison de campagne; qu’elle avait eu trcs-froid en l’attendant, de là un peu de lièvre, — une misère dont on n’eut pas dû se préoccuper.
Cornevin ayant demandé avec empressement des nouvelles de cette audience tout exceptionnelle : Marcelle lui répondit qu’elle n’avait pas à se plaindre du résultat; que le président semblait vouloir se raccommoder avec sa cause; qu’enlin la victoire n’était plus douteuse pour elle, grâce à l’éloquence d’un défenseur comme le sien.
Questionnée sur la valeur de ce bruit qui' s’était vaguement répandu que le rapport devait être fait par le jeune de V*** pour ses débuts, Marcelle, encore pâle, réussit, malgré ses frissons, à dire qu’elle n’en savait rien, que le président ne lui en avait rien appris. Et comme, en parlant ainsi, elle sentait le vertige la reprendre, et ses yeux s’éteindre, et tout son corps trembler; comme après tant d’émotions elle n’avait plus ni force, ni ressource pour dissimuler la souffrance qui rompait en elle toutes les digues, elle échappa au clairvoyant Cornevin par un mensonge. Elle prétendit que l’archevêque, dans sa lettre au président, dont celui-ci lui avait donné con-
LES VERTES-FEDILLES
naissance, annonçait une aggravation inquiétante de 1 état du comte Gilbert, que la santé du digne vieillard demandait les soins les plus prompts, les plus éclairés; elle conclut en déclarant à Cornevin que rien au monde, après une pareille nouvelle, n’était capable de la retenir à Paris et qu’elle partirait à l’instant même.
En vain l’avocat attacha-t-il sur elle son œil sagace, en vain essaya-t-il de lui persuader d’attendre au moins l’audience du lendemain, c’est-à-dire le triomphe, afin de rentrer aux Vertes-Feuilles avec ce baume irrésistible autant que sa présence, Marcelle avait pris son parti. Elle ne voulait pas, lüt-ce au prix de sa vie, demeurer une journée de plus dans ce Paris exécré, peuplé pour elle de souvenirs mortels.
Cornevin, trop expérimenté pour essayer de combattre une volonté qui s’exprimait avec cette violence, ne songea plus qu’à aider à sa réalisation. Marcelle sentait qu elle avait le jour à elle, et que le lendemain peut-être tout serait changé. Elle imprima aux préparatifs de son départ une activité entraînante. Tout ce qui l’eût retardée fut dissipé, brisé; ses valets semblaient avoir trouvé des ailes.
Lorsqu’il fallut dire adieu à Cornevin, qu’elle aimait d’une amitié profonde, elle le remercia de tant
de bontés; elle lui prit et lui serra longtemps les mains dans les siennes, en lui faisant promettre de venir passer les vacances aux Vertes-Feuilles.
Elle pleura en embrassant dame Hilaire. Tout prétexte est bon aux épanchements des secrètes douleurs.
A quatre heures, au déclin du jour, malgré avis, prières et remontrances de tout le monde, elle monta en carrosse et partit, s’étant juré le matin même qu’elle ne dormirait plus avant d’avoir échappé à cet enfer.
Le lendemain fut un jour de gloire pour Me Cornevin, qui gagna son procès après une plaidoirie demeurée célèbre, et dont tout Paris parla pendant uil mois.
Le jugement rendu par un vice-président, — car M. de V*** avait dû s’abstenir à cause des débuts du nouveau conseiller, son fils, — le jugement confirmait le comte Gilbert de la Blinais dans la possession
libre et paisible du domaine des Vertes-Feuilles, déboutait le chevalier de l’Estrigny de sa demande et le condamnait aux dépens.
On admira beaucoup le talent et la personne du nouveau conseiller rapporteur de cette affaire, et le succès de Maurice balança celui de Cornevin. Les dames de la magistrature en firent les frais avec un enthousiasme qui leur attira bon nombre de couplets sur l’air de Marlborough.
