CONSIDERATIONS POUR S EXCITER A LA PRATIQUE DE LA PAUVRETÉ
1° Jésus-Christ lui assure la béatitude par ces paroles : « Bienheureux les pauvres tf esprit ! »
Tel est le premier enseignement du Sauveur, la béatitude qui marche en tète de toutes les autres.
Bienheureux! parce que la pauvreté volontaire met dans un état où l'on ne désire plus rien , et que ne plus rien désirer est le comble de la félicité sur terre. Non, dit un philosophe, ce n'est pas dans la possession de grands biens, mais dans l'accomplissement de ses désirs que gît le bonheur ; et pour parler plus
juste avec saint Augustin , celui-là est heureux qui possède tout ce qu'il désire , en ne désirant que ce qu'il peut légitimement désirer. Or les pauvres d'esprit ont sur les riches du siècle cet incontestable avantage , d'avoir tout ce qu'ils désirent, puisqu'ils bornent leurs désirs à ce qu'ils ont , et dédaignent le reste comme superflu.
A vrai dire , de l'homme sain qui complètement privé d'eau n'a jamais soif, ou de l'hydropique qui ayant à sa disposition une immense provision d'eau est tourmenté d'une soif qu'il n'éteint jamais en tuvant toujours, lequel, demande saint Jean Chrysostôme, vous semble le plus heureux? Et de l'avare à qui manque une infinité de choses au milieu de ses trésors , ou du pauvre d'esprit à qui rien ne manque dans son indigence , lequel en réalité est le plus riche ? Sous ee rapport comme sous tant d'autres , le religieux n'a-t-il pas un trait frappant de ressemblance avec Dieu ; puisque Dieu, souverainement riche et heureux en lui-même, n'ayant besoin de rien, nul ne lui ressemble davantage , disait Socrate que celui qui a besoin de peu?
Bienheureux! parce que la pauvreté volon-
taire affranchit des tentations , des iniquités, des tortures dont les cupides mondains sont le jouet et la proie. L'un s'empare du champ de son frère , un autre lui ravit son trésor ; celuici attaque son voisin pour une source d'eau , celui-là lui dispute l'air; les uns se poursuivent pour les bornes d'un terrain, les autres pour la manière de bâtir et de situer une maison ; celui-ci exige qu'on lui rembourse ce qu'il n'a pas donné , celui-là proteste qu'on ne lui a pas donné ce qu'il a reçu \ l'un veut accumuler sans fin les intérêts, l'autre s'efforce de frustrer son créancier même du capital. A-t-on obtenu l'objet que l'on convoitait, on en convoite un autre. À-t-on doublé sa fortune, on veut la tripler, la centupler. On a beau réaliser des bénéfices immenses , si les concurrents prospèrent , on s'imagine perdre ce qu'ils gagnent. Et quand la mort vient frapper à la porte, avec quel déchirement prononce-t-on cette parole : Je laisse ! Ah! terme affreux et désolant : Je laisse! Qu'A est différent de celui qu'on se plaisait tant à répéter : Apportez , apportez !
