AU BORD DE LA MER
Rentré dans sa chambre, Maurice ne songea guère à se coucher, les événements de la soirée, en l’agitant de commotions si diverses, lui avaient donné à réOéchir, et il avait besoin de retrouver sa raison.
Mais il était bien peu calme pour se rappeler ces événements et froidement les juger; son baiser le brûlait toujours, et les paroles d’Armande lui emplissaient toujours la tête et lui étreignaient le cœur.
Les lèvres d’Armande s’étaient-elles ouvertes ou fermées» lorsqu’il lui avait donné ce baiser? et ses paroles avaientelles été des paroles de prière ou d’amour, de résistance ou d’abandon ?
Oh ! c’étaient des paroles de résistance. Comment l’aurait-elle aimé? pourquoi l’aurait-elle aimé? Lui avait-il jamais dit son amour? n’avait-il pas toujours pris soin de le cacher? Quelle espérance qu’une enfant chaste et ingénue comme elle, se fût éprise d’un homme chagrin, fantasque, maussade comme lui? Si elle n’avait point aimé Audren, c’est que son cœur était encore trop jeune et trop vierge pour s’ouvrir à l’amour? Qu’avait-il fait, d’ailleurs, pour éveiller cet amour? Par quelles actions, par quels dévouements s’en était-il montré digne? Ainsi, pour un moment d’oubli, scs rêves de ^bonhe.ur allaient s’envoler, et, pour un baiser, ses souvenirs, qu’il avait voulu faire
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LES V1CTIHB8 D AMOCR.
si grands et si purs, seraient à jamais souillés d’un remords ; après deux mois de sacrifices et de renoncement, il n’avait plus qu’à attendre, au lieu de l’amitié et de la tendresse qu’il avait espérées, la colère et peut-être même le mépris d’Armande.
A la pensée d’affronter ce regard, ordinairement si doux et maintenant sans doute irrité, il marchait à grands pas dans sa chambre, inquiet et fiévreux ; par moments, quand le souvenir de cé baiser et de ces paroles revenait à son esprit, il fermait les yeux et tout son corps frémissait.
Cependant, si c’étaient des paroles d’abandon ? si elle s’était laissée prendre à la pitié, si elle avait été touchée de ses chagrins, si elle avait été émue de sa tristesse, si elle avait compris son silence, ses désirs, ses sacrifices, son amour, si elle l’aimait? Et à cerlains regards, à certaines paroles qu’il se rappelait, il se croyait bien véritablement aimé, et une joie folle, immense, suffocante, envahissait tout son être.
Mais cette joie avait une courte durée. Armande n’était Joint libre, ce n’était point une fille à séduire; s’ils s’aimaient, comment seraient-ils jamais heureux? le docteur voudrait-il la lui donner pour femme? lui-même pouvait-, il bien se mariei, et Marguerite était-elle bien oubliée? que dirait la monde, que dirait Martel, que dirait M. de Tréfléan ?
Et il retombait dans 1e doute. Était-il aimé, ne l’était-il pas? Armande, seule, pouvait le lui dire, et c’était avec une horrible impatience qu’il attendait le matin ; le premier regard de leur rencontre déciderait leur vie à tous deux.
Une grande partie de la nuit se passa dans ces cruelles perplexités, et il dormait depuis quelques heures seulement, quand le docteur entra dans sa chambre.
— « Armande? s’écria-t-il, en ouvrant les yeux.
— Elle va bien; mais toi-même, mon garçon, comment te trouves-tu?
LES VICTIMES D’aMOUR. > 289
— Oh! moi, ce n’est rien, mais elle?
— Je l'assure qu’elle va bien ; cependant nous ne la verrons point ce matin, car il reste encore un peu de lièvre; mais elle m’a promis de venir dîner avec nous, et j’espère qu’alors, il n’y paraîtra plus. »
Maurice, en songeant à leur prochaine rencontre,n’avait point prévu ce retard, et la Journée fut étemelle ; son inquiétude croissait avec le temps ; enfin, l’heure du dîner arriva, et, quand tout le monde fut réuni, Armande parut.
Elle était encore très-pâle, ses paupières étaient bordées d’un large cercle bistré, et une nonchalance générale abattait son corps; cependant, par convenance pour ce jour de fête, elle s’était mise en grande toilette, mais l’éclat même de cette coquetterie, rendait encore sa langueur plus apparente.
Lorsqu’elle entra, s’appuyant sur le docteur, Maurice se sentit trembler : qu’allait dire son premier regard?
Mais, quoiqu’il cherchât ce regard avec un courage désespéré, il ne le rencontra point. Elle s’avança les yeux baissés, et, embrassant M. de Tréfléan et l’abbé, faisant aux trois jeunes gens, une simple inclinaison de tête, elle prit place à côté de son grand-père.
L’accident de la veille défraya presque tout le dîner; mais ce fut en vain que Maurice, saisissant toutes les occasions au vol, essaya d’attirer l’attention d’Armande : elle évita constamment ses yeux, et, quand le dessert fut servi, elle quitta la table.
Que devait-il penser de ce silence? devait-il craindre? devait-il espérer? Était-ce mépris, était-ce pudeur?
Sa nuit fut encore une nuit d’angoisses, et les mêmes doutes qui l’avaient déjà oppressé, revinrent de nouveau, rendus celte fois plus vifs et plus poignants, par cette froideur obstinée.
Résolu enfin à trancher, coûte que coûte, cette incer-
LES VICTIBIES D’AMOÜR.
lilude, il écrivit plus de dix lettres qu’il déchira toutes; et, comprenant qu’elle ne lirait pas ces lettres, ou que, les lisant, elle n’y répondrait point, il résolut d’employer la ruse pour triompher de ce parti-pris de le fuir, et espérant ainsi obtenir une explication, il attendit plus patiemment le lendemain.
Comme la veille, Armande ne parut point au déjeuner} mais ne se laissant point abattre par celte absence, il annonça tout haut devant le docteur et devant les domestiques, l’intention de faire une assez longue promenade, et au lieu de sortir comme il l’avait dit, il alla se mettre en sentinelle, dans le jardin.
Il s’était placé derrière un large laurier-thym qui trempait ses longues branches dans le bassin où Armande était tombée; c’était assez loin de la raaisonj pour qu’on ne le vît pas, et point assez, cependant, pour que quelqu’un pût en sortir, sans qu’il l'aperçût; pensant qu’Armande voudrait assurément revoir ce fameux bassin, il attendit.
Il attendit trois heures; enfin, ce qu’il avait prévu se réalisa ; Armande parut sur le balcon, et après avoir tourné autour de la pelouse, elle se dirigea de son côté. •
Elle marchait lentement, la tête inclinée vers la terre, éclairée en plein par le soleil, et laissant flotter au vent les larges brides de son chapeau de paille qui se détachaient avec vigueur sur le fond blanchâtre de sa robe lilas. Bientôt elle arriva près de lui ; mais il ne quitta point encore son abri, car elle n’aurait eu qu’à faire un pas en arrière pour lui échapper, et il voulait la laisser s’engager dans le bois; et puis c’était un moment de répit, et au fond du cœur, il était bien aise d’avoir le temps de s’encourager encore, Elle s’y engagea, et allant s’asseoir sur un banc, elle ouvrit un livre qu’elle portait à la main, puis elle le referma, et parut se perdre dans une profonde méditation.