Elles avaient raison, cependant, ces femmes intelligentes, qui sans rien savoir applaudissaient le génie et le courage de Maurice dans cet effort prodigieux imposé même à la naturq. En effet, pour ne pas faire manquer l’audience ni retarder la solution qu’un délai eût compromise au préjudice de Marcelle, Maurice eut la force de garder la lettre de Grenoble par laquelle on le chargeait d’annoncer au président la mort de son fils aîné; il étouffa sa propre douleur, et n’apporta au tribunal qu’une pâleur attribuée à l’émotion de son début. Tout le reste fut refoulé par cette volonté de fer au fond d’un cœur bourrelé de chagrins et de remords.
Sa tâche accomplie, Maurice retomba vide et dégoûté au milieu d’une troupe de flatteurs qui, à l’issue de l’audience, se disputaient son remercîment ou
un coup (l'œil de son père. Deux plaies ouvertes l'avertissaient incessamment par une double morsure : le mépris de cette femme idolâtrée dont il fallait gagner le pardon, et le sourire de ce père heureux, auquel il fallait annoncer une horrible nouvelle. En deux jours tant d’ivresse, de honte, d’angoisses et d’espérances insensées. Ce jeune homme avait déjà bien vécu!
Au moment où, sur ces flots de pensées orageuses, surnageaient le souvenir de Marcelle et la joie de l’avoir sauvée, comme il songeait à lui faire parvenir le texte du jugement pour rançon de sa promesse, il vit venir à lui, écartant la presse, un homme de haute taille et de mise splendide, qui le saluait de loin avec une affectation d’empressement remarquable même parmi tant de courtisans empressés. Maurice reconnut l’Estrigny et sentit un frisson.
— Voilà un début merveilleux, monsieur le conseiller, dit le chevalier en s’approchant avec une révérence respectueuse : qui diantre eût soupçonné en vous un orateur de cette force ! C’est Isocrate pou r l’élégance, Démosthènes pour la vigueur, Aristide pour la morale!
Et sans être troublé dans son persiflage par les nombreux témoins de cette scène :
— Si jamais compliment fut sincère, dit-il en ri-
canant, c'est le mien; car enfin, messieurs, l’éloquence de M. de V*** me coûte quatre cent mille livres; je suis l’Estrigny, messieurs, oui, je suis le demandeur, le malheureux demandeur si mal traité dans le rapport; — mais en vérité je ne regrette rien, et voilà un jeune champion qui m’en a donné pour mon argent. Permettez -vous, monsieur, que je vous embrasse?
En parlant ainsi, il accolait comiquement Maurice, le seul qui pût comprendre, cette mystification cruelle, tandis que l’assemblée louait le bon goût du vaincu, et, prenant au sérieux ses félicitations, étendait cette nouvelle jonchée de lauriers sous les pieds du vainqueur.
Maurice fronça le sourcil :
— Je comprends, dit-il à demi-voix au chevalier, que vous souffriez d’un résultat auquel vous ne vous attendiez pas et que je ne prévoyais pas moi-même dès l’abord.
Les assistants, voyant s’établir un colloque entre le plaideur et le fils du président, s’étaient discrètement éloignés.
— Croyez, poursuivit Maurice, que j’en suis affligé, presque confus, et que s’il était en mon pouvoir de vous dédommager. . .
L’Estrigny se mit à rire.
— Bah! répliqua-t-il, je me dédommagerai parfaitement moi-même; nous avons toutes les ressources possibles pour obtenir tous les dédommagements possibles; c’est une première manche, voilà tout. Cela m’apprendra le jeu; l’expérience, voyez-vous, mon cher Maurice, ne se paye jamais assez cher.
— Que voulez-vous dire? demanda Maurice d’une voix altérée.
— Une seule chose, mon jeune ami, dit l’Estrigny du même accent railleur, mais d’un ton plus bas; je compte interjeter appel, cela va tout seul : seulement, je choisirai mon président de telle sorte qu’il n'ait pas de fils ou que, s’il en a un, le jeune homme n’aime pas les femmes honnêtes, et ne leur accorde pas d’audience le soir. C’est trop dangereux pour les plaideurs. Monsieur le conseiller, veuillez agréer mes respects.
Et il s’éloigna légèrement après une nouvelle révérence, laissant Maurice muet de honte et d’épouvante devant, ce nouveau malheur, le plus écrasant de tous.
