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PREMIÈRE PARTIE

LES AMIS d’un enfant

Parmi les nombreux artistes, poètes, peintres ou musiciens, qui viennentà Paris chercher la gloire et la fortune, il en est peu qui, après quelques années de luttes etde déceptions, ne retournent dans leurs provinces, aigris, désespérés. Beaucoup ont du talent, mais sont dépourvus de ce courage et de cette persévérance qui doivent résister sans cesse au doute de soi-même, à l’envie des autres, aux souffrances delà misère. Alors ils vont vivre obscurément dans quelque petite ville de deuxième ou de troisième ordre, et les rêves d’avenir se changent en de cruelles réalités : le poète rédige une feuille d’annonces légales; le peintre enlumine des portraits de famille; et le musicien court le cachet et les pensionnats. Les premiers mois sont affreux; au contact des médiocrités qui les environnent et les bles-

LES VICTIMES d’aMOüR. •

sent chaque jour, ils se rejettent avec ardeur dans leur idéal caressé, et ce sont alors toutes les horribles tortures des espérances anéanties, toutes les angoisses des regrets et des souvenirs; puis, peu à peu, ils se sentent gagnés par l’absorbante influence de l’habitude, ils se consolent, ils ne comprennent plus que la paix et la régularité, ils engraissent, ils se marient; et quand au milieu de leur tranquille bonheur on prononce le nom d’un homme qui, par le travail et la fièvre, est sorti célèbre du plus fort de la mêlée, ils disent fièrement : « Il est mon ami et nous avons été camarades. »

Ce fut ainsi que dans un moment de découragement et de lassitude, Frédéric Berthauld abandonna Paris. Ses débuts y avaient été brillants, et, dès sa sortie du Conservatoire, il avait laissé derrière lui la foule des compositeurs habiles et féconds, pour prendre place parmi les cinq ou six talents qui devaient être un jour des maîtres. Mais il avait plus de dignité personnelle que de savoir-faire, plus de pudeur que de force, plus de cœur que de caractère, et bientôt il avait déserté la bataille ; on lui offrait à Rennes la direction de l’orchestre du théâtre et de la Société philharmonique, et faisant trop bon marché de son avenir, il avait accepté sans hésitation.

Le président de cette société était le docteur Des Alleux, grand ami des arts et surtout des artistes ; il accueillit Frédéric avec une affabilité pleine d’égards, et charmé par son 'esprit, par son bon goût, par son talent, il en fit bientôt son ami et lui ouvrit sa maison.

C’était un de ces intérieurs comme on en rencontre trop rarement en province, simple, joyeux, intelligent. On n’y calomniait jamais, on y médisait fort peu ; on causait, on s’occupait beaucoup de ce qui se faisait, s’écrivait et se disait à Paris; on lisait les journaux littéraires et les revues; on jouait un whist indulgent et modéré, et de temps en temps on exécutait de bonne et sérieuse mu-

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sique. Le docteur était la verve et l’esprit de ces réunions, madame Des Alleux en était la grâce et la retenue, et leur Allé Marianne, la jeunesse et la gaieté.

A dix-huit ans Marianne était ravissante; déjà chez elle la beauté de la femme s’unissait aux gentillesses de l’enfant, et comme le disait madame Des Alleux dans son enthousiasme maternel: « Elle était digne d’un prince. » Frédéric ne fut pas insensible à tan^ de perfections réunies, il aima la jeune fille, et bientôt il en fut aimé. La nature semblait les avoir créés l’un pour l’autre. Le docteur ne voulut pas contrarier la nature, et les maria, un peu malgré sa femme, qui tenait au prince qu’elle rêvait, et beaucoup malgré son fils, Guillaume Des Alleux, jeune substitut fat et gourmé, pour lequel un artiste était infiniment moins que le premier boutiquier venu, surtout lorsque cetartiste avaitson talent pour fortune et l’amour pour dot.

Les premières années de cette union furent continûment heureuses; pas un nuage, mais un ciel toujours radieux et (îhaud, et un horizon toujours calme et serein ; ce fut une belle et longue journée d’août. La naissance d’un fils qu’on appela Maurice, comme le docteur, vint ajouter une nouvellejoie à toutes ses joies déjàsi grandes.

Madame Berthauld voulut le nourrir elle-même, et bientôt il fut l’idole de ses grands-parents. Pour lui, le docteur redevint jeune, il souriait pour appeler son sourire, il lui chantait ses chansons les plus douces pour prévenir ses cris ; pour lui, madame Des Alleux se rappela les leçons qu’elle avait reçues de sa mère, et transmit à sa fille, cet héritage précieux que les femmes se lèguent entre elles, comme un bien plus inestimable que la richesse ou que la gloire d’un grand nom.

Toute la famille était folle de ce petit : « C’est le plus gracieux bonheur que l’on puisse voir, » disait-on dans la ville ; mais si ce bonheur eut l’éclat des belles choses, il en eut aussi la fin triste et rapide. Dans une opération

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chirurgicale, M. Des Alleux se fit à la main une blessure légère qu’il crut sans gravité ; mais la plaie qu’il venait d’amputer était d’une nature pernicieuse, ell’on était alors dans la saison des grandes chaleurs ; bientôt la gangrène se déclara, et en quelques jours ses progrès furent tellement prompts, que malgré des soins empressés, malgré l’ablation du bras, elle envahit le cœur et amena la mort.

La succession du docteur se trouva loin d’être fructueuse. Il gagnait, bon an mal an, une vingtaine de mille francs, mais généreux Jusqu’à la prodigalité, dévoué jusqu’à l’abnégation, aimant ce qui était beau jusqu’à la folie, il avait grand’peine à équilibrer son budget; chaque année, il remettait les économies à l’année suivante. Aussi, au moment de sa mort, devait-il quelques sommes assez fortes, et un peu à tout le monde. Selon leur habitude, les créanciers se hâtèrent d’exiger leur remboursement immédiat, et, pour les satisfaire, il fallut tout vendre, maison, livres, tableaux. C’était une véritable ruine. Sans doute, madame Des Alleux pouvait exercer ses reprises et sauver ainsi une petite fortune; elle aima mieux tout payer ôt se réduire à la misère, aidée en cela par son gendre et sa fille, mais contrariée par son fils le substitut, plus homme de loi qu’homme de conscience.

Quand tout fut acquitté, il ne restait pas quinze mille francs. Pour vivre, il fallait travailler, et Frédéric ne faillit point à la tâche qui lui incombait; il se mit courageusement à l’œuvre; il avait abandonné l’orchestre du théâtre, il y rentra, non plus comme chef, — la place était prise, — mais comme simple exécutant; puis il donna des leçons en ville.

