‹ Les victimes d'amourChapitre 2 sur 11 · MARGUERITE · texte numérisé non relu

MARGUERITE

11 aimait, et, dans son amour égoïste, tout avait été englouti: mère, amis, travail.

Pendant les premières années de son séjour à Paris, se faire un nom avait été son seul but; mais insensiblement, il avait été mordu au cœur par des convoitises, qui chaque jour étaient devenues plus ardentes et plus impatientes; et emporté par des désirs qui ne s’étaient point usés dans des caprices de quelques nuits, par un sang qui ne s’était point rafraîchi dans de faciles plaisirs, son imagination s’était laissée aller à toutes les fantaisies de l’inconnu, et elle avait aspiré avec d’entraînantes cupidités à de belles et de célestes amours.

— « Décidément, disait-il un soir à son ami Aristide Martel, — un jeune peintre, dont les paysages commençaient à abandonner les hauteurs de Notre-Dame de Lorette, pour se glisser aux vitrines aristocratiques des marchands de la rue Laffitte, — décidément, il faut que j’aie une passion.

— Va, mon ami, va, interrompit Martel, démanche sur la corde du sentiment. Il vente au dehors, ta chambre est bien close, la rue Rochechouart est silencieuse, nous sommes tranquillement assis à l’angle du foyer, les coudes sur la table, les pieds dans les cendres, la bouilloire chante au milieu des flammes bleues du charbon de terre ; con-

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LES VICTIMES Ti’aMOIIIÎ. ‘

linue tes variations, mon ami, je l’écoute avec recueillement. *

— Tu railles, continua Maurice, mais je t’assure que je parle très-sérieusement. Quand, pour des raisons qui n’élaient point précisément gastronomiques, nous nous rencontrions tous les jours chez Cbabannas, où nous faisions de si beaux dîners pour quatorze sous, je n’avais guère le temps de songer à l’amour; mais aujourd’hui, j’ai vingtquatre ans, je pourrais, si cela me faisait plaisir, exposer mon portrait lithographié dans une pose mélancolique chez tous les éditeurs; l’avenir me sourit; j’ai publié une trentaine de mélodies ; paroles et musique; je suis un peu connu, je me crois du talent, je veux aimer. Jusqu’à présent, j’ai travaillé comme un nègre, j’ai mené une vie de reclus et de galérien, je n’ai pas eu un plaisir, pas une distraction ; mais c’en est assez, à la fin! je veux aimer, et être aimé.

— Eh bien ! aime, ça n’est parbleu pas difficile.

— Des lorettes, des modèles, n’est-ce pas? Non, ce n’est point là ce que j’appelle aimer; ces caprices de quelques heures qui se nouent le soir dans un bal et se dénouent le matin sur les dernières marches d’un escalier d’hôtel garni, ne m’inspirent que mépris et dégoût.

— Alors, c’est l’amour d’une grande dame que tu appelles, l’amour d’une femme comme il faut : je connais ce dada ; tu veux du velours et de la soie pour te rouler dessus; mais, mon pauvre Maurice, c’est toujours la même chose, va : grande dame ou loretle, quand tu la tiendras serrée et que tu te coucheras sur ses épaules, te dira de la même manière : « Prends garde à tes cheveux, mon petit, tu vas graisser ma robe. »

— Peut-être ! Mais, comme tu le dis, ce que je veux, c’est une femme comme il faut; cela peut te paraître bien ridicule et bien naïf, mais je veux une femme que je sois fier d’aimer, une femme qui me grandisse à mes propres

LES VICTIMES D’aHOOI.

yeux, une femme belle, jeune, noble, entourée d’hommages, promettant toutes les joies, flattant toutes les vanités, qui descende de son trône pour m’initier aux plus folles. ivresses de la passion, au milieu des jouissances, du faste et de la grandeur ; je veux une femme qui partage mes triomphes d’artiste, à qui je puisse dire mes pensées, qui soit mon guide, mon soutien, mon inspiration, ma récompense. Voilà mon rêve, mon dada, comme tu le nommes. Eüün, je veux connaître la passion vraie et absolue, je veux me sentir vivre, je veux souffrir, je veux jouir, je veux avoir la fièvre.

— Ah ! très-bien, très-bien, voilà le grand mot lâché : une passion, il te faut ime passion ; l’amour, c’est la vie, n’est-ce pas? Tout ça, c’est des phrases. Tout ce que tu viens de me débiter là de très-bonne foi, c’est du Stendhal, du Balzac et du George Sand; parce qu’ils ont admirablement parlé de l’amour, parce qu’ils ont profondément étudié la passion, tout le monde, jusqu’au moindre goujat, s’est cru né pour les grandes choses ; l’exception est devenue la règle; on a voulu connaître ces émotions, ces jouissances, ces douleurs, qui, dans le livre, faisaient frissonner, et on s’est mis à cavalcader sur les sommets du .sentiment. Eh bien 1 sais-tu ce que ça a produit? C’est qu’à cette école de roman s’est formée une génération de jeunes hommes et de jeunes femmes qui a tout mis dans la passion, qui en a fait sa religion et lui a exclusivement demandé le bonheur, et que mainteuant, après de nombreuses expériences, cette génération blessée et désillusionnée, s’est repliée sur elle-même, souriant des lèvres, mais saignant du cœur, et qu’elle n’a plus ni jeunesse, ni fraîcheur, ni espérance, ni enthousiasme, ni croyance, ni rien. Eh bien! mon ami, tu as eu jusqu’à présent la chance d'échapper à ces blessures, et tu as eu, en rnénie temps, la chance non moins merveilleuse, de te faire un nom assez vite, pour ne pas devenir envieux et méchant.

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et voilà que tout bonnement ta veux te jeter dans le gouffre, la tête la première. Tu veux vivre ! mais, malheureux, tu ne vivras pas, tu tueras en toi tout ce qui est pur et bon : quand tu auras connu ces souffrances que tu désires aujourd’hui, crois-tu que tu seras plus fort comme artiste; tu as fait des choses ravissantes, pleines de jeunesse et de velouté, qui viennent du cœur et qui parlent au cœur ; si tu peux faire encore quelque chose, tu ne feras plus que des œuvres cruelles, malsaines, mauvaises pour toi, mauvaises pour tous, de ces œuvres qu’on fait contre soi et malgré soi; — tu te vengeras.

— Oui, mais si j’aime toujours, et si je suis toujours aimé?...

— Alors tu ne feras plus rien du tout : pour l’artiste, la première règle à suivre, c’est d’être chaste.

— Allons donc, mon bon Martel, on voit bien que tu ne l’as jamais été. Je ne suis pas vierge, moi, mais je peux passer pour chaste ; eh bien ! quand je rentre le soir et que je veux me mettre à travailler, c’est en vain; j’use ma volonté dans des efforts inutiles et je ne fais rien ; mes rêveries d’amour m’entraînent irrésistiblement, elles emplissent ma tête et me brûlent les veines ; alors, ou je suis fou furieux, ou je tombe dans d’énervantes langueurs qui me désespèrent et m’anéantissent. Mais, dans tous les cas, j’ai beau faire, je ne travaille pas, et si je cherche une guérison auprès de vos femmes, à vous autres, le remède est pis que le mal : ce n’est pas du plaisir qu’il me faut, c’est de l’amour.

— Mais enfin, quel amour veux-tu? L’amour d’une femme de vingt-quatre à trente ans, n’est-ce pas? ayant un mari, des enfants, une voiture et de la dentelle; qui vienne ici voilée et tremblante ; qui te reçoive chez elle et dirige sagement sa passion et son potrau-feu? Certes, je ne suis pas bégueule, mais ces amours-là, ça me révolte. Ce n’est pas au point de vue de la loi que je me

LES VICTIMES D’aMOUR.

place, au point de vue de la morale et de la famille, c’est au point de vue de la délicatesse du cœur et des sens. Le.s femmes ont toutes de merveilleuses finesses pour nous persuader que leurs maris ne sont que des bûches retirées de l’amour depuis longtemps ; mais il n’en est pas moins vrai que ces bûches -s’animent quelquefois, et alors, — à moins de ces haines solides assez rares entre époux, — la femme que tu tenais tout à l’heure dans tes bras s’abandonnera parfaitement : le mariage a ses devoirs. Moi, j’aime mieux une fille, j’en ai connu une qui n’a jamais reçu un baiser sur la bouche et n’en a jamais donné, elle avait au moins une certaine conscience.

— Ainsi tu me conseilles d’aimer une fille.