Ainsi l’Eslrigny tenait son secret. Il se jouait avec l’honneur, avec la vie de deux personnes, de deux ennemis qu’il était sûr d’abattre. Ainsi la bave de ce reptile pouvait déshonorer Marcelle... Ce premier
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aiguillon du châtiment pénétra si avant au cœur du criminel, que Maurice faillit crier de douleur et rappeler l’Estrigny tout haut parmi cette foule.
Mais la présence de son père lui rendit la prudence et le sang-froid.
Du silence, des idées, un plan... Un plan à l’instant même pour désarmer l'Est rignv avant que sa rage eût eu le temps de faire explosion.
Mille pensées haineuses commencèrent à traverser, fantômes sinistres, le cerveau épuisé de Maurice. Il y avait là, parmi les assistants, le lieutenant de police, un des amis du président, un homme énergique et pur, qu’on avait coutume d'invoquer, et jamais en vain,dansles crises de la passion, du malheur, ou du crime. Maurice fit un pas vers ce magistrat pour lui tout avouer, pour lui demander une lettre de cachet alin de protéger Marcelle, et lui-même... Mais la honte l’arrêta. C’eût été une action lâche. L’Estrigny, abusé par un ami, n’avait-il pas au fond de justes motifs de ressentiment? Allait-on combler la mesure, eu étouffant un homme à la Bastille après l’avoir dépouillé? D’ailleurs, que voulait-il, ce l'Estrigny? un peu d’argent, il n’était pas impitoyable; de l’argent on en trouverait à tout prix. Le principal était de ne pas laisser s’aigrir chez lui le premier levain de la
ogle
colère Tandis que ce. fouillis de vipères lui rongeait le cœur, Maurice souriait à ses amis faux' ou vrais. Ce supplicedura toute une mortelle heure, après laquelle le président emmena son fils à l’hôtel. Un grand dîner succéda au triomphe ou plutôt le continua fort avant dans la soirée.
il fallut, pendant la seconde partie de ce jour, que Maurice combinât, avec les amis de son père, les subterfuges et les préparations à l’aide desquels on apprendrait au président la mort de son fils aîné. Quelques zélés, de ceux qui aiment à se rendre importants en ces sortes de circonstances, se chargèrent de plonger le couteau dans le cœur du malheureux père. Pendant ce temps, Maurice, en qui toute sensibilité était épuisée, attendit que le président le fît appeler. Son âme était ailleurs, son corps resta enchaîné là, dans la chambre voisine. Bientôt un bruit sinistre de voix, psalmodiant des consolations, auxquelles répondait un gémissement funèbre, et les sanglots qui éclataient apprirent à Maurice qu’il était temps d’entrer chez son père; il se jeta en pleurant à ses pieds. Ce fut le dénoûment prévu de cette scène navrante.
Aux approches de la nuit, le président ayant demandé à se recueillir dans la prière, et chacun s’étant
respectueusement écarté, Maurice congédia les amis de la maison et donna ordre que la porte demeurât fermée. Ce fut alors qu’il put donner un souvenir à ses autres malheurs.
L’Estrigny, d’abord. Barbeau fut expédié au logis du chevalier avec mission de le ramener à l’hôtel. Maurice ne désespérait ni de le fléchir, ni de le gagner de nouveau. 11 sentait sa force et la solidité de la base sur laquelle il opérait. Au cas où l'ami Joseph exigerait une somme tout de suite, Maurice pouvait le satisfaire ; le président lui avait remis la clef de sa caisse avec la gestion de sa maison. Maurice emprunterait à cette caisse; n’avait-il pas la fortune de sa mère? n’était-il pas maintenant l'unique héritier du président? En causant avec l’Estrigny, il démêlerait adroitement jusqu’à quel point son secret était compromis et pouvait devenir une arme dangereuse aux mains du chevalier. En cas de péril urgent, il aviserait à prévenir et à dégager Marcelle. Avant tout, pour gagner du temps, il jetterait au dogue quelque os à ronger en remplacement de la proie, perdue.
Au demeurant, il tenait sous sa main ce l'Estrigny dans un Paris muré où son père était tout-puissant. Chacun de ses mouvements il le surveillerait; chaque mauvaise pensée il la sentirait éclore.