Si l’on connaissait bien la vie des artistes en province, on ne les accuserait point de paresse, comme on le fait souvent. Levé dès six heures du matin, Frédéric commençait sa journée par le collège, courait au Mail, retournait au collège, parcourait en tous sens l’e.space enfermé

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entre l’Ille et la Vilaine, revenait chez lui pour dîner, allait au théâtre et ne rentrait le soir qu’après minuit, les jambes brisées par la fatigue, tes oreilles par toutes les gammes diatoniques ou chromatiques qu’il avait entendues. Cependant il était heureux, car si le bonheur réside dans la satisfaction du devoir accompli, ce bonheur est d’autant plus grand que l’on aime davantage ceux pour qui l’on travaille ; et Frédéric aimait sa femme, non pas comme au premier jour, mais comme après cinq années d’une constante félicité, alors que le désir subsiste toujours et qu’il s’est accru de la reconnaissance. Mais ses forces le trahirent, il ne put pas longtemps résister à cette vie inquiète et pénible; il tomba malade; puis, ayant voulu reprendre ses leçons trop tôt, il fit une rechute et mourut autant de la maladie que de la crainte d’abandonner sans ressources ceux qu’il aimait.

Pendant un mois on trembla pour la raison de madame Berthauld ; mais elle avait un fils, et c’est pour les mères le plus puissant médecin de l’âme et du corps. Les caresses de Maurice lui firent comprendre qu’elle devait vivre; le courage qui était dans le cœur de celui qu’elle pleurait passa dans le sien, et à vingt-quatre ans, dans tout l’éclat de sa beauté, alors qu’elle pouvaitreprendre dans le monde la place qu’elle avait perdue, elle se consacra tout entière à son enfant, et à la pauvre madame Des Alleux abaltue et vieillie par ces chagrins si violents et si rapprochés.

Comme son mari, madame Berthauld voulut avoir recours au travail; mais notre monde est si bien organisé que les hommes ont envahi tous les emplois, — môme ceux où ils sont ridicules, — et qu’il est presque matériellement impossible à une femme, née dans une certaine condition, d’abord d’obtenir du travail, et ensuite de lui faire rendre un salaire qui ne soit point dérisoire.

Par bonheur, un ami de son père vint à son aide ; i! avait de l’influence, et se chargeant de démarches impos-

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sibles à une femme, il lui fit obtenir dans les Côtes-du- Nord, à Plaurach, la direction du bureau de poste. C’était plus que la fortune, c’était 1a vie et la paix pour cette famille si rudement éprouvée.

Plaurach est un bourg, ou plus justement un village, à six lieues de Lannion. La Manche, qui depuis la pointe de Roscoff, s’est enfoncée dans les terres pour recevoir cinq ou six petits ruisseaux, et former la plage de Saint-Michelen-Grève, remonte assez loin vers le nord. La côte se découpe en anses et en promontoires, pousse une pointe un peu plus accentuée vers l’archipel des Sept-Iles, et revenant brusquement sur elle-même, s’arrondit en une petite baie dont l’ouverture est à moitié fermée par une île. C’est au fond de cette baie, à cheval sur une petite rivière, que Plaurach est bâti : une chaîne de collines, qui part des monts Arrée, et se bifurque vers Maël en deux ou trois rameaux, le protège contre les vents de l’ouest et du nord. Tout ce qui est exposé à ces deux fléaux, et regarde la mer, est lande et falaise ; le gazon est ras, maigre, distribué par plaques, et des buissons noueux et rabougris d’épines noires abritent, à grand’peine, quelques chétives touffes d’osmonde et de statice ; à pic et déchiquetée, la falaise trempe sa base dans un flot sans cesse tourmenté, qui, dans les jours de tempête ou de grande marée, la frappe avec violence, s’y creuse de retentissantes cavernes, et en détache d’énormes quartiers de granit, qui roulent au loin, et montrent leurs têtes lisses et noirâtres, où le varech même ne peut pas prendre racine ; c’est le refuge des goélands, des mouettes et des pétrels. Tout ce qui est au levant et au midi offre un contraste absolu : la colline s’abaisse mollement jusqu’aux premières maisons du village, et ses flancs sont couverts d’arbres vigoureux et forts que d’ordinaire on ne rencontre point sur ces rivages déboisés; au bas, dans de fertiles prairies, la rivière serpente au milieu de bou-

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quels d’aulnes eldc bourgènes, et plus loin, en montant vers les coteaux de Maël, s’étale doucement la plaine avec ses champs de blé, de chanvre et de sarrasin.

De Lannion on se rend à Plaurach par une assez belle route, chose rare dans ces contrées; mais au dire de la chronique, elle fut ouverte par le duc d’ Aiguillon, qui, amoureux fou d’une jeune fille de ce village, voulut, comme un nouveau Jupiter auprès d’une nouvelle Alcmène, se montrer à sa maîtresse dans toute sa gloire, et la visiter à son aise et au gré de ses désirs. Quoi qu’il en soit do la vérité de cette origine, la route est plantée d’arbres assez vieux, et, avapt d’arriver au bourg, elle passe sur un pont qu’on peut facilement faire dater de la fin du dernier siècle. Après ce pont, c’est Plaurach. A droite sont les prairies, à gauche est la montagne. D’abord les maisons sont rares, et même ce ne sont guère que de misérables cabanes bâties en argile, avec des toits en chaume; les ouvertures sont étroites et basses, et, par-dessus des haies moitié vives, moitié sèches, on voit, sur le fumier, des enfants sales et chevelus jouer pêle-mêle avec les poules et les cochons. Bientôt une rue se forme, les maisons se joignent, quelques-unes ont un premier étage, l’ardoise apparaît et la pierre chasse l’argile. Assises devant les portes, les femmes filent ou raccommodent, en causant, les habits de leurs hommes; d’autres font du ület, d’autres coupent des seiches et amorcent des lignes. En continuant toujours, on est bientôt sur la place; c’est là que Plaurach se montre dans toute sa beauté; c’est sur la place que la mairie dresse le mât où est censé flotter un drapeau ; c’est sur la place que se tient le marché; c’est sur la place que demeurent le notaire, l’huissier, le marchand de nouveautés et l’horloger ; c’est sur la place que sont les deux cafés, l’un coquet, avec une belle devanture verte, deux lampes et un billard; l’autre tenant à la forge, sale, enfumé, plus bas que le sol; jamais on n’y boit devin, mais

LES Victimes n’AMOiin.

il s’y fait d’effrayantes consommations de café, et de pli; :• effrayantes encore d’eau-de-vie, cette liqueur terrible aux Bretons, et que, dans leur langue expressive, ils appellent du vin ardent. C’est aussi sur 1a place que s’élève l’église, bâtie en granit vers le xv® siècle. Tout autour est un petit cimetière où les tombes sont les unes sur les autres, mais où l’on n’enterre plus, depuis que le nouveau curé a fait acheter un emplacement loin du village, et cela au grand déplaisir des habitants, qui, comme tous les Bretons, ne trouvent rien de mieüx que d’aller et venir sur leurs morts pour les .honorer.

