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LES VICTIMES D’AMOUn. Ri.ï
Ismps si suave, qu’elle réjouissait les yeux et allcnflrissait le cœur. Heureuse de faire plaisir à Maurice et de le voir pour la première fois dans sa gloire, — car elfe se ’di.sait naïvement qu’il serait avec l’évéque le liéros de la fête, — son visage s’était transtiguré, et son regard, reflétant la joie de son âme, avait pris une limpidité et un rayonnement qui lui faisaient au front comme que auréole; sa toilette aussi venait encore ajouter à .sa séduction; elle avait une robe de mousseline blanche toute unie, un mantelet de môpie étoffe à volants légèrement ruebés, des bottines d’une soie grise, souple etlqslrée, et un petit chapeau de paille de riz sans ornements, mais avec de larges brides d’un bleu pâle et une garniture de bleuets; eps brides, après avoir encadré le bas de la figure, s’étalaient sur le corsage serré à la taille par un large ruban dp même couleur, et les bleuets se mariaient barmopieuser ment avec les flocons de cheveux dprés qui frisaient en dp fines boucles: c’était d’une simplicité enfantine, mais c’était aussi d’une douceur et d’un cbarme vraiment inexprimables.
Arnaande vit dans les yeux de Maurice le plaisir qu’elle lui donnait, et, pour la première fois, elle se crut jolie et fut orgueilleuse de sa beauté.
ûn monta en char-à-bancs : M. Michon, l’abbé Hercoet et Martel se placèrent sur le premier bapc, et, pour ne point défraîchir la toilette d’Armande, on lui permit de se mettre sur le dernier, seule avec Maurice.
— « Tout le monde est en place, n’pst-ce pas? pria le docteur le fouet à la main; alors, en route. »
Et l’on parlil.
Sur le chemin s’allongeaient dps bandes de paysans endimanchés qui se rendaient à la fête. Ils allaient par groupes : les uns entassés dans des charrettes, assis sur des gerbées ou debout le dos contre les ridelles; les autres, à deux sur un bidet qui trottait dur, et le plus grand
LIS VICTISCS »'a«OCR.
nombre à pied, causant lentement et frappant la terre de leur pen-bas ; les hommes portaient des braies blanches retenues par une iai^e ceinture de laine, la veste à poche, le grand gilet et le chapeau aux larges bords entouré d’une double ganse d’argent on de chenille neuve et bigarrée; J es femmes, pour celte cérémonie, arment revêtu le corsage orné de velours noir, les jupes courtes, et s’échelonnant les unes sur les autres, les bas de coton rouge ou i>leu, et la petite coiffe se relevant de chaque côté de la féto. C’était un long cordon qui ondulait dans la plaine, et la faisait toute bruyante et toute bariolée.
Fouettant son cheval qui pressait le pas, M. Michon dépassait facilement carrioles et marcheurs; les paysans le saluaient affectueusement; il leur répondait en les appelant par leur nom, et, sans se laisser distraire, il expliquait à Martel comment M. de Lannilis, qui s’était engraissé de la fortune de M. Baudistel, voulait se rendre populaire dans le pays et employait dans ce but ambitieux tous les moyens, la loterie en faveur des incendiés, l’orgue donné à Saint-Guin, et même la présence de l’évêque, qu’on avait invité, pour qu’il laissât au château un peu de son influence et de sa bonne réputation.
Dans le fond de la voiture on n’écoutait guère, mais on se tenait la main et on se regardait avec aipour ; de temps en temps Arraande, toute fière, montrait à Maurice des paysans qui le désignaient du doigt en ayant l’air de se dire entre eux : — Voilà le musicien de Paris.
Aussi ils allaient traversant les groupes et courant au milieu de la campagne couverte de javelles et de gerbes de blé mises en dizeau : le soleil était déjà brûlant, mais des bouffées de vent, passant par-dessus la falaise, apportaient un air plus frais et soulevaient sur la route des flots de poussière qui tourbillonnaient en montant pour aller se disperser au loin.
En une demi-heure on arriva. Maurice avait été si
tus VICTIMKfî n’AMOÜR. 357
heureux qu’il n’avait même pas une seule minute pensé à Marguerite et à leur entrevue.
On descendit au presbytère, et pendant que l’abbé se rendait à l’église, d’où devait partir le cortège, on se dirigea vers le lieu A\\ pardon.
Le pardon, en Bretagne, est ce que sont en Normandie les assemblées, en Flandre les kermess, aux environs de Paris les fêtes de village, une cérémonie où il y a des danses, des jeux, des saltimbanques et des marchands; seulement, comme la Bretagne est un pays essentiellement religieux, cette cérémonie se fait toujours à l’occasion de la fête d’un saint et autour d’une chapelle, d’une église ou d’une fontaine aux eaux saintes et merveilleuses, qui guérissent toutes les maladies chez les hommes comme chez les animaux; et, au lieu de s’enivrer avec du cidre comme les Normands, avec de la bière comme les Flamands, avec du vin comme les Parisiens, les Brelons s’enivrent et avec de l’eau de vie et avec du cidre en des mélanges aussi copieux que malsains.
Le pardon de Saint-Guin se célèbre tous les ans le 19 août, autour d’une chapelle vouée à ce bienheureux saint et bâtie au milieu de la lande de Lannilis, sur une pointe de falaise qui baigne son pied dans la mer. Quand on sort du village et en allant vers l’est, on la voit, au haut d’une montée assez douce, se détacher sur le bleu du ciel ; à. l’extérieur elle est soigneusement peinte en blanc pour servir d'amers aux marins, et à l’intérieur elle est remplie de petits bateaux, suspendus aux voûtes, et de plaques de marbre, incrustées dans la muraille : précieux ex-voto, qui sont là pour dire la puissance et la miraculeuse intercession du saint.
Le jour du pardon, la plate-forme où s’élève la chapelle est ornée de deux ou trois baraques en toile, où l’on vend, des pains d’épice, des bâtons à poignée de cuir, des croix et des boucles d’oreilles en or, des bagues en argent, des
LES VICTIMES p'aMODR.
casseroles et des tasses peintes en couleurs éclatantes; dédaignant fout luxe, un cabaretier ouvre sa boutique en plein vent, un tonneau lui sert de table, et dans sa charrette, en équilibre sur ses deux chambrières, il met en perce une barrique de cidre de Saint-Malo et un petit fût d’eau-de-vie : pour les estomacs plus dilTiciles, il y a une tente avec des bancs et des tables, où l’on trouve à manger des harengs-saurs, du poisson frit, et où des quartiers de porc frais, étagés les uns au-dessus des autres, cuisent en plein air, devant un brasier qui, recevant d’aplomb le soleil, fume toujours sans jamais llamber : en face de la tente, et de l’autre côté du chemin, est un espace bien nettoyé de broussailles, deux tonneaux sont placés à l’extrémité; c’est la salle de danse. Sur le chemin qui conduit du village à la chapelle, se tiennent les entrepreneurs de loteries et les chanteurs.
Ce fut par ce chemin que montèrent M. Michon, Armande, Maurice et Martel : déjà la foule arrivait.
— « Vous voyez, disait le docteur, montrant cette foule à Martel, chez nous, tout est renversé, et le proverbe qui dit qu’il vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu’à ses saints, en Bretagne n’est plus vrai; ici, on aime mieux les saints que le bon Dieu. »
Etilss’avancèrent lentement, regardant àdroiteetàgauche les marchands qui se hâtaient d’achever leurs préparatifs.
En arrivant sur la plate-forme, ils trouvèrent M. de Tréfléau.
— « Où donc est Audren? demanda le docteur, surpris de ne pas le voir.
— 11 n’est pas encore revenu de Brest, répondit M. de Trédéan, et j’en suis un peu tourmenté. »
Les clocl)es de l’église coinmencèrent à sonner à toute volée, c’était la procession qui se mettait en marche. Aussitôt, la cloçhe de la chapelle, vigoureusement enlevée, leur répondit joyeusement.
Bientôt, on entendit les sons de l’ophicléide et du serpent, puis, bientôt après, des versets de psaumes, chantés par deux ou trois cents voix.
Et la foule qui était déjà arrivée, s’écartant de chaque côté du chemin, on aperçut la procession : c’était, au loin, un gracieux ensemble de bannières, de banderolles et de voiles blancs qui flottaient au vent.
A mesure que la procession gravit la montée, on distingua mieux sa pompe et son ordre.
En avant marchait le garde champêtre, le sabre à la main, puis venaient les gendarmes du chef-lieu de canton et les douaniers de Plaiirach;
Ensuite s’avançait, à queliiues pas d’intervalle, le suisse, qui, se balançant avec une nonchalance superbe, appuyait sa hallebarde sur son épaule, tenant à la main sa longue canne à pomme d’argent;
Puis venaient les croix de chaque paroisse au bout de leurs hampes, le bedeau et les enfants de chœur avec les chandeliers et les encensoirs;
Puis les jeunes filles en blanc qui portaient la bannière de la Vierge, et l’assuraient contre le vent qui rendait avec de longues banderolles qu’elles raidissaient fortement, tantôt en avant, tantôt en arrière;
Puis les jeunes garçons qui, sur une sorte de brancard posé sur leurs épaules, portaient la statue vénérée du bienheureux saint Guin;
Puis les serpents et les chantres en surplis bien plissés;
Puis huit ou dix curés des environs;
Puis le secrétaire particulier de Monseigneur;
Puis enfin, sous un dais en velours orné de panaches blancs. Monseigneur l’évéque lui-rnéme, qui s’appuyait d’une main sur sa crosse et de l’autre donnait affectueusement sa bénédiction à la foule qui se prosternait.
Immédiatement derrière marchaient le comte et la comtesse de Lanuilis. suivis de toute l’assistance.
Les chantres chantaient à pleine voix, les serpents soufflaient, les enfants de chœur criaient, les croix se balançaient, les bannières voltigeaient, et sur le passage du cortège toutle monde se courbait et s’inclinait religieusement. ’* — « La voilà, dit tout bas Maurice à Martel en s’agenouillant, je me sens trembler.
— Je comprends tout maintenant, mais du courage, n’est-ce pas? répondit celui-ci.
— Ah! sois sans crainte, j’en aurai. »
Cependant il n’en eut pas autant qu’il le promettait, et lorsque Marguerite s’approcha, il baissa malgré lui les yeux vers la terre; lorsqu’il les releva, le suisse arrivait à la chapelle.
Les cloches sonnaient toujours.
La procession commença à disparaître sous le porche, et ceux qui avaient des places réservées la suivirent. Le docteur et ses amis étant au nombre de ces privilégiés, ils entrèrent aussi. Empressé et suant à grosses gouttes, le curé de Lannilis, qui faisait l’olBce de maître des cérémonies, courait de l’un à l’autre pour tâcher de mettre un peu d’ordre. Apercevant Maurice, il alla vers lui, et le pria de monter aux orgues; alors celui-ci, ayant fait à Armande un signe amical et ayant échangé un coup d’œil avec Martel pour lui montrer qu’il était ferme, suivit le prêtre frayant le passage, et se perdit dans la foule qui se referma sur eux.
Presque aussitôt la messe commença.
L’église n’avait pas reçu la vingtième partie des fidèles, mais ceux qui n’avaient point pu entrer ne s’étaient pas découragés : il s’étaient étages dans la lande, et de l’autel, par les portes toutes grandes ouvertes, on les apercevait accroupis sur leurs talons, — c’est ce qu’on appelle s’agenouiller en Bretagne; — les longs cheveux noirs des hommes se mélangeaient d’une façon bizarre aux coiffes anches qu’agitait le vent; et çà et là quelques crânes
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dénudés miroitaient comme une glace sous les rayons du soleil.
C’était l’évêque lui-même qui pontifiait, avec l’abbé Hercoët pour archidiacre, et pour assistant son secrétaire.
Du haut des orgues, Maurice dominait toute l’assemblée, et au premier rang de la nef il apercevait Armande, placée entre son grand-père et M. de Tréfléan ; puis dans le chœur, au banc seigneurial, Marguerite à côté de M. de Lannilis ; mais elle était de profil, et il la voyait assez mal.
Cependant, quoique leurs regards ne se fussent point •
encore rencontrés, il se sentait une émotion et uneo])prc.ssion qui lui troublaient les yeux et lui gonflaient le cœur.
Après l’évangile, le secrétaire particulier de l’évêquc descendit pour prêcher, et tous ceux qui étaient du côté du chœur se retournèrent vers la chaire.
Alors Maurice comprit que le moment décisif était enfin arrivé; mais avant et comme pour s’assurer contre luimême, il contempla quelques minutes Armande qui, attentive et recueillie, était toute à l’ofiice; puis, se sentant réconforté, il regarda Marguerite.
Par un étrange hasard, elle avait la même toilette qu’Armande, mais avec ces différences capitales qui sé- '
parent la femme de la jeune fille, l’élégance de la simplicité : sa robe était aussi en mousseline blanche, mais à trois immenses volants chargés de broderies qui se drapaient sur une laYge jupe en moire d’un bleu clair; le man- ' leletanssi était blanc et léger, mais il était en une admirable dentelle, et il, l’enveloppait presque jusqu’aux pieds; le chapeau aussi était en paille, mais splendidement orné par la plus habile faiseuse 5 la mode. Ainsi parée, renversée à demi dans son fauteuil, la tête éclairée en plein par un rajoii de soleil qui se rêcliauffait encore dans de brillanls vitraux, elle élait merveilleusement helle. •
Maurice fui ébloui autant (|n’êlünné, car depuis qu’il uiiuaii Armande il en était venu à telle injustice pour |
LES VICTIMES D’aHOCB.
Marguerite, qu’il avait môme oublié sa beauté et s’était habitué à ne plus la regarder qu’à travers sa douleur et sa haine; aussi, en la retrouvant telle qu’elle lui était apparue * aux premiers temps de leurs amours, fut-il profondément troublé.
De sa place, il pouvait la voir sans qu’elle-môme le vît : elle paraissait écouter le prédicateur attentivement, mais de temps en temps ses yeux glissaient jusqu’au porche, remontaientdoucementà l’orgue, s’y arrêtaienten cherchant, puis, nedistinguantrien, ils revenaient à la chaire : ilia r^arda longtemps, perdu dans un monde de souvenirs, tantôt colère, tantôt attendri, tantôt haineux, mais toujours ému, toujours palpitant, toujours bouleversé.