Barbeau était chargé de passer aussi rue de Clcry chez Cornevin sous un prétexte de signature ou de dossier, et il rapporterait des nouvelles de la vicomtesse.
Dix heures du soir sonnaient lorsqu’il revint apprendre à Maurice que madame de La Blinais était partie la veille. Quant à l’Estrigny, au retour de l’audience, il avait payé la dépense à l’hôtel, envoyé chercher des chevaux de poste et quitté Paris.
Ce double coup acheva Maurice; l’infortuné tomba dans une prostration profonde comme une léthargie ; son réveil fut celui du lion qui évente un piège et cherche l’ennemi.
Marcelle était retournée aux Vertes-Feuilles. Mais l’Estrigny, où allait-il? voilà ce qu'il importait de savoir tout de suite.
Le jour même Maurice sut que le chevalier avait pris la route du Bourbonnais; — comme Marcelle.
Il suivait donc la vicomtesse? il avait donc médité quelque vengeance contre elle? L’innocenté femme à la discrétion de ce misérable! 0 châtiment !
Si Maurice n’en devint pas fou, c’est que la folie est un repos entre le malheur et la tombe; et Maurice ne devait pas se reposer encore !
LES V fcKT Lb-FEU ILLfcS
Quatre mois avant, cette route du Bourbonnais si belle et si lleurie, et si gaiement parcourue, ‘avait semblé interminable à Marcelle, impatiente d’arriver à Paris. Belle encore dans sa nudité sévère, la route ne parut pas moins longue à la même Marcelle, impatiente de revenir. Qu’il coure après un plaisir ou qu’il se sauve d’une douleur, l’homme se presse toujours trop : la douleur et le plaisir vont plus vite que nous, l’un pour nous fuir, l’autre pour nous rattraper.
Marcelle lit le voyage rapidement, silencieusement. Ses gensia voyant amaigrie et pâle, la plaignaient d’avoir pris tant d’émotion et de peine pour aider au gain de son procès. Ils ne pouvaient soupçonner autre chose. Leur zèle et leur affection pour la vicomtesse lui épargnèrent tout ce qu'ils purent des souffrances du corps.
Ce n’était plus la femme brillante et enjouée dont
les veutes-keuili.es
chacun se disputait un regard lorsqu’elle sautait légère et fraîche du dernier degré de son carrosse. Marcelle passait de ses coussins au lit, languissante et voilée. Elle arrivait le soir dans l’ombre, repartait au crépuscule, ne voyant rien et ne voulant pas être vue.
Elle vit passer devant elle, à Moulins, le courrier des postes qui portait les dépêches de Paris à Lyon. Elle pensa qu’il avait une lettre deCornevin pour les Vertes-Feuilles, et cette lettre où l’avocat parlerait sans doute du jugement et du président, peut-être du rapporteur, rien que cette lettre invisible, cette émanation de Paris qui la précédait, lui donna en passant une commotion électrique dont elle fut malade toute la nuit.
Enfin elle atteignit le terme du vovage. Elle s'était arrangée de façon à traverser la ville de Feurs pendant la nuit, pour n’y rencontrer personne et n ôtre point aperçue. Les postillons la servirent bien. 11 était deux heures du malin lorsqu’elle put voir dans la brume violacée la maison de Médard de la Maratière endormie et sombre comme toute la ville. Les chevaux ne firent point au relai leur halte accoutumée et poussèrent d’une haleine jusqu’aux Vertes-Feuilles.
Avant de tourner le petit coude de la route, après lequel on distinguait le château sous les masses ar-
rondies du parc, Marcelle sentit tout à coup sur ses joues la brise fraîche du Lignon et le parfum connu . des oseraies voisines. Ses chiens se mirent à aboyer, réveillés dans le chenil par le bruit de la voiture. En arrivant à l’avenue, le vieux Sulpice descendit pour soulever dans les piquets fourchus la branche de saule qui servait de barrière, et Marcelle pensa involontairement à cette autre avenue dont la barrière était si bien fermée. Ce souvenir la poursuivait donc jusque chez elle.
Au bruit rapproché des roues et des grelots, les chiens firent rage. On entendit appeler d'une fenêtre, des lumières apparurent le long du grand corridor et descendirent dans la cour, dont la grille s’ouvrit pour recevoir la maîtresse qui revenait.