— Je ne dis pas ça ; il y a parbleu bien assez de pauvres jeunes filles qui n’ont que la beauté, la vertu, la grâce et l’amour, mais sans le luxe et tous ces prétendus attraits que tu exiges, pour qu’on puisse être encore heureux. Quand tu as commencé à me défiler ton chapelet, j’avais envie de rire et de gouailler ; maintenant j’ai plutôt envie de pleurer, car je vois un bon garçon que j’aime de tout mon cœur, une nature candide et bonne qui, de propos délibéré, s’en va défier le sort. Mais, malheureux enfant, tu ne sais donc pas quelle influence, a, sur notre vie, un premier amour. Les savants prétendent, que la fécondation de la femme influe sur tout son avenir, et ils en donnent des preuves; sont-elles bonnes, sont-elles mauvaises, je n’en sais rien, et je ne te dirai pas si la jument arabe qui a eu un caprice pour un âne ne peut plus avoir que des petits ânes ; mais ce que je t’affirme d’après ma propre expérience, et d’après ce que je vois tous les jours, c’est qu’il y a une fécondation intellectuelle et morale de l’homme par la femme beaucoup plus puissante que la fécondation matérielle de la femelle par le mâle. Tout homme est fait par deux femmes, sa mère et sa première maîtresse ; par malheur, la maîtresse détruit presque toujours ce que la mère

a eu tant de mal à créer, et elle nous féconde en nous ap- , pauvrissant; c’est un échange qui s’établit, elle prend ce que nous avons de bon et nous passe ce qu’elle a de mauvais, puis elle nous abandonne, quand nous n’avons plus rien à donner, nous laissant meurtris et épuisés, et comme sa morsure est semblable à celle de la chèvre, la plaie qu’elle fait fie guérit jamais, on en meurt durci et rabougri. Tu serais amoureux que je ne te dirais pas tout cela ; quand un homme se noie on lui tend la main et on ne lui fait point de discours; mais tu n’es pas encore à l’eau, avant que tu t’y jettes, laisse-moi te sermonner. Qu’on soit pris par la passion, que malgré soi on s’y abandonne, je le coi^rends, c’est une fatalité à laquelle on ne peut pas plus échapper qu’au tétanos ou à la fièvre typhoïde; mais tu n’es pas malade et tu veux l’être, ma parole d’honneur, c’est trop violent. Voyons : es-tu un artiste, es-tu un homme? ou bien vas-tu te mettre à la suite de tous les oisons qui t'entourent et crier avec eux : une passion, s’il vous plaît! une passion ?

— Si c’est être un oison que de vouloir connaître l’amour, oui, j’en suis un. Tout ce que tu me dis là peut être superbe et parfaitement vrai, mais, je te l’avoue, ça ne me retient pas. Que je veuille ou que je ne veuille pas, j’en suis arrivé à un moment où il faut que j’aime : mon cœur déborde ; je ne te dis pas que je vais me jeter à la tête de la première femme que je rencontrerai, mais je veux voir, je veux chercher, et quand j’aurai rencontré, je veux aimer; seulement, comme ce n’est point parmi les lorettes et les petites filles que je trouverai la réalisation de mes rêves, je suis décidé à aller dans le monde. Il y a assez de femmes qui sont tourmentées du même mal que moi, va.

— Oh! pour ça, c’est parfaitement vrai. Il y a bien dans Paris deux ou trois... — je u’ajoiiterai jms les zéros, lu iii'iuvectivcrais, — mais enfin il y a lteaucoti|», beancoii|) de femmes qui se disent à colle mémo heure : « Mon Dieu,

LES VICTIMES D’aSOMB.

comme mon mari est bêle, que les enfants sont ennnyenx, si je pouvais donc être aimée!... Tu rencontreras une de ces charmantes créatures : lu es jeune, beau, spirituel, vos regards se rencontreront, vos cœurs s’accrocheront, tu l’adoreras pendanttroismois, elle cédera aveeplusde grimaces que n’en feraient les onze mille vierges, et vous vous mettrez à jouer la comédie du sentiment, de très-bonne foi tous les deu\, je le veux bien; mais comme elle aura déjà une revanche à prendre, tu paieras pour 1e mari ou pour le premier amant: tu deviendras inquiet, fiévreux, insupportable aux autres et à toi-méme; puis, après un certain nombre de mois, je te laisse toujours libre de les fixer, ta maîtresse .se dira de nouveau; «Mon Dieu, comme mon mari et mon amant sont bête.s, que les enfants sont ennuyeux, si je pouvais donc être aimée! » et tu resteras tout seul, le cœur mort, l’espérance détruite, le grand ressort de la vie bri.sé; et tu seras comme j’en connais tant, tu riras et tu railleras en public, et quand lu seras seul, tu pleureras toutes les larmes de tes yeux, si tu peux résister à la tentation de te tuer.

— Allons donc, prophète de malheur, tous les amants .

trompés ne se tuent point. ^

— Tu ne m’en dis pas plus long ? tu ne m’écrases pas?

— Non, mon ami.

— Sais-tu que tu es bien généreux?

— J’ai besoin de toi.

— Et pourquoi faire, s’il te plaît?

— Pour me présenter.

— .Moi I Ah ! je la trouve un peu forte, celle-là. Que je te pré.scntc après mon discours; sais-tu que tu es véiitableiiicnt très-joli, toi; et d’ailleurs, mon pauvre Maurice, je n’ai jamais vu de salon qu’au Gymnase ou au Théâtre- Français, et les seules grandes dames que je connaisse sont des gnimles dames de théâtre, et encore est-ce par>dessas la rampe.

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— Oui, mais tu connais Donézac ?

— Parbleu ! s’il était là, il te dirait même qu’il est mon meilleur ami. Oh! je t'assure qu’il m’aime beaucoup, ii me fait monter en voiture^on verte quand il me rencontre, il m’appelle Aristide devant ceux qui nous connaissent tous deux, et Martel devant ceux qui ne me connaissent que de nom; c’est un véritable ami, il sait que j^ai les reins forts et que j'arriverai.

— Eh bien, sur ta recommandation, il me présentera, lui.

— Oh ! ça, où tu voudras ; quartier Breda, chaussée d’Antin, Marais, faubourg Saint-Germain, à ton choix ; il* connaît Dieu et le diable, il fait de la peinture, de la littérature, de la sculpture, de la musique, et pas trop mal, assez proprement môme pour éblouir les bourgeois qui le croient un grand artiste; il commence sa soirée aux Italiens et la finit à la Halle, après avoir passé par deux ou trois brasseries et cinq ou six salons.

— Veux-tu me faire trouver avec lui?

— Pour que tu deviennes amoureux, non.

— Oh ! puisque le germe de la maladie est contracté, tu ■ ne l’empêcheras pas d’éclater, va, et tu peux me rendre un vrai service.

— Tu y tiens sérieusement?

— Très-séi’ieusement. ^

— Tout ce que je t’ai dit ne t’a rien fait?

— Tu as peut-être raison, mais quoi qu’il puisse arriver, je suis bien décidé; jamais la fièvre de ma douleur, si douleur il y a, ne sera aussi horrible que ne l’est la fièvre de mon désir.

— Alors, mon pauvre ami, que ta volonté soit faite, viens me prendre demain, nous irons chez Donézac. »

Le lundi suivant, à neuf heures du soir, Maurice était assis sur les coussins d’un coupé de remise, ù cdté de Donézac.