Trois rues débouchent silr cette place, l’une est la route de Lannion, l’autre, longeant l’église et le presbytère, gravit la colline du côté d’une grande maison qu’on appelle le château, et la troisième, enfin, conduit à une sorte de grève déserte, où l’on ne voit que le corps de garde de la douane et quelques tas de pierres pouf faire sécher les filets; c’est le j)ort. A cinq cents pas est la plage, et les barques échouent sur le sable.

Voilà tout Plauracb. Pas de commerce, pas d’industrie, pas de débouchés ; une route ne conduisant nulle part et finissant à presque rien ; une population pauvre, composée en partie de paysans, en partie de pécheurs, et en grande partie surtout de marins qui, embarqués pour les longs voyages, ne reviennent que rarement au pays voir leurs femmes et leurs enfants.

Cependant, madame Berthauld arrivait avec une telle résignation, qu’à première vue Plaurach lui parut presque , beau ; et, lorsque dans la grande rue, un peu vers le pont, elle eut trouvé une petite maison de cent soixante francs de loyer par an, elle l’annonça à sa mère, restée à Rennes, par une lettre pleine de .joie et d’espérance ; et cependant encore il en était de cetté maison comme du village, il fallait, pour les accepter, avoir reçu du malheur plus d’une cruelle leçon ; au rez-de-chaussée il y avait trois pièces, un petit

LES VICTIBIES D’aBIOüI».

cabinet pour le bureau de poste, une cuisine et une snlb assez vaste, éclairée par deux fenêtres au midi. Une allée longeant ces trois pièces, communiquait de la rue avec un petit jardin entouré de murs, planté de quelques tilleuls, et brusquement coupé par la rivière qui le séparait des prairies voisines. Trois chambres composaient le premier étage : la plus belle fut donnée à madame Des Alleux et les deux autres furent prises par la mère et te fils. Quelques meubles, débris de la richesse paternelle, les meilleurs livres rachetés à la vente, et par-dessus tout le goût exquis et la gracieuse habileté d’une femme élégante, achevèrent de donner à cette simple demeure, une tournure, qui disait mieux, que le bavardage des voisins, la race et les mœurs de ses habitants.

Car, ce fut dans î*laurach une grande affaire, que l’arrivée de la nouvelle directrice. On s’en occupa pendant un mois, elle était le thème de toutes les conversations; puis, comme elle ne voulut voir personne, on la déclara fière et tout fut dit.

Cependant, ces caquetages parvinrent jusqu’au chftteau. Son propriétaire, M.Michon, ou mieux, le docteur, comme on disait habituellement, était un vieux médecin de Brest, revenu dans son pays natal, dépenser les dix ou douze mille livres de rente, qu’il s’était laborieusement amassées. Il avait été le camarade d’école et l’ami de M. Des Alleux ; quand il apprit que les étrangères étaient sa veuve et sa fille, il leur fit une visite, et quoiqu’il n’exerçût plus depuis longlemps, « les médecins sont moins infatigables que la mort, disait-il en plaisantant, ils se lassent de tuer; » il mit à leur service son expérience et ses soins. C’était un homme franc, ii la figure ouverte, à la téie un peu rougeaude mais belle, sous une forêt de cheveux blancs hérissés, se posant carrément, parlant haut et parlant bien. Depuis longlemps, il avait fait connaissance avec la douleur, et la maniait avec habileté; il

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relies à cette occasion ; mais nous n’en restons pas moins de bons et solides amis ; et, si cela vous convient, je vous l’amènerai. »

Il l’amena en effet ; et l’esquisse qu’il en avait donnée était parfaitement exacte. C’était un vrai fils de paysan, petit, trapu, le teint allumé, les yeux noirs, la bouche large, les membres un peu noués. Mais son regard perçant, son air impérieux et bon à la fois , sa démarche hardie et ferme, son geste vif et qui ne manquait pas d’une certaine puissance, rachetaient ce que cet ensemble avait de trop commun ; on devinait qu’un homme de cœur et de volonté, enseveli sous une grossière écorce, s’en était peu à peu dégagé au contact du monde, et que chacune de ses qualités était une conquête. Et, quand on savait, que, pendant quatre années, il avait été secrétaire particulier du dernier évéque de Vannes, on comprenait, à le voir tourmenté sans cesse par le sang, qu’il s’était fait despote pour rester bon prêtre, en usant ainsi la vigueur de son tempérament et de son ambition.

La visite fut longue, et peut-être n’avait-on jamais, ni aussi bien ni aussi longtemps, causé à Plaurach ; l’abbé renaissait à la vie sociale ; pour un moment, il se crut à Vannes, aux jours de sa jeunesse. 11 ne fut pas longtemps sans revenir, puis insensiblement des relations se créèrent, etenfln on décida, avec le docteur, de se réunir tous les soirs.

Pour madame Des Alleux, aimant, comme elle les aimait, les plaisirs de la société, il ne lui manquait plus qu’une chose pour retrouver ses anciennes soirées, faire son whist; M. Michon, qui voyait ce désir et le partageait lui-même, se chargea de le réaliser.

Dans une maisonnette perdue sous un épais rideau de vigne-vierge, de rosiers et de glycines, et adossée presque au sommet de la falaise, sur leversantqui regarde le village, vivait seul, avec un domestique, ùn gentilhomme nommé M. deTréfléan : ce fut sur lui que le docteur jeta les yeux.

tES VICTIMES d’amour.

Parent de l’un des ministres renversés, il avait, en juillel 1830, donné sa démission de capitaine de frégate, pour so retirer près de son père, le baron de Tréfléari. Mais le père et le fils n’avaient pas pu vivre longtemps sous le même toit. Le baron était un vieux gentillâtre d’autrefois, vigoureux, emporté, taillé comme un athlète, à la figure toute matérielle, aux mains couturées de muscles et couvertes de poils noirs et rudes, grand coureur de gibieret surtout de jolies filles. Ignorant, comme le dernier de ses garçons de ferme, il était absolu dans le peu d’idées qu’il avait, et ne supportait pas la contradiction ; soldat fidèle de toutes les chouanneries, il parlait sans cesse de ses exploits et s’en faisait grand honneur; rien n’était comparable dans le passé, rien ne le serait dans l’avenir, aux campagnes de Bois-Hardy, des frères Chouan et de Georges ; cela seulement qu’il avait vu, fait ou entendu, était quelque chose. Après avoir un peu tué par son caractère difficile et brutal la mère du capitaine, — une jeune femme toute frôle et toute distinguée, — il avait épousé une paysanne qui était morte en lui donnant un fils. C’était le vrai portrait du père, on le nomma Audren comme lui, et il fut décidé que, comme lui encore, il serait un fidèle et solide gentilhomme breton. Ilm’y avait pas six mois que le capitaine était à Tréfléan, qu’il résolutd’en sortir. L’ûge avait insensiblement dégradé le baron; et ce qui, chez lui, était défaut à trente ans, à soixante était devenu vice, avec tout ce que la dépravation a d’ignoble chez un vieillard. Vêtu ducostume traditionnel, braies, long gilet avec ceinture et habit-veste à la Louis XIV, il courait sans cesse les foires et les marchés ; ou s’il restait au château tombant en ruines, et qui n’avait bientôt plus de dépendances, c’était pour boire avec le premier paysen venu, se quereller avec ses fermiers canvenanciers, insulter les huissiers et les gardes, chercher quelque moyen d’emprunter un millier de francs, caresser les gothons du village et les admettre

