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I.’Estrigny répondait par des protestations

— Dis-moi, reprit Maurice, plus pressant et plus caressant à la fois, tu n’as parlé de cela à personne, n’est-ce pas?... à ton cousin, par exemple?

— Jamais !

— Jamais une allusion, un mot équivoque? Tu me le dirais pour que je répare. . .

— Sois donc tranquille.

— Ainsi, rien du passé, rien à l’avenir? tu m’en donnes ta parole d’honnête homme et d’ami?

— Je te la donne !

— Sois donc béni pour le bien que tu me fais !

Maurice, transporté, allait serrer dans ses bras un

ami si précieux, lorsqu’un grand bruit de voix émues monta par l’escalior jusqu’à leur chambre. Ces voix, quittant le ton d’une discussion animée, s’élevèrent soudain à l’éclat d’une violente querelle. On entendit des pas précipités dans l’escalier, et Médard, hurlant au secours, fit irruption chez son cousin, derrière lequel il se réfugia.

— Qu’y a-t-il? demanda l’Estrigny.

— C’est M. de la Blinais qui veut m’égorger! cria Médard.

— M. de la Blinais! murmura Maurice en se rangeant avec saisissement.

— M. (le la Blinais ! dit vivement l’Estrigny, qui comprit le danger, et il courut vers la porte; mais il était trop tard; le vieux Gilbert arrivait la canne levée, tremblant de fureur et cherchant sa proie.

— Oui, dit le comte Gilbert d’une voix haletante, c’est moi quj viens savoir quel est le lâche auteur de cette lettre adressée à une femme et qui vient de tomber en mes mains aux Vertes-Feuilles.

— Ce n’est pas moi, monsieur le comte, je jure que ce n’est pas moi ! s’écriait Médard à l’abri de son champion.

— Qui donc, alors? demanda le vieillard interrogeant autour de lui.

Et sa main agitait le papier infâme que Maurice dévorait de ses yeux étincelants.

— Diles-lui donc, cousin Joseph, bégaya Médard, que je ne sais pas même ce que vous m’avez fait tantôt mettre à la poste.

— Ah! c’est vous! dit Gilbert à l’Estrigny, qu’il reconnut.

— Voilà un vieux fou qui va tout gâter, pensa Joseph, et; reprenant l’offensive :

— Monsieur, je ne comprends pas un mot à tout ce bruit, dit-il, mais c’est du bruit que vous faites, et vous n’èles pas chez vous. Vous me voyez en affaire

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avec monsieur, — il montrait Maurice; — chacun son tour, je suis à vous dans un moment. Oh! je ne m’enfuirai pas, soyez tranquille.

— A présent, je sais à qui parler, j’attendrai, répliqua fièrement le comte, que l'Estrigny poussait peu à peu dehors; mais ne me faites pas trop attendre..

Il sortit. L’Eslrigny ferma la porte et revint à Maurice en haussant les épaules et en ricanant avec une affectation d’aisance qui disparut au seul aspect de son interlocuteur.

* Ce n’était plus, en effet, le Maurice épanoui qui, l’instant devant, lui ouvrait les bras; ce visage d’ami s’était changé en un masque blêmissant, inexorable, sur lequel tranchaient deux noirs sourcils froncés. Le rire effronté de l’Estrignv se glaça sur ses lèvres.

— Qu’est-ce que c’est que celte lettre? demanda brièvement Maurice.

— Le sais-je !

— Une lettre de vous, que votre cousin a mise à la poste tantôt pour les Vertes-Feuilles, ajouta le jeune homme, hachant comme à coups de couteau chaque tronçon de phrase.

— Ce la Blinais est fou !

— Vous avez écrit aux Vertes-Feuilles, à madame de la Blinais. Qu’avez-vous écrit?

— Mou cher Maurice...

— Qu’avez-vous écrit? répéta le jeune homme d’une voix menaçante; vous ne voulez pas me le dire, je vais le demander au comte.

A ces mois il courut vers le palier; l'Eslrigny se ' jeta entre la porte et lui pour l’empêcher de sortir.

— Àh! vous voyez bien, dit sourdement Maurice, vous voyez bien que vous m'avez menti tout à l’heure!...

— Je vous atteste...

— Tout à l’heure vous m’avez trompé, quand je* vous priais, quand je vous conjurais... Ah! misérable! à peine arrivé, il se jette sur une femme isolée, qui ne peut se défendre, et voilà sa lettre, sa lettre infâme aux mains du père... c’est-à-dire du mari!...

—♦Voyons, Maurice, du calme...