Ce fut alors seulement qu’il sortit de derrière son arbre, et avec lenteur et précaution, il s’avança. Lorsqu’elle en-
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fendit le bruit de ses pas et qu’elle voulut regarder qui venait ainsi, il élait déjà devant elle.
Aussitôt elle se leva brusquement, son front se couvrit de rougeur, et ses mains commencèrent à trembler.Non moins timide et r.on moins ému, Maurice demeura immobile;, quoiquebienfermedanssarésolution.il tremblaitaussi.
Ils restèrent longtemps silencieux, la tête baissée, ne disant rien, ne voyant rien, le sang arrêté dans les veines; puis en même temps ils relevèrent la tête, leurs yeux se rencontrèrent, et fixes, béants, gonflés, ils s’arrêtèrent l’un sur l’autre. Quelques secondes s’écoulèrent dans celle muette contemplation ; leur^ âmes étaient passées dans leurs regards, et par de rapides éclairs, elles s’attiraient et se confondaient.
— «Armandel s’écria Maurice en tombant à genoux, Armande!
— Maurice 1 » dit-elle faiblement, et fondant en larmes, elle cacha son visage entre ses mains.
Il se fit un long silence, puis, Maurice, plus doucement et d’une voix suppliante:
— « Vous m’aimiez donc? »
Elle ne répondit point.
— « Ah ! vous m’aimiez, n’esl-ce pas? vous m’aimiez, dites, Armande? Armande? »
Elle ne lui répondit point encore; mais écartant ses doigts, elle le regarda, et dans ce regard plein de franchise et de candeur, il y avait un aveu plus doux et plus éloquent que toutes les paroles.
Maurice frémit de bonheur, et saisissant la main qu’elle avait laissée retomber, il la prit dans les siennes, et la couvrit de larmes et de baisers. Des mots sans suite s’échappaient de ses lèvres ; il riait et il pleurait tout à la fois.
Mais elle, effrayée de cet emportement et voulant déga* ger sa main,
— «Oh! ne crains rien, dit-il, ne crains rien; si j’ai pu avoir un moment d’oubli, c’est que ma tête était perdue; mais, aujourd’hui, j’ai toute ma raison: je sais qui vous êtes, Armande, et je vous adore à genoux. Depuis deux mois que je vous aime, j’ai toujours été, n’est-ce pas, l’amant le plus respectueux? Et je n’ai jamais dit un mot, je n’ai jamais fait un geste pour vous apprendre mon amour, tant mon culte était pur, plein d’honneur et de révérence. Eh bien ! ce que j’ai toujours été, je le suis encore; seulement, au lieu du doute et de l’incertitude qui me torturaient, vos douces paroles de l’autre soir, et votre regard de tout à l’heure, ont mis dans mon âme une joie qui m’enivre et me transporte. »
Et il lui pressa fortement la main ; leurs doigts s’enlacèrent, et une fois encore leurs regards s’unirent.
La pauvre enfant voulait résister ; elle était honteuse de se sentir ainsi regardée, elle était confuse d’entendre ces brûlantes paroles, mais elle en était heureuse en même temps : l’émotion était plus forte que sa volonté, et tout ce qu’elle savait dire, c’était de répéter faiblement :
— « Oh! c’est mal... Maurice, je vous en prie... Maurice!...»
Et, pleurant, elle le regardait au travers de ses larmes; mais dans sa voix et dans ses yeux, il y avait plus de joie que de tristesse, plus d’amour que de reproches.
Maurice, avec des paroles que la passion rendait persuasives, s’efforcait de la rassurer; et l’écoutant, elle se rassurait. Moins chaste et moins ingénue, elle eût été moins confiante, mais son esprit candide n’avait jamais soupçonné le mal; Maurice était pour elle l’honneur et la droiture en personne ; elle qvait dans sa loyauté une foi aveugle, il était près d’elle, il lui tenait la main, il la brûlait de son regard, il était jeune, beau, éloquent, transfiguré par le bonheur, il parlait d’amour : elle écoutait de toute son âme.
LBS VICTIMES u’aMOÜR.
Tl disait ses espoirs, combien le docteur était bon, combien il les aimait tous deux, combien il serait facile de le décider au mariage; et se persuadant de bonne foi ce qu’il espérait plutôt que ce qu’il croyait en réalité, il se démontrait à lui-même et il démontrait à Armande qu’ils ne rencontreraient plus d’obstacles, qu’ils n’avaient rien à craindre; que, pour être pleinement heureux, ils n’avaient qu’à attendre un jour où, comme le soir de sa fête, le docteur n’aurait rien à leur refuser; qu’il n’y avait qu’à faire naître une occasion, et que jusqu’à ce moment, ils devaient s’abandonner à leur joie, sans remords et sans résistances, et s’aimer de tout leur cœur.
Et il trouvait des gestes plus entraînants que de longs discours, des accents irrésistibles, des ardeurs, des transports, des enthousiasmes qui fascinaient Armande, et ne lui laissaient ni raison ni volonté ; suspendue à ses lèvres, les yeux dans ses yeux, elle avait tout oublié et n’était plus qu’amour.
En parlant, ils avaient abandonné les bords du bassin, et par la grande allée, ils marchaient lentement, côte à côte. De temps en temps ils s’arrêtaient, ils se tournaient l’un vers l’autre, ils se regardaient dans une longue extase, puis ils se remettaient en marche.
Autour d’eux tout était calme et silence; les grands arbres laissaient tomber sur leurs têtes l’ombre et la fraîcheur, et par des percées ouvertes çà et là, on voyait la mer d’un beau bleu d’azur sous un soleil de feu.
Longtemps ils marchèrent ainsi, mais cependant il fallut se séparer. Déjà bien des fois ils étaient venus jus- •qu’au bassin, et toujours ils étaient retournés sur leurs pas, en se disant : « Encore une minute, rien qu’une minute. »
Enfin, tous deux s’encourageant, ils s’arrêtèrent ;
— « Adieu, dit Armande.
— A demain, » répondit Maurice.
LES VICTIMES D'àHOOB.
Mais ni l’un ni l’autre ne se décida à partir le premier; ils restèrent imniQbiles, ils se regardèrent tendrement, ils se pressèrent les mains, ils se regardèrent encore.
— Eh quoi! interrompit Maurice, nous quitterons-nous sans que vous me laissiez un souvenir ? »
Alors Armande s’approchant d’un rosier, en détacha une fleur, puis faisant quelques pas en arrière, elle la jeta coquettement à Maurice, lui envoya un adieu de la main, et s’enfuit en courant.
