LES V R R T ES-F E U I L LE S
qu'on avait reçue de l’entrée de M. Maurice de Y*** à la Grande-Chartreuse de Grenoble.
— Quoi! s’écria Bertrand, il se ferait chartreux, ce galant homme, pour avoir débarrassé le monde d'un bandit!
— Mon fds, dit sévèrement Gilbert, ce bandit était un homme aussi, et l'homicide est un crime, doublement punissable chez un magistrat.
— Vous êtes bien sévère! répliqua Bertrand.
— Bassurez-vous, monsieur le vicomte, interrompit le sénéchal, la famille et le père de M. Maurice de Y*** ne le laisseront pas longtemps aux chartreux.
— Assez sur ce triste sujet, sénéchal, s’écria vivement Gilbert en prenant le bras de celte statue qui représentait Marcelle; un tour de promenade au soleil, s’il voys plaît!
Quand la nuée a passé, tout ce qu’elle menaçait se relève rassuré, fortifié même. Il en fut ainsi aux Vertes-Feuilles.
Bertrand trouva meilleure cette fortune qu’il avait failli perdre; il découvrait chaque jour des charmes nouveaux dans le domaine et entassait plans sur plans, combinaisons sur négociations pour convertir son père aux embellissements à la mode. Gilbert tenait bon pour le vieux système, et la vie n’en était pas moins douce, le parc n’en était pas moins beau.
Comme il demeura acquis que le gain du procès avait été obtenu en partie par l’activité, par le zèle de Marcelle, Bertrand ne contesta plus chez sa femme une intelligence à laquelle il était redevable d’un si grand bien. A force de constater l’intelligence sur ce noble visage, il remarqua sa beauté incomparable, et s’aperçut enfin qu’il possédait depuis longtemps un trésor auquel il n’avait jamais pris garde. 11 eût mieux valu pour tout le monde que Bertrand eût vu clair plus tôt.
Marcelle, qui n’avait jamais fait beaucoup de bruit dans la maison, même aux jours de sa sérénité, continua d’être pour les indifférents ce qu’on l’avait tou-, jours vue, timide et silencieuse. Son petit Gilbert l’opcupait avec tant de passion, son beau-père l’accaparait si exclusivement, que le monde la trouvait eu, Bertrand pas beaucoup plus que le monde, ce
dont il se plaignit d’abord; mais le comte Gijbert le dédommagea en lui accordant un peu plus d’autorité sur les terrassiers des Vertes-Feuilles. Il consentit même à changer la pièce d'eau en rivière anglaise, et alors Marcelle fut considérablement négligée au profit des deux Gilbert, l’ancien et le nouveau, qu’on eût pu appeler à bon droit le superbe.
Bertrand, usurpateur par nature, élargit le cercle de ses relations dans la province. La réserve un peu triste de Marcelle l’isolait trop à son gré. Il appela au château les partisans des idées modernes, tint çà et là des assemblées pour lesquelles il fit des discours sur l’association et la fraternité. Américain de plus en plus, et la vie américaine a du bon, il fit aimer certains de ses principes en tenant table après de grandes chasses que suivaient avec empressement les voisins qui n’avaient jamais été admis à l’hospitalité des Vertes-Feuilles. Cette année-là, justement, l’hiver fut rigoureux et les bois pleins de neige. Il descendit beaucoup de loups des montagnes, et la Loire gelée s’emplit de canards et de cygnes sauvages qu’on fusillait abondamment dans les marécages du Lignon.
La politique du comte Gilbert avait peu à peu pacifié toutes les dissidences entretenues dans Feurs et
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aux environs, au moment du procès. La conciliation est aisée aux vainqueurs, et on leur en sait gré. Médard lui-même demanda et obtint l’amnistie. Il la demanda le premier de tous avec tant de candeur et de protestations de repentir, qu’il ne fut pas seulement admis, mais attiré. On reprit aux Vertes-Feuilles l’habitude de voir sa figure placide tourner dans les parterres et escorter chaque promenade. Médard, d’ailleurs, objectait à ceux qui lui reprochaient sa défection momentanée, qu’elle lui avait été imposée par le terrible cousin; et ce cousin, comme il l'immolait! Quelle oraison funèbre! quelle pauvre messe il lui avait fait dire, cette fois, et sans musique!