— Ob ! comme j’ai deviné pourquoi tu venais le cacher ici ! tu t’es dit : A Paris, si je bouge, il est là, il la défendra. Tu sentais bien que pour elle, pour son repos et son honneur, je suis capable de tout! Mais il te fallait ton otage, ta victime que lu fais crier pour me faire accourir; il te fallait ta spéculation ignoble, sur elle d’abord, ensuite sur moi, va! je le comprends maintenant! Eh bien ! touches-y à cette femme, essaye de dire un mot, de faire un

geste, d’avoir une pensée contre elle, et fusses-tu au bout du monde, fusses-tu caché dans les entrailles de la terre, je t’en ferai arracher, je te ferai étouffer dans un cachot, je te ferai pourrir à un gibet!

L’Estrigny devint livide à son tour, de crainte autant que de colère.

— Seulement, nous ne sommes pas à Paris, dit-il, les dents serrées, avec un venimeux sourire; , nous sommes à Feurs où, je vois que j’ai bien fait de me réfugier; je suis à un jour de la frontière, c'est-àdire en Suisse, en Hollande, à Londres, où l’on pense tout haut, où l’on parle plus haut encore I

— Lâche!

— Où l’on n’est ni arrêté, ni emprisonné, ni pendu pour dire qu'il y a de jeunes conseillers qui vendent la justice et des vicomtesses honnêtes qui l'achètent ; je le dirai, je le crierai, je l’imprimerai si je veux, et tant pis pour ceux qu’on reconnaîtra!

Maurice essuya son front douloureux comme s’il en eût exprimé du sang. .

— Tenez, continua l'Estrigny, qui le crut dompté, écoutez un conseil : partez vite au lieu d’irriter maladroitement un homme que vous avez intérêt à ménager. Allez! et pas de bruit, c’est ce qui vous reste de mieux à faire.

— Vous vous trompez, dit Maurice transformé encore une fois, j’ai mieux que cela. Moi parti, vous continueriez votre spéculation. Mon argent dévoré, il vous en faudrait d’autre; si ce n’est demain, ce sera dans un mois, dans un an. Eh bien! il me reste une chance de m’affranchir.

— Bah! répondit l’Estrigny cyniquement, laquelle?

— Je viens de me consulter, j’ai fait le sacrifice de ma vie. Prenez votre épée qui est pendue au mur!

En parlant ainsi, avec une sombre résolution, Maurice boutonnait sa redingote et mit l’épée à la main.

— Un duel! s’écria l’Estrigny; un duel à moi !... Comment! pour un ou deux malheureux bourgeois estropiés de mon fait et qui sont morts de peur, on m’a pendu en effigie et j’ai passé dix ans de ma jeunesse parmi les sauvages, et je tuerais un conseiller, un fils de président! Mais je serais roué en personne naturelle, et je ne toucherais plus ma rente... Ab bien oui, un duel ! jamais^

— Tirez l’épée, dit Maurice.

— Mon petit ami, je vais vous envoyer à M. votre père dans une caisse bien matelassée, sur laquelle j'écrirai : Fragile.

— Tirez l’épée, ou je vous tue! répéta Maurice, qui

marcha Furieusement sur son adversaire la pointe aux yeux. f

L’Estrigny para du bras, saisit le fer d’une main, tandis que de l’autre il tordait le frêle poignet du jeune homme. Maurice, broyé dans cet étau, plia; l’Estrigny lui arracha l’épée en déchirant la chair, et lit voler l’arme derrière lui.

— Maintenant, dit-il, je vais vous enfermer au verrou dans cette chambre, et j'enverrai chercher la garde du bailliage. Vous voulez du scandale, vous en aurez.

Il n’avait pas achevé, que Maurice se ramassant bondit avec un rugissement de tigre sur son ennemi, qu’il harpa de ses ongles à la gorge. Mais Joseph l’en arracha encore et le lança, brisé, au pied du lit.

Maurice, en roulant, avait senti sous sa main l’acier froid de sou épée et la ressaisit. Le contact le ressuscita; il revint à la charge, et l’Estrigny, comprenant le sérieux de la situation, n’culque le temps de dégainer et de se mettre en garde; mais il était trop tard pour rompre; déjà Maurice, lancé avec l’invincible furie du désespoir, lui avait relevé le bras. L’Estrigny reçut le tiers du fer dans le sein gauche, sa main s’ouvril, son épée tomba, il vint rouler

devant la porte, sans pouvoir se relever, ni pousser un cri.

Au bruit de cette lutte, Médard et le comte Gilbert étaient montés, avaient ouvert : le petit laquais les suivait, effaré. 11 virent du palier la chute de l’Estrigny, ils entendirent son dernier soupir.