Et pendant ce temps, du haut de sa tribune, le jeune prêtre, d’une voi? douce et sonore, et avec un geste élégant et sobre, disait les inénarrables consolations de la charité; il disait comment cette vertu, si éloquemment préchée par le divin Maître, ne laissait jamais les malheureux dans la détresse et l’abandon, — et se tournant vers le prélat, — il disait comment les ministres des autels étaient les premiers à obéir à sa voix; — puis, se tournant vers le comte et la comtesse, — il disait encore, comment les grands du monde étaient aussi touchés par elle, comment, sous sa pieuse inspiration, ils ne considéraient la fortune qu’ils avaient reçue du ciel, que comme un dépôt destiné à secourir, aider et consoler ceux qui, frappés sur la terre, pleuraient et gémissaient en implorant le Seigneur.
Sans bien comprendre ces délicates allusions, et sans comprendre surtout que l’incendie de leur village était une preuve de la bonté de Dieu, les paysans écoutaient immobiles et bouche béante, éinerveillés de la facilité et de la rapidité avec laquelle coulaient ces paroles fleuries, pompeuses et rhythmées, mais Maurice lui n’écoutait point, et son regard allait sans cesse d’Armande à Marguerite, et de Marguerite à Armande; entin, taisant un effort pour chas-
LBS VICTIMES D’aMOUR.
ser les pensées qui, malgré lui, l'entraînaient dans le passé, il l’arrêta impérieusement sur celle-ci, et trouvant dans la vue de celte enfant si pure et si belle, qu’il aimait de toute son âme, une protection contre ses souvenirs, il s’arracha à cette contemplation vertigineuse, et jusqu’à la fin du discours, il ne détourna plus les yeux de dessus elle.
Au Credo, Marguerite se leva, et précédée du comte, elle commença à parcourir les rangs une bourse à la main; mais arrivée au bas de la chapelle, elle n’alla pas plus loin, elle laissa le comte achever la quête auprès de ceux qui étaient restés dehors, et elle revint à sa place, ramenée par le suisse et par le curé.
On chantait X'Agnus Dei, c’était le moment où Maurice devait jouer un morceau de quelque étendue, où il pourrait se livrer entièrement à sa fantaisie; mais ému et tremblant comme il l’était, il avait bien'^eu de liberté d’esprit pour accomplir cette lâche : il le comprit et il comprit en môme temps qu’il succomberait honteusement s’il essayait de vaincre l’homme par l’artiste, et que le seul moyen de sortir vainqueur de celte lutte, c’était d’y mettre tout ce qu’il y avait en lui de passion, c’était d’en faire une chose humaine et personnelle : deux femmes étaient là qui avaient fait sa vie, c’était en elles qu’il devait puiser son inspiration.
Alors reprenant le troisième verset de VAgnus, il entonna presque aussitôt un motif doux et tendre, c’étaient les Adieux, et le répétant sans l’abandonner, il l’étendit en des modulations pleines de tristesse dans leur monotonie; puis, le thème devint progressivement plus sombre, plus lugubre, plus déchirant, — il pensait à sa trahison, à son d^espoir; puis, sous ses doigts inspirés et dans une série d’accords, presque toujours les mêmes, l’orgue gémit et pleura longtemps, — c’étaient les horribles jours de l’abandon et de la douleur; — puis la mélodie se lit
LES VICTIMES d’aMOÜR.
moins plaintive, moins heurtée, — c’étaient les jours de consolation; — puis elle fut plus douce, plus calme, plus joyeuse, — c’étaient les jours d’espérancp ; — puis, par une transition habile, la phrase de Robert disait à Claire fut ingénieusement amenée, et alors éélata un hymne de triomphe et de joie ; les voûtes de la chapelle furent ébranlées et les vitraux frémirent; l’orgue lançait à flots et en notes bruyantes un chant d’allégresse où toujours, toujours revenait, rapidement rappelée, la phrase du début, — c’étaient les jours de bonheur, c’étaient les rêves d’avenir, c’était le Te Deum de l’amour.
Aux premières mesures, Marguerite tressaillit, surprise et toucliée; aux dernières, Armande pleura de joie, et quand Maurice revint auprès d'elle, elle avait encore deux larmes arrêtées dans les cils, et dans le tendre regard qu’elle lui jeta, elle mit tout ce qu’il y avait dans son âme de bonheur et de reconnaissance.
La messe finie, le cortège se remit en ordre pour regagner l’église en procession; mais en ce moment, le curé de Lannilis s’avança vers Maurice, et le pria de lui faire l’honneur de venir jusqu’au presbytère, où Monseigneur voulait lui-méme le remercier.
Maurice se serait avec plaisir dispensé de ce triomphe, car il avait hâte de neplus voirMargiierile, mais comme le docteur s’empressa pour accepter, il neput que se résigner.
Et 1a procession en ordre de marche, croix et bannières en tête, redescendit au village.
M.Michon, M.deTréfléan, Armande, Maurice et Martel n’ayant point affaire à l’église, arrivèrent les premiers au presbytère; puis, bientôt, ils virent paraître l’évêque, accompagné du comte et de la comtesse et de tous les curés.
En apercevant Marguerite, Maurice eut froid dans le dos cl sentit les battements de son coeur s’arrêter; car ce n’allait plus être de loin qu’ils se regarderaient, mais face à face, et peut-être même faadrait-il se parler.
LES VICTtMES d’aMOUR. 365
tout le monde entra au salon, et quand on se ftit un peu reconnu et salué, l’abbé Hercoct vint prendre Maurice par la main et l’amena devant l’évêque.
— « Monsieur, dit le prélat d’une voix douce et gracieuse, permettez-moide vous féliciter de tout mon cœur; vous avez joué comme si sainte Cécile vous eût inspiré, et, en vous écoutant, j’ai cru ôntendre les anges chanter.»
Puis, se tournant vers Marguerite :
— «N’est-il pas vrai, madame, que c’était merveilleux?
— Oh ! Monseigneur, répondit Marguerite sans se troubler, il y a longtemps que j’ai pu apprécier tout le talent de M. Berthauld, et moi aussi, en l’écoutant aujourd’hui, j’ai cru retrouver mes plus délicieux plaisirs de Paris.
Et elle souligna des yeux ces paroles déjà bien compréhensibles pour Maurice, d’une façon si précise et si inattendue, qu’il en fut stupéfait; mais il n’eut point le temps de ressaisir son calme, car l’abbé Hercoët, ayant pris Armande par la main, s’approchait de nouveau de l’évêque:
— « Que Monseigneur me permette encore de lui présenter mademoiselle de Kergomar, disait-il, elle est aussi mon élève, et, grâce à elle, nous pourrons avoir quelquefois M. Berthauld, qui va devenir mon paroissien. »
Marguerite comprit, et, malgré son empire sur ellemême, elle tressaillit; ce fut à son tour de demeurer surprise et interdite ; elle enveloppait Maurice et Armande d’un regard interrogateur; puis, .pour cacher le trouble qui la gagnait, elle alla vers un prêtre qui était dans un des coins opposés, et elle parut s’engager avec lui dans une vive conversation.
Mais, heureusement pour elle et pour Maurice, le curé deLannilis les secourut fort à propos; il avait préparé une collation dans le jardin et il priait qu’on voulût bien y faire honneur.
L’évêque donna le signal, et Marguerite, sc retournant
LBS VICTIMES d’aMODR.
vers Maurice, lui prit audacieusement le bras, au moment même où il s’approchait ù’Armande.
— « Mademoiselle, dit-elle d’une voix qu’elle avait eu la force de rendre aimable, et avec un gracieux sourire, laissez-moi vous prendre votre fiancé, car maintenant j’ai à le féliciter doublement. »
Pendant qu’Ârmande, étonnée et confuse, ne savait que répondre, elle passa devant elle avec assurance et s’engagea sur les pas de l’évêque.
Puis, au moment où il y avait un peu de distance entre elle et ceux qui la suivaient, elle serra le bras de Maurice^ qui tremblait, et, s’approchant de son oreille :
— « Ne te marie pas sans me voir, dit-elle d’une voix basse et rapide; demain soir, je serai seule au château.»
On allait les rejoindre; elle prit un air indifférent et haussa la voix :
— « Oui, vraiment, monsieur, votre motif des Adieux m’a touchée au cœur; il me rappelait des souvenirs qui me sont bien doux et bien chers. »
La collation se passa sans incident : l’évêque fut parfait de bienveillance et d’affabilité pour le doctepr et pour Armande, qu’il appela plusieurs fois « ma belle enfant ! » Marguerite s’entretint gaiement avec tout le monde, et Maurice, assis près d’ Armande, fit tous ses efforts pour paraître calme et naturel; il ne leva pas les yeux sur Marguerite.
On se sépara bientôt, l’évêque, le comte, la comtesse et les curés pour se rendre au château; et M. Michon et ses amis, pour revenir àPlaurach.
La route ne fut point au retour ce qu’elle avait été le matin, et quoi qu’il tentât, Maurice ne pouvait chasser la pensée de Marguerite et le souvenir de ses paroles. Armande était instinctivement triste et inquiète; Martel était tourmenté, et aurait voulu interroger Maurice; seul, le docteur avait gardé sa bonhomie et sa parole joyeuse. ‘
tE8 VICTIMES B’aMOÜR.
— « Savezfvous, disait-il à Martel, que madame de Lannilis est superbe? Puis à Maurice : — Tu la connaissais donc, toi?
— Oh ! répondit Maurice embarrassé, je l’ai vue deux ou trois fois, et je lui ai été présenté.
— C’est une de ces femmes , interrompit Martel pour
faire une diversion, qui sont familières avec les artistes, par orgueil et par vanité. v
— Comment ça? dit le docteur.
— C’est bien simple : par orgueil, en traitant sans gêne ceux qu’elles paraissent élever jusqu’à elles; par vanité, en affectant aux yeux du public une communauté d’idées et de manières avec des hommes qui, à un titre quelconque, passent pour supérieurs. »
Armande ne disait rien, mais elle regardait Maurice; et la préoccupation qu’elle voyait dans ses yeux, l’effrayait et l’affligeait. Maurice la regardait aussi avec amour, il s’excitait à la tendresse, il lui prenait la main et la serrait doucement; mais il avait beau faire, s’il se trompait lui-même, il ne trompait point la pauvre enfant ; malgré son ignorance et sa naïveté, elle devinait et sentait bien que ce n’était plus le même abandon, qu’en venant à la fête.
On arriva bientôt à Plaurach.
— « Eh bien? fit Martel, quand il se trouva seul avec Maurice.
— Eh bien, répondit celui-ci, tout s’est assez bien passé; j’ai été ému au point d’en perdre la parole, lorsqu’elle m’a pris le bras ; mais, décidément, je suis bien guéri ; cette expérience en est une bonne preuve.
— Elle ne t’a rien dit?
— Elle m’a félicité de mon mariage.
— Sérieusement?
— Je ne sais pas; mais, enfin, elle m’a félicité.
— Ainsi, tu ne crains rien?
— Rien absolument, j’aimeArmandeetl’aimerai toujours.
— Ah! mon ami, tos paroles me font dn bien, car lorsque je t’ai vu pâle et chancelant, et lorsqu’à notre retour, j’ai vu aussi la préoccupation, j’ai eu une fameuse peur.
— Rassure-toi, mon bon Martel, le danger est heureusement passé. »
Maurice était sincère, car il se promettait bien de ne point aller au rendez-vous de Marguerite; et s’il ne confiait point à son ami ce rendez-vous, c’était par une sorte de pudeur pour celle qu’il avait aimée, puis aussi, pour ne point avouer que Martel avait eu raison; mais, quant au danger, il le croyait passé bien réellement, et s’il se sentait encore fiévreux et troublé, son ainbur pour Armande n’en était ni moins grand ni moins exclusif; à chaque instant, il se répétait en lui-même : « Non, non, je n’irai point;» et pour s’affermir, en même temps que pour chasser le nuage qu’il voyait sur le front de sa chère bien- . aimée, il redoublait pour elle de caresses et de douces paroles.
Toute la nuit et toute la matinée du lendemain, il se répéta encore: « Non, non, je n’irai point; » la pen.sée même de ce rendez-vous, révoltait sa conscience et son amour; mais quand le docteur lui proposa pour le soir une promenade entner, il refusa sans trop savoir pourquoi, et prétexta le besoin d’écrire des lettres.
Cependant, plus le moment approchait, moins il se sentait résolu — Après tout, se disait-il, qu’ai-je à craindre? est- ce que je n’aime pas Armande? et pourquoi ne me vengerais-je pas en le répétant moi-même à Marguerite, et en lui faisant endurer quelques-unes des souffrances qu’elle m’a causées? — Puis, il rejetait celte idée comme une faiblesse, et s’écriait avec fureur : — Non, je n’irai point, non I
Après le dîner, Maurice, bien décidé à écrire ses lettres, laissa partir l'Albatros; mais, quand il se trouva seul dans sa chambre, sarésolulion l’abandonna ; il ne put pas
LES VICTIMES D’AMOÜR.
trouver deux mots, il ne put pas rester en place, il voulut sortir pour se calmer, il fit quelques tours dans le jardin, revint dans sa chambre, s’assit devant sa table, trempa dix fois sa plume dans son encrier, n’écrivit point une seule ligne, et enfin n’y tenant plus, il se mit en route pour Lannilis, se répétant encore une fois : — Au surplus, qu’ai-je à craindre ?
Le chemin, par la lande, abrège la distance des deux tiers, il le prit et marcha rapidement; mais, en appro- > chant, il ralentit le pas, et souvent même il se demanda *s’il ne reviendrait point en arrière. Cependant il continua, et bientôt il arriva au parc qui, abrité par la colline, éta- Isût Ses bois et ses clairières jusqu’au fond de la vallée ; tout au haut de cette colline, et dominant la mer, s’élevait le château avec ses pignons élancés et gracieux, et ses deux ailes flanquées de tours.
Maurice, lorsqu’il était enfant, était souvent venu jouer dans ce parc, alors abandonné, et qu’il retrouva soigneusement entretenu, coupé de larges chemins sablés et ratissés. '
Le château aussi, qui datait de deux ou trois siècles différents, François Henri IV et Louis XIII, avait été repris en sous-œuvre, et tout avait été refait ou réparé.