Ce n’était pas qu’il ne fût son héritier. Il avait produit le testament fait en sa faveur pari’ Estrigny; il avait prouvé ses droits; mais sur quoi? Les cinquante mille livres recueillies sur le défunt, la justice les avait mises sous séquestre en attendant plus amples informations; et si la justice devait rendre, il était probable que ce serait à la famille de V***. Le contrat de rente était viager et personnel à l’Estrigny, c’est-àdire annulé par sa mort. Néanmoins Médard, alléché par ce semblant d’apparences, avait consulté pour savoir le moyen d’en faire réalité. On lui conseillait des démarch- s auprès du président de V***,
auprès de Maurice même, et il méditait profondément sur ces matières; et Bertrand, près duquel son occiput était rentré en grâce, ne fut pas le moins zélé de ses protecteurs et le moins actif de ses conseils.
Cinq mois s’étaient écoulés depuis la catastrophe. L’hiver approchait de sa fin. On commençait mars. Le vicomte ayant eu l’idée d’une grande battue aux loups et aux sangliers sur les terres du domaine, — ce Bertrand ne savait que faire pour faire quelque chose, — rendez-vous fut pris le premier dimanche; invitations à la chasse et au dîner. Les gens de la plaine, ceux du marais, tous les tenanciers du voisinage, deux cents hommes environ pousseraient la battue depuis la Loire jusqu’au parc, c’est-à-dire dans une étendue d’une lieue. Tout le monde fut exact au poste, excepté Médard, qui, huit jours avant, était parti pour un voyage d’affaires. En ce temps-là, les traqueurs daignaient fouler consciencieusement le marais ou le fourré, les tireurs ne fumaient pas et savaient attendre dans la neige. Le résultat fut magnifique. Aux coups de feu répondaient les cris de joie. Sept loups et neuf sangliers restèrent sur le terrain. Le cpmte Gilbert tua un louveteau de sa fenêtre.
Le soir, pendant que les traqueurs faisaient rôtir pour eux le plus gros sanglier et défonçaient une
pièce de petit vin, autour d’un immense feu de genêts et de tourbe, dans une clairière voisine, les chasseurs, au château, se mettaient à table affamés et réjouis par l’ordonnance pompeuse d’un festin de province: Marcelle présidait; derrière son fauteuil et devant la cheminée on avait développé l’écran japonais destiné à la préserver d’être brûlée vive. Déjà le premier service avait disparu; on attaquait le second avec une ardeur qui n’admettait pas encore l’éclectisme, lorsque, dans un de ces silences qui traduisent si éloquemment la satisfaction des convives, on entendit tinter la grosse cloche de la porte d’entrée du château. Et quelques instants après une créature fourrée, encoqueluchonnée, dont on entendait de loin les grosses bottes dans la galerie, fit son entrée; c’était Médard, qu’un hourrah bruyant accueillit aussitôt qu’il découvrit son visage.
— - Oui, madame et messieurs, c’est moi, dit-il, qui, en passant sur la roule pour rentrer à Feurs, ai vu les Vertes-Feuilles si resplendissantes, que j’ai soupçonné un incendie ou un feu de réjouissance; je vois que c’est réjouissance, madame et messieurs.
— Vous l’avez dit, répliqua le comte Gilbert ; asseyez-vous là, Médard, et prenez votre part de tout ce qu’il y a de réjouissant icj.
— J’y joindrai bien volontiers ma propre joie, dit Médard, qui, après ses révérences à Marcelle, avait pris place modestement à l’un des bouts de la table, où l’on s’empressa de le servir.
— Comment, votre joie? demanda Bertrand, que vous est-il arrivé et d’où arrivez-vous vous-même?
— De mon grand voyage, répondit mystérieusement Médard.
— Voyons, voyons, interrompit Gilbert, ce brave Médard- a encore la cervelle gelée , scs idées sont prises; de quel grand voyage parlez-vous?
— Contez-nous cela? dit la bruyante assemblée, pendant qu’on dressait le troisième service. Médard respira un instant et dit:
— Vous n’ignorez pas, madame et messieurs, tous les tracas que m’a donnés cette affaire de mon héritage et des sommes trouvées sur mon défunt cousin. J’ai voulu savoir à quoi m’en tenir. L’intendant de la famille de V*** se trouvant en ce moment à Grenoble avec le président, qui est venu visiter son fds"à la Chartreuse, j’ai pris bravement mon parti, j'ai fait le voyage sans rien dire à personne, et j’ai vu ces messieurs de V***.