Mais au bout de l’allée, elle se retourna et le regarda une dernière fois. Il était demeuré stupéfait, la suivant des yeux; alors, portant la rose qu’elle lui avait donnée à ses lèvres, il lui renvoya son adieu dans un baiser.
Elle disparut.
Lorsqu’il rentra, elle était assise près de son grandpère, mais il se sentait si follement heureux qu’il n’osa point la regarder, il avait peur de se trahir.
— « Eh bien! dit le docteur, ta promenade?
— Superbe, répondit Maurice.
— Ainsi, tu ne t’ennuies pas trop avec nous?
— Oh ! mon plus grand bonheur, je vous le jure, serait d’y passer ma vie.
— Alors, mon garçon, res^e tout le temps que tu voudras; tu sais que je t’aimais déjà comme un fils; mais après ce que tu as fait pour Armande et pour moi, c’est un nouveau lien que tu as formé entre nous, plus solide et plus durable encore; je suis ton obligé, et tu verras que je ne suis point un ingrat.»
Armande et Maurice s’interrogèrent mutuellement en ; tremblant; celui-ci s’avança comme pour parler, prit la ^ main du doc,teur, hésita quelques secondes, mais presque aussitôt il baissa la tète : le courage lui manquait.
Pendant qu’il réfléchissait et se gourmandait, Marie- Ange vint annoncer que le dîner était servi : l’occasion était perdue.
LES VICTIMES DAMOÜll.
Ils ne furent pas seuls une minute pendant toute la soirée; ils ne purent point échanger une parole intime, mais ils se virent, leurs yeux se parlèrent et ils furent heureux. — « M’aimes-tu? » demandait Maurice. — Je t’aime, » répondait Armande. — « Te rappelles-tu nos . joies de tantôt? » disait-il. — « J’en frissonne encore, » répondait-elle. — Ainsi, devant tout le monde, sans un seul mot, ils se comprenaient : l’amour leur avait créé un langage plus doux et plus éloquent que toutes les langues de la terre.
Quand on se sépara, il eut le bonheur inespéré de pouvoir toucher sa main à la dérobée, et il rentra dans sa chambre véritablement ivre de joie et d’espérance.
Ils se retrouvèrent le lendemain à l’endroit où ils s’étaient quittés la veille; mais, pendant la nuit et à leur insu, de grands changements s’étaient accomplis en eux.
Pour Armande, cet entretien de la journée avait été la première révélation de la vie et du bonheur, et, comme la première pluie chaude du printemps tombant sur une branche y fait éclore les boutons gonflés de sève, la parole de Maurice avait fait éclore en son âme un monde de poésie, d'enthousiasme et d’amour; quelque chose de mystérieux s’etait glissé en elle : elle se sentait remplie de force et d’enthousiasme.
Pour Maurice, cet entretien avait été aussi une révélation, révélation d’une vie nouvelle qui allait commencer et où tout serait oubli pour le passé, certitude pour le présent, espérance pour l’avenir. Il prononçait le nom d’Armande, il pensait à elle, et il retrouvait sa jeunesse, ses croyances, son courage; il serait heureux, il serait fort, il serait grand.
Ils s’abordèrent, les joues pâles d’émotion, les yeux brillants de plaisir.
— « Oh ! quelle différence, commença Maurice, entre la nuit qui vient de s’écouler et celle qui l’avait précédée !
296 LES VICTIMES DAHOUR.
Combien j’étais désespéré, et combien je §uis heureux aajourd’liui! »
Elle le regarda tendrement comme pour le remercier.
— « J’ai doucement rêvé de vous, Armande, et vingt fois je vous ai dit en dormant combien je vous aimais, et me réveillant, à chaque minute, je vous l’ai redit encore; mais l’autre nuit, quandje craignais de vous avoir offensée, quand je me demandais si vous voudriez me revoir, si nous aurions encore nos entretiens, notre travail, nos promenades comme autrefois, combien j’ai souffert, combien j’ai pleuré.
— Et moi 1 interrompit-elle faiblement.
— Vous, Armande?
— Oh ! oui, moi aussi , j’ai bien souffert.
— Vous étiez donc fichée contre moi, vous m’accusiez donc?
— Non, mon ami ; mais je m’accusais moi-même.
— Et de quoi, chère enfant? quelle était ta faute?
— Je vous en prie, ne m’interrogez point et ne me forcez point à rougir devant vous; je ne suis qu’une pauvre enfant qui vous aime et ne saurait vous résister; je vous en prie, ayez pitié de ma faiblesse et de mon ignorance.
— Ah ! parle, au contraire, je t’en supplie, parle ! A qui diras-tu tes peines, si ce n’est à moi? N’ai-je pas ta confiance? ou bien ce que tu me tais doit-il m’attrister?
— Eh bien , reprit-elle alors d’une voix faible et en baissant les paupières, lorsque grand-père fut sorti de ma chambre, je me mis à pleurer; je me rappelais les paroles qui m’étaient échappées, et j’avais honte de moi. Oh! si vous saviez comme j’ai pleuré; il me semblait que je n’oserais jamais vous revoir, il me semblait que vous deviez me mépriser et me juger bien faible et bien coupable.
— Coupable! parce que étant évanouie lu ne m’as point repoussé!
— Mais je. n’étais plus évanouie et c’est là ma faute; quand je suis revenue à moi, vous me tenie>: clans vos bras et vous couriez sous les arbres, et cependant je n’ai rien dit, ni quand vous avez appelé, ni quand vous m’avez portée sous la lampe.... Voilà pourquoi j’ai tant souffert pendant ces deux nuits, et même encore pendant celle-ci ; car, si lorsque je suis près de vous, je ne pense qu’au plaisir d’être ensemble, loin de vous je me sens rougir toute seule, et j’ai peur que vous ne me jugiez comme je le mérite. »
Et, s’arrêtant au milieu du chemin, elle seprit à pleurer.
Mais Maurice, lui écartant les doigts et la regardant avec amour :
— « Quelle candeur est la tienne, dit-il, ô sainte enfant, et qui prouverait mieux ta pureté, que ces inquiétudes et ces remords? Oui, va, oui, je te juge comme tu le mérites; tu es un ange, Armande, et plus je te vois, plus je t’aime et plus je te vénère. »
Qui pourrait résister à la voix la moins éloquente, lorsque cette voix vient d’une bouche aimée? Armande voulait se raidir contre le charme qui l’envahissait, mais c’était en vain; près de Maurice, une puissance s’emparait d’elle, qui, malgré ses efforts, disposait de sa volonté, de sa raison, de sa conscience. D’ailleurs, dans son chagrin, il y avait beaucoup de cette réaction et de ces craintes instinctives que donne un trop grand bonheur; 'en se trouvant • encore plus heureuse que la veille, elle se laissait convaincre, et bientôt son sourire brillait derrière ses larmes.