Au delà de ce corps étendu apparaissait Maurice, effrayant de pâleur et brandissant son arme avec une exaltation frénétique. La dernière menace de l’Eslrigny bruissail encore à son oreille, il se croyait déjà entouré de soldats et d’assistants : ces trois têtes oscillant sur le seuil se multipliaient devant ses yeux troubles comme les ondulations d’une foule.

— Oui, s’écria-t-il, c’est moi qui ai tué ce lâche calomniateur; qu’on fasse de moi ce qu’on voudra, je m’appelle Maurice de V***. Je me livre!

La vue du sang avait fait s’évanouir Médard. Le laquais, fou de terreur, s’était enfui. 11 ne restait en face de Maurice que le comte Gilbert.

— Ah! c’est vous qui êtes Maurice de V***, murmura le vieillard. Eh bien! ne le dites pas trop haut, de peur qu’en voyant le châtiment de l’homme qui calomnie, on ne pense à châtier aussi l’homme qui déshonore.

Maurice écoutait avec saisissement.

— Mais non, continua Gilbert; cela regarde la Providence. Elle s’est déjà chargée de vous. Voyez vos .mains sanglantes. Allez, de crime en crime, d’exécration en exécration. Vous êtes dans le chemin, allez!

— Monsieur, que vous ai-je donc l’ait?

— Ma fille m’a tout dit! répliqua le comte avec un accent de majesté profonde qui terrassa le malheureux.

Cette révélation tuait en lui sa dernière espérance. Celle qui avait pu dénoncer le crime ne pardonnerait jamais ! Et sans le pardon de Marcelle, comment vivre? pourquoi vivre?

La nuit se fit à l’instant dans cette àme, nuit d'ahime et de pâles éclairs. Maurice égaré, tremblant, courba son front, et ses bras retombèrent morts.

Gilbert en eut pitié malgré lui, il l’aida à franchit le cadavre et le conduisit à ses gens qui le cherchaient. Ceux-ci le placèrent sur son cheval et l’emmenèrent avant que les hommes de police et les curieux avertis par le petit laquais fussent arrivés au domicile de Mcdard .

Le comte Gilbert ne put rentrer que tard aux Vertes-Feuilles. La visite domiciliaire, les interrogatoires et la première instruction, faits par un officier de la sénéchaussée, prirent un assez long temps pendant lequel Gilbert se dévorait d’impatience; il tremblait que Marcelle réveillée ne le cherchât et ne vînt à découvrir quelque chose.

Il s’était promis d’abord de lui taire l’événement, de la séquestrer de façon à empêcher tout bruit d’en arriver jusqu’à elle, mais il reconnut bientôt l’impossibilité d’obtenir ce résultat. Lorsqu’il revint , il trouva Marcelle dans sa chambre, à lui, Gilbert; elle était ensevelie dans son grand fauteuil, comme une garde vigilante, et l’attendait avec des veux brillants de fièvre et de résolution. Elle l’interrogea sur ce départ précipité, sur celle absence étrange, scrutant avec un soin minutieux chaque détail de son visage troublé, de ses habits en désordre. Elle «avait déjà par Tiennotle qu’une lettre à son

adresse était venue aux Vertes-Feuilles pendant sou sommeil, que cette lettre avait été remise au comte, dont le départ pour Feurs avait immédiatement suivi. Elle avait senti depuis quatre heures des frissons inexplicables , une agitation nerveuse qui semblait la pousser dehors.

Gilbert réfléchit aussitôt que l’événement n’était pas de ceux qu’on peut cacher longtemps, et que le premier venu le révélerait tôt ou tard à Marcelle. Toute la déposition de Médard roulait sur cette lettre, mise par lui à la poste, pour obéir à l’Estrigny; l’affaire ne pouvait manquer d’avoir des- suites. Marcelle serait peut-être elle-même 'interrogée par la justice; ne se trahirait -elle pas en répondant sans préparation? Gilbert n’hésita plus, c’était la dernière convulsion de ce secret, de ce serpent, dont la tête était maintenant bien écrasée.

Il avoua donc tout à la vicomtesse : la lettre de l’Estrigny, l’arrivée de Maurice, le contrat de rente avec le bon de cinquante mille livres, ils avaient été trouvés sur le mort, enfin la catastrophe provoquée par sa révélation à lui, laBlinais. Tout dire était d’abord d’un honnête homme, c’était aussi d’un père prudent.

Marcelle l’écoula, blanche et muette. Elle reconstruisait chaque lacune avec ses souvenirs et ses in-

luitions. Ce qu’elle avait senti toute la soirée, alors (|ue sa poitrine brûlait et que ses cheveux se coulissaient douloureusement sur son front, c'était donc la présence de ce Maurice à quelques toises d’elle, elle frémit, en se tordant silencieusement les mains.