— Le père et le fds? s’écria Bertrand.
— L’un et l’autre, madame et messieurs. Oui, le
transis encore de souvenir. Quinze degrés de froid, jamais de feu, pas un meuble, une planche pour lit, le cimetière sous la fenêtre, le vent hurlant à travers la porte, et ce jeune homme pieds nus !
Je ne l'eusse jamais pu reconnaître dans cette robe grise, amaigri, débile, lui que j’ai vu si hardi et si beaul Cependant il me regardait avec ces mêmes yeux fiers. Je lui contai le sujet de mon voyage, les promesses que m’avaient faites le défunt cousin et la confiscation par la justice des cinquante mille livres, et je lui montrai le testament de Joseph. Il se taisait et me regardait avec une obstination pensive. J'attendais en tremblant sa réponse.
— Monsieur, me dit-il enfin, M. de l’Estrigny a été mon ami avant que nous fussions brouillés par ce procès que j’ai dû lui faire perdre, et c’est en souvenir de cette amitié que, le sachant ruiné, j’allai chez vous lui porter l’argent et la rente comme compensation. Cet argent a été donné par moi librement en toute propriété à votre cousin; il appartient par conséquent à ses héritiers. Si vous êtes son héritier, ces cinquante mille livres sont à vous. Quant à la rente de dix mille livres, je complais la payer longtemps au chevalier. Sa mort ne me dégage pas, je ne veux pas de cet héritage, et je l’eusse abandonné aux pauvres
si vous ne vous fussiez présenté. Vous toucherez donc la rente toute votre vie, monsieur, et priez pour moi.
— Il a dit cela ! s’écria Bertrand ou plutôt toute l’assemblée avec un murmure d'admiration, c’est un trait de gèntiihomme et de brave homme. 11 a dit cela !
— 11 a fait plus, messieurs, il l’a écrit. Voici sa déclaration et le contrat refait à mon nom. Voici sa signature et l’acceptation de l’intendant; je n’ai plus qu’à toucher, ajouta Médard attendri en dépliant la cédule, qui aussitôt passa de main en main.
— Vous ne dites rien, monsieur le comtel demanda un voisin enthousiasmé à Gilbert. Comment trouvezvous cela ?
— C’est bien, murmura le vieillard.
— Dites donc que c’est sublime! s’écria Médard ; il me donne une fortune, tandis que lui meurt de froid et de faim... oui, de faim!... Qu’on aille voir ces pauvres chartreux à table devant ‘un peu d’herbe cuite, un pot d’eau et un pain noir. Je l’ai vu rompre ce pain de sa main autrefois si délicate et si blanche, — pauvre main gonflée aujourd’hui, et roidie et crevée par le froid et saignante.
Gilbert regarda Marcelle avec inquiétude, elle ve-
nait de repousser son assiette pleine. Il se jeta réso ■ lûment au feu de la conversation, que ces détails navrants avait passionnée.
— Eh bien, dit-il, ce jeune homme expie courageusement sa faute, c’est juste çt c’est honnête; mais enfin, l’expiation terminée, il va rentrer dans la vie, dans le bonheur.
— Ce devrait être fait depuis longtemps déjà, interrompit Bertrand avec animation. La faute, si faute il y a dans la mort d'un pareil coquin, n’est pas en proportion avec la peine. J’espère bien que le président, à l’heure qu’il est, a ramené son fils à Paris.
Ces mots furent chaleureusement applaudis.
— Voilà ce qui vous trompe, reprit Médard en secouant. la tête avec tristesse : Maurice de V*** a refusé de suivre son père.
— C’est impossible! cria-t-on d’une voix.