tES VICTIMES d’amour.

à sa table, ou meme à mieux. Sur quelques observations bien bumbles et bien douces du capitaine, il s’emporta: les enfants n’avaient plus aucun respect pour leur père, c’étaient là les fruits de cette révolution d’exécrable mémoire ; il ne se laisserait ^as faire la leçon par uh délicat et un pédant; on savait mieux la vie pour l’avoir apprise par l’expérience que dans les livres, et enfin, il était chef de la famille.

Ce fut alors, que, pour ne pas méj)riser tout à fait cé vénérable chef de famille, M. de Tréfléan vint habiter Plaurach. La solitude et l’âpreté dü pays convenaient à son caractère grave et mélancolique. Il avait deux oU trois mille francs de rente qui lui venaient d’un oncie maternel. Jl acheta cinq ou six arpents oe bois, à l’abri de la falaise, et se fit construire ati beau milieu un petit Cottage à l’anglaise. La chasse, la lectiire et le jardinage devinrent ses seules occupations, et, deux ans après son arrivée, son jardin n’avait pas de rival dans le département, et son habileté corrinie tireur était connue dix lieues à la ronde.

Madame Berthauld acquit, en peu de temps, sur ces esprits choisis une influence douce et prbfonde, influence, qui, chez M. de Tréfléan, puisa bientôt sa source dans un sentiment plus vif que la sympathie, plus complet que l'amitié. A la vue d’une beauté si calme et si pure, il sentit sourdre en lui comme un regain de jeunesse; mais, après une année d’observation, il comprit, — il savait la puissance des souvenirs, — que tout cœur vraiment épris et qui a connu le bonheur dans sa plénitude, n’oublie jamais, pas plus qu’il ne remplace. 11 était femme par l’ûine: il aima, souffrit et se dévoua; jamais un mot ne vint le trahir.

Tous les soirs, on se réunissait dans la salle donnant sur le jardin. M. de Tréfléan arrivait lé premier; presque toujours il apportait un petit panier de fruits ou un bou-

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quet. Il était suivi de près par le docteur, et, en attendant le curé, qui restait à son église pour le salut, on causait. Aussitôt qu’on entendait le pas de l’abbé, madame Des Alleux et le vieux Michon préparaient les jeux.

— « Arrivez donc, criait celui-ci, l’autel est prêt. »

On se plaçait suivant la décision du sort. Madame Ber-

thauld travaillait auprès d’une petite table, et Maurice, à côté d’elle, regardait des images. Quand le docteur était associé avec madame Des Alleux ou M. de Trélléan, tout allait à merveille. Il essayait bien quelquefois, de donner des distractions au curé, en racontant quelque anecdote de la journée, qu’il réservait pour les coups douteux et décisifs ; mais ce dernier ne s’y laissait pas toujours pren- . dre et se contentait de dire :

— « On ne parle pas au jeu, n’est-ce pas, capitaine?

— Le nom même de whist vous donne raison, répondait celui-ci ; car il doit venir de l’interjection anglaise whist, qui signifie silence. »

Et l’on continuait. Mais quand le curé et le docteur étaient partners, c’était là que la bataille commençait.

— « Allons, l’abbé, disait M. Michon, en donnant lentement et méthodiquement les cartes, à notre jeu, n’est-ce pas? et soyons attentifs. »

Aux premiers tours, l’abbé veillait sur lui; mais quelquefois il oubliait une invite ou bien une défense.

— « Bien, s’écriait le docteur en comptant ses levées, vous nous faites perdre le tri. Toujours des distractions ; vous n’avez donc pas vu mon quatre de cœur ; je suis sûr que vous pensez à la confession de quelque petite fille ; est-ce Perrine, Yvonne, Marie-Ange, ou la fille au père Penazen qui vous occupent? Il me semble qu’elles vous sont bien fidèles. »

Souvent l’abbé ne répondait pas et se contentait de hausser les épaules, mais, parfois aussi, il se laissait emporter et il s’écriait ;

. .^TISIES d’amour. 17

-i l ûus ne respectez rien, vous ôtes un matôrialiste.

— Parbleu! répliquait le vieux médecin, et je m’en fais gloire; et, si vous aviez autant de franchise que vous avez de raison, vous le seriez aussi.

— Moi, un prêtre !

— Oui, vous, un prêtre! par état, n’est-il pas vrai? Par caractère, vous devez être calme, modéré, indulgent, et cependant vous vous mettez en colère pour un rien ; reconnaissez donc la force du tempérament, la toute-puissance de la matière. Si vous preniez du café, vous ne seriez pas abordable... »

Et ils se querellaient; l’un citait Condillac, Cabanis, Destutt de Tracy ; l’autre parlait de Dieu, du libre arbitre, de la dignité de l’homme.

— « Voyons, que faites-vous de l’âme ? s’écriait l’abbé.

— Moi? mais je n’ai pas d’âme, répondait le docteur, ou, si j’en ai une, je ne la sens nullement, et c’est comme si je n’en avais pas; d’ailleurs, un médecin qui croit à l’âme, est un mauvais médecin, il ne respecte pas assez le corps.

— Ah ! c’est trop fort. Mais c’est affreux, mais c’est indigne, mais...

— Ah! vous êtes dévot et eotts vous emportez, disait

le malicieux docteur. *

— Allons, messieurs, âu jeu, interrompait M. deTrélléan, » et l’on reprenait les cartes; le brave curé tâchait de se calmer, faisait écoles sur écoles, et ne voulant avoir rien à se reprocher envers son vieil ami, tentait les avances d’une réconciliation et lui disait de douces paroles.

Mais, cela ne pouvait point désarmer le docteur pour longtemps : argumenter était sa joie et railler le christianisme sa vie.