Mais Maurice, que les confessions de cette âme si naïve et si franche, remplissaient de joie et d’orgueil, loin de vouloir les arrêter, cherchait, au contraire, h les faire naître et à les prolonger; et, docile à son inspiration, se défendant, rougissant, s’arrêtant interdite et confuse, et ne reprenant qu’après de douces prières, elle disait comment elle l’avait aimé ; comment le voyant près de sa
LIS VICTIMES d’amour.
mère malade, si bon, si attentif, si dévoué, elle avait été prise de sympathie et de compassion; comment, lorsqu’il était revenu triste et désespéré, elle avait été elle-même émue et affligée de sa douleur; et combien vivement, elle eût voulut le consoler et lui tendre la main. Et elle disait encore comme elle avait été heureuse lorsqu’il avait parlé de leçons. Puis, coquettement et en souriant finement, elle rappelait les distractions qui avaient accompagné ces leçons, et qui, bien des fois, l’avaient laissée libre de passer plus de la moitié du morceau : et elle rappelait ces refrains chantés à mi-voix, en passant devant sa chambre ; et les longues promenades qu’on faisait devant ses fenêtres dès le petit matin : mais, avec sincérité, elle avouait que souvent aussi, elle-même avait été matineuse, et que, cachée derrière sa jalousie, elle l’avait maintes fois regardé et contemplé tout à son aise, tandis que, se croyant bien seul, il se dépitait, en soupirant, de ne point la voir paraître.
Et, dans la grande allée où ils marchaient l’un près de l’autre, c’étaient des cris, des rires, des contemplations, des silences, des explosions de reconnaissance pour le passé, d’espérance pour l’avenir, qui les transportaient de joie, et les ravissaient à eux-mêmes.
Mais cette allée ombreuse, entourée de bois sombres, et où des sentiers débouchaient à chaque pas, offrait bien des chances de surprise et bien des dangers pour un pareil entretien. Maurice, qui voulait s’abandonner tout en-’ lier à son ivresse, sansavoir toujours les oreilles aux aguets, proposa de la quitter et de gagner la campagne.
Ils sortirent, et par un chemin rocailleux, encaissé entre deux berges argileuses et bordé d’argousiers au feuillage argenté, ils montèrent vers la falaise ; bientôt, les argousiors furent plus maigres, le chemin moins creux, le sentier battu, moins large, le vent de la mer souffla frais et salé, et ils arrivèrent dans la lande.
LES VICTIHES BAMOUE.
Devant elle, une steppe s’étalait à perte de vue; il n’y avait pas un arbre, pas une butte, pas la moindre trace de culture. Seulement, çà et là, le gazon avait été enlevé par larges plaques, et on l’avait mis sécher en petits tas pour s’en chauffer quand l'hiver serait venu : le chemin s’en allait "en zigzag, coupant les espaces couverts d’ajoncs, qui, par leurs Heurs d’or, tranchaient sur le vert sombre des bruyères rabougries : rien, ni le meuglement d’une vache, ni lebêlement d’un mouton, ni le cri d’un oiseau ne venait troubler le morne silence de ce paysage désolé.
Tous deux essoufflés de leur ascension, ils s’assirent sur l’herbe, les yeux tournés vers la mer.
— « Quelle tristesse, dit Armande, et quelle solitude!
— Quel contraste, dit Maurice, avec la joie de notre cœur, et comme on est bien seul, ici!
— Nous y reviendrons tous les jours, continua-t-elle.
— Tous les jours, jusqu’à notre départ pour Paris. »
Ces simples mots, départ et Paris, prononcés sans intention bien précise, les émurent tous deux fortement, et jetèrent leur esprit dans un avenir de délices et d’amour ; il y eut un moment de silence rêveur et recueilli.
Puis Maurice reprenant :
— € Que la pensée de quitter ce pays ne vous effraie point, chère Armande, nous n’y épuiserons point notre bonheur, et nous en aurons encore pour Paris, je vous le promets.
— Oui, mais c’est ici que nous nous sommes aimés et que nous avons commencé à être heureux, nous y reviendrons.
— Oui, chère enfant, tous les étés.
— Et puis, ce pauvre grand-père qui va rester isolé, il faudra bien venir le revoir.
— Vous serez la seule et toute-puissante maîtresse.
— Alors, nous viendrons souvent, et nous tâcherons de le décider à passer chaque année un bon mois avec nous.
— Deux, mon amie, s’il y consent.
— Merci, cher Maurice; mais d’abord, comment cela sera-t-il chez nous ?
— Ce sera petit et très-simple, car, vous le savez, je ne suis pas riche, et il s’en faut même de beaucoup.
— Oh ! qu’importe à notre amour? •
— A notre amour, non assurément, mais à notre repos et à notre bonheur, plus que vous ne pensez ; aussi je travaillerai courageusement.
— Donc, cela sera petit?
— Tout petit, et même à un étage un peu élevé.
— Aussi élevé que vous le voudrez, je ne demande que de l’air et du soleil ; dans une rue étroite et sombre, il me semble que je mourrais.
— Nous habiterons une rue large, et nous aurons du soleil.
— Et une terrasse?
— Une terrasse aussi.
— Pas bien grande, mais assez cependant pour y mettre une longue caisse avec de la terre.
— Moi, je planterai.
— Moi, j’attacherai et j’arroserai.
— Nous aurons des vignes vierges et des volubilis.
— Et quand nous serons riches, nous prendrons la moitié de notre terrasse pour en faire une petite serre.
— On y mettra des oiseaux?
— Et un bassin avec des rocailles. Oh ! il sera assez petit pour qu’on n’y tombe pas, mais il y aura un jet d’eau avec des menthes et des nymphœa bleus, et en le voyant, on se souviendra d’un autre bassin plus large et plus profond, et on s’embrassera.
— Nos meubles seront en bois blanc, du bouleau ou du merisier verni ; je déleste l’acajou.
— Ils seront recouverts en perse, le reps et la laine sont trop durs.
LES VICTIMES d’amOüR. 301
— Quand nous serons riches, nous remplacerons la perse par la soie.
— Elle sera jaune.
— Oh ! non, interrompit Maurice, non, pas jaune. »
Et il resta un moment silencieux, frissonnant; cette idée
de meubles en soie jaune lui rappelait sa chambre de la rue de la Sourdière, les folies de Marguerite," et faisait une cruelle dissonance avec son bonheur présent.
Mais Armande le regardant doucement, et reprenant:
— «Eh bien, non, mon ami, pas en soie jaune, mais cerise, mais bleue, si vous voulez! que m’importe, à moi?»
— Alors, elle sera cerise, continua Maurice, que cette voix et ce regard savaient si bien distraire. »
Puis, chassant ses tristes idées et continuant les projets:
— « Oui, quand nous serons riches, nous remplacerons tous nos pauvres meubles ; mais, cependant, nous garderons toujours notre chambre intacte, chaque chose y aura son souvenir et nous parlera d’amour.