— « Cher monsieur, disait celui-ci, je vous aurais bien présenté chez la comtesse de Pervenchère, chez M. de Carabeuf ou chez le baron de Senones, mais ils sont un peu entichés de noblesse et vous n’auriez point été tout à fait à votre aise. J’aurais pu aussi vous présenter chez madame Lhuintre-Legras, chez M. Fremondeau, chez M. Lapolade, chez M. Casimir Durand, mais ils sont par trop bourgeois, malgré leurs prétentions, et vous vous seriez vraiment ennuyé. Quand notre cher Aristide m’a parlé de vous, j’ai pensé tout de suite à madame Baudistel, j’y suis allé le soir môme; on connaissait parfaitement votre nom et aussi quelques-unes de vos œuvres ; j’ai parlé de vous fcomme d’un ami, et c’est madame Baudistel elle-même qui la première a demandé à vous voir : ainsi vous ôtes attendu, et on peut le dire, très-bien attendu. Je ne vous affirmerai pas, qufe la maison où je vous conduis, est la première maison de Paris; tout le monde ne voudrait point y aller, mais tout le monde non plus n’y serait pas reçu ; cependant on peut ôtre fier de laisser traîner une lettre d’invitation de madame Baudistel, et même cela pose parfaitement. Vous trouverez là une société assez mélangée, mais, dans tous les cas, pas du tout vulgaire ; des médecins et des avocats qui veulent devenir journalistes, des journalistes qui veulent devenir spéculateurs, et beaucoup de gens d’affaires et à affaires; mais vous y trouverez aussi quelques hommes qu’il est bon de connaître et, qui peuvent vous pousser; si Martel avait voulu venir, il y a longtemps qu’il vendrait ses tableaux. »

Ainsi commencé, l’entretien se continua sur le môme ton, et Donézac fit à Maurice, dans les plus petits détails, l’histoire et la chronique de la maison Baudistel. 11 lui dit comment M. Baudistel, ayant mis sa turbulence provençale en action au lieu de la dépenser en paroles, comme beaucoup de ses compatriotes, était venu à Paris ambitieux et misérable; comment il avait fait unepre-

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LES VICTIMES d’aMOUR.

mière fortune, comment ii l’avait perdue ; comment il en avait refait une autre; comment il était sorti, à son plus grand avantage, de deux ou trois faillites ou exécutions à la Bourse; quelles avaient été ses spéculations; la part qu’il avait prise dans cinq ou six grandes affaires scandaleuses; les sociétés dont il était le gérant ou l’administrateur caché; les journaux qu’il avait fondés; et comment il était arrivé à grouper un chiffre de millions assez formidable et assez éblouissant pour lui donner honneur, considération et crédit. Il lui dit encore comment, à la vente de Gougenlieim, le banquier allemand, il avait acheté son splendide hôtel de la rue de Varennesqui, sous la monarchie, avait appartenu aux Polastron ; il lui dit comment, au grand étonnement de tous ses amis et ennemis, il avait épousé une jeune fille, mademoiselle Marguerite de Fargis, pauvre de dot et d’espérances, mais alliée à deux ou trois des bonnes familles de France. Enfin, comme une gazette vivante, il lui apprit tous les faits, grands ou petits, tous les bruits, vrais ou faux, qui se rapportaient à la maison dont il se disait l’ami, et il ne laissa pas à Maurice la moindre occasion de commettre une gaucherie, car en une demi-heure, il lui fit connaître celte société mieux que ne l’auraient fait plusieurs mois d’expérience.

En traversant la cour de l’hôtel, Maurice fut vivement ému, et, quand par la porte du salon, un valet vêtu de noir cria son nom et celui de Donézac, son cœur battit fort: il lui sembla qu’il était quelqu’un; il entrait donc dans ce monde que, depuis si longtemps, il brûlait de connaître ; l’orgueil et la joie lui donnèrent presque de l’assurance.

Il fut gracieusement accueilli, on lui fit force compliments, et, chose plus rare et plus flatteuse, on eut, sinon des prévenances, au moins de l’attention pour lui. C’était chez madame Baudistel, une habitude invariable de faire aux nouveaux venus les honneurs de la soirée.

' LB8 VICTIMRS OAMOl’R.

Dooézac avait dit vrai, et ce saion était des plus agréables: on y sentait bien un peu la prétention, comme dans les réunions où il y a des gens d’esprit qui ne sont pas tous des amis, et où il n’y a point de femmes pour éteindre et égaliser la conversation; mais madame Baudistel seule, dans tous les cas, était assez séduisante pour faire comprendre qu’on fût heureux d’ôtre de ses fidèles.

Elle paraissait avoir vingt-six ans : elle était merveilleusement brune, grande plutôt que petite, un peu grasse, et dans toutes ses attitudes, soit de mouvement, soit de repos, d'une pureté de lignes et d’une beauté de formes àravir uo artiste.

Vers minuit, elle pria Maurice de prendre le thé avec quelques intimes. Ce fut alors seulement que M. Baudistel parut; c’était un petit homme sec, nerveûx, tourmenté d’un asthme et de terribles insomnies; il ne dormait que debout, et son visage était jaune comme s’il eût été couvert de poussière d’or ; les deux époux présentaient un contraste absolu, et un certain ridicule môme en rejaillissait sur le mari. Comme à son ordinaire, il avait travaillé toute la soirée. II salua Maurice négligemment, parla peu, ne dit même que quelques mots à un jeune financier, et encore ce fut un conseil pour la Bourse du lendemain.

En revenant chez lui, Maurice ne pensa qu’à madame Baudistel; jamais une femme ne lui avait révélé aussi complètement la beauté et le désir. Aussitôt que les convenances le permirent, il se présenta pour faire sa visite. Il fut reçu; et, bonheur inespéré, il fut invité aux petites réunions du lundi.

Un mois après, il était amoureux fou ; et sa vie si calme et si tranquille était devenue une vie d’émotions et de fièvre; il n’avait plus qu’une pensée, qu’une obsession : voir celle qu’au fond de son cœur, il nommait tout bas du doux nom de Marguerite.

Cependant, malgré les folles ardeurs avec lesquelles il

LKS VICTIMES B’aMOU*.

voulait un amour, ce ne fut point sans de ion^ues craintes et de douloureuses hésitations, qu’il reconnut en lui-même cette toute-puissante passion; car il la sentait si envahissante, si exclusive, qu’il se voyait perdu, et comprenait que c’était folie de s’abandonner à un amour sans issue possible. Et cependant, il s’y abandonna. Il se dit bien que jamais une femme belle comme Marguerite, entourée d’hommages et de flatteries, ne laisserait tomber son regard sur le plus indigne et le plus obscur de ses amants; et cependant, il fit tout pour obtenir ce regard. Il se dit bien que s’engager dans cette voie, c’était briser à jamais son avenir de travail et de gloire; et cependant, il s’y engagea. La passion était entrée dans son cœur, elle l’avait empli, et elle en avait chassé tout le reste; il était l’esclave de l’amour, il n'écoutait plus que lui, il n’aimait plus que lui.

Les soirées du lundi le rendirent d’abord bien heureux, il y pensait huit jours à l’avance, il se forgeait des joies et des craintes insensées; et en descendant rapidement sa montagne, il avait de terribles angoisses : comment vat-elle me recevoir? se disait-il, et il lalentissait le pas; il s’arrêtait, il avait peur, il aurait voulu retourneren arrière; mais une force plus puissante que tout le conduisait. Dans le salon, c’étaient des frayeurs nouvelles : quels seraient les visiteurs? remarquerait-on sa présence? parlerait-on de son assiduité? un mot imprudent ne pourrait-il pas le faire congédier? et c’était en tremblant qu’il entrait. Alors son embarras recommençait de plus belle; il ne fallait pas attirer trop vivement l’attention, exciter la jalousie des gens précisément les plus jaloux du monde, et il ne fallait point non plus cependant, passer pour un sot auprès de la maîtresse adorée; cruelle alternative qui exigeait toute son application et paralysait sa verve, alors qu’il aurait si bien voulu montrer devant Elle tout ce qu’il y avait en lui de cœur, d’esprit et d’enthousiasme.

LES VICTIMES d’aMOO*.

Si Marguerite lui disait une bonne parole en lui tendan la main, ou si dans la conversation elle le regardait pendant un peu plus qu’un instant, en revenant il s’abandonnait à de folles ivresses. C’était à peine si la porte de la rue de Varennes était assez- haute pour le laisser passer. Il se répétait ses paroles, il frissonnait au souvenir de son regard; il était ébloui, transporté; il allait comme un fou et aurait volontiers crié son bonheur par-dessus les toits; il était quelque chose dans ce vaste Paris qui dormait dans sa tranquille insouciance, et il n’avait que de la pitié et du mépris pour ces riches demeures emplissant la rue d’ombres, et pour leurs hôtes moins fortunés i'que lui. |||,le lui avait parlé, elle lui avait souri; avait-il ■ ■ un égal sii'r la terre ? et de tout son être partaient des frémissements qui faisaient éclater en son àoie un hymne d’allégresàe. Elle lui avait souri, elle lui avait parlé; tout • espoir ne lui était donc pas interdit, et l’hymne devenait plus tendre, il avait toutes les hardiesses, il chantait les célestes joies de l’amour triomphant. Mais il arrivait aussi quelquefois que Marguerite l’oubliait parfaitement pour un nouveâu venu, ou pour une illustration naissante, et alors c’étaient des pleurs, des désespoirs qui ne pouvaient se comparer qu’à ses bonheurs passés. Tout était fini. Elle ne l’aimerait jamais ; et déjà peut-être voulait-elle lui montrer qu’il était importun ; sans doute bientôt elle le congédierait, si lui-même ne renonçait pas à venir. Et pendant une semaine entière il ne vivait pas ; la fièvre et l’inquiétude le dévoraient.