Aux religieux donc la vraie liberté, car ils ont brisé les lourdes et ignominieuses chaînes qui tiennent captifs tant de cœurs attachés à
un vil métal. Aux religieux l'empire du monde, parce que la force de caractère qu'ils ont déployée en le dédaignant et le foulant aux pieds en a fait des héros dignes de l'admiration du ciel et de la terre. Aux religieux la plus douce consola lion à l'heure de la mort; ils n'auront pas à dire : Je laisse ; ils emporteront tout, oui, tout dans leurs mains; car les œuvres du juste, qui sont sa véritable richesse, l'accompagnent, dit saint Jean, lui font cortège et en le couronnant lui assurent l'éternel repos. (Apoc.9xi\.) On demandait au P. Jean Girardin , jésuite, d'où lui venait celte joie à l'heure de la mort et au moment de paraître devant Dieu. Eh ! comment ne me réjouirais-je pas ? répondit-il, le ciel va m'ctrc donné, je l'ai acheté; mon contrat est en bonne et due forme , sous te seing de Notre-Seigneur et le contre-seing de ses deux secrétaires , saint Matthieu et saint Marc : « En vérité , je vous le dis , h vcus qui « avez tout quitté et qui m'avez suivi, vous rc- « cevrez le centuple et vous posséderez la vie u éternelle. »
2° Il lui promet un royaume par ces autres pa< voles : « Car le royaume du ciel est à eux. »
Fut-il jamais marché plus avantageux ? le ciel pour la terre, le Créateur pour la créature, les biens éternels pour des biens périssables. Ce royaume, en effet, c'est celui de la grâce en ce monde, et celui de la gloire en l'autre -, c'est la justice, la paix, la joie dans le Saint-Esprit; c'est la vue de Dieu , la possession de Dieu ; c'est Jésus-Christ, c'est Dieu lui-même. 0 pauvre volontaire, n'aie point de honte de ta pauvreté, puisqu'elle achète Dieu; pauvre en or, et riche en Dieu, tu as Dieu pour débiteur; ce qu'il te doit, c'est son royaume ; et le royaume de Dieu, c'est Dieu. Comme Jésus-Christ, tu peux dire : « Tout ce qui est à mon Père, est « à moi. » (Joan. xvi.)
Et ici , observe saint Bernard , Jésus-Christ ne dit pas comme dans les autres béatitudes : sera à eux , mais est à eux. Quoique le pauvre volontaire ne le possède pas encore, ce royaume n'en est pas moins à lui, puisqu'il l'a acheté :
comme dans une vente, l'objet acheté et payé, quoique non encore livré , ne laisse pas d'être à l'acquéreur.
Dans une autre circonstance , à celui qui quitte tout pour le suivre, Jésus-Christ promet un trésor dans le ciel, c'est-à-dire un poids énorme et incalculable de gloire et de félicité.
Plus encore : Pierre ayant dit : « Et nous qui « avons tout quitté pour vous suivre, quelle « sera notre récompense ? En vérité , répondit « le Sauveur, lorsque le Fils de l'homme sera « assis sur le trône de sa majesté, vous qui « m'avez suivi, vous serez assis sur douze sié- « ges pour juger les douze tribus d'Israël. » Pierre dit : « Nous avons tout quitté pour vous « suivre 5» Jésus-Christ répond : «Vous qui « m'avez suivi. » On ne quitte tout, en effet, que pour suivre Jésus-Christ. Le dépouillement universel , voilà le moyen ; l'imitation de Jésus- Christ , voilà le but.
0 religieux, ne l'oublie jamais : Jésus-Chris est ton trésor; si tu l'aimes, tu le possèdes; situ le possèdes, tu es assez riche, il ne te faut plus rien. N'aie pas la folie de placer ton trésor où tu ne resteras pas, et de ne pas le placer où tu iras pour toujours. Place ton trésoi
- <tô -
dans ton royaume, qui est le ciel; en Jésus- Christ, qui est ton Dieu et ton tout.
3° II regarde plus au cœur qu'au don.
Non, dit Bossuet, ce n'est pas sacrifier beaucoup à Dieu que de quitter le monde pour lui : c'est renoncer à une illusion pernicieuse ; c'est renoncer à de vrais maux , déguisés sous une vaine apparence de biens. Perd-on un appui quand on jette un roseau fêlé, qui, loin de nous soutenir, nous percerait la main si nous voulions nous y appuyer? Faut-il bien du courage pour s'enfuir d'une maison qui tombe en ruine, et qui nous écraserait dans sa chute? Que quitte-t-on en quittant le monde ? Ce que quitte celui qui , à son réveil , sort d'un songe plein d'inquiétudes. Tout ce qui se voit, qui se touche, qui se compte, qui se mesure par le temps, n'est qu'une ombre de l'être véritable : à peine commence-t-il à être, qu'il n'est déjà plus. Ce n'est rien sacrifier à Dieu , que de lui sacrifier la nature entière : c'est lui donner le néant, la vanité, le mensonge même. (Obligations de l'état relig.) ■
— at—
Et cependant , aux yeux de Dieu , l'abandon de ce néant, de cette vanité, de ce mensonge, est un acte héroïque de notre part, et le ciel n'est pas au-dessus de la récompense qu'il mérite.