— Madame! c’est madame! criaient les serviteurs avec un étonnement joyeux.
Marcelle, avant d’avoir bien réfléchi à tout ce qui se passait, fut saisie et emportée jusque dans les bras du comte, qui accourait à sa rencontre.
Leur embrassement fut long, et le vieux Gilbert, qui pleurait de joie, put croire que Marcelle pleurait de joie comme lui.
Aussitôt que l’on fut plus calme et que Marcelle eut embrassé son fils avec des transports qui ne laissèrent
pas d’étonnor et d’inquiéter le comte, tant ils excédaient la mesure de l’amour maternelle plus exagéré, le vieillard, qui suivait d’un œil observateur chaque mouvement de la vicomtesse et soulîrait de cette abondance intarissable de larmes qu’il voyait répandre, s’approcha d'elle en lui prenant la main, et lui dit :
— Je ne vous demande pas de nouvelles du procès, ma fille, votre visage atterré, votre douleur, me répondent assez. Nous avons perdu!
Marcelle parut alors sortir d’un rêve.
— Nous avons gagné, murmura-t-elle, je puis vous répondre que nous avons gagné.
Et à ces mots elle s’assit, cachant son visage dans ses mains, à travers lesquelles s’c -happaient de nouvelles larmes.
■ — Gagné! s’écria Gilbert, et vous pleurez! Ma pauvre Marcelle, vous m’affligez plus que je ne puis dire. Gagné! Nous sommes victorieux et vous me l’annoncez avec le ton du désespoir. Il faut que vous souffriez beaucoup i Répétez-moi que nous sommes sortis vainqueurs de cette épreuve, et parlez gaiement si vous voulez que je vous croie.
— Oui, je le répète, balbutia Marcelle.
— Alors^ continua Gilbert en levant les mains au oiel, remercions Dieu et vous! Quoi ! libres, heureux
pour le reste de nos jours! Quelle nouvelle ! En vérité, tous les bonheurs nous arrivent à la fois. Nous irons demain tous les deux à l’église, à Feurs. N’est-ce pas, Marcelle? Qui sait si nous n’irons pas tous les trois?
— Comment cela, tous les trois? demanda la vicomtesse.
— Sans doute, ne vous a-t-on pas dit quand vous êtes entrée tout à l’heure que j’attendais quelqu’un, cl que ce n’était pas vous.
— Qui donc, monsieur?
— Bertrand, dont j’ai reçu une lettre hier, par laquelle il m’annonce la paix détinitive et son retour; Bertrand, qui va revenir pour ne plus nous quitter; en entendant aboyer les chiens, tout à l’heure, au bruit lointain de la voiture, j’ai cru que c’était lui qui nous arrivait.
— Ah! mon Dieu! s'écria Marcelle avec un accent d’effroi qui glaça le vieux Gilbert. Ah! mon Dieu!
Et elle se leva, égarée, comme une femme qui cherche son chemin pour sortir.
— Qu’avez-vous encore, Marcelle, mon enfant? Vous me faites mal... Voyons, tout cela n’est pas naturel, vous m’avez trompé, vous me cachez quelque éhose. Marcelle, j’avais l’habitude de votre voix, de votre regard, je les comprenais, je ne les comprends
plus; vous êtes changée à ce point que je ne retrouve pas ma fille. S'il y a un malheur, et j’en lis un dans voire agitation, dans ce tremblement nerveux qui ne vous a pas quittée, s’il y a un uialh’eur, je vous somme de me le dire en face ; je suis un soldat, Marcelle, et je veux recevoir en face le coup de la mort.
Marcelle courut à la porte, qu’elle ferma d’un geste violent et rapide, puis, revenant au vieillard, don! elle saisit les mains dans les siennes :
— Eh bien, oui! répliqua-t-elle avec véhémence, oui, monsieur, il y a un malheur! un terrible malheur! Cette maison qui nous est rendue, ce père que j’aime, mon fils que j’adore, if faut quitter tout cela; je ne puis me trouver ici en présence de mon mari, je ne supporterais pas sa vue. Tout à l’heure, j'ai failli mourir en regardant son enfant, et puisque Bertrand revient, je ne puis plus rester ici.