— Vous savez tout, et vous êtes à jamais délivrée de tout, ma chère fille, conclut le vieux Gilbert. Sa- , tisfait de vous et las des autres, Dieu a décidé la lin de vos épreuves. Vivez, respirez, et, je le répète, oubliez! nul désormais ne peut toucher à votre repos, ni à celui de votre famille.

Elle demanda ce qu’il y avait dans cette lettre de l’Estrigny, le comte répondit, et c’était vrai, qu’il s’était hâté de la détruire; puis, soulevant Marcelle dans ses bras, il l’invita à rentrer chez elle, car il se faisait tard.

Elle était froide et touchante à voir dans sa lixilé morne.

— Ainsi, dit-elle bas au comte, il avait apporté cette somme et ce contrat pour indemniser l’Estrigny sur sa propre fortune?

— Oui, répliqua Gilbert, et la somme eut dépassé le prix des Vertes-Feuilles pour peu que ce l’Estrigny eût vécu ce qu’il devait vivre.

— Et que lui arrivera-t-il pour s’être battu et avoir tué un homme? ajouta-t-elle en faisant un effort pour regarder Gilbert au visage.

— Rien, quant à présent, ma fille, car il est puissant sur la terre, et riche, et à l’abri de tout châtiment. Il retournera chez son père, dans ce Paris qui absorbe tout, et où peut-être on le félicitera : tout sera dit. Mais c’est là-haut qu'il rendra compte de ses crimes; et, je le lui ai déclaré à lui-même, je l’appelle au tribunal de Dieu.

Marcelle ne répondit rien et baissa la tête. A partir de ce moment un petit tremblement la prit et ne la quitta plus. Gilbert, l’ayant baisée au front, la reconduisit chez elle.

Quelques jours après, bertrand revenait de Toulon, où sa division avait mouillé au retour de la campagne. Il s’était fait annoncer par Sulpice, dans l’espoir qu’on viendrait peut-être au-devant de lui des Vertes- Feuilles, et qu’il aurait plus tût des nouvelles de tout

ce qui l’intéressait. Car depuis sa dernière lettre dans laquelle il annonçait la fin de l’expédition et son prochain retour, pas un mot ne lui était parvenu, et il pouvait croire tout ce que l’imagination suggère ordinairement de fâcheux aux natures soupçonneuses après les longues absences.

Bertrand ne trouva personne sur son chemin et poussa jusqu’aux Vertes-Feuilles avec la conviction qu’il y avait du mauvais à la maison et que Marcelle n’y était point encore revenue. Sa surprise fut bien agréable lorsqu’ en arrivant il aperçut à la porte du parc son père et son petit enfant qui l’attendaient.

Le bonheur se doubla quand, après les avoir embr assés, il apprit le gain du procès et le retour de Marcelle.

Mais Marcelle, pourquoi ne la voyait-il pas, elle si empressée, si soigneuse d’entretenir jusque dans la familiarité les procédés d’une affectueuse politesse ?

Le comte Gilbert mit un doigt sur ses lèvres.

— Elle fût venue, elle eût été vous chercher jusqu’à Toulon, dit-il, si je lui eusse fait savoir votre arrivée, mais je m’en suis bien gardé. Marcelle est souffrante, presque alitée; elle a besoin des plus grands

ménagements; ce voyage de Paris l’a fatiguée, sans parler des émotions de tout genre qui ont résulté du procès.

Bertrand regardait son père. Gilbert lui montra la lettre de Cornevin, qui renfermait, on le sait, tant d’éloges sur l’activité, l’intelligence de Marcelle, et la part qu’elle avait eue au succès. Bertrand s’en montra touché. Dans son empressement, il voulait courir près de Marcelle; le comte l’arrêta.

— En vérité, monsieur, dit Bertrand, je n’ai pas de chance dans mes retours ici : voilà encore un mystère suspendu snr ma tête ; vous me cachez Marcelle, est-elle malade dangereusement?

— On le serait à moins, répondit Gilbert, après l’assaut que nous avons essuyé. On voit bien que vous n’avez point passé par Feurs, vous auriez trouvé la ville encore en révolution.

Alors, tirant le vicomte à part, il lui conta l’événement de la semaine précédente, ou plutôt la vraisemblance de cet événement, car personne, grâce à Dieu, ne pouvait plus raconter la vérité.

— Vous comprenez, ajouta-t-il, que Marcelle en a été cruellement frappée, et je ne voulais pas que vous la vissiez avant de savoir avec quelle prudence il convient d’en parler devant elle.

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