— « Le christianisme est une tache d’huile tombée sur le monde, disait-il, plus on la pressera, plus elle gagnera; il faut l’attaquer par les mordants et les acides. »

Et suivant celte théorie toujours et à propos de tout, et

LES VICTIMES BAMOUH.

souvent môme h propos de rien, il revenait à son thème favori.

Il avait lu tous les casuistes, tous les mystiques, tous les recueils d’hagiographie, tous les martyrologes, les philosophes du XVIII® siècle, et il citait les uns et les autres pôle-môle à chaque instant, en tirant de ce singnlier mélange les conclusions les plus drôlatiques et les plus voltairiennes'.

— « Madame, dit-il un jour sérieusement à madame Des Alleux, vous ôtes une méchante bourrique, un affreux ténia. »

Et comme tout le monde se récriait, l’abbé plus que les autres.

— « Ha, ha, continua-t-il, mon cher recteur, vous ne suivez donc point la doctrine des Pères de l’Église, ceci est tout bonnement une aménité chrétienne, c’est du saint Jean de Damas. »

Pour se tenir au courant, il s’était abonné à l'Univers et aux Annales de la propagation de la Foi; il trouvait, dans ces deux recueils, riche matière à sarcasmes et à railleries; et, si par hasard, le journal était pauvre de dévotes injures, de miracles ou de martyrs, il avait recours à son inépusable érudition.

— « Mon cher abbé, disait-il d’un air souriant, là, sérieusement, voulez-vous m’aider à examiner un point d’histoire assez obscur?

— Quel est ce point? disait l’abbé moitié confiant, moitié méfiant. »

Alors, le docteur, radieux de voir son piège réussir, demandait quelque éclaircissement sur les fonctions naturelles de saint Siméon Stylite, lorsqu’il était perché sur sa colonne ; ou bien il l’interrogeait sur la nourriture du prophète Ézéchiel, ou sur les moyens persuasifs employés par saint Romuald.

Et l’abbé tournait le dos, ou ne répondait rien, et ne se

lES VICTIMES d’aMOOB. 15

fâchait presque jamais. Il savait que le docteur ne manquait point, lorsqu’il le désignait, de l’appeler un fanatique, mais, il savait aussi, que, ce môme docteur était le meilleur homme du monde, l’esprit le plus juste, le cœur le plus dévoué, l’àme la plus sensible; il savait par expérience que la charité était son plus grand bonheur, qu’on pouvait lui toujours demander et qu’on était sûr de toujours obtenir, qu’il n’y avait pas un malheureux dans le village qui n’eût reçu de lui des aumônes, dés soins, des prêts, et tous les soirs, il arrivait, bien préparé à la patience, ayant oublié les anciennes épigrammes, ayant résolu de ne point comprendre les nouvelles.

On se séparait à dix heures dans l’été, à neuf heures dans l’hiver. Quand il faisait sombre, un domestique venait avec une lanterne pour ramener le docteur; celui-ci prenait le bras du curé, et ils s’en allaient en causant. Et par la grande rue et la place, leur lumière faisait sauver les chats ; le village dormait déjà, quelques rares clartés filtraient seules par les fentes des volets ; c’était quelque pauvre femme attardée à recoudre l’unique veste de son homme déjà au lit et endormi. Au loin, on entendait la mer. Pour M. de Tréfléan, il prenait son bâton noueux, abandonnait les deux amis à leur porte, et rentrait chez lui, soit par la cavée, soit par la plage, où souvent les douaniers le rencontraient se promenant encore après minuit.

Maurice grandit au milieu de cette existence uniforme et paisible. Il devint bientôt l’idole du capitaine et du docteur, et il en üt même ses camarades de jeu. C’était à qui l’emporterait dans le cœur de l’enfant. Le capitaine triompha au moyen d’une ruse peu loyale, et qui lui coûta presque comme une lâcheté ; chaque jour, il bourra ses poches de pastilles et de bonbons qu’il distribua en cachette à son cher protégé. La ruse ne tarda pas à se découvrir, et au nom de la toute-puissante faculté, le docteur intervint; mais, sans se décourager, M. de Tréfléan employa de nou-

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LES VICTIMES D’AMOUtt.

velles séductions. Il lit exprès, chaque mois, le voyage de Morlaix, pour en rapporter des joujoux. — «Vous êtes un corrupteur, s’écria M. Michon en colère. — J’imite votre gouvernement, répliqua le capitaine; vous approuvez son système, vous ne devez pas combattre le mien. »

Cette rivalité n’était que puérile; bientôt, elle eut à s’exercer sur un sujet plus important. Il fallait songer ii l’éducation de Maurice; et pour qu’elle se fît sans danger, elle devait s’accomplir dans des conditions toutes spéciales . C’était un de ces enfants de l’amour, que l’amour môme, au moment sacré de la conception, choisit et marque, pour les combler des dons précieux qui font son essence, et sans lesquels il s’évanouirait promptement, — une beauté éclatante, un généreux dévouement, une exquise sensibilité. Maurice avait reçu toutes ces qualités, mais en vertu de l’inflexible loi des contrastes, il avait reçu aussi les défauts qui bien souvent les accompagnent. Ses impressions étaient d’une mobilité extrême ; pour lui une chose désirée devait être une chose obtenue; colère, il se roulait sur le sol ; heureux, il riait, chantait, courait par les campagnes. La passion était son seul guide, le premier mouvement son souverain maître.

Le docteur démêla parfaitement ce caractère. « Domptons le moral par le physique, dit-il dans une sorte de conseil de famille, ou bien la lame usera le fourreau. L’abbé, dirigez son esprit; capitaine, développez son corps. — Et moi, interrompit madame Berthauld, que me reste-t-il de mon enfant? — Son cœur! répliqua gravement le vieux médecin. — Et, quant à moi, ajouta-t-il tout bas, je veillerai à ce que le curé n’en fasse pas un calotin, et le capitaine un royaliste ; — la liberté seule est le vrai, et Voltaire est son prophète. »

Tout s’accomplit comme il venait d’être décidé, et l’enfant grandit au milieu de maîtres qui avaient la tendresse et les soins d’un père.

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Persuadé, qu’un homme doit presque toujours ses succès à des avantages purement corporels, et que l'esprit, dans une enveloppe gauche et maladroite, fait souvent plus souffrir que la bêtise, M. de Tréfléan lui enseigna l’escrime, le tir et l’équitation, 1e fortifia et l’aguerrit par de longues courses dans les environs, mais en ayant soin de lui aplanir les difficultés, et sans le laisser se perdre dans les détours de la routine. U le menait droit au but, après le lui avoir d’abord montré, employant pour toutes choses le procédé auquel il eut recours, lorsqu’il voulut le faire jouir d’un des plus beaux spectacles de la nature ; un lever de soleil en pleine mer.