— Il a refusé, — je l’affirme, — je l’ai vu; j’étais avec quelques frères servants à l’extrémité du grand corridor, lorsqu’il est venu reconduire le président, à qui la règle défendait un plus long séjour à la Chartreuse. Ils arrivèrent à la limite que les novices no peuvent franchir. Ce malheureux père suppliait, lui si dur. Il avait échoué depuis cinq jours. Nous l’entendîmes qui disait au jeune homme: « Je n’ai plus que
vous d’enfant, me laisserez-vous mourir seul? sortez, sortez, je vous l’ordonne! enfin, je suis votre père... et il pleurait. — Monsieur, ce n’est pas vous qui pouvez me faire sortir d'ici, répliqua le novice. — Eh bien, mon fils, j’irai à Rome, supplier le saint-père. — Ce n’est pas non plus le saint-père qui peut me faire sortir, murmura l’inflexible enfant. — Y a-t-il donc quelqu’un qui ait ce pouvoir? s’écria M. de V***; dites-moi son nom, pour que j'aille me jeter à ses pieds.» Maurice ne répondit pas, seulement il s’agenouilla pour être béni, et tout le monde pleurait, et le pauvre père fut arraché de là éperdu de douleur, car il voyait bien que rien, maintenant, n’empêchera ce jeune homme de prononcer ses vœux.
Marcelle se leva de table, en s’appuyant de sa main crispée sur le bois de l’écran. Gilbert la vit sortir lentement d’abord, puis traverser à grands pas la galerie.
Le récit de Médard et le dénoûment lugubre de ce drame, quiavait retenti dans toute la province, échauffaient à ce point- l’auditoire, exclamations, contradictions, commentaires se croisaient avec tant de bruit et de véhémence, que le départ de Marcelle fut à peine remarqué. C’était, d’ailleurs, le moment du dessert et l’arrivée des liqueurs, qu’ellehonorait rare-
meut de sa présence. Les liqueurs même Curent oubliées dans le tumulte soulevé par la discussion. Gilbert se garda bien de faire dériver l’attention générale. L’entretien, cependant, prenail une tournure inquiétante.
Au milieu des commentateurs, Bertrand se faisait remarquer par l’énergie de son scepticisme. '
— Cette rigueur de M. Maurice de^V*** n’est pas naturelle, disait-il. 11 laut qu’il y ait quelque chose sous jeu. Je vous le demande, messieurs, en est-il un seul parmi nous qui se fit chartreux in æternum pour avoir tué un pareil drôle? Ce n’est pas moi, morbleu !
— Ni moi, répondirent des voix nombreuses.
Les suppositions s’ouvrirent; c’est pourtant un champ bien vaste, mais il suffit d’un seul mot pour expliquer toute grande résolution chez un homme de vingt ans : l’amour; et l’assemblée fut unanime à dé-
> eider que si Maurice persistait dans sa résolution, ce serait uniquement par suite d’un chagrin d’amour.
Gilbert n’aima pas cette conclusion ; toutefois il s’abstini de la combattre. Un intérêt suprême l’appelait hors de cette foule de buveurs lancés dans lu
punch et le sentiment. Qu’était devenue Marcelle après *
la bourrasque? Avait-elle besoin d’aide? ne fallait-il
pas qu elle reparûl? Tandis que Bertrand discutait la constitution des Etats-Unis, sujet copieux, le comte s’esquiva et monta retrouver sa fille.
D’abord il ne vit rien dans sa chambre, éclairée seulement par les reflets de l’âtre. Les domestiques, et Tiennotte elle-même, étaient occupés en bas. Gilbert eût pu croire que Marcelle y était aussi restée, lorsqu’il entendit un profond soupir derrière les rideaux de la fenêtre, et, s’approchant, il trouva Marcelle étendue sur sa chaise longue et respirant à peine: elle était froide, insensible; elle ne se ranima qu’au contact de Gilbert, qui se penchai^ vers elle effrayé.
Mais alors, rappelant ses esprits, elle ouvrit les yeux, et, reconnaissant son beau-père, se redressa et fut sur pied en un moment.
' — Souffrez-vous à ce point ? dit-il.
— Monsieur, répondit-elle d’une voix faible, je ne sais comment cela s’est fait ; je me suis sentie énervée, le feu de la cheminée était trop fort peut-être...
— Ce n’est pas la chaleur, ma fille, je ne crois pas, du moins, et, si vous étiez plus confiante envers moi, vous m’avoueriez qu’il y a une autre raison.
Elle se tut, douloureusement agitée, en courbant sa tête alourdie.
— Ah! Marcelle, reprit le comte avec le ton du reproche, vous m’aviez promis d’oublier!...