a C'est beaucoup quitter que de ne se rien « réserver, dit saint Grégoire, que d'abandon* k ner tout, comme saint Pierre, si petit que « soit ce tout. Certes, nous tenons fortement « à ce que nous avons, et nous désirons ardem- « ment ce que nous n'avons pas. Or Pierre et « André abandonnent tout ce qu'ils ont, et s'in- « terdisent encore le désir de tout ce qu'ils « n'ont pas. » (Hom. v, in Matth.) N'est-ce pas quitter le monde entier que de quitter tout ce qu'on avait et tout ce qu'on pouvait désirer?
Je ne regretterai pas, ô mon Dieu, d'avoir peu quitté pour vous, puisqu'on quitte pour vous tout ce qu'on s'abstient par amour pour vous de désirer. J'ai quitté le monde entier, si j'ai déposé à jamais, avec l'estime et l'amour de tout ce que j'avais, le désir de tout ce que je pouvais avoir ou désirer d'avoir. Mais, hélas! en quittant beaucoup et tout, moins l'estime et le désir, que vous aurais-je donné? rien ou bien peu de chose.
4° Il accorde dès cette vie le centuple au pauvre volontaire.
« Quiconque quittera sa maison, ou ses frè- « res, ou ses sœurs, ou son père, ou sa mère, ou « sa femme, ou ses enfants, ou ses terres pour « l'amour de moi , recevra le centuple et pos- « sèdera la vie éternelle, » « dès maintenant, k dans le temps présent. »
Parle centuple, saint Ambroise entend Dieu; car Dieu se fait le père, la mère, le frère et la sœur du pauvre volontaire. Tout ce qui nous éloigne de la terre, nous approche de Dieu; tout ce qui nous dépouille, nous revêt de Dieu: tout ce qui nous appauvrit , nous remplit , nous rassasie, nous enrichit de Dieu.
Que d'autres se glorifient d'être riches en domaines, en or, en pierreries ; moi je suis riche de Dieu et en Dieu ; possédant Celui qui possède tout , je possède tout en lui. N'eusséje que Dieu pour récompense, mon capital eût produit un assez bel intérêt, et je pourrais déjà dire avec le Psalmiste * « Elle est splendide la
part de mon héritage, et le lot que m'a donné le sort est de tous le plus beau, » (Ps. xv. )
Mais c'est aussi des biens temporels que s'entend la promesse, de l'amitié de nos nouveaux frères, de la tendresse de nos nouveaux pères, de toutes les maisons de l'ordre qui deviennent les nôtres, de la vénération qui s'attache à notre nom, de l'héritage spécial de gloire acquis et légué par nos aînés. Plus même un ordre se livre avec désintéressement à ses ministères, écartant toute pensée de cupidité et d'avarice, et plus Dieu ouvre, pour lui le cœur et la main des fidèles.
Ne suis-je pas cent fois plus honoré, mieux servi , plus heureux que je ne l'eusse été dans le siècle? N'ai-je pas raison de m'écrier avec David : « Je suis pauvre et je mendie , mais le « Seigneur a soin de moi? » (Ps. xxxix.) Et si Jésus-Christ me disait , comme autrefois aux Apôtres : « Lorsque je vous ai envoyé sans sac, « sans bourse, sans argent , avez-vous manqué « de quelque chose?» (Luc. xxii.) ne pourrais-je pas répondre comme eux : Non , Seigneur, jamais?
Dès lors, disait sainte Thérèse, ne craignez pas de manquer du nécessaire 5 ou si vous en-
durez quelque privation , elle tournera à votre profit: à moins que vous ne recherchiez vos aises, que vous ne négligiez la perfection , et que, pour vous punir et vous rappeler à la ferveur, Dieu ne vous délaisse momentanément,