Ils partirent par un beau soir de juillet, à l’heure où la terre échauffée commence à renvoyer la brjse au large, et mettant le cap droit au nord, ils laissèrent bientôt derrière eux les îles Goë et Melbane ; quand la nuit tomba, on ne voyait plus la côte, mais on la devinait encore à quelques nuages blancs ; c’était la fumée des tiges de colza qu’on brûle sur le champ même, et que le vent entraînait avec lui. Ils allèrent encore, et quand le phare de Bréhat ne parut plus à l’horizon qu’un point imperceptible et vacillant, M. de Tréfléan amena la voile. A son estime, ils devaient être sur un banc où l’on trouverait fond; il mouilla, et l’ancre mordit; puis, étendant son manteau au fond de la barque, il fit coucher Maurice. « Dors, mon enfant, lui dit-il, quand il en sera temps, je t’éveillerai. » Et il s’assit à l’avant, la main sur le cordage, tout prêt à le larguer, si par hasard il était besoin; mais il faisait une nuit splendide, et d’un ciel constellé d’étoiles tombait sur les flots une lumière argentée. La brise et la vague avaient faibli, et la barque n’élait plus soulevée que par un mouvement monotone et presque insensible. Maurice dormait. Quand M. de Tréfléan jugea l’heure arrivée, il l’éveilla.

Lorsque ses yeux ensommeillés purent regarder, il

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se vit au milieu de l’immensité. La uuiCu’clait déjà plus, et le jour ne paraissait point encore ; le ciel, sans nuages, était d’un bleu limpide, et vers l’orient une ligne pourprée se détachait sensible et lumineuse; bientôt, cette ligne grandit, elle s’éleva en passant par tous les tons du rose le plus tendre au rouge le plus vif, et son foyer devint une fournaise ardente. Les étoiles pâlirent, puis ne furent plus que des points, puis rien. Le brouillard, qui nageait sur la mer unie, se vaporisa rapide et léger, et le soleil parut lent et majestueux, globe énorme, qui bientôt s’entoura de rayons, et laissa tomber sur le monde la lumière et la vie.

L’enfant était ému jusqu’aux larmes. Alors M. de Tréfléan le levant jusqu’à lui: « N’ajoute jamais foi aux railleries du docteur, dit-il d’une voix puissante, ô mon enfant, il y a un Dieu ! »

Six heures après, ils échouaient doucement sous la falaise de Plaurach, et madame Berthauld, qui. malgré le calme de la nuit, malgré la sagesse et l’expérience de M. de Tréfléan, était cependant remplie d’impatience et d’inquiétude, embrassait son fils avec les mômes transports que s’il arrivait d’un voyage autour du monde.

C’est qu’elle aimait Maurice de toutes les forces d’un cœur puissant et jeune; pour elle il était, bonheur, consolation, espérance; il était le passé et il était l’avenir; elle ne vivait que par lui , que pour lui. Quelquefois pourtant le matin, lorsqu’on préparant ses dépêches, die regardait par sa fenêtre le village s’éveiller, elle tombait en de tristes rêveries. A voir tous les jours cette monotonie fatigante par son uniformité môme, à voir les femmes peigner sur le seuil de la porte leurs mnrmots en haillons, les devantures des boutiques s’ouvrir lentement, les pêcheurs revenir de la mer, pieds nus, le pantalon retroussé jusqu’aux genoux^ leurs filets mouillés sur les épaules, tandis que l’un d’eux, chargé de grandes mannes, entre dans les maisons pour offrir du poisson; à entendre

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sans cesse le bruit cadencé de la forge ou ic va-et-vient du métier des tisserands, elle se prenait à penser qu’elle avait eu autrefois des journées mieux remplies, plus remplies, et qu’elle était bien jeune pour cette existence plate et régulière. Mais alors Maurice joyeux, descendait de sa chambre, il venait embrasser sa mère, et aussitôt oubliant rêveries et souvenirs, elle se disait que pour cet enfant tout était bien ainsi, et que ce calme et cette tranquillité lui valaient mieux que la vie de collège, où il n’aurait eu ni M. de Tréfléan, ni M. Michon, ni l’abbé.

Celui-ci cei)ondant, quoiqu’il employât la môme méthode d’enseignement que le capitaine, et conduisît aussi son élève par la main, au travers des difficultés, n’obtenait point les mômes résultats. Maurice n’aimait que les lectures de pur agrément, quant aux sérieuses, elles le rebutaient; aussi, quand il s’agissait d’un devoir de grammaire ou de mathématiques , avait-il toujours quelque bonne excuse toute prête : tantôt c’était M. de Tréfléan, tantôt le docteur, ou bien il arrivait triomphant avec cent vers de Racine dans la mémoire, et l’on remettait au lendemain, et le lendemain c'était à recommencer ; d’autant plus faible avec Maurice qu’il était plus féroce avec ses paroissiens, l’abbé Hercoët se plaignait rarement et ne grondait jamais.

Ce que Maurice étudiait avec passion, c’était la musique. Dès qu’il en eut compris et appris les éléments, qui dans leurs principes ont toute la sécheresse des mathématiques, il fit des progrès si grends et si rapides qu’ils annonçaient une véritable vocation. Le sentiment musical était inné en lui. Avec sa mère pour seul maître, ayant lK)ur tout irtstrument un vieux piano qui lui venait de son père, il fut à seize ans d’une force assez grande pour ne plus trouver de difficultés; mais, par bonheur, c’était son âme qui s’était formée plus que sa main ; il était un artiste et uou un prodigieux exécutant fabriqué par le

Conservatoire. De pareils dons se rencontrent quelquefois chez les êtres richement organisés : Mozart et Beethoven furent des enfants célèbres avant de devenir d’illustres compositeurs, se disait sa mère.

Ce fut ainsi qu’il grandit; mais ce système d’aplanir les difficultés, s’il avait du bon, avait aussi cela de trèsmauvais qu’il ne préparait nullement au sérieux de la vie. Que Maurice eût un chagrin, et aussitôt il accourait près de sa mère, et c’étaient de douces consolations, de bonnes paroles, d’enfantines caresses; pour lui épargner une larme, les deux excellentes femmes ne reculaient devant rien, et il en était au moral comme il en était au physique; c’étaient des soins de chaque instant, de méticuleuses prévenances; tout le monde s’unissait pour lui adoucir les obstacles ; et aveuglés par leur amour, guidés par leur seule bonté, ces braves gpns oubliaient ce que la difficulté vaincue peut donner d’expérience, de courage et d’utiles enseignements.