Ces tourments, quoique déjà bien assez pénibles, n’étaient cependant point les seuls qui fussent venus s'abattre sur lui. Aimer une femme qui ne nous aime pas encore, et vouloir se donner l’ineffable bonheur de trémir sous son enivrant regard quelques minutes de plus que les circonstances de la vie ne le permettent, est un labeur auprès duquel celui de l’agent le plus actif de la brigade

IFS VICTIMES D’aHOCB. 45

de sûreté, attaché à la surveillance d’un dangereux bandit, n’est qu’un jeu des plus innocents.

Il s’en aperçut bientôt, car bientôt les soirées du lundi ne suffirent plus à l’exigence de ses désirs. Mais comme il n’avait point accès dans les maisons où allait ordinairement Marguerite, et ne pouvait guère songer à s’y faire recevoir, il dut chercher quelque moyen de la rencontrer ailleurs. Elle allait le jeudi aux Italiens , il y alla. Et pour être bien certain de se trouver en face d’elle, et de pouvoir, pendant deux heures, la contempler tout à son aise, le pauvre garçon, pour qui dix francs étaient une fortune, prenait chaque fois sa place d’orchestre au bureau de location. Que la musique était peu de chose popjrdui, et combien le grincement de la porte de sa loge qu’iliâvait' ’’/• fini par distinguer entre tous, lui paraissait plus doux et plus émouvant que les cantilènes de Mozart ou de Rossini. Elle arrivait, et en s’asseyant elle distribuait à droite et ù gauche ses saluts et ses minauderies, et lui, bienheureux, la regardait; il attendaitpatiemmentqu’elle daignât l’apercevoir. Au milieu du dernier acte (lui, un musicien!), que Mario ou l’Alboni eussent ou n’eussent plus à chanter, il sortait et allait se mettre en faction, avec les valets de pied, au bas du grand escalier des loges. Elle passait enveloppée dans sa pelisse; il la suivait sous le péristyle, et pendant que l’on faisait avancer son coupé, il la voyait encore une dernière fois ; elle relevait sa robe pour sauter des marches dans la voiture, sa taille se tordait, les chevaux partaient, et la vision était évanouie.

Il avait donc deux jours de bonheur sur sept ; mais ce n’était point encore assez. Elle suivait les premières représentations,—car elle était de ce tout Paris inventé par les feuilletonnïstes, c’est-à-dire de ce groupe qui se distingue de la foule par la richesse, le ridicule, la naissance, le vice ou l’esprit; — Maurice ne manqua point une seule de ces réunions exceptionnelles. Puis, comme, plus il la voyait

LES VICTIMES D'aMOUB.

plus il la voulait voir, il sacrifia les heures consacrées à ses leçons,— qui étaient sa vie même, — comme il avait déjà sacrifié les heures de son travail, — qui étaient sa seule chance de gloire, — et tous les jours il vint attendre son passage dans les Ghamps-Élysées. Lorsqu'il faisait soleil, il s’asseyait au pied d’un arbre, mais lorsque le vent soufflait rude et glacial, il arpentait à grands pas l’asphalte du trottoir, les yeux sur la chaussée, épiant les voitures. Il connaissait les chevaux, la livrée, les domestiques; il la devinait de loin et ne la perdait pas de vue au milieu des équipages ; et elle, nonchalamment étendue, chaudement blottie dans ses fourrures, ellepassaitindifiérente et rapide ; quelquefois même elle n’était pas seule. Quelquefois on la distinguait à peine derrière la vitre relevée, déjà obscurcie par le froid, et c’était trop facilement que Maurice pouvait compter les jours où il recueillait un sourire; et cependant il ne s’éloignait jamais qu’il ne l’eût plus ardemment regardée et contemplée, lorsque, vers la nuit tombante, elle revenait de sa banale et indispensable promenade.

Même chez lui, surtout chez lui, dans cette chambre où il avait autrefois si tranquillement et si courageusement passé tant de jours et tant de nuits au travail, il ne trouvait plus ni joie ni repos.

Aussi, au lieu de revenir travailler un peu les jours où il ne devait point rencontrer Marguerite, cherchait-il tous les moyens de se distraire et de tuer le temps.

Habituellement il allait chez Martel, non-seulement parce que celui-t: était son meilleur ami, mais encore parce qu’avec lui il pouvait parler d’amour. Par une sorte de respect et de pudeur, et non par défiance, il n’avait jamais nommé Marguerite, mais il avait fièrement avoué qu’il aimait, et il mettait une orgueilleuse ostentation à raconter ses joies et ses espérances ; pour ses chagrins et scs déceptions, il les cachait ou les atténuait soigneuse-

lES VICTIMES D’aMOCE. 47

ment. C’eût élé trop lût donner raison aux lugubres propbéties de Martel.

— « Eh bien, disait celui-ci lorsqu’il le voyait entrer, où en sommes-nous aujourd’hui?

— Ah ! mon cher Martel, je suis le plus heureux des hommes.

— Vraiment, mon ami, est-ce que, comme dit Shakspeare : The heast with two hacks...

— Si tu me dis des ordures je m’en vais.

— Allons, ne te fâche pas, je n’ai point voulu t’ofïenser; je ne te referai pas ma demande avant quinze jours.

— Encore!

— Non, je ne t’en parlerai plus ; viens t’asseoir et contemoi un peu ton bonheur, car bien sûr je ne devinerais pas.

— Eh bien, mon ami, j’ai passé hier la soirée avec elle.

— Seuls tous deux?

— Pas précisément, elle dans sa loge, moi dans mon fauteuil : deux mille personnes nous entouraient.

— C’est joli.

— Songe donc, mon cher, que je ne savais pas au juste si elle y serait, et si elle n’était pas venue ç‘c m’aurait fati quatre jours sans la voir.

— C’était aux Italiens?

— Mais non, hier était mercredi ; c’était à la Porte- Saint-Martin ; on donnait une première représentation.

— Est-ce bon?

— Peuh ! je ne saurais trop te dire, ça paraît vieillot.

— De qui?

— Ma foi, je n’en sais rien, je suis sorti avant qu’on ne nommât les auteurs.

— Ah ! c’est fort ingénieux ça.

— J’ai cru qu’elle allait partir avant la fin, alors j’ai été l’attendre, et quand elle a jiassé nos regards se son! ciuisés,

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LES VICTIMES d’amour.

— Qu’est-ce qui jouait?

— Rouvière, madame Laurent ; je n’ai pas vu les autres.

— Ah! ah!

— C’était superbe, un brillant, un éclat, un vrai triomphe, mon ami; j’aurais voulu que tu fusses là.

— J’aurais rudement applaudi.

— Qui, applaudi?

— Rouvière, parbleu I

— Est-ce qué je te parle de Rouvière, je te parle d’elle ; toute la salle l’admirait, mon cher.

— Ma parole d’honneur, s’écria Martel en riant, lu es magnifique, je l’avais bien prédit que tu deviendrais stupide, mais je n’aurais jamais cru que tu deviendrais, en si peu de temps, aussi splendidement crétin; comment, je te parle théâtre, tu me réponds « elle » ; je te parle de la pièce, tu réponds « elle » ; je te parle de Rouvière, tu me réponds « elle. » Elle, toujours elle, c’est trop fort à la tin.

— Ah! si tu la connaissais, tu ferais comme moi.

— Alors je suis condamné aux confidents à perpétuité.

— Si ça t’ennuie, je peux m’en aller.

Bon, voilà que tu te fâches maintenant ; mais, monsieur le susceptible, est-ce que je me suis jamais plaint de tes récits? est-ce que je ne te les demande pas moiméme le premier? .seulement faisons une règle, on parlera d’elle et rien que d’elle, tout autre sujet sera interdit. Allons, tu peux commencer, je t’écoute. Tu l’aimes, n’estce pas?

— Ah ! mon ami.

— Réponds-moi en adverbes, c’est la mode ; l’aimes-tu considérablement, complètement, absolument?

— Eh bien ! je l’aime follement et passionnément,

— Ce n’est pas trop, et d’ailleurs ces deux adverbes joints font admirablement. Passons à son portrait inainleuant, n’est-ce pas? Comment est-ellé?

— Plus belle que VAntiopc du Corrége.

— Je ne le demande pas ça. Je sais très-bien que la femme qu’on aime est toujours la plus belle des femmes ; mais comment sont ses cheveux ?

— Noirs.

— Ses yeux ?

— Jaunes avec des petits points foncés.’