Maurice, la tête haute, mais la respiration oppressée, monta les marches du perron et entra dans un large vestibule. Quand il se fut nommé et eut demandé la comtesse, le valet de service hésita quelques secondes, puis il sonna le valet de chambre, et bientôt celui-ci arriva grave et majestueux :
— « Je ne crois pas que madame puisse recevoir, dit-il, car elle garde la chambre ; cependant, si monsieur le désire, je vais aller m’en informer. »
Et, après avoir introduit Maurice dans un petit salon, il sortit. Resté seul, Maurice retomba dans ses irrésolutions et regretta d’étre venu; le cœur lui battait comme
LES VICTIMES D’AMOOR.
s’il allait à son premier rendez-vous ; il avait peur ; tout S coup, il se sentit lécher les mains, c’étaient deux grands lévriers qu’il avait souvent flattés à Paris, et qui s’ctaienl levés de la natte où ils étaient couchés pour venir le flairer et le reconnaître. Ce souvenir du passé l’attendrit vivement; mais, comme il leur faisait fête et les flattait doucement, il remarqua qu’ils portaient, estampillée sur la cuisse, une large couronne de comte : le nom qu’il lui avait fallu prononcer, en entrant, lui avait déchiré les lèvres ; mais cette remarque le blessa encore plus cruellement ; le sang lui monta à la tâte, il sentit la colère le gagner tout entier, et il désira presque n’élre point reçu.
Mais, ù ce moment même, le valet rentra, lui fit un signe respectueux pour l’engager à le suivre, et, lui ayant fait monter l’escalier et traverser trois ou quatre longues pièces, il ouvrit une porte et s’effaça sur le côté.
La chambre dans laquelle Maurice entra était fort grande et fort sombre, et, de plus* encombrée avec un art merveilleux de ces mille clioses qui sont tout le luxe et tout le goût modernes; aiissi fut-il quelques secondes sans bien savoir où il était; mais, grâce à de larges fenêtres qui ouvraient sur la mer, il se reconnut bientôt, et, au fond de l’appartement, étendue sur un canapé, au milieu d’un amas de coussins, à moitié cachée sous les bouffemenis d’une robe blanche, il aperçut Marguerite.
— « Eh quoi, s’écria-t-il en s’avançant vivement, êtesvous souffrante, madame ? »
Elle ne répondit point, mais, presque souriante, elle le regarda en face liardiment, durant quelques secondes; puis, d’une voix douce et caressante :
— «Ai-je donc l’air souffrant? » dit-elle en se soulevant à demi, comme pour lui présenter son visage, et le regardant encore plus hardiment.
Il la retrouvait telle qu’il l’avait vue autrefois, il retrouva aussi ses émotions d’autrefois.
tBS VICTIMBS D’aMOüB. 971
Alors Marguerite, lisant clairementdanscetteâme, qu’elle avait si souvent éprouvée :
— « Non, Maurice, je ne suis point souffrante, dit-elle en loi tendant la main. Ma maladie n’était qu’une ruse, pour me retrouver seule et libre... avec toi. »
Elle lui souffla ces derniers mots à l’oreille, et rapidement, avant qu’il pût s’en défendre, elle l’aUha elle fitasseoir près d’elle.
— « Madame... voulut-il dire en se dégageant, Margue-
rite, ce n’est point ainsi que nous devons nous revoir, que nous devons nous parler. •
— Oui, toi peut-être; tu dois être dur et froid, car lu peux m’en vouloir : mais moi, Maurice, moi ? »
Elle n’acheva point, mais elle releva sur lui des yeux suppliants, où une larme paraissait arrêtée entre les paupières.
— « Marguerite, dit-il gravement, soyons calmes tous deux, et n’oublions point, vous, qui vous êtes maintenant, moi, ce que je serai demain.
— Mariés! s’écria-t-elle; ahi je ne l’oublie pâslî et c’est justement pour cela que j’ai voulu te voir... Écoute-moi, mon ami, et tu comprendras que je ne l’oublie point; mais, avant, laisse-moi te remercier d’être venu.»
Maurice voulait dire qu’il n’était point venu pour écouter, mais pour parler, pour accuser lui-même ; elle continua ;
— Ah I tu veux te marier, pauvre enfant; eh bien! écoutemoi, écoule. Moi aussi, Maurice, j’ai voulu me marier ; ma mère me pressait, ce nom exécré de Baudistel me faisait honte, nos folies et nos voyages avaient gravement compromis ma réputation, et je sentais que le mariage seul pouvait me permettre de rentrer dans le monde, fièi'e et la tête haute. Je te trompai donc et je me mariai. Je te dirais aujourd’hui, qu’en agissant ainsi, je voulais assurer notre amour, que tu ne me croirais peut-être pas, et cependant, rien ne me serait plus lacileque de te le prouver
LBS VICTIMES D’AMOUR.
— Oli! s’écria Maurice.
— Oui, facile... mais c’est pour t’éclairer et non pour me disculper que je i’ai donné ce rendez-vous. Je me mariai donc; mon clidtiment ne se fit point longtemps attendre. Et quand, au milieu de mon bal, je te vis apparaître, je payai cruellement ma faute et mon sacrilège ; mais je me sentais si coupable, je me faisais tellement horreur à moi-même, que je n’osai rien t’avouer et te laissai partir en le trompant encore.
— Et bien lâchement, Marguerite.
— Oui, bien lâchement; mais jamais tes injures, jamais tes colères n’égaleront lès miennes, car, depuis, mon existence n’a été qu’une longue expiation. Partout j’ai porté ton souvenir, partout je t’ai demandé, regretté, désiré; car tu es ma joie, mon bonheur, ma vie : un amour comme celui que nous avons connu envahit le cœur tout entier et n’y laisse plus de place; voilà pourquoi j’ai voulu te voir avant que tu te maries; que mon exemple te serve; ne te perds pas comme je me suis perdue.
— Ah! vous n’aimiez pas, Marguerite, quand vous vous êtes mariée, tandis que moi, j'aime comme je n’ai jamais aimé. »
Lorsque Marguerite entendit cet aveu qui la frappait en pleine poitrine, elle laissa tomber la main de Maurice, et lui lança un coup d’œil plein d’une colère concentrée. Jusqu’à ce moment, ses paroles n’avaient guère été qu’une leçon longuement préparée et habilement récitée, qui devait lui livrer Maurice sans qu’il pût se reconnaître, sans qu’il pût diriger l’entretien, sans qu’il pût même y répondre ; mais en recevant cette blessure, son orgueil bondit, ef le sarcasmeet l’injure lui vinrent aux lèvres; cependant, elle eut la puissance de se contenir et de se rappeler son but : elle voulait .Maurice, et elle savait que ce ne serait point par l’emportement, mais par l’habileté et la douceur, qu’elle l’amènerait à ses pieds ; parce que, maintenantqu’elle
T-RS VICTIMFS B’AMOtll.
^tnit mnriéo, ollc n’anrait plus de hitles à subir et pourrait ne venir que lorsqu’elle le voudrait; parce que le meilleur moyen de se refaire une réputation dans son monde, c’était de prendre un amant qui n’en fût pas ; elle le voulait, enfin, par vengeance et par ce sentiment raffiné qu’éprouve le Don Juan de Molière, à la vue d’une fiancée conduite par celui môme qu’elle doit épouser, qui fait qu’il en est ému, et que, ne pouvant souffrir de les voir si bien ensemble, il se figure un plaisir extrême à troubler leur intelligence et rompre un attachement dont la délicatesse de son cœur se tient offensée.
Pour elle, c'était une question d’amour et une question d’amour-propre; aussi fit-elle taire son émotion, et, après s’être si habilement immolée elle-même tout d’abord, que Maurice, maintenant, ne pouvait rien lui reprocher dont elle ne se fût accusée, comprit-elle qu’il fallait changer de terrain et s’adresser au vrai nœud de la difficulté, c’est-àdire frapper Armande, et la frapper si adroitement et si sûrement, que Maurice ne pût ni la défendre, ni la sauver.
— « Ah! tu aimes, dit-elle, tu aimes... tu aimes... mais, pauvre enfant, c’est moi... c’est moi que tu aimes : ce que tu ressens pour cette jeune fille, et que tu crois amour, c’est colère, c’est vengeance; tu ne l’aimes point, tu ne peux pas l’aimer ; car tu es à moi, à moi seule.
— Ne blasphémez pas, Marguerite, je vous dis et je vous répète que je l’aime.
— Eh bien, oui, je l’admets, tu crois l’aimer; mais, près d’elle, tu n’auras pas une joie, pas une sensation, sans pen.ser à moi ; car, tous les plaisirs, nous les avons connus ensemble, plus complets et plus grands ijue tu ne les retrouveras jamais ; tu n’iras point avec elle dans un bois, sans le rappeler Montmorency et Fontainebleau ; tu n’iras point au théâtre, sans te rappeler que nous y sommes allés ensemble ; elle ne te criera point une parole d’amour qui ne m’aitéchappé, elle ne te fera point une caresse que je ne
374 LB8 VICTIMBS d’àMODB. ^
t’aie faite : tout cela, je puis te le dire, car je l’éprouve moi-même; depuis que je t’ai abandonné, Maurice, je n’ai plus eu ni joies, ni plaisirs; j’ai essayé de tout, et partout tu m’as manqué, partout j’ai pensé à toi et je t’ai appelé ; ton avenir sera pareil au mien.
— Non, s’écria Maurice, faisant un effort pour échapper à cette parole qui l’attirait et l’enveloppait, non, car ce que vous prédisez, je l’ai déjà essayé; et, me promenant ici, dans votre parc, ce n’est point à vous que j’ai pensé, mais à celle que j’aime, à Armande.
— C’était dépit, tu ne savais pas que toujours je t’aimais; et, d’ailleurs, qu’a-t-elle pour te retenir, cette jeune fille?»
£t comme Maurice faisait un geste de confiance orgueilleuse :
— « Elle n’est pas mal, c’est vrai; elle est même jolie, je le veux bien ; mais elle est gauche, mais elle est maladroite, mais elle est rousse, mais elle est maigre. Voyons I a-t-elle mes cheveux? — Et elle enfonça ses mains blanches dans ses beaù\ cheveux noirs; — a-t-elle mes yeux? » — et elle lui dq^a un regard passionné.
Maurice avait jusqu’alors assez bien résisté ; il n’avait point oublié Armande une seule minute, ei il pensait à sa colère et à sa vengeance ; les paroles de Marguerite l’avaient ému, elles ne l’avaient point vaincu; mais l’éloquence d’une femme n’est point dans ce qu’elle dit, elle est dans la manière dont elle le dit; ce qui entraîne, c’est un mouvement de lèvres; ce qui touche, c’est la blancheur des dents; ce qui persuade, c’est l’accent de la voix, c’est le feu de l’œil, c’est la fraîcheur de la chair, c’est la grâce des attitudes ; et, quand c’est un ancien amant qui écoute, ce qui le dompte irrésistiblement, c’est le souvenir : en la regardant, il se rappelait que ce mouvement de tête, elle l’avait déjà eu dans un certain jour de bonheur, que ce pli de lèvres annonçait autrefois une caresse, que ce coup d’œil précédait un élan d’amour eide plaisir.
IBS VICTIMES d’amodb. - 3T6
Marguerite vit l’avantage qu’elle obtenait, et se hâta de le poursuivre.
— « Et quand elle serait, dit-elle vivement, plus belleque moi, a-t-elle mon esprit? a-t-elle mon savoir? a-t-elle ma corruption ? Ah ! MauricOi ce n’est pas de dire une fois «j’aime! » qui est difficile; c’est de le répéter tous les jours, sans se répéter jamais. »
Maurice était haletant, il voulait se défendre, les paroles se pressaient dans sa tête; il était venu pour accuser, pour humilier, pour se venger, il en avait plein le cœur à jeter à la figure de Marguerite, il sentait qu’elle le trompait, il rougissait de sa faiblesse, il cherchait h défendre Armand», et, cependant, il ne pouvait placer un seul mot ; il voulait ne point écouter, ne point regarder ; mais sa raison lui échappait, le sang lui brûlait les veines, il voyait trouble; et Marguerite lui murmuraità l’oreille :
— Ah I tu crois à mes remords, n’est-ce pas? à mon repentir? à ma douleur? à mon amour, cher Maurice?
— Ah ! Marguerite, dit-il faiblement, nous sommes fous tous deux. »
Marguerite se recula; mais habituée à juger par l’accent de Maurice des vraies dispositions de son âme, elle devina bientôt, sous l’apparente volonté, l’irrésolution réelle. Aussi ne fut-elle ni surprise ni troublée en sentant le souffle de Maurice brûler ses joues, et de se trouver sur son cœur au moment même où il lui disait nous sommes fous.
Autour d’eux, tout était calme, la nuit se faisait, et par les fenêtres qui ouvraient sur la mer, la brise qui pénétrait était tiède et énervante ; ils étaient seuls, ils étaient dans les bras l’un de l’autre.
Quelle influence efficace pourrait désormais arracher Maurice à cette séduction victorieuse ? qui pourrait désormais l’arracher à Marguerite? Elle se croyait sûre de son triomphe ; elle tenait sa proie. Qù était je bon ange de
376 LUS VICTIMRS d’àmoü».
Maurice? Lui seul, par un miracle d’amour pur, pouvait briser le cercle magique que. l’enchanteresse venait de tracer. Mais nul secours, nul auxiliaire ! 11 allait infailliblement succomber, quand tout à coup, s’éleva sur la mer, une voix douce et harmonieuse qui chantait :
Robert disait à Claire Je t’aime avec ardeur.
— « Armande! s’écria Maurice, se dégageant vivement.
— Eh bien ! fit Marguerite, pourquoi penser à cette en-
fàntf »
La voix continua :
On m’a pourtant, ma chère, Surnommé le trompeur.
— « Mais qu’as- tu donc? » s’écria Marguerite.
Fais-moi. Je t’en supplie.
Par tes douces vertus,
— « Mais qu’as-tu, qu’as-tu donc? » répétait Marguerite.
Trouver fidèle amie,
Je ne tromperai plus.
— « Ah! Maurice! continuait Marguerite, ne me croistu pas? Quels serments veux- tu? quelles preuves? »
Mais Maurice pûle, les yeux fixes, la regardait sans répondre, il ne l’écoulait pas, il écoutait la voix.
— « Parle, reprit-elle, parle-moi donc, tu me fais peur... — Puis, tout à coup et souriant comme si elle eïU compris : — Ahl je devine, s’écria-t-elle, mon maril... mais le pauvre homme ne m’est rien, Maurice, je te le jure. »
Alors, comme U restait toujours immobile, elle s’approcha, et d’une voix pleine de câlinerie :
— « Tu m’aimes, n’est-ce pas? » demanda-t-elle.