Cependant ses facultés musicales se développèrent de plus en plus, et un cbant qu’il avait composé en langue bretonne, à l’occasion du naufrage d’une barque, et des souffrances d’un pêcheur resté seul pendant trois jours sur un rocher, devint bientôt populaire dans tout le Trécorois et le pays de Léon. Quand il avait brillamment exécuté une page difficile, ou trouvé dans son cœur une franche et gracieuse mélodie, il allait s’asseoir sur les genoux de sa mère, et lui passant les bras autour du cou, il lui disait à l’oreille : « Eh bien, êtes-vous content, mon maître? » Et la pauvre femme pleurait de joie et le pressait sur son sein.

Mais ce plaisir qui la rendait si heureuse, ce talent qui la faisait si fière, étaient en même temps pour elle la cause de nombreux chagrins. Madame Des Alleux, le docteur et l’abbé- voyaient avec peine les tendances de Maurice; ils auraient vouKi en faire un médecin, et prolUcr ainsi des

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relations du grand-père et de celles de M. Michon lui-' même : aussi, étaient-ce des discussions sans cesse renouvelées, où elle ne rencontrait d’appui que dans M. de Tréfléan.

— « Pouvez-vous être assez faible pour laisser Maurice se bercer de la pensée d’être artiste ? lui disait le docteur.

— Mais s’il a du talent? répondait-elle.

— Où le talent a-t-il conduit son père? interrompait madame Des Âlleux.

— Et puis quelles preuves avez-vous de ce talent ? poursuivait M. Michon. Parce que enfant il compose des complaintes et des chansons assez gentilles, vous croyez qu’il est musicien; mais quand j’étais enfant, moi, je voulais être militaire, ce qui n’empêche pas que je ne sois devenu un assez bon médecin, et quand je ne " jouais pas au soldat, je faisais des petites chapelles en terre et des petits bons dieux en boue, ce qui n’empêche point oue je ne sois devenu un parfait athée. Toutes ces prétenuaes vocations ne sont que des caprices. Si vous voulez fermement que Maurice soit médecin, il le sera, et à trente ans il vous en remerciera. »

Ces objections, perpétuellement répétées et toujours lés mêmes, acquéraient de leur répétition une certaine valeur, comme la pierre tombante puise une nouvelle vitesse dans sa propre vitesse; et, à la longue, elles finissaient par ébranler la foi de madame Berthauld. Chaque jour elle avait une lutte ii soutenir avec Maurice ; mais l’enthousiasme de celui-ci était si grand, sa croyance dans l’art si persuasive, qu’elle en arrivait toujours à s’abandonner à la voix de son cœur. Il est si difficile à une mère de ne pas croire à son enfant. ‘

— « Enfin, disait M. de Tréfléan prenant part à la discussion, pourquoi le contrarier? La vocation est plus forte que tous les obstacles; Maurice est artiste, et il le sera malgré vous. Vous aurez beau vouloir en faire

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un avocat ou un mtclcciu, vous le pousserez ii la révolte, voilà lout. Que diable ! pour être artiste, on ne déshonore pas sa famille; son père l’était bien. Ma parole d’honneur, je ne vous comprends pas, vous surtout, l’abbé. Est-ce que la musique n’est pas un art sacré? Est-ce à vous d’ailleurs de combattre une vocation? N’estce pas l’élection par Dieu? Vous prétendez qu’elle fait les prêtres, et vous ne voulez pas admettre qu’elle puisse faire les artistes ! »

A toutes ces raisons , le docteur secouait la tête et répétait sans cesse : « Les enfants sont ce que nous voulons. »

11 redoutait Paris et son séjour, et avait d’ailleurs d’excellentes raisons pour ne point l’aimer. Son fils y avait été tué en 4830 sur une barricade, et sa fille y vivait fort malheureuse près d’un mari joueur et débauché, qui, après s’être fait chasser de l’armée, où il occupait un grade supérieur dans l’infanterie de marine, s’était réfugié à Paris, autant pour se cacher que pour être plus libre de donner carrière à des vices et des passions, qui avaient besoin de la corruption et surtout du mystère protecteur d’une grande ville.

Ces discussions jetaient madame Berthauld dans des doutes cruels ; car, mère par le cœur, elle n’avait pas la force d’être père par la volonté, et si parfois elle tentait de prendre un air grave, son froncement de sourcils n’était pas sérieux, on sentait que le sourire n’était pas loin, et le baiser se voyait sous les lèvres.

Enfin M. de Tréfléan l’emporta, en proposant une mesure provisoire, la plus habile et la plus infaillible de toutes les tactiques.

— « Maurice va avoir dix-huit ans, dit-il, pensez-y bien, docteur, et le séjour de Plaurach peut lui devenir dangereux; veuillez-y songer aussi, monsieur le curé. 11 est donc temps de nous en séparer.

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— Parfaitement raisonné, interrompit lo docteur; il ne faut pas qu’un gaillard élevé par le curé porte le trouble parmi les brebis, ce qui cependant serait assez drôle; mais il en sait maintenant assez pour se faire recevoir bachelier. Envoyons-le à Rennes, puis ensuite à Paris, à l’Ecole de médecine, pour ses dernières années.

— A Paris tout de suite, continua M. de Tréfléan, mais pas à l’École de médecine. Ne nous obstinons point à contrarier son désir; nous ne le ferions pas changer, j’en suis certain. Essayons donc de l’art, et s’il n’a pas de talent, il sera toujours temps de se rabattre sur une profession honnête et libérale, comme disent le docteur et le curé.

— C’est-à-dire, s’écria celui-ci, que si Maurice est un sot, vous en ferez un médecin. Merci !

— Ou un curé, continua timidement l’abbé.

— C’est une ressource, poursuivit M. de Tréfléan, qu’on n’aurait pas avec un médecin ou avec un prêtre ; on en ferait difficilement des artistes. »

Ces paroles un peu vives terminèrent le combat. On finit par convenir que Maurice irait à Paris. Son départ fut fixé aux derniers jours de l’automne, et M. de Tréfléan dut l’accompagner.

De toutes les passions, il n’en est aucune qui soit plus sublime, plus religieuse, plus complète que la maternité. Chaque jour de la vie crée un nouveau lien entre une mère et son enfant; car chaque jour de la vie offre à la mère un millier de circonstances pour donner une nouvelle preuve de son amour, et au fils un nouveau souvenir à joindre à tous les souvenirs de reconnaissance qui déjà sont dans son cœur. Si la générosité sans arrière-pensée; si le sacrifice pour le sacrifice, si l’abnégation, le dévouement absolu, de tous les instants, toujours actif, jamais las, existent en ce monde, c’est à nos mères que nous devons

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de Gonnallre ces vertus ; et lors même que les femmes n’auraient pas la grâce, la beauté, la jeunesse, l’amour, elles domineraient encore le monde , non par le désir, mais par une puissance plus haute et plus digne, par la gratitude. Celui qui n’aura point été élevé par une mère peut aimer les femmes , mais il ne saura jamais quels trésors de bonté, quelles sources de tendresse renferment leur âme. Voyageur au regard rapide et curieux, il parcourra le monde, jouissant des merveilles de la nature ; mais la fécondité du sol qui les engendre restera toujours pour lui un mystère.