La jeune femme étouffa un gémissement et répondit:
— C’est vrai, monsieur; vos paroles, si bonnes > alors, sont encore gravées là; je me les répète incessamment, mais oublier est impossible. Je prie en vain Dieu de m’en faire la grâce, je ne peux pas, je ne peux pas! Je vois bien que vous êtes mécontent, que vous me blâmez, mais la pitié, monsieur, est plus forte que tout!
— Eh bien, dit Gilbert avec un sombre ressentiment, je ne l’admets ni ne l'éprouve, moi, celte pitié étrange pour un criminel qui n’en mérite aucune; non, aucune. De tous les crimes qui désolent l’humanité, celui-là est le plus odieux, le plus révoltant. Je ne vous l’ai pas dit quand, à votre retour de Paris, je vous ai vue si malheureuse, mais j’aime mieux l’assassin, dont la victime au moins ne souffre plus lorsqu’elle est morte! Quant à celui qui inflige à une créature noble le supplice d’une honte et d’un embarras éternels, celui qui force l’honnête femme à penser incessamment à lui, misérable, et vole ainsi l’honneur et le repos d'une famille jusqu’au sein du foyer, jusqu’aux bras du père et de l’enlant, celui-là
est un monstre jamais assez puni, et. si je pense à lui quelquefois, c’est avec dégoût, c'est avec horreur!
Marcelle cacha son visage dans ses mains et fondit en larmes.
— Pardonnez-moi, monsieur, murmura-t-elle, je sens que je vous irrite; mais si je me trompe, c’est la faute de mon éducation et de mes habitudes. Tout enfant, ma mère me faisait prier pour ceux qui nous nuisent et nous offensent. On m’apprenait à partager mon pain avec ceux qui ont faim, à vêtir ceux qui ont froid, à pleurer sur les maux de ceux qui souffrent. Je ne puis voir souffrir, monsieur, pardonnez-moi. Cependant, il y a là-bas un malheureux livré à toutes les tortures qui attendriraient même un bourreau. Et lorsque j’ai bien chaud dans ma maison, lorsque je suis assise à une bonne table, avec des fleurs, l’hiver, en face d’amis qui chantent et qui rient, je pense malgré moi, oh! bien malgré moi, à ce pain noir, à ces pieds nus, à ces mains saignantes dont on parlait tout à l’heure. Non, je ne puis supporter cela. Cet homme est un criminel, mais il souffre; cet homme est digne de tous les châtiments, mais il souffre* et c’est lui qui s’est offert à l’expiation ! Pourquoi ne l’ai-je pas laissé mourir lorsqu’il voulait se tuer à mes yeux? c’est que j'ai eu horreur de causer
la mort d’un homme. Eh bien, il meurt plus cruellement, il expire cent fois par jour! Pourquoi ne l’ai-je pas laissé se tuer? c’est que je ne me sentais pas le droit ni le courage d’ôter son dernier enfant au père qui ne m'a fait que du bien; et voilà ce père qui va vivre ou plutôt mourir tout seul, loin de cet enfant que je lui ote. Voilà, monsieur, à quoi je pense, voilà ce que je ne peux pas parvenir à oublier. Et puis, ne me provoque-t-on pas à ce souvenir, ne parle-t-on pas incessamment de cela autour de nous, ne dit-on pas qu’il a assez payé de sa fortune, qu’il a voulu payer de son sang lorsqu’il attaquait un ennemi plus fort que. lui? Ne s’étonne-t-on pas de le voir se condamner pour la vie à un pareil supplice? S’il était libre et heureux, on n’en parlerait jamais, je n’y penserais jamais! Qui sait d’ailleurs s’il est aussi coupable que vous le dites? Suis-je sans reproche, moi ? Suis-je bien cette femme honnête et pure que vous exaltez? L’honnêteté va-t-elle sans le courage, s’allie-t-elle avec la lâcheté? J’ai été lâche! Ce jour terrible, ce jour d'opprobre éternel, j’ai eu peur, peur de la misère, peur de la responsabilité si je revenais sans avoir réussi, moi qui déjà ai apporté le malheur dans la maison. J'ai eu peur, vous dis-je ; et lui, il était généreux, il me laissait libre, la porte
était ouverte. Une femme brave et honnête fût partie aux premiers mots qu’il m’adressa; moi, je me suis troublée, je ne me suis pas défendue, je me suis évanouie. Ah! monsieur, le vice. ou la passion, c'est le loup qui attend dans les bois et qui vous guette: fuyez, il vous poursuit; tombez, il vous dévore; restez debout et regardez-le en face, c’est lui qui prend la fuite. J’ai été lâche, vous dis-je! Je ne suis pas sans reproche, pourquoi serais-je sans pitié?