Sans répondre, Maurice la regarda encore avec des yeux
terribles, puis brusquement, l’éloignant au bout de sou bras :
— « Celle que j’aime, s’écria-t-il, ce n’est pas toi, Marguerite, non, ce n’est pas toi, c’est celle qui chante làbas, c’est Armande; entends-tu bien? c’est Armande! »
Et la repoussant avec violence, il s’enfuit en courant.
En quelques secondes, il fut dans le jardin, et laissant le parc- sur sa gauche, il alla vers la lande ; bientôt il y arriva et il aperçut à une courte distance, éclairé en plein par la lune qui se levait, P Albatros, immobile, sur la mer calme et argentée.
Alors, en proie à une émotion indicible, il s’approcha à la limite extrême de la falaise, et d’une voix puissante et passionnée, il chanta le second couplet de la romance qu’avait chantée Armande :
Robert aux pieds de Claire Lui dit : reçois ma foi,
D’un sort toujours contraire En ce jour venge-moi ;
Le trompeur t’en supplie, Par tes douces vertus,
Sois sa fidèle amie.
Il ne trompera plus,
Non, non, non.
Il ne trompera plus.
Puis cherchant un sentier pour descendre sur la plage, il s’y engagea rapidement.
Quand il fut arrivé sur la grève, l'Albatros s’était rapproché, et l’on apercevait distinctement le groupe des amis. — « Reste là, cria le docteur, ou va aller te chercher. *
LES VICTIMES D’AMOÜH.
L’Albatros s’approcha encore, jusqu’à ce qu’il touchât le sable; alors le matelot de M. de Tréfléan retroussa ses braies, descendit dans la mer, et vint prendre Maurice sur ses épaules.
— « Eh bien ! tu nous suivais donc? dit le docteur,
— Mes lettres finies, répondit Maurice, je suis venu me promener sur la falaise, et ayant entendu mademoiselle Armande chanter, j’ai couru pour lui répondre. »
Et s’asseyant près d’elle pendant qu’on poussait au large, il lui prit la main.
— « Ah! merci, lui dit-elle tout bas, car en vous voyant triste et nous abandonnant, j’ai cru que vous étiez fâché cpntre moi.
— Contre vous, chère enfant! oh! non, et je vous jure que je ne vous ai janfais mieux aimée. »
On revint lentement à la rame sur une mer unie comme un miroir, sous un ciel constellé d’étoiles, et par bonheur pour Maurice, encore assez mal remis de ses émotions. Martel fit tous les frais de l’entretien ; il avait emporté deux petites barriques vides et se les était attachées sous les deux bras; car, disait-il depuis son naufrage, la mer la plus calme était pour lui la plus dangereuse ; et fort gaiement et avec mille drôleries, il répondait aux attaques du docteur.
— « Jtfonsieur, dit Marie-Ange quand on fut rentré, il y a une lettre pour vous.
— De Paris! s’écria le docteur l’ayant prise. — De M® Blanchet. »
Et dépliant une feuille de trente-cinq centimes pliée en quatre, il lut fort joyeusement :
« Par devant M® Blanchet et son collègue, notaires à Paris,
» A comparu :
» M. Pierre Donan de Kergomar, ancien chef de bataillon, demeurant à Paris, cité Fénelon,
tFS VICTIMES d'amour
» Lequel a, par ces présentes, déclaré consentir au mariage que se propose de contracter
» Mademoiselle Charlotte-Ârmande de Kergomar, sa Allé, demeurant à Plaurach, chez son grand-père,
» Avec
» M. Maurice Berthauld, compositeur, demeurant à Paris. »
Puis se tournant vers Maurice et Armande :
— « C’est aujourd’hui mercredi ; il faut deux dimanches pour les publications, la noce se fera dans trois semaines. Embrassez-vous, mes enfants.
— Mon cher Martel, dit Maurice, tu me feras l’amitié d'ôtre mon garçon d’honneur.
— Et quand Audren sera revenu, poursuivit M. Michon, j’irai l’inviter à être celui d’ Armande. »
LE DÉSESPOin d’un HOMME DE ÜCEUR
Les trois semaines fixées par le docteur étaient bien suffisantes pour les fbrmaUtés légales à Paris et à Plaurach, mais elles ne l’étaient guère pour tous les préparatifs de toilette, de trousseau et ae cérémonie.
Aussi, dès le lendemain, s’occupa-t-on activement de ces préparatifs.
Au petit jour, le docteur, déjà descendu depuis longtemps, envoya éveiller Armancle et Maurice; le soleil n’était pas levé depuis deux heures qu’on était en route pour Morlaix.
— «Allons déjeuner, dit le docteur en arrivant, et après nous commencerons nos achats : l’oeil est plus clair et le jugement plus solide quand l’estomac est plein. »
déjeuner fini, on serait à visiterles magasins. Ledocteur avait pris le bras d’Armande,' et, entre elle et Maurice, il marchait joyeux et empressé; de temps en temps il s’arrêtait polir les regarder tous deux, puis serrant tendrement la main de sa petite-fille :
— «Je n’ai pas vingt-cinq ans, disait-il; quel fameux médecin que la joie ! Si vous me rendez toujours aussi heureux qu’aujourd’hui, je ne serai plus votre grand-père, je deviendrai votre enfant. »
Et avant d’entrer dans le premier magasin, s’adressant à Maurice :
LES VICTIMES d’aMOÜR. 381
— «Ah çà, tu sais, mon garçon, que tonte marque d’approbation ou d’improbation est sévèrement interdite: c’est Armande qui choisit, nous ne parlerons qu’après elle. »
Mais, malgré cette recommandation, il fut lui-môme le premier à parler.
— « Madame, disait-il à la marchande, qu’est-ce que c’est que ça?— et il montrait une étoffe, une dentelle, des manches, un bonnet; voulez-vous l’essayer à mademoiselle. »
Et comme, le plus souvent, cela allait à merveille à Armande :
— « Je le prends, disait-il.
— Mais, grand-père, voulait-elle interrompre.
— Eh bien quoi, ça ne te plaît pas.
— Oh si... mais vraiment, je n’en ai pas besoin.
— Alors c’est un cadeau que je te fais. »
Presque partout la môme chose se renouvelait; le bon vieillard était pris d’une véritable fièvre de générosité : il eût voulu sans cesse donner, et il lui semblait que plus il serait généreux, plus il prouverait son amour.
— «Comme ça doit être triste pour un pauvre vieux, disait-il, de n’avoir pas d’argent 1 »
On parcourut ainsi les boutiques de la ville, toutes les boutiques de soierie, de lingei ie, de broderie, et quand on rentra le soir à l’hôtel, on vit arriver, les uns après les autres, des commis chargés de ballots et de carions; cependant, on n’avait acheté que les choses indispensables, à Paris seul il appartenait de fournir les bijoux, les châles et les robes de ville.
Ce fut, dans la vieille maison de Plaurach, un désordre général, les repasseuses s’étaient emparées du vestibule, les couturière^ du salon, et dans la salle à manger les ou vrières ourlaient les serviettes, brodaient les mouchoirs, montaient les cols, piquaient les chemises.
Au milieu de ce bouleversement, les deux amants no pouvaient guère être seuls ensemble ; et Maurice, pour se
LIS VICTI1IB8 D'aKOIIK.
trouver plus longtemps avec Ârmaude, passait presque tout son temps dans l’atelier. Souvent le docteur venait les y rejoindre. Il prenait plaisir à faire causer et rire cette bande de jeunes filles; il les agaçait, il les raillait, et alors elles s’en donnaient à cœur joie, remuant les doigts moins vite que la langue. Mais, souvent aussi, il interrompait ces conversations et se précipitant sur une couturière qui, de son sein, faisait une pelote à aiguilles, il leur racontait quelque épouvantable histoire chirurgicale, où il avait fallu abattre un sein pour une aiguille ainsi imprudemment fichée.
fl y avait déjà plusieurs jours qu'on travaillait sans relâche, lorsqu’on soir le docteur annonça qu’Audren étant revenu de Brest, il se proposait d’aller lui-méme, dès le lendemain, l’inviter, comme cela était convenu.
Armande et Maurice furent également frappés en entendant cette communication, quoiqu'ils dussent s’y attendre, et dès que le docteur les laissa seuls ensemble :
— « Armande, dit Maurice, il ne faut pas que ce soit votre grand-père qui aille inviter Audren.
— Et pourquoi donc? fit-elle.
— Parce que si l’invitation vient de M. Michon, Audren refusera.
— Et alors ?
— Et alors le monde croira qu’il a eu de trop bonnes raisons pour refuser; on affectera de dire, et peut-être ne sera-t-on pas beaucoup dans l’erreur, qu’Audren vous aime, et que le désespoir d'être témoin de notre union, peut seul le pousser à une telle impolitesse.
— Mais, si grand-père n’y va pas, qui donc ira?
— Vous, Armande.
— Oh I cela le fera trop souffrir.
— Les souffrances de M. Audren m’importent moins que votre réputation. Comprenee bien, Armande, que, ne pas y aller, ou recevoir on refus d’ Audren, c’est vous ex«
LES VICTIMES D AMOOR. 383
poser à passer pour sa maîtresse. Il faut donc que vous y alliez et que vous le décidiez. »
Ces paroles blessèrent Armande sans la convaincre : elle ne pouvait se rendre aux raisons de Maurice ; pour la première fois, elle voyait en lui de la dureté. Aussi, elle ne céda point d’abord ; elle espérait le ramener par ses raisonnements et sa résistance. Soutenu par son amour-propre féroce, Maurice fut inflexible, il fallut donc que, vaincue et navrée, elle se résign&t et promit.
Dans la tâche qui lui était imposée, il y avait à la fois pour elle ennui et douleur : ennui, à prévenir son grandpère qu’elle prenait l’initiative de cette démarche; douleur, à venir torturer de nouveau celui qu’elle avait déjà tant fait souffrir.
Elle s’adressa d’abord à M. Michon, qui ne lui fit aucune objection sérieuse et se rendit très-volontiers à son désir dès qu’il le lui entendit exprimer.
Le lendemain, comme on finissait de déjeuner dans la bibliothèque, la seule pièce où il n’y eût point d’ouvrières, Audren arriva :
— « C’est moi qui t’ai lait prier de venir, dit le docteur, mais c’est Armande qui a besoin de te parler, nous vous laissons. Viens-tu, Maurice, venez-vous. Martel, nous allons rire un peu et confesser les ouvrières de madame Penazen. »
Puis, s’approchant d’ Audren :
— « Elle a voulu te faire sa demande elle-même, continua-t-il, et quand tu sauras de quoi il est question, j’espère que tu me remercieras de lui avoir cédé mon rôle de chef de famille... Allons, venez-vous? »'
Et prenant le bras de Maurice, il sortit.
Depuis qu’ Audren était entré, Armande le regardait, et rien qu’à le voir, elle se sentait gagnée par les pleurs : il avait les yeux caves et brûlants, le teint était jaune, les joues élaieot creuses, les uarines frémissantes, les lèvres
LES VICTIMES D’AMOUS.
amincies, et sur son visage et dans son altitude tout accusait la fièvre-et le désespoir.
Ils restèrent quelques secondes sans parler : elle le regardant, lui tenant ses yeux attachés sur le parquet; puis, enfin,' d’une voix sourde et venant de la gorge :
— « Eli bien ! dit-il, ne vouliez-vous pas me parler?
— Oui, répondit-elle faiblement, mais avant je voudrais vous remercier...
— Me remercier 1
— Je voudrais vous dire combien je vous suis reconnaissante...
— Aujourd’hui ! s’écria-t-il, en faisant un pas vers la porte.
— Audren !
— Vous voulez me remercier?
— Mon ami!
— Armande! on ne remercie pas l’homme qui vient ^ risquer sa vie pour...
— Non, interrompit-elle vivement et en lui prenant la main, vous avez raison ; mais, en vous voyant si diangé, l’émotion m’a troublée, ce n’était point vous remercier que je voulais dire, c’était...
— Parlez-moi de votre demande, dit-il, c’est tout ce qui doit nous occuper; le passé est mort, et je vous prie de n’y pas revenir. Que voulez-vous? »
En se résignant à inviter Audren elle-même, Armande avait cédé à cette pensée que venant de sa bouche la demande serait moins cruelle, et que, par des marques de reconnaissance et de tendresse, elle saurait adoucir ce qu’elle avait d’horrible ; mais alors elle ne l’avait pas encore revu, elle ne connaissait pas les effrayants changements qui s’étaient faits en lui, et elle avait été loin de prévoir la tournure désespérée que prendrait l’entretien, dépendant il fallait parler : M. Michoii et .Maurici! étaieiil là qia allendaient, et Audren lui-même l’inlerrogcaii du regard; enfin sc décidant :
LBS VICTIMES d’aHOÜK.
— € Mon pauvre ami, dit-elle d’une voix tremblante, nous sommes victimes tous les deux d’une écrasante fatalité; il faut que je souffre cruellement pour vous faire ma demande, il faut que vous souffriez pour me l’accorder, et il faut que je souffre encore si vous ne me l’accordez pas.
— Alors, parlez vite! Si je dois être le seul à souffrir, ■ je ne vous refuserai pas; car, maintenant, je ne puis plus,
— je ne puis plus souffrir.
— Mais vous pouvez m’accuser et c’est ce que je ne veux pas.
— Parlez, parlez, Armande, et ne craignez rien : je vous aimais pour faire votre bonheur, je vous aime toujours; ce que vous demanderez, je le ferai.
— Eh bien, continua-t-elle d’une voix basse et presque inintelligible, vous savez que le jour... de mon mariage... est fixé...
— Oui, je le sais, — et s’approchant d’Armande comme pour lui présenter son visage, — vous voyez bien que je le sais, dit-il... je sais que vous allez être sa femme, que vous allez être à lui, eh bien! après, après, que voulez-vous?
— On veut que vous soyez... mon garçon d’honneur.
— Moi! moi! »
Et il se mit à marcher à grands pas, se mordant les lèvres pour ne point éclater. Il marcha ainsi plusieurs minutes, agité de mouvements furieux, et regardant Armande avec désespoir : mais il était de ces âmes fortes et stoïques qui mettent leur orgueil dans le sacrifice; la surprise l’avait vaincu; peu à peu il ressaisit sa raison et sa volonté; puis, d’une voix brève et étranglée :
— .« Qui le veut? dit-il.