— Nous ne verrons personne, n’est-ce pas?
— Personne... excepté Martel, toutefois; je l’aime plus qu’un frère, et il a été aussi bien malheureux; jë vous demande votre amitié pour lui.
— Vous l’aimez, je l’aimerai, je l’aime déjà.
— Nous passerons tout notre temps ensemble; on accuse les artistes de ne point aimer la vie de famille, mais vous verrez, Armande, que, pour nous, ce sera un mensonge : le matin, je me lèverai de bonne heure pour travailler, nous déjeunerons, je travaillerai encore un peu, pendant que vous vous habillerez, puis nous sortirons tous les deux pour nous promener.
— Vous me ferez connaître Paris?
— Tout Paris, tous les musées, tous les théâtres.
— Vous m’apprendrez à aimer ce qui est beau : je vous écouterai bien, je lâcherai de vous comprendre, vous ne vous moquerez pas trop de mes naïvetés, et bientôt, je l’es-
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LES VICTinES DAHODn.
père, vons pourrez peut-être parler avec moi comme avec un ami ; oh ! alors, combien je serai heureuse ! »
Ils s’entretinrent longtemps ainsi, formant projets sur projets, se faisant mille promesses, s’encourageant par un regard, sc remerciant par un serrement de main, et, à chaque instant, ils s’écriaient : — Oh ! comme nous nous aimerons! comme nous serons heureux! — puis, sans se parler, ils se regardaient, se regardaient.
Et, sur leurs têtes, le ciel était radieux, et le soleil versait à flots une lumière chaude et vivifiante. Au loin, des navires aux blanches voiles se découpaient sur le bleu de l’horizon, et paraissaient immobiles au milieu d’une mer immense. L’air était calme, et le silence était partout; seulement, de temps en temps, dans l’herbe où ils étaient assis, ils entendaient le bourdonnement d’un insecte qui voletait d’une bruyère à une soldanelle, d’une pâquerette à un ajonc; et, de temps en temps encore, un souffle arrivait du large, qui apportait une bouffée de fraîcheur, et courbait, en les balançant, les tiges écourtées des fleuves et des fougères.
Pour eux, en ce calmeeten ce silence, tout était amour; et si leur parole restait muette, c’est que leurs cœurs savaient se parler et s’entendre mystérieusement.
Cependant cette extase, qui, pour Armande, pouvait être sans péril, pour Maurice, moins jeune et moins pur, commençait à devenir vertigineuse et fatalement entraînante. Assis près d’elle, touchant sa robe, serrant sa main qui tremblait dans les siennes, subissant les influences de la solitude et les dangereuses langueurs d’une tiède atmosphère, il sentait ses artères, gonflées, battre avec violence, le sang lui montait à la tête, ses yeux se troublaient; et, parfois, il était prêt à saisir Armande dans ses bras, à l’étreindre sur sa poitrine, à coller ses lèvres sur ses lèvres; et, pour résister à ces excitations, il lui fallait toute a force et toute sa volonté.
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Aussi voulut-il, pendant qu’il en était temps encore, s’arracher ii ces désirs et ne point prolonger une situation devenue douloureuse, par l’excès même de son bonheur. Il se leva, et, prenant Arinande par la main, il la fit lever aussi, et alors, par les chemins gazonnés, il l’entraîna en courant; son ardeur irrésistible ne tarda pointa gagner la jeune fille, et, comme deux poulains échappés, comme deux enfants qu’ils étaient, ils se mirent à galoper en bondissant. Ils allaient sans que rien pût les arrêter, franchissant les buissons, roulant sur les cailloux, glissant sur l’herbe sèche, se soutenant l’un l’autre, riant, causant, s’excitant mutuellement : une sorte de délire joyeux les avait saisis, et leur passion contenue s’échappait en une gaieté folle et nerveuse.
Ils arrivèrent ainsi jusqu’au jardin; et, quoi qu’ils eussent déjà fait pour calmer leurs transports, la joie était encore si clairement empreinte sur leur visage, et éclatait si brillamment dans leurs yeux, qu’ils eurent peur d’euxmômes en se regardant, et qu’avant de rentrer, ils firent à petits pas deux ou trois tours de promenade, se demandant chaque fois ; — « Eh bien, suis-je pas moins rouge? »
Le lendemain, et presque tous les jours, ils revinrent sur leur chère falaise; car, malgré les occasions qu’ils avaient de se voir à la maison, malgré les furtifs serrements demain, les tendres regards à la dérobée, les rapides paroles de rencontre, et malgré aussi les adieux à la fenêtre, quand tout le monde avait déjà gagné sa chambre, c’était seulement dans la lande, alors qu’ils étaient bien assurés d’être sans témoins, qu’ils osaient se contempler et se parler librement, en se donnant toute leur âme.
Ainsi, dès qu’ils pouvaient s’échapper, et que le docteur s’élait enfermé avec ses journaux, se hâtaient-ils d’y courir; et si, pendant les deux mois précédents, ils avaient su trouver de longs entretiens sans cependant parler d’amour, maintenant qu’ils en parlaient tout à leur aise, ces
entretiens menaçaient souvent de devenir éternels ; car, plus ils avaient parlé, plus il leur restait de choses à dire, et plus ils soutiditaient ne point se séparer.
Mais dans ces conversations, tout cepehdant n’était point béatitude et félicité, et si l’inépuisable thème des projets d’avenir, si les douces réminiscences du passé, si les tendres luttes pour faire admettre le tutoiement leur donnaient des bonheurs chaque jour plus grands et plus fertiles, il était un nom qui, presque chaque jour aussi, se trouvait sur leurs lèvres et venait fatalement les troubler et les assombrir : ce nom, c’était celui d’Audren.
11 est vrai que depuis longtemps Audren ne se jetait plus au travers de leurs tête-à-tête, et que, depuis le jour où, après l’accident du bassin , il s’était rencontré avec Mau rice, il ne leur parlait plus du tout ; mais sa surveillance jalouse était toujours la même, et si elle était peut-être un peu moins apparente, elle était dans tous les cas assurément aussi vigilante et aussi active que par le passé. Il ne venait point les interrompre, mais presque toujours, lorsqu’ils redescendaient de la falaise, ils le trouvaient sur leur chemin, au salon il ne les quittait point des yeux, et souvent, au détour d’une allée, ils avaient été surpris de le rencontrer se promenant ,d’un air qu’il tâchait de rendre indifférent et simple, et qui n’était que maladroit et embarrassé.
Il y avait là un danger réel et imminent, et tous deux le comprenaient et s’en inquiétaient.
Chez tous deux, cependant, ce sentiment d’inquiétude n’amenait point tes mêmes résultats : chez tous deux il y avait crainte; mais cette crainte, qui conduisait Maurice à la haine, ne conduisait Armandc qu’au dépit et à la compassion.