— Prenez garde, Marce.lle, dit gravement le comte Gilbert, vous vous expliquez mal, sans doute, et vous me laisseriez croire qu'il s’agit de quelque chose qui touche à l’honneur.
— Il n’v a plus d’honneur! s’écria la brave jeune femme; c’est la honte que je rapporte dans la maison, et que je ne laisserai pas s’asseoir lâchement à votre foyer.
En même temps, d’un œil sec, d’une voix entrecoupée de soupirs et altérée par la colère, elle fit au vieillard le récit de ce qui s’était passé. La torture d’un pareil aveu «ût mérité l’absolution même à une Coupable.
Le vieux Gilbert écoutait silencieux et révolté.
— Vous comprenez, monsieur, acheva Marcelle, que je ne suis plus digne de demeurer sous votre toit. Voilà que j’ai récolté tout ce qui me restait de bonheur à espérer sur la terre, je vous ai serré dans mes bras, j’ai senti battre sur mon cœur le cœur de mon enfant, — je puis partir. Demain, je serai à Montbrison aux pieds de Monseigneur, à qui je demanderai le pardoir et un asile, puisqu’il est défendu à une chrétienne de demander la mort; monsieur, je ne serai enfin à ma place que dans un couvent. Ici, depuis que j’y entrai, je n’ai apporté que trouble, déception et misère. J’avais ruiné mon mari en l’épousant. Sans votre délicate bonté, il me prenait en horreur. Que sera-ce maintenant que j’apporte l’infamie 1 Au moins, lorsqu'il neme verra plus, Bertrand sera-t il moins irrité ; ma vue est funeste. Ne me maudissez pas, monsieur, car je vous ai tendrement aimé.
A ces mots elle se courba devant Gilhert et baisa ses genoux.
Le comte éperdu la releva et la serra en sanglotant dans ses bras.
— Vous êtes la plus honnête et la plus respectable des femmes, dit-il, et dans votre innocence vous confondez le malheur avec le crime. Je vous défends de vous affliger ainsi ; je vous défends de dire un mot de plus et de donner cours à ces pensées que j’appellerais impies ; car vous avez non-seulement des devoirs à remplir dans votre famille, mais vous devez encore du bonheur à cette famille dont vous n’avez jamais cessé d’être digne. Le premier de vos devoirs, Marcelle, c’est le silence absolu ; oui, pour votre fils d’abord; c’est à lui qu’il faut songer. — Et puis vous devez à votre mari la paix et la confiance, sans lesquelles il passera une vie misérable à l’égal d'un criminel. Le monde au milieu duquel nous vivons est ainsi fait, ma fille, que l’homme blessé dans son honneur souffre presque autant que l'homme poursuivi par un remords. Ce secret que vous m’avez loyalement confié mourra entre nous deux. Je dis entre nous deux, car je prétends que vous eu veniez à l’oublier vous-même, et je m’inquiéterais, et je vous reprocherais d’en sentir seulement le reflet sur votre front. Que l’idée même de la vengeance ne vienne pas vous troubler. — Oubliez, vous dis-je. Je vous promets que le coupable
sera puni par la Providence, et si j’avais vingt ans de moins, je jure que je ne daignerais même pas demander compte à ce scélérat. Dieu punit plus et mieux que les plus jaloux des hommes ne sauraient faire. Vous m’avez donc bien Compris, ma tille. Ni Bertrand, ni l’archevêque, ni personne au monde n’apprendra, ne soupçonnera votre malheur. Cela n’est pas, cela n’a jamais été. Vous êtes une femme qu’on a lâchement abusée, envers qui on n'a pas même le prétexte d’un service rendu, car votre cause était tellement sûre qu’il a fallu l’artifice d’un démon pour vous intimider sur le résultat. Vous avez gagné le procès parce que votre droit était incontestable; et, quant à moi, vous me connaissez assez pour croire que je n’achèterais pas ma fortune au prix d’une transaction avec la conscience. Je suis tranquille, vous voyez, et me crois bien chez moi, aux Vertes-Feuilles. Que reste-t-il donc de tout cela, un malheur? — Non, un rêve dont vous voilà réveillée; c’est-à-dire rien, vous entendez, rien absolument ; et que ce soit te dernier mot échangé là-dessus entre nous. Embrassez-moi, ma tille.