— Grand-père, répondit Armande en tremblant.
— Mais lui? » reprit-il.
Elle baissa les yeux et ne répondit pas. Il y eut un assez long moment de silence. Enfin, s’approchant d’elle, et lui prenant les mains :
LES VICTIMES D’aMOCH.
— « Eh bien 1 je le serai, dil-il. »
Et, anéanti par cet effort, il tomba sur une chaise : longtemps il y resta sans rien dire, ses lèvres étaient pâles, ses dents claquaient.
Cependant, relevant bientôt les yeux et regardant Armande ;
— « Moi qui croyais ne plus pouvoir souffrir! s’écria-t-il. Oh I Armande ! Armande. »
Puis, comme elle semblait vouloir se défendre :
— « Ah ! je ne vous en veux pas ; vous m’aimez autant que vous le pouvez, et nous sommes bien malheureux tous les deux ; mais vous, au moins, vous avez votre grand-père, vous avez, — et sa voix s’altéra — vous avez votre mari, tandis que moi, je suis tout seul, et je vais partir.
— Partir?
— Ah ! vous pensez bien, n’est-ce pas, que vous mariée, je ne resterai point ici? Quand mon frère m’a annoncé votre mariage, j’ai voulu me tuer.
— Audren I
— Mon Dieu 1 qu’est-ce que vous voulez que je fasse? ce n’est pas la douleur que je crains, c’est l’abandon : je voulais me tuer, mais j’ai eu peur d’attrister votre joie et j’ai résisté à ma tentation, je suis parti pour Brest, j’ai trouvé une corvette en armement pour les mers du Sud, dans six mois, je serai au milieu de l’Océanie. »
Sur ces derniers mots, le docteur entra, et allant vers Audren :
— « Eh bien, es-tu invité?» lui dit-il, avec un affectueux sourire.
Sans répondre, Audren s’inclina; sa voix était trop émue, il craignait de se trahir.
— « Alors, tout est pour le mieux, continua le docteur; j’espère que nous aurons une belle noce, et sois tranquille, val je te trouverai une jolie jeune fille pour quêteuse. *
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tKS VICTIMES D AMODR.
Grâce au mouvement qui, chaque jour, se faisait autour d’elle, grâce à Maurice qui redoublait de soins et de tendresse, grâce aussi à ce féroce égoïsme de l’amour qui envahit môme le cœur le plus charitable, Armande ne pensa point trop à Audren et à sa douleur. Sur le premier moment, l’annonce de ce départ l’avait bouleversée ; mais, en y songeant bien, elle en vint presque, à s’en réjouir; elle se dit qu’au retour, il serait sans doute consolé, et qu’alors, pouvant se voir librement, ils recommenceraient tous ensemble une vie d’amitié toujours paisible, toujours heureuse. Cette idée la rassura, et s’y accoutumant rapidement, attendant tout de l’avenir, le calme et l’oubli, elle s’habitua à trouver Audren moins pâle, moins sombre, moins désespéré.
Il venait presque chaque jour. Quand elle était avec Maurice, il s’en allait aussitôt. Mais quand elle était seule, il s’asseyait près d’elle, la contemplait silencieusement, lui parlait de leur enfance et lui rappelait leurs jeux et leurs bonheurs d’autrefois.
— « Ah ! comme c’est loin ! disait-elle en souriant.
— Ah! comme c’est près, disait-il tristement; c’élaithier.»
Pour lui, ces jours s’écoulèrent rapidement.
Mais ils s’écoulèrent plus rapidement encore pour tout le monde ; car, plus on avançait, plus il fallait redoubler d’activité; et chacun avait sa part de soins et de travail.
Le docteur, surtout, commençait à ne plus trop savoir où donner de la tête; car il s’était réservé l’ordonnance de la fête, et, comme il foulait tout faire par lui-même, il était sans cesse sur pied. A cause du deuil encore récent de Maurice, il avait été décidé qu’on ne danserait point officiellement, mais qu’on élèverait, dans la cour, une tente où danseraient et se régaleraient les invités du village; et quand le bon vieillard abandonnait ses charpentiers, c’était pour courir à la cuisine, où un pâtissier et un cuisinier de Morlaix confectionnaient le festin.
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Cependant ces soins matériels n’étaient point les seuls qui l’occupassent, et comme il ne croyait point que tout son devoir serait accompli pour avoir donné une belle noce, il avait encore avec Maurice de frequents et sérieux entretiens :
— « Mon cher enfant, lui disait-il, de tous les actes do ce monde, le mariage est à mes yeux le plus grave, et je voudrais que lu y arrivasses dignement préparé. Car, il faut bien que je te l’avoue, tu y arriveras tout seul; ce n’est pas une femme que je te donne, c’est une enfant. Et, de ce côté, je m’en accuse, j’ai des reproches ù, me faire. Je m’étais promis de la préparer en quelques mots, et je n’ai point osé ; un père, un homme, quelque vieux qu’il soit, est mal à l’aise pour parler de ces choses-là; et si avec mes malades j’y allais carrément, avec elle j’ai peur; elle est la maîtresse, vois-tu, et c’est moi qui suis l’élève. Eh bien ! mon bon Maurice, ce que je n’ai point eu la force de faire, c’est toi qui le feras. Songe que je te livre une petite fille de dix-sept ans. Elle t’aime et tu l’aimes, c’est vrai, mais enfin elle n’a que dix-sept ans. Et voilà en quoi, il faut bien le dire, le mariage est épouvantable: on prend une jeune fille, vierge d’âme et de corps, et on la jette toute tremblante au lit d’un monsieur qu’elle ne connaît presque pas, et qui a plutôt l’air d’un forcené que d’un homme. Toi, mon ami, sois un homme : Armande est cette vierge, gagne tout d’abord son âme, et tu gagneras ta femme pour la vie entière. Moi, je me charge de lui épargner la honte de la cérémonie : le mariage civil se fera ici même, le maire me l’a promis, et elle n’aura point à rougir devant une foule curieuse en prononçant le oui juridique. A table, j’aurai soin d’empêcher les allusions plus ou moins spirituelles; et, le lendemain, vous serez seuls, mes enfants; pour ne point la rendre confuse, je ne la regarderai môme pas lorsqu’elle viendra m’embrasser. Ainsi, tu me comprends bien, n’est-ce pas' Je ne veux point
LES VICTIMES I)'\MOün.
que votre mariage soit une prostitution légale ou une plaisanterie, je veux (ju’il soit une chose grande et sainte, je veux qu’il soit chaste dans la cérémonie et spontané dans le dernier consentement. Moi, je le ferai chaste, à toi de le faire spontané. Que ton amour, en domptant tes désirs, assure votre amour. »
Enfin, la veille du jour solennel arriva; et quand le contrat fut lu et signé, quand le docteur, dans une dernière inspection, se fut bien assuré que les préparatifs s’achevaient; quand on eut constaté, en l’essayant, que la robe de noce allait à merveille; quand Armande, tremblante, eut embrassé son grand-père non moins tremblant qu’elle ; quand elle eut, en rougissant, tendu la main à Maurice qui la pressa tendrement à plusieurs reprises, chacun gagna sa chambre.
Mais, celte nuit-là, chacun n’eut point un même sommeil également calme et solide.
Maurice, si heureux que tout éveillé il croyait rêver, s’endormit en continuant ses rêves.
Le docteur, l’âme contente, la conscience satisfaite, se serait aussi doucement endormi, s’il eût pu ne point penser que ce mariage allait lui enlever sa fille bien-aimée, qu’il avait soixante-dix ans, et qu’une vieillesse solitaire était bien chagrine et bien douloureuse.
Armande, seule dans sa chambre de jeune fille, se sentit inquiète et troublée. Elle se dit que c’était pour la dernière fois qu’elle se couchait dans ces rideaux blancs, la tête sur cet oreiller qui avait déjà reçu tant de confidences, et elle fut prise d’une tristesse infinie. Elle aimait bien Maurice cependant, elle avait appelé et désiré ce moment avec d’impatientes ardeurs; mais prête à franchir ce seuil derrière lequel tout était sombre, inconnu, mystérieux, elle s’arrêtait effrayée, et quoiqu’elle se sentît entraînée par une main chérie, malgré son amour qui la poussait, elle tournait la télé et regardait en arrière : elle voyait son
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p:rand-père qui restait seul, elle voyait cette maison qu’elle abandonnait, elle voyait Audren... mais en même temps elle voyait Maurice; elle se voyait elle-même près de lui, échangeant de tendres regards, écoutant de douces paroles, et, bercée par cette céleste musique d’amour, son agitation s’apaisait, son souffle devenait plus faible, plus régulier, sa poitrine ne se soulevait plus haletante, et tandis que ses paupières se fermaient, ses lèvres, répétant la dernière pensée de son cœur, murmuraient faiblement; « Maurice, Maurice! » Elle dormait enfin et rêvait d’amour.'
Mais pendant cette nuit, celui qui ne dormit point du tout, ce fut Audren : à grands pas il marchait dans sa chambre; quand il se croyait un peu plus calme, il se couchait, s’entortillait dans les draps, se couvrait la tête, et,’ immobile, sans même respirer, il tâchait de s’endor-r mir; mais c’était en vain, la douleur et le désespoir nd le lâchaient pas, et le^ larmes qu’il avait amassées devant Armande, lui montant aux yeux, coulaient grosses, rapides, brûlantes; les sanglots l’étouffaient, et, pris d’un accès de rage, il se remettait à parcourir sa chambre; puis quand il avait longtemps marché, il se recouchait encore, prenait un livre, s’efforçait de lire, et lisait pages sur pages; mais c’était seulement des yeux qu’ij lisait, car son esprit ne pouvait point se détacher d’ Armande : lui aussi il revenait au passé; il la revoyait telle qu’elle était autrefois, bonne, affectueuse, souriante, el après un souvenir de bonheur, il lui en revenait un autre ; et ainsi toujours, toujours jusqu’au matin.
— « Ah çà, diable I qu’est-ce que j’ai donc? grommelait Martel en se tournant et se retournant aussi dans son lit; — je ne me marie pourtant pas demain et j’ai une anxiété de prétendu : je suis sûr que Maurice dort mieux que moi. — Vont-ils être heureux? — Ma foi! tant mieux pour la petite femme! »
Sur cette affirmation consolante, il plongea résolûment
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sa tête dans l’oreiller ; il croyait avoir imposé silence à son inquiétude, mais la réHevion ne lui laissa pas longtemps cette joie.
— «Tant mieux ou lant pis! reprit-il avec un soupir, — car qui sait combien durera ce bonheur! Ah! s’il l’avait épousée avant d’avoir connu Marguerite! — Cela serait tout de môme drôle, s’il allait lui faire payer les .fautes de l’autre; drôle non, mais cruel et lâche. — Bast! Maurice n’est pas méchant! »
Sur cette seconde affirmation, il crut bien que son insomnie n’avait plus de cause légitime, mais la réflexion tenace ne céda point encore : elle se mit à lui inspirer toutes sortes d’appréhensions qui se traduisaient à peu près ainsi :
— « Il n’est pas trop bon non plus : est-it aveugle pour ne pas voir comme souffre ce pauvre Audren? — Quelle singulière idée de le prendre pour leur garçon d’honneur ! Il le dédaigne et peut-être il ne le vaut pas. — Qui sait si Armande n’eût pas été plus heureuse avec Audren : elle serait au moins restée près de ce pauvre vieux qu’on va laisser seul et triste. Enfin, qui vivra verra : toutes mes suppositions ne servent à rien; après tout, ils peuvent être parfaitement heureux. »
Et cette fois, moitié conviction, moitié lassitude, il se tint pour satisfait. Quelques minutes après il dormait profondément,
La maison du docteur s’éveilla bruyante et affairée : dans la cour les charpentiers se hâtaient de cogner leurs dernières chevilles, et dans les corridors c’était déjà un joyeux cliquetis de vaisselle et de verrerie.
Maurice descendit le premier au jardin, et ayant ramassé des petits cailloux il les jeta contre les persiennes d’Armande. Bientôt celle-ci parut, enveloppée dans un châle, les yeux encore ensommeillés, mais cependant
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fraîche et rose sous ses blonds cheveux qui s’ébourifTaient autour de la tête. Les deux amants se regardèrent long- temps, en s’envoyant de la main de sonores baisers; puis, Maurice courut cueillir un petit bouquet de verveine et d’héliotrope, le lia avec une lige de volubilis, l’embrassa tendrement et le lança au milieu de la fenêtre. Armande le reçut au vol, le pressa aussi contre ses lèvres, comme pour y prendre les baisers qu’il avait reçus, et, l’ayant caché dans son sein, elle disparut rouge et confuse, mais, en même temps, bien heureuse et laissant aussi son amant bien heureux.
Vers dix heures les invités commencèrent à arriver les uns après les autres. D’abord ce fut M. Guillaume des Alleux, juge au tribunal dePloërmel, oncle de Maurice, qui ne connaissait point son neveu, mais qui s’était cependant dérangé quand il avait su qu’il s’agissait d'un mariage d’au moins deux cent cinquante mille francs; puis ce furent les amis et les parents du docteur qui venaient de Laniiion, de Morlaix et des communes environnantes; en tout, trente-deux personnes.
Quand tout le monde fut réuni, M. Michon fit prier Armande de descendre, et la présentation officielle commença. Audren était fort pâle ; mais ceux qui ne le connaissaient point pouvaient le croire calme et indifférent : la volonté le soutenait.
La cérémonie civile s’étant accomplie, les portes toutes grandes ouvertes, suivant les prescriptions de la loi, on se mit en route pour l’église.
La distance était si petite que le docteur n’avait pas voulu de voiture, et il marchait en tète du cortège, donnant le bras à Armande, qui s’avançait les yeux baissés; il était radieux et, se cambrant hardiment, il saluait d’un geste . reconnaissant ceux qui se rangeaient le long des murailles pour les regarder passer.
On entra dans l’église, qui déjà était pleine de monde,
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et le bedeau, le sourire aux lèvres, — le sourire des jours de baptême et de mariage, — aligna les invités dans le chœur.