Elle se rappelait qu’ Audren et elle avaient été frère et sœur, que c’était ensemble qu’ils avaient si souvent couru, si souvent ri, si souvent chanté; et comparant les
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chagrins qu’elle lui voyait souffrir maintenant, à la gaieté si franche et si vigoureuse qu’elle lui avait vue autrefois, s’avouant en elle-inérne un peu coupable de ces chagrins, elle le défendait de toutes ses forces.
Mais, furieux d’être ainsi continuellement taonné dans ses amours, qui, sans cette jalousie, eussent été si calmes et si sereines, Maurice l’accusait sans cesse: c’était un envieux, un espion et peut-être même un lâche; ils avaient tout à craindre, car un jour ou l’autre il pouvait le dénoncer au docteur, et alors leurs espérances seraient à jamais anéanties, leur avenir perdu, leur mariage brisé.
A cette idée de dénonciation, Armande pleurait en frémissant, mais cependant elle se refusait à y croire; ce qu’elle redoutait, c’était une provocation, un emportement, un coup de tête, une injure publique; mais une lâcheté, Audren en était incapable: il était mal élevé, insolent, brutal ; mais il était d’une bravoure, d’une franchise et d’une loyauté qui n’admettaient pointla suspicion.
C’était ainsi qu’ils discutaient, partagés sur ce qu’ils avaient à craindre, mais parfaitement réunis pour convenir que leur bonheur était gravement menacé.
Aussi en parlaient-ils tous les jours, et agitaient-ils avec effroi les moyens de lutter sans cependant engager ouvertement la lutte.
Enfin, tous deux bien décidés à ne reculer devant rien et à ne point s’épargner pour détourner le péril, ils résolurent d’agir activement, chacun de son côté.
Maurice dut chercher à faire naître le plus tôt possible une occasion de s’ouvrir au docteur, et Armande, en attendant ce moment, au lieu d’éviter Audren comme elle s’y était appliquée depuis plusieurs jours, dut redevenir avec lui ce qu’elle avait été autrefois, et, sans le rassurer absolument, lui laisser entendre qu’il s’inquiétait mal à propos, que sa jalousie n’avait aucune raison d’être, et qu’ils seraient toujours amis, toujours frère et sœur. Ce
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rûlc répugnait à sa droiture et à sa délicatesse; mais excitée par Maurice, à moitié convaincue par les nombreux arguments qu’il entassait pour la rassurer, touchée par ses prières, entraînée par ses propres craintes, elle se résigna. Il s’agissait de son avenir, de son amour, de sa vie, peut-être même de la vie de deux hommes qu’elle aimait, l’un de toute son amitié, l’autre plus que tout au monde; elle promit.
Et ils se mirent à l’œuvre, Armande avec résignation, Maurice avec ardeur, car c’était impatiemment qu’il supportait ces retards, et si, lorsqu’il avait avoué son amour à Armande, l’idée de la liberté qu’il allait perdre, l’idée aussi de la misère, et le mot surtout de mariage, avaient pu l’effrayer quelques instants, c’était de toutes les forces de son cœur et de sa raison que maintenant il aspirait à l’heureux moment où il lui serait permis de la nommer sa femme. D’abord il l’aimait au point de tout faire pour l’obtenir; mais n’cùt-il ressenti pour elle qu’une passion mille fois moins absolue, il eût encore voulu l’épouser, car cette idée de mariage, qui l’avait si fort épouvanté, le séduisait maintenant; la réalisation de ce projet lui paraissait devoir le sauver du passé, et faire le bonheur de son avenir. Aimant Armande, il avait froidement jugé Marguerite, et il avait compris quelle terrible inlluence elle avait eue sur lui; il avait vu alors bien clairement, pour la première fois, comment, dans cette fatale passion, il avait tout sacrifié au plaisir; comment son esprit s’était détourné de l’art pour de trompeuses illusions; comment, au lieu de tendre à ce qui est beau et bon, il avait été entraîné par des instincts mauvais; comment son cœur s’était desséché, et comment encore il avait amoindri sa liberté, déshonoré sa dignité; et se rappelant l’abandon qui avait été sa récompense, ressentant encore la tristesse et le désespoir qu’il avait ressentis lorsqu’il s’était trouvé seul, il lui semblait que le mariage était un port où il
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serait en sûreté même coiure sa propre faiblesse, s’il voulait jamais retourner à Marguerite, où tranquille à jamais» le corps heureux, ràmc contente, il verrait enfln son double idéal satisfait : le travail et l’amour.
Mais ces raisons n’étaient point les seules qui le pressaient de chercher à obtenir le consentement du docteur. Aimant comme il aimait, souvent seul avec Armande, les yeux dans les yeux, les mains dans les mains, il subissait encore d’irrésistibles fascinations qui le faisaient vivement souffrir, car il comprenait que s’il est une profanation et une lâcheté, c’est de déshonorer une enfant confiante dans votre loyauté, sans expérience, sans force contre son propre amour, qui bientôt doit être à vous sans crime et sans remords, et il lui fallait lutter contre ses désirs, et imposer, quel que fût son sacrifice, des entraves à sa passion. Et puis il lui fallait encore s’observer en public, ne point trop la contempler, se défler du docteur, de l’abbé, de M. de Tréfléan, des domestiques, de tout le monde, de soi-même, et, supplice plus cruel encore, il fallait supporter patiemment Audren et ne jamais se fâcher.
Et cependant, quoi qu’il voulût, quoi qu’il tentât, l’occasion de parler ne se présentait point. M. Michon était toujours d’une bonté parfaite, plein de gracieuseté et d’affabilité, mais il n’avait plus de ces moments de tendresse et d’abandon comme au soir de sa fête; et Maurice qui, retenu par la crainte des reproches de séduction, par sa position de fortune, si différente de celle d’Armande, par la honte de subir les observations de M. de Tréfléan et de .Martel, Maurice, qui aurait eu besoin d’étre entraîné par un de ces épanchements où les confidences sont presque involontaires et où tout refus paraît impossible, Maurice n’osait point provoquer une explication, et prêt à l’entamer, il la remettait au lendemain ; pendant la nuit, il préparait bien péniblement une belle phrase de début, et le jour arrivé, il ne parlait pas.
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Pendant qu’il hésitait ainsi en se dépitant, et même en ^ n’osant plus aborder ce sujet avec Armande, Martel vint compliquer sa situation d’un nouvel embarras. Déjà bien des fois il avait été question entre eux de départ, et Maurice avait toujours remis à bientôt, à un mois, à quinze jours, à la ‘‘été; la fêle étant passée. Martel recommença.
— Or çà, dit-il un soir qu’il avait été rejoindre Maurice dans sa chambre, — au grand déplaisir de celui-ci qui aurait bien mieux aimé se promener sous les fenêtres d’Armande, — or çà, est-ce que nous allons rester ici, et attendrons-nous madame Baudistel toute notre vie?
— Oh! interrompit Maurice d’un air indifférent, madame Baudistel ne viendra pas, et je ne l'attends plus.