Madame Berthauld était une digne et véritable mère. Mère par le cœur et par l’esprit, elle avait bien compris, que, laisser partir Maurice, c’était le perdre à jamais; mais elle s’était résignée ; elle l’aimait pour, lui, non pour elle. Cependant, ce n’était pas sans souffrir, qu’elle voyait s’approcher le moment de la séparation ; et bien des fois elle mouilla de larmes le modeste trousseau de linge qu’elleméme préparait de ses mains. Ce travail était devenu sa joie; elle mettait sou orgueil à ce que son enfant bicnaimé eût toutes ces petites choses indispensables au bienêtre, et pût se dire, quand il serait seul et loin : « C’est ma mère qui me l’a donné. *

Pour elle, pour son anxiété chaque jour croissante, l’automne marcha avec une effrayante rapidité et loucha bientôt à sa fin. Le dernier jour que Maurice dut passer à Plaurach réunit tout le monde dans un dîner d’adieu. Le temps, qui avait été toute la journée d’une beauté splendide, se mit au froid quand vint le soir; le vent soufiQa du Nord et remplit le jardin de feuilles desséchées. En voyant, sous ce triste manteau, ses pauvres fleurs à moitié mortes, madame Berthauld ne put cacher sa tristesse : « Elles font comme toi, mon enfant, dit-elle à son fils, elles m’abandonnent; mais je ne te fais pas plus de reproches que je ne leur en fais à elles-mêmes ; c’est la loi de la nature. »

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— « Tu commences à voir, dit le docteur ù Maurice, ce que coûte l’ambition ; certes, la gloire est une belle chose, mais elle ne vaut pas la tranquillité de la maison maternelle. La quitter, c’est abandonner le certain pour l’incertain, le bonheur pour le hasard. Enfin, mon ami, tu te souviendras du vieux papa Michon, quand seul, au milieu du monde, entouré de pièges ou de ténèbres, luttant dans la terrible course au succès, tu penseras aux douces joies de la famille, aux bonnes conversations du foyer domestique, qui maintenant te paraissent des radotages. »

— « Mon enfant, dit l’abbé, si jamais une mauvaise pensée effleure votre âme, songe? à votre mère, c’est la plus sûre conscience. »

On se sépara, et Maurice voulut achever ses derniers préparatifs ; sa mère vint bientôt le rejoindre et l’aider.

L’aspect de la chambre de son fils, redoubla son émotion : cette chambre, naguère si propre si coquette, si joyeuse, était dans un désordre bien triste. Rien n’était plus à sa place, et les planches de la petite bibliothèque étaient vides ; tous ces objets d’affection qui peuplent et font vivre une demeure, étaient dispersés et pêle-mêle ; les murs se montraient froids et nus; les cahiers de musique gisaient à terre, et le linge et les habits encombraient les chaises. Près du lit, une grande malle ouverte était déjà presque pleine.

— « Allons, dit madame Berthauld, en s’efforçant de sourire, laisse-moi faire, tu chiffonnerais tout cela ; » et elle se mit à plier les vêtements. — « Tiens, regarde, voilà comme il faut rabattre le collet et les revers pour ne rien friper. » Et à chaque chose, c’était une recommandation nouvelle, pour le tailleur, pour le linge, pour la blanchisseuse. Puis elle courait dans sa chambre, rapportait un de ses mouchoirs pour compléter une douzaine, plaçait entre deux chemises quelque petit meuble fragile , retournait dans sa chambre chercher quelque objet de toi-

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lette lui venant de son père ou de son mari, rangeait, tassait tout soigneusement, et ne s’arrêtait que devant le trop plein ; une malle de plus et sa propre chambre était vide.

Tout était prêt, alors tirant une bourse qu’elle-môme avait faite ;

— « Tu trouveras cinquante louis dans cette bourse; je ne te dirai pas : c’est là toute notre fortune; mais la vérité est, cependant, qu’il nous en restera bien peu. J’aurais pu te les donner en plusieurs fois, mais j’ai confiance en toi : je te connais; prends, Maurice, travaille de ton mieux* et surtout pense à nous.

— Mère ! s’écria Maurice en sanglotant, mère ! je ne veux plus partir. Reprends cette bourse, remettons toutes ces choses en place ; ici est mon bonheur et ma vie. »

Et ils se tinrent longtemps embrassés; mais madame Bertbauld se sentant faiblir :

— « Non, mon enfant, il faut partir. Du courage; ta mère ne brisera pas ta vie. Adieu jusqu’à demain. »

Et elle sortit. On dormit peu, cette nuit-là, dans la maison ; et quand, au petit jour, la voiture et le domestique du docteur arrivèrent devant la porte, tout le monde était éveillé. Alors il fut décidé que l’on conduirait Maurice à pied jusqu’à la côte de Maël, La bonne dame Des Alleux s’offrit généreusement pour garder le bureau ; mais entraînant Maurice dans' le jardin :

— « Tiens, dit-elle en lui glissant une petite boîte, voici mes économies et la montre de ton bon papa Des Alleux; n’en dis rien à ta mère, »

On se mit en route, madame Bertbauld s’appuyant sur le bras de son fils ; ils se regardaient tristement, en s’efforçant tous deux de sourire ; mais ils étaient trop oppressés pour parler. Ils allaient en silence, et derrière eux marchaient les trois amis. Le jour se faisait, et sur la mer, à l’orient, du côté de Paris, le soleil se levait rouge comtne un globe de feu. Les coqs du village chantaient en bal-

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tant des ailes, et, assis sur leurs chevaux, les garçons de charrue passaient se rendant au labourage.

A la côte, il fallut se séparer, et ce furent de longs souhaits et de longs embrassements. Puis Maurice et M. de ïréfléan montèrent en voiture, et ils partirent ; mais ils n’avaient point fait trois pas que madame Berthauld cria d’arrêter. Elle voulait une fois encore embrasser son ffls.

Maurice écrivit souvent à sa mère ; elle était la confidente de ses joies et de ses chagrins, de ses espérances et de ses doutes ; elle le suivait dans sa vie ; elle était une conscience, suivant la parole de l’abbé Hercoët. Et dès qu’il en trouvait le moyen, il se hâtait même d’accourir passer quelques semaines à Plaurach.

Mais, il vint un jour, où ses lettres furent plus courtes et plus rares , puis enfin même presque indifférentes ; la pauvre femme n’élait jplus tout pour son enfant : — il aimait 1

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