Deux prie-Dieu avaient été placés à la limite du sanctuaire : Armande et Maurice s’y agenouillèrent; et l’abbé Hercoët, portant l’aube et l’étole, sortit de la sacristie; puis, après avoir religieusement salué l’autel, il se couvrit de sabarette et, se tournant vers les époux, il leur adressa son discours obligé.
Il leur rappela la grandeur du sacrement qu’ils allaient recevoir; il leur parla du mariage du Christ avec son Égli.se, et il leur dit comment il s’était livré à elle pour la sanctifier, la purifier, et la faire glorieuse, sans tache, sans ride, pure, immaculée. *
Puis après ces banalités, thème de toutes ses allocutions, il se sentit attendri en face de ces deux enfants qu’il avait élevés, et qu’il aimait de grand cœur; il oublia la routine, et s’adressant à eux simplement, sansphrasesplus ou moins mystiques :
— « Mes chers enfants, dit-il, le voyage que vous allez entreprendre, est long et périlleux; et moi le pilote, vous lançant sur celte merde la vie, je suis tout ému et tout effrayé. Quand je ne serai plus près de vous, quand l'âge, les chagrins, les tempêtes seront arrivés, pensez à cette église où vous êtes si souvent venus dans votre enfance, pensez-y, comme au milieu de l’orage y ontsouvent pensé tant de marins agenouillés dans cette foule qui m’écoute : ils étaient désespérés sur une mer en fureur, ils étaient sans force et sans courage devant la mort, ils ont pensé à l’église de leur village, ils ont tendu leurs mains suppliantes vers ce Dieu miséricordieux dont l’image est là sur nos têtes, et ils ont été consolés, ils ont été réconfortés, ils ont été sauvés. Vous aussi, mes enfants, si vous êtes battus par les orages du monde, pensez à cette église, tendez vos inains vers le Dieu que je vous ai appris à aimer, et vous
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VOUS aussi, vous serez réconlories, vous aussi, vous serez sauvés
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gneur descpniï"'^? ^ bénédictions du Sei-
* Mes sur votre maison.
comme Ia TI* Çnfents, respectez tous deux vos corps, <ï“’une Divinité, n’ayez qu’un cœur et
^es maux' également la somme des biens et
tenant sur la 1 etaimez-vous dès main-
le ciel : c’eci **'^*^®’ ^““s vous aimerez un jour dans
II pleurai f T demande à Dieu. »
Armande pt lu® prêtre, en achevant ces paroles: et I-e doctf pleuraient aussi.
se des larmes plein les yeux;
comme Alleux, grave et empesé
« Ce • ^ toujours à l’audience ;
finauds-ià on?‘ ®'®‘ ‘ï"* *°“ohe, dit-il ; mais ces
®®“«menis “ ‘«“f >'cHg‘on à tous nos
Quand r’ahhA^Ü ”® ^‘‘“P Pourquoi on pleure. »
°û6, dan* une courte prière, se fut un peu re-
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mis^ il Ht joindre les mains aux deux époux, bénit le ma> riage et remit l’anneau à Maurice.
■Celui-ci le passa au doigt d’Armande; et, tous deux émus et tremblants, ils frissonnèrent longuement : il leur semblait qu’ils se donnaient leur âme.
La messe commença, et commencèrent aussi, en même temps, les conversations à voix basse entre voisins.
Âudren, lui, ne parlait pas : il était immobile, les yeux troubles, la tête en feu, et, malgré lui, il entendait un murmure de paroles étouffées et souvent interrompues.
Il était question de Maurice, d’Armande, de robe, de coiffure. — Deux jolis enfants, disait une voix. — Oui, mais ce ne sont que des enfants. — Je trouve le marié bien jeune, et avec ça encore il est artiste. — On dit qu’il a du talent. ~ On le dit ; mais on dit aussi qu’il est sans fortune. — Parbleu! sa mère était simple directrice de la poste. — C’est un mariage d’amour? — Tout à fait, ils s’adorent.
En écoutant ces propos qui lui déchiraient le cœur, Âudren se retourna brusquement, et il lança à scs deux voisins un regard si furibond, qu’ils le prirent pour un fou ou un dévot scandalisé; aussi n’osërent-ils plus échanger leurs observations.
Enfin, arriva le moment terrible où devait commencer son office de garçon d’honneur, on était au Pater.
Le suisse vint le chercher; il se leva et le suivit; il lui semblait que les dalles fuyaient sous ses pas, les murs dansaient.
Cependant il allait la tête haute.
On lui mit entre les mains un voile blanc ; en face de lui Martel tenait l’autre bout.
Sous le voile, Armande et Maurice étaient agenouillés ; l’oificiant lisait une oraison dans le missel.
Lui, pour ne point trembler, se tenait raide, les bras serrés contre les eûtes.
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Mais Armande, qui le touchait presque, sentait les frémissements de son corps, et, voyant celte douleur stoïque, elle fut prise d’une immense pitié, elle oublia Maurice, elle s’oublia elle-même, ne pensa plus qu’à Audren, et, du plus profond de son cœur, elle lui donna la seule chose qu’elle pût donner, sa prière :
— « Mon Dieu, dit-èlle, recevez-le, prolégez-le, mon Dieu! soyez bon pour lui, consolez son âme, guérissez son corps. Sainte Vierge, ne l’abandonnez pas, ayez pitié, ayez pitié ! »
Quand le prêtre eut fait l’aspersion, Audren retourna à sa place; et bientôt la cérémonie finit; mais, pour lui, ne finit point encore son martyre.
Il fallut qu’il assistât au déjeuner, ou plus justement au dîner, qui fut long, joyeux, animé. Il fallut qu’il vît Armande et Maurice, placés en face l’un de l’autre, échanger des regards doux comme des caresses, brûlants comme des baisers. Il fallut qu’il écoutât les toasts; on but au bonheur des nouveaux mariés, à leur santé, à leur avenir, à leurs enfants; — «Le mariage n’étant institué à nulle autre fin que la famille, dit superbement M. des Alleux, ce serait le profaner que de ne pas en attendre des enfants. Je bois donc à mes petits-neveux, à mes petitesnièces. »
Audren fut dix fois sur le point de se sauver, mais il avait promis, il resta : il y avait là orgueil pour lui-même, défi pour Maurice, dernière preuve d’amour pour Armande. Cependant, parfois son courage l’abandonnait, il n’avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui, et il était comme dans un atroce cauchemar.
Enfin, comme entre le dîner et la fête du soir, il y eut un moment où on abandonna la table pour se promener dans le jardin, il en profila et .s’échappa.
Il courut droit devant lui, et, par le chemin de la falaise, il se trouva bientôt au milieu de la lande. Alors il
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SC jeta sur l’herbe et laissa échapper les pleurs qu’il retenait depuis si longtemps; c’était fini, c’était bien fini, elle était perdue, elle était mariée, et autant il avait été ferme, autant il fut lâche; il était seul, il était libre enfin ; il se roula sur le gazon, enfonçant ses doigts dans la terre, sanglotant, criant, hurlant. Puis, quand la machine nerveuse se fut un peu détendue, il tomba dans un abattement stupide ; son corps et son âme étaient brisés comme sa vie, ce n’était plus de la souffrance, c’était de la prostration; son cœur ne saignait plus, il était mort; il en était de lui comme d’un homme qui, précipité du haut d’un toit, se voit tomber dans le vide, sans pouvoir s’accrocher à rien. I| $e sentait aussi dans le vide, dans le néant.
£t pendant ce temps la fête commençait. Par la grande porte, ouverte à deux battants, les gens du village arrivaient endimanchés. La tente s’emplissait; elle était partagée en trois compartiments: à l’extrémité, on avait disposé un petit salon parqueté pour les invitées à longues robes; au milieu était la salle de danse, et, à l’entrée, un buffet où ceux qui n’avaient point assisté au diner trouvaient des viandes froides, une barrique de vin en perce, des gâteaux et des rafraîchissements. Le docteur avait fait les choses grandement; heureux, il voulait que tout le monde fût heureux avec lui.
A huit heures la noce fit son entrée, mais les musiciens n’étaient point encore à leur place, et comme M. Michon s’en étonnait, on entendit au dehors les sons du biniou, du fifre et du violon.
Le docteur était fort aimé dans le pays, et comme on voulait lui payer les services qu’il avait rendus, il avait été décidé qu’on célébrerait l’épousée à la mode de Bretagne, que tout le village prendrait part â la fête, et que le père Gouriou, avec six garçons et six jeunes filles, chanterait la complainte du mariage.
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C'était donc la députation qui arrivait, musiciens en tête. Bientôt on la vit paraître : le père Gouriou marchait le premier ; ce n’était plus le chanteur des foires et des marchés, c’était le barz, c’était le poëte du pays; ce n’était plus le vieux mendiant, c’était le vaillant^ compagnon de Georges et de Tinteniak, c’était un grand vieillard superbe dans son antique costume national; il allait droit et fier, jouant noblement du rebeck; derrière lui venaient les jeunes garçons, les jeunes filles et la députation du village.
Il traversa la salle, et, arrivé devant les mariés, il s’arrêta, déposa son rebeck dont il dédaignait le secours, fit signe aux musiciens de l’accompagner doucement, et, d’une voix un peu traînante, mais bien» accentuée, il commença la complainte :
Nous sommes accourus du fond de notre village Aliu de vous souhaiter bonheur en mariage,
- A monsieur votre époux Aussi bien comme à vous.
Vous n’irez plus au bal, madame la mariée.
Vous n’irez plus aux fêtes ni dans nos assemblées. Vous resterez à la maison •
Tandis que nous irons.
Alors, s’effaçant sur le côté, il fit place à un jeune garçon qui portait un gâteau et qui se mit à chanter :
Acceptez ce gâteau que ma main vous présente, Il est fait de façon à vous faire comprendre Qu’il faut travailler et souffrir Afin de se nourri-.
Puis le jeune garçon, ayant offert son gâteau à Ârmande,
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se relira aussi; il fut remplacé par une jeune tille qui tenait un bouquet, et qui chanta :
Acceptez ce bouijuet que ma main vous présente, 11 est fait de façon à vous faire comprendre Que tous les vains honneurs . Passent comme ces fleurs.
alUc offrit le bouquet, et tout le monde reprit ensemble;
Nous sommes accourus du fond de notre village Afin de vous souhaiter bonheur en mariage,
A monsieur votre époux Aussi bien comme à vous.
Aussitôt on se mit en place pour le quadrille : M. Des Alleux conduisait Armande, M. Michon une jeune fille du village.
Et la danse devint générale; seulement, comme beaucoup de Bretons ont encore conservé leur ancienne danse, qui est une sorte de marche rapide et mesurée, l’orchestre alternait: tantôt il jouait un quadrille, tantôt il jouait le pas national.
On ne tarda point à s’entasser, à se pousser, à se coudoyer, et malgré la légèreté des murailles qui étaient en beaux draps blancs enguirlandés de fleurs, l’air devint bientôt plus lourd et plus chaud. Au milieu de la tente, les jeunes gens dansaient; sur les côtés, les hommes regardaient; ils ne parlaient point, ils ne remuaient guère, mais ils souriaient avec l’expression du contentement. Pour ces rudes travailleurs habitués à la fatigue, ne rien faire était déjà un grand plaisir. Au buffet, l'animation était plus vive: là on buvait ferme et l’on criait fort; huit ou dix buveurs s’étaient emparés des tables, et, n’en vou-
lant point démarer, ils causaient tranquillement de leurs affaires comme s’ils eussent été au cabaret.
Lorsque Armande eut dansé cinq ou six contredanses, lorsqu’elle eut fait plusieurs fois, au bras de son grandpère, le tour (le la tente, parlant à chacun et recevant de chacun des compliments, M. Michon, qui trouvait insensé de laisser sauter jusqu’à deux ou trois heures, du matin une pauvre enfant toute brisée d’émotions, toute fiévreuse d'inquiétude, fit un signe à Maurice, prit le bras d’Armande comme pour une nouvelle promenade, et, s’échappant discrètement, il rentra à la maison.
Elle était calme et déserte; invités ainsi que domestiques, tout le monde était sous la tente. Des lampes brûlaient dans le vestibule, M. Michon en prit une, et, tenant toujours Armande qui tremblait comme une feuille, il se dirigea, suivi de Maurice, vers une grande chambre habituellement inoccupée qui se trouvait au rez-de-chaussée, au bout de la bibliothèque.
— « Mes enfants, leur dit-il, voilà votre chambre ; les meubles en sont bien vieux, bien rococo, mais ils ont servi à ma chère femme et à moi, c’est la chambre de notre mariage; soyez-y heureux comme nous y avons été heureux. »
Et comme Armande oppressée se serrait contre lui :
— « Allons, chère mignonne, continua-t-il, ne tremble pas, tu es entre ton père et ton mari, et si je tremble aussi en le parlant, ce n’est pas de crainte, c’est d’émotion : vous me ramenez à mon jour de noce. Voilà le fauteuil où je me suis assis pour la prendre sur mes genoux ; tiens, Armande, voilà la chaise basse où ta grand’ mère se mettait devant le feu pour sécher et emmailloter ta mère; regarde, ma fille, tout ici conserve des souvenirs de bonheur; calme-toi, lu seras heureuse aussi, va. Allons, viens, viens dans mes bras que je t’embrasse. »
il l’attira sur sa poitrine, y attira aussi Maurice, et, les
ayant tons deux embrassés, il les réunit dans une mémo étreinte. Alors il les regarda doucement une dernière fois, pressa la main de Maurice pour lui rappeler ses promesses, les mit bien étroitement aux bras l’un de l’autre, et, les yeux pleins de larmes, presque au^si troublé que sa fille, il sortit rapidement sans se retourner.
Il croyait les laisser seuls, mais ils ne l’étaient point.