— Mais c’est qu’elle viendra, au contraire, et on m’a même assuré qu’elle arrivait prochainement.
— Eh bien, que nous importe?
— Il m’importe fort peu à moi, mais cependant je crois que c’est le moment de nous en aller.
— A quoi bon? je ne la verrai pas.
— Alors, à quoi bon rester? il y a assez longtemps que nous sommes ici^
— Ah ! chez des amis.
— Chez tes amis, prononce bien; pour toi, c’est parfait, je le comprends. Us t’ont élevé, tu es leur enfant, tu as d’ailleurs payé ton hospitalité, c’est bien ; mais moi, je ne suis l’enfant de personne ici, et si depuis deux mois je suis presque tous les jours parti, pour qu’on ne m’accuse point d’être un goujat, je commence à en avoir assez de mes voyages dans le Finistère; or, je te propose, ou de nous remettre tous deux en route, ou de m’y remettre tout seul ; que veux-tu?
— Rester encore ici, et que tu y restes toi-môme.
— A piquer les assiettes, merci.
— Non, mais en payant tou hospitaUlé.
— Faut-il que ie donne aussi des leçons de peinture?
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— Pas précisément, mais il faut que tu fasses un tableau pour le docteur.
— Il n’en voudrait pas. A quoi bon un tableau, quand on a tous les jours sous les yeux le ciel, la mer et des arbres, et qu’on sait les voir?
— Si tu lui faisais un coucher de soleil en pleine mer?
— Merci! Me prends-tu, par hasard, pour un membre de l’Institut, ou pour un peintre officiel?
— Voyons, mon ami, parlons sérieusement. Veux-tu me rendre le service de peindre un coucher de soleil; lu sais combien le docteur a été heureux de ma vieille romance qui lui â rappelé sa jeunesse, eh bien, ce que je te demande, c’est précisément un tableau qui la lui rappelle aussi : un jeune homme et une jeune femme assis l’un près de l’autre, se tenant par la main et regardant le soleil se coucher dans la mer. Il y a ici un portrait de madame Michon; tu feras les personnages tout petits, la ressemblance ne sera pas bien difficile. Veux-tu?
— Mais, mon bon, s’il faut que je te brosse ça dans le genre de ta romance, je vais être obligé de faire du Walelet ou du Bidault, je ne pourrai jamais.
— Non, mon ami, fais à ta manière;' le docteur ne connaît que la nature, il sera content de loi.
— Tu me flattes, misérable ; tu as donc bien envie de ton tableau ?
— Franchement, oui.
— Eh bien ! je le ferai ; mais aussi franchement que tu viens de me dire oui, dis-moi encore quel est ton but?
— Tu as vu la joie du docteur, je veux que nous lui en donnions encore une semblable, et comme j’ai une demande à lui faire, je profiterai de ce moment.
— Une demande I interrompit Martel en regardant fixement Maurice.
— Oui, répondit celui-ci, baissantlesyeux,unedemande que je t’expliquerai plus tard. Quand penses-tu commencer?
LES VICTIMES d’aHOOB.
— Déjà!
— Ça presse, mon bon, ça presse.
— Alors demain ; mais c’est à une condition ; tu comprends qu’avec la mer et le soleil pour fond, j’ai besoin d’un premier plan très-soigné, et comme il y a dans l’île aux Moines iin éboulement qui m’a séduit, lu demanderas à M. de Tréfléan la permission de prendre son grand canot, et tu m’y conduiras; acceptes-tu?
— Je n’ai rien à me refuser.
— Alors, bonne nuit, et à demain. »■
Quand Maurice parlji de ce projet à Armande, elle en fut attristée, la pensée d’un voyage en mèr, de deux ou trois heures au moins tous les jours, la pensée aussi de rester seule, et la certitude qu’il lui faudrait accepter une explication avec Audren, l’émurent et l’effrayèrent; mais lorsqu’elle eut bien compris que, par ce moyen, leur bonheur serait bientôt assuré, elle se résigna, et ce fut même presque avec un sentiment de joie qu’elle les vit s’embarquer sur l'Albatros et mettre à la voile.
L’tle aux Moines, la plus grande d’un petit archipel ayant autrefois appartenu à la côte, et que les flots ont , divisé et déchiqueté, est à deux lieues de Plaurach, et, du haut des falaises, on la voit au large, noire et ardue, au milieu d’une mer blanchissante et toujours agitée. Pour être plus longtemps avec Maurice, Armande, aussitôt le départ, alla s’asseoir dans la lande, à la place même où ils avaient si souvent parlé d’amour, et elle put encore voir leur canot qui, poussé par une bonne brise, doublait la passe de l’est, tournait l’île qui est à l’entrée de Plaurach, revenait vers la passe de l’ouest et gagnait la pleine mer.
Longtemps elle les suivit des yeux, et longtemps encore, après qu’elle ne les vit plus, elle regarda la pointe des rochers derrière laquelle ils avaient disparu ; elle pensait tendrement à Maurice, et, bercée par le bruit de la mer qui se brisait à ses pieds, elle se laissa emporter dani
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un avenir idéal, où elle se fit une vie selon ses désirs, qui se résumait en deux mots : amours éternelles dans un tranquille bonheur.
Il y avait déjà de longues heures qu’elle rêvait ainsi, lorsque, tournant les yeux vers le village, elle aperçut Audren qui s’avançait vers elle. Son premier mouvement fut de se lever et de s’enfuir; mais ce n’était point là ce qu’elle avait promis ; une nouvelle fuite ne décidait rien, et, d’ailleurs, dans les conditions présentes, elle était impossible : il fallait donc attendre et affronter l’entretien ; en tremblant, elle attendit.
Audren s’approcha lentement ; il était encore plus pâle qu’à l’ordinaire, et ses yeux avaient un éclat brûlant.
Arrivé devant elle, il la regarda quelques secondes en silence, puis, sans lui tendre la main, sans même lui faire un signe de tète, et avec un accent plein de tristesse et d’amertume :
— « Eh bien, dit-il, vous ne me fuyez donc point, aujourd’hui ?
— Et pourquoi vous fuirais-je? interrompit-elle faiblement.
— Pourquoi? Parlez-vous sériensement', Armande ? et faut-il que je vous réponde? ou bien voulez-vous dire que vous ne me fuyez pas ? »
Elle ne répondit point, car elle ne pouvait le faire sans avouer la vérité, ou sans recourir au mensonge, et elle commença seulement alors à entrevoir toutes les difficultés de sa lâche ; la loyauté lui défendait une tromperi e, et la crainte un aveu ; une femme se serait sauvée en déplaçant habilement la question, elle n’était qu’une jeune fille, elle se tut.
— Oui, reprit Audren, dites clairement que vous ne me fuyez pas, dites que depuis l’arrivée de M. Berthauld à Plaurach, vous êtes encore pour moi ce que vous étiez autrefois.