Le comte s’était assis dans l’ombre, épouvanté de celle exaltation, remué profondément par cette voix véhémente de l’honneur et de l’humanité, qui, en dépit de lui-mcme, pénétrait jusqu’au fond de son cœur. Et puis il fallait que Marcelle souffrit beaucoup pour s’exprimer avec tant de hardiesse!
— Ne dites pas tout cela, ma fille, balbutia-t-il; ne vous faites pas mal, je vous en prie; on pourrait venir, d’ailleurs, et nous entendre. Que vous faut-il ? comment vous rendre le calme, la raison?
— La raison! ah! monsieur. Dieu lit dans mon âme, il voit si une pensée, une seule s’y agite, qui ne soit digne de lui et digne de vous. J’ai toute ma raison, lumineuse et pure. Je ii’ai pas le calme, c’est vrai, et désormais je ne l’aurai plus. Vous me blâmez, donc j’ai tort; je. m’incline, je croyais pou-
voir sans remords être chrétienne et miséricordieuse.- — Croyez-vous que je vous reproche un sentiment que Dieu commande? dit Gilbert, Dieu a dit: Pardonnez; il a dit aussi: Oubliez!
— Suffit-il d’un pardon stérile, monsieur, d’un pardon renfermé en moi, qui me satisfasse, moi, et me procure la tranquillité en laissant souffrir celui à qui j’aurai pardonné!
— Que prétendez- vous alors? •
— Ah! monsieur, avez-vous entendu Médard tout à l’heure? — Ce n’est pas vous qui pouvez me faire sortir , disait le malheureux à son père. Qui donc le pourrait? N’est-ce pas celle qui lui a lancé une malédiclion implacable ? Vous-même, ne l avez-vous pas voué à l’exécration, cité au tribunal du souverain juge qui punit pour l'éternité? Ne voyez-vous pas qu’il désespère, écrasé sous ce double anathème? Ne sentez-vous pas qu'il attend?... Oui, monsieur, il attend que sa résignation, sa souffrance aient désarmé notre colère et que le pardon s'échappe de notre cœur, un pardon de chrétien et de frère, comme celui qui tomba de la croix divine sur les offenseurs et les meurtriers! Il en est temps encore, dans quelque mois il serait trop lard. Ah! monsieur, vous êtes le chef et le maître et l’honneur de celte maison, me
voici à vos pieds, permettez-moi de vous demander grâce, permettez-moi de pardonner!
Gilbert la retint dans ses bras avant qu elle eût touché la terre, il l’étreignit longtemps en silence et lui dit :
— Vous êtes une sainte femme, faites selon votre cœur.
Elle ne trouva pas un mot pour le remercier, ce fut vers Dieu qu’elle éleva son regard et sa reconnaissance.
Des voix s’étant fait entendre à ce moment sous le balcon, Gilbert se retira précipitamment pour aller rejoindre les convives, qui songeaient au départ. Marcelle ouvrit alors safenêtre, et, d’une voix assurée, dit adieu à ceux qui prenaient congé, et particulièrement à Médard, le plus galant et le plus communicatif de tous.
On entendait au loin, dans les champs et sur les chemins, la chanson des traqueurs égayés au retour par la chaleur du vin des Vertes-Feuilles. La gelée répercutait le bruit des pas ou des chutes signalées par des éclats de rire, et quelques torches de sapin erraient çà et là comme des lucioles dans la noire nuit.
Le lendemain, Bertrand voulut accompagner Médard au greffe du bailliage, où le bon de cinquante mille livres devait lui être délivré. Médard allait donc enfin être riche de par le testament de l’Estrigny! Était-ce bien l’intention du testateur?
Pendant l’absence du vicomte, Marcelle fit appeler Gilbert chez elle et lui demanda s’il n’avait pas changé d'avis depuis la veille. Gilbert répondit qu’il s’en rapportait plus que jamais à la vertu, à la délicatesse mêmes.