Audren, après sa crise d’affaissement, avait eu une réaction de colère. Pour se-oalmer, il s’était mis à marcher à travers la lande ; mais le mouvement, en activant la circulation sanguine, avait aussi activé l’exaltation cérébrale, et plus les heures de la nuit s’étaient écoulées, plus il s’était senti furieux et désespéré. Il n’avait plus eu qu’une seule pensée, elle et lui dans le même lit; et cela lui avait paru si monstrueux, que, pour ne plus la revoir souillée, il avait décidé de partir pour Brest à l’instant môme. Il était revenu sur ses pas; mais alors marchant moins vite, rafraîchi par la brise qui soufflait du large, un peu calmé par cette, résolution de s’enfuir, qui le rattachait à quelque chose, il s’était pris à songer tristement à son départ, à son voyage, à son isolement dans la vie, à ce pays qu’il abandonnait, et, s’attendrissant un moment sur lui-même, oubliant insensiblement sa colère, il avait vaguement pensé, •— puisque tout était bien fini, — à voir Armande une dernière fois pendant qu’elle était encore la jeune fille pure et vierge qu’il avait si ardemment adorée. Tout d’abord il avait rejeté celte idée comme une faiblesse, puis il y était revenu, puis, entraîné par ce fatal sentiment qui nous pousse à vouloir ne rien perdre de nos douleurs, au lieu d’entrer chez son frère, il avait passé tout droit et était descendu vers le château. Traverser le jardin et entrer par la maison dans la cour d’honneur 6ù se trouvait la tente, était le chemin le plus court; ill’avait pris. Mais, arrivé devant la maison, il avait trouvé fermées les portes de communication, et comme il longeait la muraille en cherchant un
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passage, il avait été tout surpris de voir de la lumière h travers les persiennes do la grande chambre et d’entendre un bruit de voix. A cette heure, quand tout le monde dansait au bal, 'qui donc pouvait être là? Il s’était approché. Une porte-fenêtre ouvrait sur un perron; il avait doucement monté les marches. Juste à la hauteur de sa tête, mais plus haut que les yeux, les crémaillères avaient été tirées et les lames de bois étaient parfaitement horizontales; il s’était haussé sur la pointe des pieds, et, au milieu de la chambre, il avait vu le docteur qui tenait dans ses bras Armande et Maurice : la mousseline des rideaux était fine, la lampe donnait une lumière éclatante.
Le vertige le prit, et il retomba sur ses pieds ; mais presque aussitôt il se releva, se cramponna des mains à une planchette supérieure, et colla son visage contre la persienne.
Le docteur était sorti, Armande et Maurice se tenaient enlacés.
Us restèrent quelques minutes ainsi, lui la serrant dans ses bras, elle inclinant la tête sur la poitrine de son époux.
— « Chère Armande 1 » murmura Maurice d’une voix pleine de prière.
Il l’attira doucement, s’assit, et la fit asseoir sur ses genoux. .
Elle se cachait toujours; mais, se penchant vers elle, il lui posa les lèvres sur le front, lui redressa la tôle en la poussant à petits coups, et quand il la sentit à la hauteur de son visage, se baissant rapidement, il lui plongea les yeux dans ses yeux.
Longtemps ils se regardèrent.
Puis l’asseyant elle-même sur le canapé, il se laissa glisser à terre, se mit à genoux devant elle, lui prit les deux mains, et la regarda encoreavec un ravissement passionné.
Andren aussi regardait, mais avec une poignante anxiété : il était oppressé jusqu’à l’étouffement; ses yeux
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étaient troubles, ses jambes vacillaient, son cœur battait si fort, qu’il repoussait la fenêtre.
Maurice était toujours à genoux; et, les mains autour du corsage d’Armande, il cherchait à détacher le bouquet.
La pauvre enfant était rouge et tremblante : sa pudeur l’empêchait de s’abandonner, son amour l’empêchait de se défendre; elle avait peur de n’être point assez tendre, elle avait peur d’être trop passionnée.
Le bouquet détaché, Maurice se releva et voulut détacner aussi la couronne, mais c’était plus difficile; prise dans les torsades de la coilîure, elle était retenue par de nombreuses épingles bien cachées.
Enfin, épingle à épingle, il y parvint; et, prenant délicatement la couronne, il alla la poser sur un meuble :
— « Cq sera notre talisman de bonheur, dit-il; nous le garderons toujours, et quand nous serons tristes, nous rappelant cette journée, il nous consolera. »
Il revint vers elle, et il ouvrit les bj;as pour l’embrasser encore : ses yeux brillaient, ses mains tremblaient.
Elle eut réellement peur, et voulut se reculer; mais, dans le brusque mouvement qu’elle fit, ses cheveux, qui n’étaient plus retenus, s’échappèrent du peigne, et, en une soyeuse cascade, ils tombèrent sur .ses épaules. Par un geste de honte et de crainte tout à la fois, elle se jeta les mains sur le visage.
Il s’approcha doucement, l’enlaça d’une main, et, de l’autre, il prit une épaisse torsade de cette chevelure qu’il •
voyait dans toute sa splendeur pour la première fois, la pressa contre ses lèvres, respirant avec ivresse son parfum tiède et pénéli’ant :
— « Oh ! n,e crains rien, dit-il, je ne suis aujourd’hui que ce que j’étais hier, rien de plus, chère mignonne, ton amant qui toujours sei’a ton amant : ce n’est pas de la loi, ce n’est pas de l’Église que je veux le tenir, c’est do loi, de toi seule. »
LES VICTIMES d'aMOOH.
Audren les voyait face à face, les yeux dans les yeux, les lèvres presque sur les lèvres. Comme la lame d’un couteau, la planchette de chêne à laquelle il était cramponné, lui entrait dans les doigts; il ne sentait point la douleur physique, il écoutait et regardait, et celle qu’il avait adorée avec la vénération la plus sainte, il la voyait aux bras d’un homme qu’elle aimait, sans défense et sans volonté de défense.
Maurice la contemplait toujours avec ravissement; et elle, sans lever les yeux, se tenait immobile, palpitante. A un mouvement qu’il fit pour l’enlacer plus étroitement encore, elle se recula en se défendant doucement et se réfugia tout émue dans le coin du canapé.
Alors, Maurice la regardant de nouveau avec une expression plus passionnée et plus impatiente, glissa sa main sur la table, approcha doucement la lampe, et, brusquement, l’éteignit.
Audren desserra les doigts et se laissa couler à terre; sa tête éclatait, ses dents claquaient; par un miracle de volonté, il avait pu se contenir jusqu’alors, mais sa raison lui échappa, et, s’élançant en avant, il examina la persienne comme pour trouver un moyen de l’arracher : il voulait sauter dans la chambre, et étrangler Maurice; par bonheur, elle était solidement fermée et n’offrait pas la moindre prise. Quoique bien court, ce moment d’examen fut assez long, cependant, pour le rappeler à lui : ses bras qu’il portait en avant, crispés et menaçants, tombèrent; sa tête s’inclina sur sa poitrine, et tout son corps s’affaissa. Il demeura quelques secondes anéanti, puis, redescendant les marches :
T"’ « Oh ! Armande, murmura-t-il avec un sanglot déchirant, — Je t’aime encore. »
Et, se traînant plutôt que marchant, il reprit la grande *^llee, sortit du jardin, et lentement, en s’appuyant de temps temps contre un arbre, il se dirigea du côté de la grève.
'» LES VICTIMES b’aMOUR. 405
On dansait toujours, et le son du fifre passait avec la brise.
Oh ! les joyeux rayons de soleil, qui, le lendemain, glissèrent à travers les persiennes : les oiseaux chantaient dans les feuilles, il y avait dans l’air des musiques et des parfums. Ârmande, dans le bras de Maurice, dormait; et lui, tourné vers elle, il la regardait dormir. Un rayon de soleil, reflété par la glace, vint s’abattre sur ce visage souriant, et les légers cheveux, qui frisaient, étincelèrent comme des fils d’or. Sa paupière cligna, sensible et nerveuse, sous la lumière trop vive ; puis elle ouvrit doucement les yeux, rencontra ceux de Maurice, et les refermant aussitôt, rouge et frémissante, elle se blottit dans son cou. Oh ! les joyeuses paroles, les pénétrantes caresses, les tendres regards, les éloquents silences, les riants projets, les douces promesses.
Ce furent des journées enivrantes et radieuses. Ils étaient tout à eux-mêmes, et jouissaient délicieusement d’euxmêmes.
Il y avait cinq jours qu’ils étaient mariés, et, tendrement enlacés l’un à l’autre, ils se promenaient sur la grève. Ils allaient lentement, à pas cadencés, et ils parlaient de cette voix basse, mais vibrante, qui vientdu cœur.
Suivant toujours le rivage, ils arrivèrent devant l’île de Goë : la passe était à sec.
— « Il n’est pas encore six heures et demie, dit Maurice, la mer ne remontera pas avant deux heures ; nous avons le temps de faire le tour de l’île; le veux-tu? »
Ils traversèrent à pied sec le chenal, où six semaines auparavant, Maurice avait si miraculeusement échappé à la mort.
— « Sans ces rochers splendides, dit-il, qui sait où nous • en serions encore de notre mariage?
— Ahl s’écria Armande, j’élais folle d’anxiété.
406 tES VICTIMES d’amouii.
— Et, par bonheur aussi, tu as été folle de joie.
— Pauvre Audren, c’est lui qui t’a sauvé! Où est-il, maintenant?
— A Brest, probablement, à moins qu’il ne soit déjà en mer.
— Ah ! pourquoi estr-il parti sans nous faire ses adieux? J’en ai presque un remords.
— Allons donc! chère enfant, la jalousie le mordait, il n’a pas voulu te voir ma femme ; deux ou trois ans d’absence le rendront raisonnable, et quand il reviendra, il sera sans doute guéri. »
Tout en parlant ainsi, ils s’avançaient sur la grève sourde et moelleuse ; le soir commençait, et, par un singulier effet de mirage, il y avait deux soleils; un qui se couchait dans la mer, l’autre qui miroitait sur le sable humide.
Ils avaient déjà doublé la pointe, et ils revenaient vers le chenal, lorsque sur la mer, qui reflétait une légère teinte orange restée au ciel, ils aperçurent un point noir.
— « Une baleine 1 dit Maurice, en riant.
— Ou un marsouin, répondit Armande.
— Non, ça ne nage pas, ça flotte, c’est une épave.
— Penchons-nous sur le sable, nous verrons mieux. »
Ils se penchèrent et regardèrent : le point noir faisait
une bosse sur la ligne jaunâtre de l’horizon, et s’avançait lentement, poussé par la marée montante :
— « C’est un ballot, dit Maurice.
• — Ou une barrique, continua Armande.
Nous allons la sauveter.
— Si c’est une barrique, nous la ferons scier en deux, et çous la mettrons sur notre terrasse,- pour en faire un bassin.
— Et si elle est pleine, on ne boira le vin ou le rhum qu’elle renferme, qu’aux anniversaires de notre mariage ou au baptême de nos enfants.
— Oui, mais si c’est un ballot?
tES VICTIMES D’AMOrn. 407
— Je ne sais pas ce que c’est, mais, à coup sûr, ce ne doit être ni une barrique, un ballot. »
Le point noir s’avançait toujours en dérivant vers la passe, et,on le voyait un peu plus distinctement; il paraissait partagé en trois, le point du milieu plus gros que ceux des extrémités. ^
Ils regardaient toujours, mais ils ne parlaient plus; ils avaient peur de se communiquer leurs suppositions.
— « Allons-nous-en, dit Maurice.
— Allons-nousren, » répondit Armande.
Ils marchèrent vers le chenal; mais comme si elle eût été animée, l’épave, ballot ou barrique, portée par le courant, les suivit en s’approchant toujours du rivage
Arrêtés par une barrière de rocs éboulés, ils durent remonter un peu vers la terre, et quand ils redescendirent sur le sable, — le seul chemin praticable au milieu de cet amas de pierres, — l’épave, qui toujours s’était avancée en ligne droite, se troqva devant eux.
— « Ahl mon Dieu! s’écria Armande, c’est un homme.
— Allons -nous-en, dit Maurice, » et il voulut l’entraîner.
Mais elle résista; elle regardait avec une poignante curiosité.
On distinguait des cheveux noirs, une poitrine, des pointes de pieds.
La lame poussa encore le cadavre; mais il touchait le sable, il s’arrêta. Alors la lame qui vint, rencontrant un obstacle, passa par-dessus et balaya les cheveux qui couvraient le visage ; quand elle se relira, aux dernières clartés du jour finissant, on aperçut ce visage.
— « Ah ! s’écria Armande avec un horrible déchirement, Audren ! »
Et elle tomba sur le sable ; mais presque aussUôt elle se releva, et, malgré Maurice qui la retenait, elle courut jusqu’auprès du corps^
LES VICTIMES D’aMOUR.
C’était bien Audrcn, les yeux ouverts, la face blanche, marquée de taches livides.
— « Mort! mort! » s’écria-t-elle, et elle se renversa dans les bras de Maurice.
• H voulut l’emmener: sans en avoir conscience, elle fit quelques pas, mais s’arrêtant:
— « Ah ! ne l’abandonnons pas! dit-elle faiblement.
— Mais, mon enfant...
— La mer monte; elle va le battre sur les rochers.
— Nous enverrons du monde. Viens, viens.
— Oh! Maurice, si vous vouliez?
— Eh bien ?
— On ne peut pourtant pas le laisser comme ça. El les sanglots lui coupèrent la voix.
— Allons, du courage, dit Maurice, partons.
— Oh ! non, non, s’écria-t-elle; puisavec force: —Maurice, il le faut, portons-le sur le galet. »
Il hésita; mais elle le regardait à travers ses larmes d’une façon si pressante et si résolue, qu’il n’osa point reculer.
Ils se rapprochèrent du cadavre ; il était presque entièrement hors de l’eau et de travers : la mer le poussait à chaque coup de lame.
Ils se penchèrent tous deux eh môme temps, mais tous deux aussi, en même temps, ils se redressèrent brusquement: prêts à toucher ce cadavre, ils avaient eu la même pensée; heureusement la nuit était venue, ils étaient séparés par trois pas de distance, leurs yeux ne purent point
la communiquer.
— « Attends, dit-il, je vais le traîner tout seul.
— Oh! non, pas le traîner, murmura-t-eUe. »
Et, se penchant vivement, elle saisit les pieds.
Maurice prit les épaules.
Ils le soulevèrent tout d’une pièce: c’était bien lourd pour Armande, et, malgré son exaltation, elle tordait sous
LES VICTIMES U'aMOUR.
b poids; scs pieds aussi s’embarrassaient dans sa robe.
— «Maurice, dit-elle sourdement, ses jambes sont attachées avec un mouchoir. »
Arrivés au galet qui formait un talus, elle glissa et tomba sur les genoux; mais elle se releva.
— « Encore ! » dit-elle.
Ils montèrent encore; les cailloux ronds roulaient sous leurs pas.
— « Je ne peux plus, » fit-elle.
Et laissant échapper les pieds d’Âudren, elle s’affaissa sur elle-même.
Maurice, lûchant brusquement le cadavre, courut ii elle.