— Sa peau ?

— Brune et veloutée.

— Tu parles comme un passe-port.

— Eh comment veux-tu que je parle? Est-ce qu’il y a des mots pour dire combien elle est belle? Il faut la voir, longtemps la voir; et encore!... Figure-toi une tète un peu petite, comme dans les statues grecques, et d’un ovale arrondi plutôt qu’allongé ; un front haut et bombé, se creusant un peu au-dessus de deux sourcils noirs et épais; des paupières mobiles et relevées en cintre, des yeux habituellement ternes et voilés, mais qui, dans do certaines circonstances, concentrent une puissance extraordinaire de vie et de passion ; un nez droit d’un tissu aminci et transparent; des lèvres charnues et sanguines; un menton lisse et court; des joues imperceptiblement duvetées, et des cheveux, oh! des cheveux splendides. Et pour porter cette tête, mon ami, un torse admirable; une poitrine large et développée; des épaules pleines, blanches et grasses ; des seins fermes et droits, et des bras durs, et modelés Comme s’ils étaient de marbre. Tu comprends qu’avec tout cela elle soit éblouissante, et cependant ce n’est pas tout, car elle a une façon de marcher en imprimant à sa robe des plis amples et franchement dessinés qui enthousiasmeraient un sculpteur, et il paraît que dans l’art de la toilette, du moins on me le disait encore avant-hier, elle est d’une habileté et d’une fécondité qui sont devenues célèbres. On la copie. Eh bien ! es-tu content, maintenant? Que dis-tu de

CO LES VICTIMES d’aMOUTI.

mon portrait? Comprends-tu que je sois fou d’amour?

— Je dis que s’il n’est point trop flatte;, l’original est bien réellement superbe; mais je dis aussi que si à vingt ans on peut souhaiter une femme pareille, un peu plus lard on doit se contenter de l’admirer, attendu qu’il y a de fortes présomptions pour qu’une telle femme n’aime jamais, et que lors môme (ju’elle prendrait un amant, ce ne serait pas pour faire de l’égoïsme à deux, mais bien à un, c’est-à-dire pour elle seule. Voilà ce que je réponds. »

Presque tous les jours, les deux amis recommençaient les mêmes variations. Martel écoutait avec complaisance, et Maurice parlait avec bonheur , répétant dix fois la môme chose, entrant dans les plus petits détails, s’appesantissant sur des riens qui pour lui renfermaient un monde de félicité. Puis après ces longs entretiens, s’il ne devait point voir Marguerite, il rentrait chez lui presque heureux, et le bruit de ses propres paroles, retentissant longtemps dans sa tête, prolongeait longtemps encore sa folie et son ivresse.

C’est qu’en vérité, comme il le disait, il aimait Marguerite passionnément. Son amour, qui avait commencé par l’admiration, en était promptement arrivé à l’adoration sans bornes. Il était artiste et poëte, et Marguerite était la complète réalisation de son idéal longtemps caressé, et mieux, cent fois mieux que cela, condition inespérée et inappréciable, il la connaissait assez peu pour trouver en elle tout ce qu’il voulait imaginer, pour avancer sans cesse et ne point rencontrer de terme, pour désirer toujours et n’ôtre jamais assouvi, et se sentir assez haut dans le ciel pour ne craindre pas qu’un horrible désencliantement le précipitât tout à coup sur la terre. Il pouvait à son aise la parer de tous ses désirs, lui donner sou enthousiasme, sa chaleur d’âme; il pouvait la créer à son image. C’était une statue commode à laquelle il pouvait ap|(endrc, comme des ex-volo, foules les illusions de sa jeunesse ; i|

LES VICTIMES d'aMODR. 61

pouvait lui mettre la robe d’innocence et la couronne de virginité ; il pouvait la faire riche de toutes les qualités qu’il tirait de son propre cœur; il pouvait la faire noble de toutes les noblesses, grande de toutes les grandeurs, vertueuse de toutes les vertus ; et ainsi parée, ainsi placée par lui-même sur le piédestal, il pouvait la reconnaître pour son idole, son dieu, sb prosterner devant elle, l’adorer et dire ; « N’es-lu pas la plus belle entre les plus belles; n’es-lu pas la plus pure; n’es-tupasla plus chaste; n’es-tu pas l’étoile dos jours heureux, la source de toute joie, la reine des amours? » Ce n’était plus Marguerite, ce n’était plus une femme : c’était la femme, c’était l’amour. La passion, chez les poctes, a des mensonges spécieux, et la femme aimée, ils ne la regardent jamais qu’au travers du miroir grossissant de leur imagination. Ils ont fait l’amour, non tel qu’ils le voyaient, mais tel qu’ils le voulaient, et ils en ont exalté les bonheurs et grandi les souffrances; mais lorsqu’ils les éprouvent, ces souffrances ou ces bonheurs, c’est encore plus fortement qu’ils ne l’avaient rêvé; les premiers esclaves d’un tyran qu’ils ont eu l’imprudence d’exalter, ils en sont, ou les plus grandement récompensés, ou les plus grandement punis.

Maurice n’en était encore qu’à la récompense, heureux de sa passion, il aimait sa passion même et n’osait point demander davantage. A la seule pensée de l’avouer à Marguerite, il se sentait saisi d’une frayeur invincible: « Si je lui disais que je l’aime, pensait-il, elle me repousserait. Ne suis-je pas heureux ainsi ? Pourquoi plus?» Et il se taisait, et il revenait toujours; il était près d’elle, il la voyait, et durant cet instant rapide rien ne manquait à son bonheur.

Dés la seconde soirée, cependant, Marguerite avait deviné facilement cet amour; mais elle ne laissa point paraître qu’elle en fût blessée, et sans encourager Maurice,

LES VICTIMES d’aMOUR,

elle ne le repoussa point. Elle resta pour lui ce qu’elle était pour tous, aimable et souriante des lèvres, mais des lèvres seulement. Cet amour était si respectueux, il ressemblait si bien à un culte dégagé de toutes les choses de la terre, qu’une femme seule pouvait le distinguer; or, comme elle était la seule femme de son salon et se trouvait ainsi à l’abri d’une fâcheuse curiosité, elle laissa se développer sans obstacles une passion qui l’intéressait, si elle ne lui plaisait pas encore, et que son imagination aventureuse et romanesque se promettait de suivre et d’observer. Elle se mit à jouer à l’amour; et dédaigneuse aujourd’hui, aimable demain, elle prit plaisir à abuser de son pouvoir sur Maurice pour en éprouver toute laforce; toujours soumis, il aima toujours la main qui le frappait ou le caressait, et supporta tout sans se plaindre et sans se trahir. Mais peu à peu et à son insu, elle devint personnage important dans cette pièce dont elle n’avait d’abord voulu jouir que comme simple spectatrice, et l’esprit céda la place au cœur ; car pour être insensible à une passion comme celle de Maurice, pour n’étre point gagnée par une ardeur comme la sienne, pour rester froide en face de ce foyer d’amour, pour résister à son attraction sympathique, il fallait aimer déjà , et non-seulement Marguerite n’aimait pas, mais encore elle n’avait jamais aimé ; elle avait été désirée, elle avait désiré elle-même; les plaisirs des sens, elle les connaissait; mais des chastes joies de l’amour elle était ignorante et vierge ; et c’étaient ces joies que Maurice lui offrait. Elle commença par être flère de ce sentiment d’adoration qu’elle inspirait, puis elle en fut bientôt heureuse, et des cordes, jusque-là restées muettes en elle, résonnèrent et frissonnèrent au contact impérieux de cette brûlante passion. Sous cette prestigieuse influence, elle compara Maurice aux autres hommes qui l’entouraient 1 1 le trouva charmant, lui qu’elle avait été si longtemps sans remarquer, sa voix la fit tressaillir, elle aima à entendre

VICTIMES d’amour.