Alors Marcelle lui montra ce qu'elle avait écrit :
« Des Vertcs-Fciiilles, le 4 mars 178...
« Monsieur, vous vous êtes repenti, vous avez expié, il vous reste à réparer. Effacez le mal que vous avez fait par tout le bien que vous pourrez faire. Rentrez dans le monde, à qui vous devez votre travail, vos talents et le bon exemple. Soyez rendu à votre père, et celle qui vous pardonne priera Dieu de vous pardonner.
« Marcelle. »
Le vieux Gilbert, sans autre explication, écrivit lui-même l’adresse sur l’enveloppe.
— Nous devons, dit-il, rendre visite à l’archevêque; vous mettrez cette lettre à la poste à Montbrison.
Dix jours après, un matin que Marcelle revenait seule de Feurs, où elle avait été entendre la messe, un homme âgé, qui suivait depuis quelques instants le carrosse au tournant de la route qui monte fort à cet endroit, s’approcha de la portière en saluant. Marcelle crut que c’était un mendiant, et préparait son aumône, mais elle aperçut une lettre que cet homme déposait sur ses genoux
11 lui sembla, malgré son trouble, qu’elle connaissait cette figure; lorsqu’elle voulut s’en assurer, l'homme avait disparu dans les osiers qui bordent le chemin.
La mémoire revint alors à la jeune femme. Ce messager, c’était Barbeau, le vieux valet de chambre qui avait élevé le fils du président.
Marcelle cacha la lettre sans l’ouvrir, et, sitôt qu’elle fut de retour au château, elle la porta au comte Gilbert en le priant de la décacheter luimême.
— Maiscette lettre vous est adressée, dit le comte, qui examinait l’écriture avec défiance.
— C’est la réponse de M. Maurice de V***, répliqua-t-elle fermement, lisez.
« Madame, avait écrit Maurice, votre générosité me sauve du désespoir. Je vous remercie humblement, à mains jointes, de ce pardon que je n’espérais plus. Je m’en rendrai digne. Vous me forcez de vivre, je saurai vous forcer de m’estimer.
« De Lyon , ce 1 5 mars 1 7 8 ... »
— De Lyon! s’écria le comte, il est sorti, il est libre!
— Et moi aussi, alors, répondit Marcelle en parcourant ces lignes d’un regard brillant. Désormais vous n’aurez plus à me dire : Oublie. Soyez tranquille, mou père, c’est oublié !
En parlant ainsi elle jetait au feu la lettre, qui se se dissipa en furn e.
A partir de ce jour il n’y eut plus, pendant quelques années, aux Vertes-Feuilles un seul événement qui mérite d'être raconté,
:m LES VERTES-FEL’ ILLES
Mais Gilbert était bien vieux et bien fatigué. Sa goutte revenait plus fréquemment, sa fièvre indienne, après chaque visite, laissait des traces plus douloureuses et plus profondes; le grand événement de toute vie humaine, la fin, s'avançait visiblement pour lui. Le comte de la Blinais, l'intrépide compagnon de M. de Suffrcn, n’était pas un homme à qui la mort fût chose nouvelle, il l’avait trop de fois entrevue pour ne pas la reconnaître lorsqu’elle se présenterait.
Marcelle, qui sentait aussi lui échapper cette chère présence, ne quitta plus son père un seul moment. Appuyé sur ce bras, réchauffé sur ce cœur ardent, distrait par ce regard pur et tendre, le vieillard arriva au seuil sans secousse, sans tristesse, et le franchit sans s’en apercevoir.
Ce fut un jour de juin de l’année 1789, alors que le soleil est chaud, la brise odorante, et que les chênes dans toute leur fraîcheur se déploient sous le ciel bleu. Gilbert, assis près de sa fenêtre, regardait oe splendide spectacle. Il souriait à ses arbres bien-aimés. Marcelle avait sa main dans les deux mains de Gilbert, aux pieds duquel dormait l’enfant, las d’avoir joué. Par instants, Marcelle sentait les doigts du vieillard presser doucement les siens, et cette pression lui caressait le cœur comme une espérance. Mais bientôt,
avertie par une étreinte plus étroite et plus longue, elle observa mieux. Le comte souriait toujours, il regardait encore, mais il ne voyait plus.