— « Armande! dit-il, Armandel »
Elle ne répondit pas; elle était évanouie. Il la serra contre lui, la secoua, lui frappa dans les mains; elle ne répondit pas. Il chercha sa bouche, et rencontra les dents froides.
Alors il la prit dans ses bras et redescendit le chemin qu’il venait de monter. Il entra dans la mer jusqu’à la cheville, et se courbant à moitié, appuyant Armande sur son genou plié, de sa main restée libre il lui jeta de l’eau sur la figure, l’appelant et l’embrassant toujours.
Enfin elle ouvrit les yeux; puis, éclatant en sanglots, elle se suspendit à son cou. Longtemps elle suffoqua en haletant péniblement, mais peu à peu elle recouvra la respiration et pleura sans étoufier.
Alors Maurice, qui la soutenait toujours ;
— «Mon enfant, dit-il, peux-tu marcher; la mer monte, l’heure nous presse, le chenal va s’emplir.
— Le chenal... fit-elle; ahi oui, je veux bien.
— Appuie-toi, sur mon bras. »
Ils se mirent en marche. Elle ne voyait pas, ses yeux étaient pleins de larmes; souvent elle se cramponnait à Maurice, sentant l’étourdissement qui la reprenait.
Malgré leurs efforts, ils allaient lentement.
dlO
■ • . la met’, rapitle et clapolcuse, con-
Ils ,l,e„àl. et blancliissaa conlio les
laiulans le ...laçaient à demi subinerge^.
blocs de granit qui déjà .'J’P" ' ^ ^ le flot üous a
« Ah! s’écria Maurice, il est trop imu.
■ nieu • dit Armande avec abattement.
■ Z Ne cels HeL, chère pe.iui, je vaU appeler, on noos
entendra, et on viendra nous chercher » premières
Il appela et cria de toutes ses forces , les pr
maisons du village ^ i “t en s’engouffrant
mer, qui était calme au laige, faisait ° ^
dans la passe un bruit sourd et continu : la voix de Mau
rice se perdit dans ce bruit. falai^ie
« Si nous voyons un douanier passer 'f
dit Maurice découragé, mais ne voulant P»'“ '® paraitre, nous l’appellerons; en attendant, allons non
mettre à l’abri de la dune. »
Ils y allèrent, et s’assirent sur le sable.
— « Comme tu trembles, pauvre enfant, dit Maurice.
— Ah! j’ai bien froid, » dit-elle en grelottant. El e avai les jambes mouillées, et en lui jetant de leau au visage pour la ranimer, il en avait coulé dans lai'Olic-
Il la prit dans ses bras, l’enveloppa dans un chale clc laine qu’il portait pour les promenades de nuit, lui sec u les cheveux avec un mouchoir, et la déchaussa ; les pie s étaient glacés ; il les prit entre ses mains pour les réchauffer.
Ils restèrent longtemps ainsi sans voir le moindre doua nier; loin de faiblir, le clapotement des flots devenait plus fort à mesure que la mer montait; la brise soufflait de la tiü’re, et la pâle lueur qui tombait du ciel éloilô laissait a peine apercevoir la côte.
— «■ Ah! il ne viendra personne, dit Armande un peu plus calme, graniT-pèi'o se sera couché pensant iiuciiou; lenirerions par la porte du jardin, et les douaniers ne pas-
LES VICTIMES d’aMOURi 411
seront pas sur la falaise, car ils savent bien qu’on ne peut pas aborder de mer haute.
— Eh bien! mon enfant, il faut nous résigner; attendons que la mer baisse. As- tu encore froid?
— Presque plus. »
Il SC fit un silence; puis bientôt elle reprit doucement, et d’une voix suppliante :
— « Maurice, si lu voulais?
— Quoi? mon enfant.
— Puisque personne ne viendra et que nous devons rester ici encore quatre ou cinq heures, nous irions là-bas.
— Où, là-bas?
— C’est mal de le laisser tout seul ; si les oiseaux de mer...
— Auprès de...
— Oui, le veiller.
— Allons donc!... et puis dans l’élat nerveux où tu es, ce serait folie; d’ailleurs nous ne serions plus à l’abri du vent.
— Il y a un peu de falaise, nous serions mieux au contraire. .
— Je t’en prie, n’en parlons plus.
— Je t’en prie, moi, Maurice, ne me refuse pas. Il me semble que c’est un devoir: il t’a sauvé, il a été mon frère; dis, veux-tu?
— Mais...
— Ah! c’est nous qui l’avons tué; épargnons-nous on nouveau remords. Je t’en supplie. J’aurai du courage, va; et j’en serais malheureuse pour toujours. »
Elle insista, et il se laissa gagner; il eut peur de paraître avoir peur. La pensée que plus lard elle pourrait lui faire un reproche de son refus le décida tout à fait.
Sur le galet mouvant ils se remirent.en roule ; elle marchait presque sans avoir besoin de s’appuyer sur lui.
Le cadavre était toujours tel qu’ils l’avaient abandonné;
412 LK8 VICTIMES d'amour.
seulement, sous la clarté bleue des étoiles, les mains et la figure paraissaient phosphorescentes : on eût dit qu elles étaient recouvertes d’écailles argentées et lumineuses.
Ils trouvèrent un abri contre le vent; la mer avait mangé le granit et l’avait taillé en talus: sur le sable sec ils s’assirent, Maurice s’appuya le dos contre la pierre et il prit Armande dans ses bras ; du chàle il lui fit un manteau qui la couvrit entièrement.
La nuit était douce et tranquille, le ciel était sans nuages, et sur la grève la mer brisait avec un bruit lent et monotone qui retentissait dans l’âme.
Us ne parlaient point. De temps en temps Armande tressaillait et serrait vivement Maurice comme si elle eût eu peur; de temps en temps aussi elle pleurait, et lui, sans oser rien dire pour la consoler, il s’attendrissait â cette douleur.
Une clarté blanche parut derrière les falaises, et dans le ciel pâle la lune monta lentement ; la marée commençait à redescendre.
Armande, accablée par la fatigue et l’émotion, s’était â la fin endormie, mais son sommeil était fiévreux ; souvent, sur les genoux de Maurice, elle tressautait brusquement, souvent aussi elle soupirait.
Maurice était donc seul, et à vingt-cinq ou trente pas le corps d’Audren se profilait en une silhouette dure sur le flot argenté ; tout à l’entour et jusqu’à perte de vue, les rochers, qui se dressaient sur la plage, faisaient de grandes ombres noires et douteuses.
Ce cadavre le gênait horriblement et finissait par l’exaspérer ; il voulait n’y point penser, il voulait en détourner les yeux; mais malgré lui il y revenait toujours de l’esprit et du regard. Le souvenir de leurs luttes et de leur rivalité l’étreignait impérieusement; il le revoyait vivant, et celle idée le remuait et le troublait si profondément que son esprit se perdait en d’étranges hallucinations. Devant lui
LBS VICTIMES S'aMOCB.
tout prenait des formes bizarres et fantastiques, et une sauterelle de mer, qui remuait dans le sable, le fit tressaillir; il avait réellement peur. Par un mouvement rapideet instinctif, il serra fortement Armande dans ses bras.
Elle se réveilla, et, poussant un cri, elle se pressa contre lui.
— «Ne craiis rien, dit-il, c’est moi, moi, Maurice; voici l’heure, chère enfant, la mer baisse.
— J’ai bien froid, dit-elle.
— Marchons, le mouvement te réchauffera. »
Il la fit lever, et brusquement il l’cntraina; il avait h&te de s’enfuir.
La mer se retirait de dedans le chenal; ils purent le traverser presque à pied sec.
Ils rentrèrent par le perron du jardin, celui où Audrcn avait roulé.
— « Couche-toi vile, dit Maurice, et après j’irai éveiller M. Michon.»
Il la déshabilla et la mit dans le lit, puis il monta chez le docteur.
Il lui conta tout en peu de mots.
« Le malheureux enfant, s’écria M. Michon, il s’est tué ! Mais Armande?
— Elle est couchée.
— C’est bien, je vais la voir. »
Et il s'habilla promptement : tout en endossant ses habits, il faisait questions sur questions, et il répétait à chaque instant ; < Le pauvre enfantl le pauvre enfant I il faut cacher le suicide. »
Ils descendirent. Armande, ramassée sur elle-même, grelottait et pleurait : en voyant son grand-père, elle fondit en larmes.
«Tâche de la réchauffer, dit M. Michon â Maurice, je vais lui faire faire une infusion de tilleul, et j'irai après prévenirM. deTréfléan. Surtout, qu’elle dorme; j’ajouterai
LES VICTIMES d’aMOÜH.
quelques gouttes de laudanum à sa potion. Toi, bois aussi une bonne tasse de vin chaud. »
Quand il revint, quatre heures après, le soleil était levé, et Armande dormait toujours, mais d’un sommeil brûlant et spasmodique.
— « Eh bien? dit Maurice, à voix basse.
— Nous l’avons porté chez son frère, répondit le docteur. Pauvre M. de Tréfléan! J’ai fait la visite du cadavre, et comme il avait une cicatrice au front, ça m’a servi à prétendre que la mort était le résultat d’un accident; ça n’est pas fort, mais ça sauve les apparences. J’ai obtenu du maire, que vous ne feriez’votre déposition que demain. Comme le suicide n’est pas prouvé, l’abbé ne refuse pas ses cérémonies.
— A quelle heure l’enterrement?
— A dix heures. Si Armande s’éveille, tu tâcheras de l’étourdir; et, surtout, tu la garderas ici : tu diras que;' le veux. »
Ce fut seulement le glas funèbre des cloches, qui réveilla Armande: elle écouta quelques instants, puis elle eut un brusque frisson; et, se cachant levisage entre ses mains, elle enfonça sa tête dans l’oreiller. Mais presque aussitôt, SC redressant, elle voulut se lever.
— « C’est pour ce matin? dit-elle.
— Non, répondit Maurice; » et il la força à se recoucher.
Cependant les cloches reprirent bientôt plus fortement :
alors, comprenantqu’on l’avait trompée, elle voulut encore se lever; mais Maurice intervint de nouveau :
“■ « Reste, reste, dit-il, il le faut.
Oh ! non, non, s’écria-t-elle, notre devoir est d’ôtre là-bas.
Votre devoir, Armande, est de m’écouter : d’ailleurs, votre grand-père veut que nous restions ici ; ce serait folie aller à l’enterrement, dans l’état de fièvre où vous êtes. »
En entendant cette voix brève, qui, pour la première
IBS VICTIMES d’aMOÜR.
fois, parlait impérieusement, Armande, surprise et blessée, leva les yeux sur Maurice; mais elle les rebaissa bien vite, et elle éclata en sanglots.
Quand Maurice avait reconnu le cadavre, il avait été ému et attendri ; mais cette pitié, toute de premier mouvement, n’avait point duré longtemps, l’horrible veillée sur la grève l’avait sourdement irrité, et, maintenant, les plaintes d’ Armande l’irritaient plus fortement encore; il était jaloux de la douleur qu’inspirait Audren mort, comme il avait été jaloux de la tendresse qu’avait inspirée Audren vivant. Ce suicide ne lui paraissait qu’une lâche vengeance tentée pour détruire son bonheur, ou tout au moins, pour en flétrir les premières et plus belles journées.
Aussi par la chambre marchait-il à grands pas, regardant sa femme qui suffoquait; et, plus elle gémissait, plus il sentait sa colère s’accroître.
Enfin, s’approchant d’elle :
— « Que diriez-vous donc, demanda-t-il, si c’était moi qu’on enterrât? »
Elle se retourna vers lui, le regarda avec une indéfinissable expression d’amour et de reproche, remua les lèvres comme pour parler; mais les larmes et les sanglots l’étouffèrent encore, et elle recommença à pleurer.
Maurice aussi recommença sa marche impatiente. Cependant ce regard l’avait louché et rappelé à la raison. Bientôt il vint s’asseoir sur le lit, et, soulevant délicatement Armande ;
— « Pardonne-moi, » murmura-t-il doucement; et il se mil à lui dire de tendres paroles d’excuse.
Longtemps elle pleura sans répondre, mais enfin elle écoula un peu plus calme, et ses yeux restèrent attachés sur les yeux de Maurice. La consolation écartait maintenant la pensée d’Audren, comme tout à l’heure la peine personnelle l’avait déjà écartée.
Cependant les cloches sonnaient toujours. A chaque re-
416 tBS VICTIMES B’AMOrn.
prise, Armande frémissait; mais Maurice continuait de. parler, et bientôt elle se remettait à écouter.
Tout ix coup, on entendit un vague murmure dans la rue, puis le bruit devint plus fort, plus distinct; puis on reconnut la marche d’une foule, les sons de l’ophicléide et le chant de plusieurs voix qui psalmodiaient : « In paradisitm deducant ie angeli, in tuo adventu snscipiant le martyres... »
— « Ah! s’écria Armande, en s’abattantcontrela poitrine de Maurice, l’enterrement ! »
C’était, en effet, le cortège qui longeait les murailles du jardin, pour se rendre au cimetière.
Maurice tint Armande serrée contre lui, jusqu’à ce qü’on n’entendît plus les chants funèbres; puis, se penchant vers elle et la forçant à le regarder ;
— « Calme-toi, chère enfant, dit-il, si l’amour fait mourir, il fait vivre aussi ; ne crains rien, nous serons heureux, va! l’avenir est à nous. »
Au bout d’une heure, M. Michon et Martel rentrèrent de l’enterrement.
En apercevant son grand-père, Armande fut reprise d’un accès de désespoir; et, se jetant dans ses bras, e!le recommença à pleurer, sans pouvoir articuler une seule parole.
Alors, Martel s’approchant de Maurice, et l’attirant dans dans un coin :
« Comment est-elle? demanda-t-il à voix basse.
Fiévreuse et brisée, répondit celui-ci. Si le docteur y consent, j’ai le désir de partir tout de suite pour Paris ;
LBS VICTIMES d'aMOUB. 417
le voyage et le changenicut l’étourdiront, il ne faut pas qu’elle revoie la plage.
— Tu as raison, répliqua Martel, la distraire, c'est ce qu’il faut, et surtout la rendre heureuse.
— Que veux-tu dire?
, — Je veux dire que, jusqu’à présent, ton bonheur a coûté cher aux autres : ta mère et Audren, c’est assez comme ça, vois-tu : Àrmaodc ce serait trop.
riN DES AMANTS