Il attira à lui la pauvre femme, que cette logique vigoureuse et celte générosité vivifiante avaient encore mal rétablie dans sa raison et dans son droit de vivre.
Elle, délaillail, épuisée par huit jours de combats et d’agonie. Le comte appela ses femmes et la lit mettre au lit comme une enfant. Il ne la laissa que tard, après l’avoir fait parler haut et librement devant tout le monde du voyage, de Paris, du procès, et alors elle succomba à la fatigue, à la contrainte, elle s’endorpiit profondément. Ce sommeil de plomb dura dix heures. Marcelle s’y abîma, livide et immobile comme une morte. Et le vieillard, qui craignait même une trahison de celte âme troublée, revint s’asseoir, feignant de lire, mais absorbé lui-même, à son chevet, pour que nul n’entendît ce qui pourrait s’échapper de ses lèvres.
L’enfant avait été emmené à l'autre bout du château, dans la crainte que ses cris ou ses jeux ne réveillassent la mère. Dans ce long silence de la journée, le vieux Gilbert s’apaisa et se réconforta lui-même. Toutes les bonnes paroles que son cœur plein de compassion avait dites à Marcelle, il réussit à se les persuader. Le bien emportait le mal. Évidemment, l’épreuve était terminée, tout lui en répondait : l’énergique honnêteté de Marcelle, l’éloignement, le temps, la honte et l'intérêt même du coupable, enfin, le secret impénétrable à tous, et le comte fortifié se répétait :
LES VERTKS-FEl ILLES
— Rien, pas même un rêve.
Vers trois heures de l’après-midi , le piéton de Feurs apporta les lettres au château. Il y en avait deux : l’une de Paris, et qui avait fait le détour de Montbrison, un jour de retard, était de Cornevin, reconnaissable à sa large écriture, gonflée encore par le triomphe. Elle annonçait le succès avec une modestie lyrique bien pardonnable à l’excellent avocat qui y avait tant contribué.
Cornevin commençait par le détail des péripéties de l’audience et l’éloge généreux de la plaidoirie de Me Polverel, son jeune adversaire : il glissait sur son propre panégyrique, énumérait quelques-uns de ses meilleurs arguments, de ceux qui avaient décidé la victoire. Il consacrait une ou deux lignes au rapporteur, allié imprévu qui n’avait pas été inutile, et enfin il transcrivait le texte triomphant du jugement.
Cela fait, il concluait ainsi :
« Voilà, monsieur le capitaine et très-honoré ami, une belle journée, glorieuse et douce : jamais je n’en avais rencontré de pareille dans le cours d’une vie qui m’a valu, j'ose le dire, quelque estime et un peu de renommée. Je prétends que ce succès, au souvenir duquel mes yeux se mouillent malgré moi, soit le popronnement de mg carrière et le dernier de fries
LES VERTES-EEÜILLES
succès. Le triomphe d’une cause juste mais disputée, le salut d’un citoyen, d’un ami, la joie de sa famille et l’applaudissement du public, voilà l’oreiller sur lequel je veux me reposer désormais, et j’aurai l’honneur de vous envoyer, aussitôt que l’imprimeur nie la livrera, ma plaidoirie, avec cette épigraphe:
Hic victor cestus , artemque repono.
« Celui qui se dit respectueusement, monsieur le capitaine, votre affectionné serviteur et ami,
« Corne vin ,
i Ex-avocat au Parlement de Paris. »
Suivaient des louanges à Marcelle sur sa vaillante coopération, les plus amicales questions sur sa santé et sur son arrivée, et la promesse d’entreprendre, aussitôt après les affaires réglées , une série de voyages considérables; à Dieppe d’abord, pour voir la mer, afin d’en pouvoir parler ; puis, plus tard, aux Vertes-Feuilles, pour embrasser une fois son ami le marin, avant de mourir.
Cette lettre, qui respirait la sécurité la plus complète, confirma M. de la Blinais dans les dispositions où elle l’avait trouvé. Elle élargit devant lui l’horizon et développa l’air respirahle.