..Ær son nom, elau théâtre elle chercha son i Sa candeur, son abnégation, son dévouement, sa 1 son enthousiasme lui parurent remplis d’enivrante messes, et elle attendit de lui la révélation de jouissa inconnues; une ardente curiosité, une soif souvent tro. pée, mais toujours inassouvie, la poussèrent vers lui; elk crut qu’une vie nouvelle allait commencer; elle fut pleine de mépris et de pitié pour les jours passés et pleine d’espérance et d’orgueil pour les jours à venir. Et lentement elle s’enivra de ce décevant espoir qui pousse les femmes à chercher dans un nouvel amant la rare et merveilleuse fleur d’idéal qu’elles n’ont point rencontrée dans les pre- ; miers ; fleur qu’elles ont trop souvent foulée à leurs pieds . .. sans la voir, et que dans leur fol orgueil, dans leur infatuation désespérée, elles cherchent encore en accusant la fortune, au lieu d’accuser leur propre aveuglement, ou leur propre stérilité. C’était ainsi que Marguerite se laissait entraîner vers Maurice; il était jeune, plein d’illusions, inconnu, perdu dans la foule : quel meilleur sujet pour une dernière expérience ; mais surtout, preuve bien évidente qu’il était le Messie attendu, le révélateur espéré, c’est que, quoiqu’il n’eût point encore parlé, elle était déjà heureuse ; elle se délectait dans cette pensée qu’il était un cœur ne vivant que pour elle, qu’elle était adorée le jour, invoqu'éelanuit; qu’il lui suffisait d’un geste pour donner le plus grand bonheur ou la plus terrible souffrance, qu’elle inspirait une passion infinie; que pour un homme jeune, intelligent, remarquable, elle était la seule femme, elle était tout, elle était Dieu! L’orgueil et la joie doivent être permis à qui se sent ainsi aimée.

Et puis, ce qui la poussait encore, c’était son expérience de la vie. Elle avait vingt-sept ans et depuis dix années elle vivait dans la duperie et dans le mensonge, toutes les croyances de sa jeunesse ne lui avaient donné que de cruelles déceptions, et maintenant l’amour seul lui parais-

ce of réel; en lui étuii toute son espf».

.1 refuge, la branche vers laquelle elhî tendalt^ l'ant de disparaître engloutie dans le flot bourbeux entraînait î mais ce qu’elle voulait, c’était un amour je et exalté, qui eût assez de force pour l’enlever jus-

i’à lui, elle déjà si lasse et si accablée, .assez de puisance pour ne se décourager pas, assez d’infini pour les nourrir tous deux et les soutenir toujours. Et Maurice tel qu’elle le voyait et le connaissait lui paraissait digne et caftable d’accomplir cette grande œuvre de rédemption et d’initiation.

Ainsi poussée par le raisonnement et par l’esprit, elle l’était non moiifc fortement par l’instinct et par les sens. Tandis que son orgueil rougissait de n’avoir point encore inspiré ni éprouvé une de ces grandes passions, qu’on admire tout en les condamnant, sa chair brûlante et impatiente voulait enfin jouir. Pour cet homme jeune et l)eau, elle était saisie de ces violentes ardeurs qui mordent les femmes de trente ans, et qui, même sur les plus vertueuses, ont quelquefois un empire si fatal et si despotique.

Et il n’y avait pas beaucoup de semaines qu’elle (mnnaissait Maurice, qu’il lui fallut bien s’avouer qu’elle l’aimait et le désirait, et que tout en elle le voulait impérieusement.

Pour lui, cependant, il était loin desavoir ce qui se passait dans le cœur et dans l’esprit de sa maîtresse. Bien souvent il avait été profondément ému de la tendresse do sa voix et de la douceur de son regard, mais jamais, tant son amour était timide et respectueux, il n’avait cherché à en deviner la cause; il avait tout l’aveuglement et toute la sainte bêtise du premier amour; il se croyait indigne d’elle: prosterné dans la poussière, il n’osait lever les yeux sur son idole, et ne voyait point les signes qii’elle commençait à lui faire.

Sur ces entrefaites, M. Baudistel ayant voulu dormir

ISS VICTTMS8 d’aMOCR.

dans son lit, mourut tout à coup,- étouOÏ- par son asthme, et sa femme en éprouva tout juste le chagrin que doit ressentir une brune en se voyant condamnée pour trois mois à uii deuil de laine. Cependant pour se conformer aux convenances, — sa suprême règle en toutes choses, — elle dut fermer sa maison, renoncer à ces distractions qui faisaient le fond de sa vie même, et s’imposer une contrariété réelle pour feindre une douleur qu’elle ne ressentait pas.

Mais l’ennui ne tarda pas à la prendre, et le souvenir de Maurice lui revint plus séduisant et plus importun tout à la fois. Elle avait si bien l’habitude de le voir chaque jour qu’il lui manquait: que faisait-il? que devenait-il ?

Elle voulut le savoir ; mais comme la chose était impossible directement, elle fit demander Donézac, sous prétexte ‘ d’affaires, et sans qu’il s’aperçût de la moindre ruse, elle le pria de venir bientôt passer une soirée et d’amener Maurice pour la distraire un peu.

La joie de celui-ci fut grande quand Donézac vint lui faire part de cette invitation, car la mort de M. Baudistel l’avait brusquement jeté des nuages sur la terre : tout d’un coup la nuit s’était faite pour lui. A cette pensée qu’il ne savait pas quand il la reverrait, et même s’il la reverrait jamais, il avait désespéré du présent et plus encore de l’avenir. Il était stupide d’inquiétude , sans force, sans volonté, sans but ; il ne pouvait pas travailler, U ne pouvait pas rester seul et près de ses amis il ne pouvait pas parler. Absorbé dans son amour, il tâchait d’occuper son corps, il faisait des routes insensées , parcourant les boulevards extérieurs, indifférent aux choses qui l’entouraient; puis, machinalement ses jambes le portaient où elles avaient l’habitude d’aller, et il se trouvait dans les Champs-Elysées : il s’asseyait où il avait coutume de s’asseoir, il regardait passer les équipages ; mais elle, hélas! il ne la voyait pas alors il s’enfuyait chez Martel, il se jetait sur un vieux

canapé, et là il achevait sa journée, immobileetsilencieux comme s’il était idiot. Les premiers jours. Martel avait voulu l’interroger, il n’avait point répondu; plus tard, il avait voulu le distraire en lui racontant toutes les drôleries de son répertoire ; mais il n’avait pas mieux réussi ; alors, respectant une douleur qu’il voyait grande et comprenant que le pauvre garçon avait besoin de n’être pas seul avec lui-même, il n’avait plus quitté son atelier, peignant le jour, dessinant des bois d’illustration le soir, et il avait laissé Maurice libre de suivre des yeux les mouches au plafond, ou de jouer négligemment avec Badaud, grand chien de Terre-Neuve qui se montrait fort orgueilleux et fort reconnaissant de ces caresses peu sincères.

Ce fut avec d’incroyables impatiences qu’il attendit le jour fixé, et longtemps avant l’heure, il courut chez Donézac pour le presser de partir.

Lajoie avec laquelle Marguerite l’accueillit aurait éclairé un amant moins épris et moins jeune, mais lui, abandonné à sa folle ivresse et n’écoutant que les suggestions de son ardeur, ne vit rien, n’entendit rien, et, perdu dans son propre tourbillon, il fut d’abord pleinement heureux. Puis à mesure que les minutes s’écoulèrent, la tristesse le gagna, il songeait que bientôt il faudrait partir.

Mais Marguerite, qui voyait ce trouble et en jouissait intérieurement, prit alors pitié de ce pauvre niais ; et comme ils n’étaient point seuls, et qu’elle ne voulait pas non plus se livrer, elle lui demanda une de ses dernières compositions, j)our lui donner une occasion de revenir.

Il revint le lendemain, puis le surlendemain, puis tous les jours; et chaque fois ce fut sous un nouveau prétexte laborieusement cherché, et que Marguerite recevait en souriant.

Il était d’une exactitude merveilleuse, et il arrivait tous les soirs l’esprit chargé de nouvelles et d’anecdotes; car, ignorant qu’il était lui-même le bonheur, il cherchait à so

LES VICTIMES DAJlüUn.

rendre agréable et méme^ nécessaire en amusant. Il disait les bruits de la journée; mais Marguerite l’écoutait avec une impatience que souvent elle laissait échapper ; étaitce pour parler des autres? était-ce pour faire de l’esprit? qu’elle souhaitait si ardemment sa présence.