Dieu lui fit cette grâce de l’enlever avant qu’il pût voir le changement ou la ruine de tout ce qu’il avait aimé. Bertrand, affranchi de ses scrupules depuis qu’il était devenu maître des Vertes-Feuilles, réalisa enfin son rêve, et transforma les quinconces en massifs, les allées droites en courbes; il eut son jardin anglais avec des ponts, des cottages, un torrent et des rochers bâtis par un maçon. Trop heureux si le domaine n’eût eu à subir d’autres vicissitudes. Mais le temps vint où, selon la prédiction de Gilbert, trente millions d’ouvriers se mirent à remuer aussi de fond en comble le grand domaine de la France, et Bertrand vit arriver cette révolution qu'il avait tant souhaitée et son père tant redoutée.
Bertrand n’était plus jeune, au moins d’esprit. L’air de la mer et l’habitude du danger lui manquant, son corps profita paresseusement aux dépens de l’âme, qui laissait rouiller sa trempe. Au moment où l’action commença, Bertrand n’était plus en état, non pas de provoquer la lutte, mais meme de la supporter. 11 est vrai que les plus rudes gymnastes avaient bien de la peine à se tenir debout. Bertrand , si avancé en
LES VERTES-FEDILLES
théories, fut promptement distancé par la terrible pratique de cette époque, et pour n’être pas entraîné au delà de son consentement, il essaya de se roidir. 11 était trop tard ; Bertrand subit le sort de ceux qui se lancent dans le mouvement par utopie et non par tempérament : quiconque alors ne court pas est accusé de fuir, et Bertrand fut appelé rétrograde. C’était dangereux; il fallut capituler, et les concessions commencèrent.
D’abord disparut la majestueuse futaie des Vertes- Feuilles, offerte en don à la nation, puis les taillis disparurent, donnés à la commune. Il vint un moment de crise où le domaine tout entier fut envahi par une population d’affamés qui jugeaient l’espace trop grand pour un seul homme. Bertrand ne sauva sa propriété qu’en changeant les Vertes-Feuilles en un champ de pommes de terre dont Marcelle distribua la récolte aux pauvres, et le propriétaire fut heureux d'en avoir sa part.
Pendant toutes ces épreuves, Marcelle, pleine de sens et de dévouement, assistait et soutenait le fils comme elle avait gardé le père. Inoffensive au dehors, vigoureuse au dedans, elle maintint. C’était le comble de la force et de la sagesse.
Parfois, lorsqu’elle voyait Bertrand revenir pâle et
inquiet de quelque assemblée orageuse, lorsqu’elle examinait à la dérobée ce corps pesant, apoplectique, plus vieux à quarante ans que Gilbert ne l’avait été à quatre-vingts, elle sentait comme un frisson d’épouvante et, se serrant près de son mari et de son fils, se faisait petite avec eux, pour que le malheur passât sans les apercevoir.
Médard, demeuré fidèle à ses amis des Verles- Feuilles , thésaurisait pour n’être pas pris au dépourvu depuis que sa rente avait failli lui échapper par l’émigration du président de V***.
Le président n’avait pas attendu le fort de la' tempête pour se mettre à l'abri. S’étant assuré, dès le début de la Révolution, quelques placements en Angleterre, il y avait entraîné, pour le sauver, son fils Maurice, homme éminent parle caractère et le talent, une de ces tètes altières qui se dressent trop haut pour qu’on ne les vise pas dans la mêlée. Maurice de Y*** ne j)Ui abandonner son père et quitta la France avec lui. Leurs biens furent immédiatement confisqués.
A Londres, leurs ressources étaient bornées, et la rente du pauvre Médard eût couru les plus grands risques, mais Maurice opposa une volonté inébranlable aux remontrances de son père, et se soumit per-
sonneliemeut aux plus rigoureuses privations pour - acquitter cette dette. Maurice de V*** avait tenu parole. Recherché des forts, adoré des faibles, estimé hautement, même de ses ennemis, tous le désignaient au plus brillant avenir. Son père était le seul qui lui
reprochât quelque chose. Il n’avait jamais voulu se
marier.
RAM». — IW. MWO.X RiÇOI» ET cour., RIE u'EKrcllTII, 1.
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