Et lui s’en allait désespéré, criant au fond de son cœur : « Elle ne m’aime pas, elle ne m’aimera jamais! »

11 avait entouré son astre de tant de rayons qu’il en était ■*': maintenant ébloui ; il était victime de la grandeur même de son amour; il en avait fait une chose céleste, et ne comprenait plus la réalité : Marguerite était l’ange, lui • n’était que l’homme, et par un téméraire orgueil devait-il se faire chasser du ciel? Cependant lorsqu'il était seul, lorsqu’il n’était plus sous l’influence immédiate de ce regard qui le fascinait, il raisonnait un peu plus froidement et admettait l’espoir : « Elle est femme, se disait-il, elle n’est que femme, et mon cœur est l’égal du sien. » — Et alors il se jurait d’être brave, non pas aujourd’hui, ni demain, mais un jour qu’il fixait et dans une certaine circonstance; il préparait ses paroles, il se les répétait, il prévoyait les réponses de Marguerite; mais s’il venait à penser à son regard, il se sentait perdu. Alors il écrivait, il racontait toutes ses joies, toutes ses espérances, toutes ses tortures, il se faisait bien humble, bien suppliant, et s’enhard«sant dans un projet décisif, il partait. Jusqu’à la rue de Varennes, il osait tout, il imaginait tout, même Marguerite dans ses bras ; mais, en levant le lourd marteau, il était déjà moins ferme. La cour, qui était longue, lui paraissait infinie, tant ses artères battaient vite. En montant les marches du perron, ses jambes tremblaient. Mais, lorsqu’au milieu d’un vestibule éclairé comme pour une fête, il trouvait des valets plus richement vêtus que lui-même, et traversait toutes ces vastes pièces qui avaient fait de cet hôtel une des plus belles demeures de Paris, involontairement il serrait son habit sur sa poitrine ; il avait peur qu’on ne

LES VICTIMES d’aMOÜII-

devinât môme sa lettre. Et il reparlait sans avoir dit nn mot de son amour. Car ce qui aurait dû faire son espoir était prÿ:i.sément cela même qui faisaitson découragement. M. Baudistel vivant, Marguerite aurait été bien certaine qu’on l’aimait pour elle-même; mais aujourd’hui qu’elle était libre de sa main, aujourd’hui qu’elle possédait une grande fortune personnelle, tout amour n’aurait-il pas l’air d’une spéculation. Et à celte idée seule, Maurice se sentait rougir; toute sa force, déjà bien hésitante, l’abandonnait complètement. Ah ! pourquoi n’avait-il point parlé plus Wt?

Cependant Marguerite ne comprenait rien à toutes ce.s alternatives de joie et de tristesse, et n’imaginait même pas que Maurice pût avoir un seul instant les scrupules qui le tourmentaient. Si, en sa présence, elle subissait quelquefois, et malgré elle, la divine pudeur du premier amour, et laissait son âme se perdre à ces hauteurs qu’elle n’avait point encore soupçonnées; si elle n’était plus maîtresse d’elle-même, si son esprit ne trouvait rien à dire pendant que son cœur s’unissait dans une céleste joie au cœur de son amant, elle était trop femme pour rester ainsi longtemps dans les nuages, elle revenait sur la terre et, raillant l’idéal et ses affections toutes plato niques et toutes élhérées, elle se disait que notre vie se nourrissait de réalité et n’était point toute immatérielle.

La situation lui paraissait clairement indiquée, et, voyant que les choses en resteraient encore longtemps à ce point si elle n’en prenait pas la direction, elle descendit deux ou trois marches de son piédestal et se décida à intervenir activement dans leur destinée à tous deux. Il lui en coûtait bien de se dépouiller ainsi elle-même de quelques-uns des rayons de sa couronne lumineuse, ce rôle de divinité la flattait agréablement; mais il en est de la religion de l’amour comme de toutes les autres religions où la foi qui n’agit point parait tiède et peu sincère.

LBS VICTIMES D’aMOUE. 59

Jusqu’à ce jour Maurice avait été très-sobre de détails sur sa vie; elle la lui lit raconter. Pour les malheurs de sa jeunesse, elle eut des compassions touchantes; elle plaignit madame Berthauld, elle l’admira; elle voulut qu’il la peignît avec précision, comme un portraitiste de la vieille école allemande, ou avec la recherche et la minutie du procédé de Balzac. Elle l’aima, et elle aima aussi M. de Tréfléan, dont le nom de pure noblesse lui était bien connu, et aussi le vieux Michon, et aussi l’abbé Hercoët; et tout cela c’était avec des caresses pleines de grâce et de chatterie. Elle lui prenait la main pour mieux le plaindre; elle le regardait avec des yeux mouillés pour mieux le consoler. Il en vint à son séjour à Paris ; il parla de ses luttes, de ses souffrances, de son élan vers la gloire et de son ambition d’amour. Il dit avec une voix tremblante les bonheurs qu’il avait éprouvés à être admis chez elle. Puis alors il s’arrêta, il avait peur de se trahir; le mot amour lui paraissait de feu, comme la robe de Marguerite lui paraissait de plomb : il n’osait prononcer l’un, et se croyait trop faible pour relever l’autre.

Alors Marguerite, à son tour, raconta l’histoire de sa vie : Son père, le comte de Fargis, après avoir dissipé une assez belle fortune, avait épousé la fille naturelle d’un petit prince allemand, le duc d’Allmahl-Regnitz. Deux motifs avaient fait ce singulier mariage : l’amour et l’intérêt; ettous deux avaient eu précisément un résultat contraire à* celui qu’on en attendait. La jeune fille ne s’était point montrée Irès-tendre et très-passionnée, et le duc, malgré ses promesses, était mort sans rien laisser à son gendre. M. de Fargis avait plaidé et avait perdu. Et de ce mariage il n’avait eu qu’une centaine de mille francs en diamants, qui lui avaient été donnés avant le contrat, et une femme qui était loin de s’appliquer à lui rendre la vie f^^cile et agréable. Aussi n’avait-il point tardé à quitter Paris et à s’enfuir en Russie, où il avait de hautes amitiés qui pro-

60* LES VICTIMES UAMOUn.

J.iablement lui auraient refait une fortune, s’il n’était point mort presque aussitôt son arrivée à Saint-Pétersbourg. Restée sans la moindre fortune avec trois enfants, trois petites tilles, au lieu de chercher à se rapprocher de la famille de son mari, qui serait venue à son secours, madame de Fargis l’avait fâchée et éloignée par ses chicanes et ses exigences. Alors, comme sa beauté détruite et ses enfants ne lui permettaient point un nouveau mariage, elle avait eu recours à un moyen héroïque : elle était protestante, elle s’était convertie et elle avait commencé à vivre aux dépens du clergé et de quelques personnes pieuses qui ^^aienteu les honneurs de son abjuration. Son plan, s’il ^jÇ^tait pas fort honnête^ était assez habile et montrait qu’elle avait étudié la vie mieux qu’il n’appartenait à une Alleiuande. Deux de ses filles seraient religieuses, et Marguerite, qui était la plus jolie, gagnera;! avec sa beauté une dot et un riche mari.

A cet endroit de sa confession, vraie dans le fond, mais habilement dramatisée dans la forme, Marguerite se cacha le visage entre ses doigts, puis regardant Maurice et le voyant tristement ému, elle continua :

« Ah ! mon ami, vous ne savez pas, vous, si tendrement élevé, ce que c’est qu’être reçue par charité dans un couvent. A huit ans, grâce à de toutes puissantes influences, j’entrai au Sacré-Cœur et j’y restai jusqu’à dixsept. Alors je revins près de ma mère, et moi, naïve et pure, j’appris le rôle que je devais jouer. Tous les malins nous allions à la messe, et presque tous les soirs dans quelques salons respectables, où nos religieux amis nous avaient fait recevoir. J’étais presque parée, et mes toilettes étaient toujours convenables; mais, dans notre intérieur, nous payions chèrement ce luxe. Oui, mon ami, ces mains, que vous voyez aujourd’hui si blanches, ont souvent bglayé et épousseté. »

Et, par un mouvement d’une adorable coquetterie, elle

D’gitfze<rBV 66ogl

tES VICTIMES DAMOÜR.

montra deux mains longues et étroites où dans une chair d’une pâleur lactée, les veines se dessinaient légèrement lines et bleuâtres, des mains admirables qui, par le velouté et la transparence du tissu, faisaient délicieusement songer et donnaient une brûlante idée de ce que pouvaient être d’autres beautés plus délicates encore et plus mystérieuses.

Puis reprenant : '

« A mesure que le temps s’écoulait, nos ressources diminuaient, car nos protecteurs commençaient à se lasser, et plus d’une fois nous avons déjeuné avec un seul œuf, ma mère et moi, et nous faisions môme si peu de feu, que ma jeune sœur retrouva à Pâques, dans la cheminée, un papier illustré de bonshommes au fusain qu’elle avait mis sous l’attisée de bois pendant ses vacances du Jour de l’an. Cependant je ne me mariais pas, et les beaux jeunes gens de la société de Saint-Vincent-de-Paul, sur lesquels ma mère avait tant compté, ne daignaient guère jeter les yeux sur moi. L’hiver nous habitions Paris, et, dans l’été, nous allions à Bagnères, à Dieppe, à Ems, à Bade, à Spa, et dans tous ces lieux de réunion que fréquentent les mères en peine de filles à marier. Je voudrais dire tout ce que j’ai souffert dans mon orgueil et dans ma pudeur pendant ces longues années que je ne le pourrais pas : plus d’une fois j’ai sérieusement pensé à mourir. Enfin M. Baudistel fit sa demande, et nous en étions arrivés à un tel degré de misère, que j’acceptai un homme que je savais fourbe et déshonoré. Et ce mariage qui me faisait riche et enviée, me faisait aussi la plus malheureuse des créatures; et la pauvre femme qui vous paraissait peut-être insoucieuse et frivole, au milieu de son salon, jouait une horrible comédie qui la brisait. Ma vie de femme a peut-être encore surpassé en douleurs ma vie de jeune fille; et aujourd’hui, arrivée à vingt-quatre ans, je n’ai point encore connu une seule joie du cœur; je n’ai été aimée de personne, et je n’ai jamais aimé. »

63 V I C T I VBS d’a iro 0 ».

Tout cela fut dit avec un art et un naluret admirables Marguerite exagérait, mais elle exagérait de bonne foi ; c’était son cœur plus que son esprit qui parlait, seulement c’était un cœur de femme ; elle avait des regards et des intonations qui tiraient des larmes; plus d’une fois, pendant ce récit, Maurice avait été pour l’interrompre en criant son amour, en disant que désormais elle avait un ami et un amant; mais elle s’était faite si chaste et si immaculée, si immatérielle, qu’à chaque parole elle était devenue plus sainte et plus grande dans son cœur.

Ce soir-là, il partit désesjiéré. Ce n’était pas une femme. 11 ne l’aimait pas encore autant qu’elle le méritait. Jamais il ne serait digne d’un tel ange. Et il songea sérieusement à tuer cet amour insensé et sans espoir. 11 voulut partir. En arrivant chez lui, il trouva une lettre de sa mère ; elle était malade, et le rappelait près d’elle. 11 fut aussitôt décidé. Là-bas, pensa-t-il, loin de sa présence, au milieu de mes amis, peut-être retrouverai-je le calme et le travail.

Il vint chez Marguerite, décidé à lui annoncer son départ. Ce soir-là, précisément, elle était joyeuse et plus charmante qu’elle ne l’avait jamais été ; lui, était U-iste et silencieux, il la regardait pour emporter son image et la mettre en son cœur solide et palpable : chacun de ses coups d’œil avides valait une étreinte. L’entretien ne tarda pas à devenir pénible ; enfin, Maurice ne pouvant pas se contenir plus longtemps :

— « Je dois vous faire mes adieux, dit-il d’une voix tremblante.

— Vos adieux? interrompit Marguerite.

— Ma mère est malade, continua Maurice, et elle désire ma présence.

— Et vous partez?

— Il le faut.

— Ah! »

Et sur ce ah t bien sec, Marguerite, qui le regsurdait avec

LIS TICTIMES D'aHOCK.

UB étonnement plein de curiosité, détourna les yeux. Use iit un long silence. Maurice était immobile sur sa chaise, il étudiait très-attentivement une fleur du tapis.

— < Et quand partez-vous? fit tout à coup Marguerite.

— Mais, dans deux jours.

— Déjà!... c’est très-bien... c’est d’un bon fils... Mais pourquoi ne partez-vous pas demain?

— C’est que demain, dit Maurice en se levant, je voulais... j’espérais venir une dernière fois. »

Et les paupières gonflées de larmes, les dents serrées, il attendit une réponse.

— « Eh bien, venez demain, » dit-elle.

Elle se leva à son tour. Mais alors elle rencontra les yeux de Maurice, elle les vit suppliants, elle sentit toutes ses douleurs, et cédant à l’amour autant qu’à la pitié :

— « Venez de bonne heure, ajouta-t-elle en adoucissant sa voix, nous dînerons ensemble. »

Et elle lui tendit la main.

Maurice saisit cette main, et tombant à genoux, il l’embrassa à plusieurs reprises avec frénésie, puis, se relevant, il s’enfuit brusquement sans môme oser se retourner.

Toute la nuit il trembla d’avoir été trop loin, et son inquiétude fut grande de savoir comment elle le recevrait.

Elle le reçut le sourire aux lèvres, et sa première parole fut une parole de politesse, son premier regard fut un regard de bonheur et d’amour.

— « Vous voyez, dit-elle en se levant, je n’ai point fait de cérémonies. »

Mais c’était là un gros mensonge ; car elle s’était faite irr résistible. Ce n’était ni une toilette de ville, ni une toilette de soirée, ni une toilette d’intérieur; mais c’était à la fois quelque chose de tout cela , quelque chose de frais et de jeune , quelque chose de provoquant et de familier. Ses cheveux, rejetés en arrière, découvraient ses tempes lisses et polies ; sa robe, d’une mousseline blanche, légère comme

LBS VICTIMES D’aMOUR.

une toile d’araignée, laissait ses bras nus; et ses épf\ples s’estompaient mollement sous une guimpe transparente; pas un ornement étranger, pas un bijou, pas un diamant, pas une fleur dans la coilTure ; mais la beauté seule dans ce qu’elle avait de plus simple.

Elle fut pleine d’attentions et de séductions pendant le dîner. Maurice, qui se sentait une soirée devant lui, retrouva un peu de calme et de liberté d’esprit, et il sut presque jouir de son bonheur.

Mais au salon son embarras et ses craintes le reprirent. Il sentait que la situation était devenue de plus en plus difficile, et qu’une parole, un geste, pouvaient la trancher. Et il avait peur. Il ne pouvait pas toujours se taire. Mais de quoi parler, à moins de parler d’amour? Que dire, à moins de tout dire? Il n’osait même regarder Marguerite; car il sentait que de ses yeux partaient des éclairs plus éloquents que des paroles.

On était alors aux premiers jours de l’été, et il avait fait une grande chaleur; l’air était lourd : il fallut, pour respirer un peu, ouvrir les fenêtres qui donnaient sur un jardin allant jusqu’aux arbres du boulevard; puis comme les lumières attiraient une nuée de petits papillons nocturnes, Marguerite les fit enlever.

Assis loin l’un de l’autre, ils restèrent longtemps silen^ cieux.

Enfin, pour échapper au vertige qui l’entraînait, Maurice se leva et, allant s’asseoir au piano, il se mit à jouer fiévreusement ce que la musique italienne a su produire de plus gai, de plus riant, de plus fou ; il voulait réagir contre son cœur et s’étourdir lui-même.

Cette verve factice ne dura guère; bientôt il oublia la promesse qu’il s’était faite de rester calme et froid, il ne songea plus qu’à sa passion, à ses espérances déçues, à ses joies anéanties, à son départ prochain, et il sentit sourdre dans son âme et dans son esprit une étrange symphonie.

tES VICTIMES D’aMOÜE.

Sans affronter le regard de Marguerite, sans parler luimême, il lui sembla qu’il pouvait avouer son amour, le laisser enfin éclater dans tout son emportement, et que, si elle l’aimait, elle le saurait bien comprendre.

Alors, en des accents passionnés il se mit à chanter ses désirs, son bonheur, ses souffrances, toutes les phases de sa vie d’amant; il les traduisit une à une, celle-ci avec ravissement, celle-là avec désespoir, et quand il en arriva à l’heure présente, à cette heure où il allait s’éloigner peutêtre ppur jamais, il unit sa voix aux accords du piano, et aband^nant l’improvisation pour rappeler une mélodie qui bi^souvent avait fait pleurer Marguerite, il s’écria :

La mort est une amie Qui rend la libenê,

Adieu donc pour la vie Et pour l’éternité.

Jusqu’à ce moment, Marguerite était restée accoudée sur l’appui de la fenêtre, écoulant délicieusement cette explosion d’amour ; mais lorsqu’elle entendit ces vers qui, peutêtre, étaient prophétiques, elle ne fut plus la maîtresse de son émotion, et quittant la fenêtre pour s’approcher du piano : ,

— « Oh ! assez, assez, » dit-elle faiblement.

Et ne sachant trop ce qu’elle faisait, elle posa sa main sur l’épaule de Maurice qui s’était levé.

llsdemeurèrent ainsi longtemps immobiles, lesyeux dans les yeux; puis, irrésistiblement attirés l’un vers l’autre, ils se rapprochèrent encore, et sans un seul mot de refus ou de prière, tous deux frissonnants, éperdus, ils s’enlacèrent fortement.

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