LES VICTIMES D’aMOCU
— Je VOUS affirme, Audren, que je ne suis point changée à votre égard, et que j’ai toujours pour vous l’amitié la plus vive et la plus sincère.
— Vous l’affirmez?
— Je le jure, mon ami. »
Ce fut au tour d’ Audren de rester silencieux, mais presque lassitôt reprenant:
— «Affirmez-vous aussi que vous ne me fuyez pas, dites, Armande, l’affîrmez-vous?... Vous ne répondez pas?... Ah! vous voyez bien que vous ne répondez pas. — Tenez, je vous en supplie, expliquons-nous franchement. Je suis malhabile aux choses de l’esprit, et il ne vous serait pas bien difficile de m’embarrasser avec d’adroites paroles, mais vous ne le voudriez point, n’cst-ce pas? car ce serait me tromper, et comme je ne voudrais pas non plus vous tromper, et que d’ailleurs je serais encore bien plus malhabile à vous tendre un piège, répondez franchement à ce que je vais vous demander, franchement, et je croirai que vous avez encore un peu d’amitié pour votre pauvre Audren.
— Mais, en vérité, je ne vous comprends pas.
— Oui, de quel droit, n’est-ce pas? pourquoi je vous parle ainsi? — De quel droit? du droit de l’amitié! — Pourquoi? pour mon repos et pour mon bonheur. Car, depuis trois mois, je ne vis plus, j’ai une fièvre qui me brûle, et vous le savez bien, Armande, je l’ai souvent lu dans vos regards qui, peut-être, m’auraient rendu heureux, s’il y avait eu moins de pitié; mais cette pitié, qui mê blessait il y a encore quelques semaines, aujourd’hui je l’implore: au nom de cette pitié, au nom de mes souffrancesi au nom de votre bon cœur, au nom de ce qui peut vous toucher, Armande, répondez-moi franchement: « aimez-vous M. Berthauld?»
Et comme, rougissante, elle s’était levée.
— «Ah ! restez, reprit-il rapidement, c’est pour ma vie
LES VICTIMES d’aMOOB. 319
que je parle, ayez pitié, ayez franchise, répondez-moi Armande, aimez-vous M. Berthauld? Ah! n’ayez pas honte, ne cherchez pas à me tromper, pas de phrases, pas de détours: l’aimez vous? »
Pour Armande, la question ainsi posée était des plus graves, et elle le comprenait. — Ne point se contenir des raisons invoquées par Audren et demander de quel droit il interrogeait ainsi, c’était provoquer une-déclaration qui devenait alors inévitable, et que cependant il falFait éviter à tout prix, car cette déclaration ne la sauvait point, et rendait même les questions plus pressantes et plus décisives.
— Ne rien dire et s’échapper, c’était tout dire, c’était exaspérer Audren'. — Répondre qu’elle n’aimait point, c’était trompé? un homme qui avait été son frère, lorsqu’il venait à elle brutalement peut-être, mais à coup sûr loyalement, te tromper avec la certitude que sa fourbe serait’ bientôt , <
découverte, et alors c’était s’exposer au mépris, à la haine, à la vengeance de cet homme, et y exposer aussi Maurice.
— Répondre qu’elle aimait, c’était manquer à sa promesse, c’était désespérer Audren, le pousser peut-être à quelque extrémité, à une provocation, à une dénonciation, et puis c’était encore pour elle, se résigner àl’aveu le plus pénible pour un cœur jeune et chaste, c’était déflorer son amour, le confesser à celui-là qui, le dernier, aurait dû l’apprendre.
Et cependant elle s’y résigna; la pensée que c’était elle seule qui braverait le premier danger, la décida :
-7- « Eh bien! oui, » dit-elle faiblement.
Et, le regardant, elle ajouta presque avec résolution :
— « Oui... je l’aime. »
Audren pâlit, et, quoiqu’il s’attendît presque à cette réponse, elle le frappait si cruellement que son cœur cessa de battre, et, haletant, éperdu, hébété, il la regarda sans trouver un seul mot.
Mais elle, le voyant ainsi et touchée de pitié, se leva vivement et lui prit la main : longtemns,.sans rien dire,
LES VICTIMES ftAMOUR.
ils SC regardèrent tous deux; puis, Audren, détournant scs yeux où roulaient des larmes contenues :
— « C’est donc plus fort.que vous! » dit-il. ,
Et comme, sans répondre, elle lui avait abandonné la main et s’était rassise :
— « Oh ! je n’ai pas voulu vous faire de la peine, ajoulat-il, craignant de l’avoir blessée, je vous ai dit cela parce que je le sens ; je sais que vous êtes bonne et que si vous pouviez faire auü’ement, vous le feriez.»
Et comme elle ne répondait point encore :
. — « Mais que vous a-t-il donc fait pour que vous l’ai-
miez? » s’écria-t-il avec explosion.
A ces mots Armande eut peur que cette colère, qui se dominait à peine, n’éclatât et ne tombât sur Maurice, et sentant que ce qui toucherait son amant la blesserait plus que ce qui la toucherait elle-même, comprenant aussi .qu’Audren l’aimait assez pour ne point la frapper sans pitié, elle voulut détourner les cqups et les attirer sur elle seule.
Alors, le regardant en face :
-- « Audren, dit-elle, que votre chagrin ne vous rende ni injuste ni blessant! S’il y a une faute, elle n’est point à lui, elle est toute à moi. » ' ^
Mais lui, furieux de cette générosité, et ne voulant pas que son idole s’outrageât elle-même :
— «Avons! reprit-il... c’est votre faute s’il est venu 'et revenu ici; c’est votre faute si, pour se distraire, il vous a regardée; c’est votre faute s’il vous a séduite 1 »
En entendant cette accusation, Armande, les joués empourprées, se leva brusquement sans dire un seul mol, et déjà elle avait fait quelques pas pour s’enfuir, lorsque Audren, la saisissant par le bras :
— « Oui, reprit-il d’une voix brève, séduite... ensorcelée; je vous dis qu’il doit être sorcier pour vous avoir fait oublier vos amis et cette maison où vous avez grandi; car
LES VICTIMES D'ÀMODl.
enfin vous ne pouvez ôlrc heureuse qu’ici. Que ferezvous dans cette vie d’artiste? Quand môme cet homme aurait toutes les qualités que vous lui attribuez et que je ne lui reconnais pas, moi, — mais, enfin, la haine peut m’aveugler, — quand cela serait, vous ne vivrez pas un an de cette vie, vous n’êtes pas faite pour y vivre ; plante de ce pays, vous êtes faite pour y fleurir, vous vous fanerez ailleurs! Armande, rappelez-vous votre mère! Il vous a donc fait aussi oublier votre mère. Oui, c’est votre mauvais génie, et si vous partez, je le sens, vous êtes perdue.
— Qui parle de partir? interrompit-elle. Pourquoi me parlez-vous de Paris? Que savez-vous? que voulez-vous dire?
— Ah ! pas de ruse, Armande, pas de ruse !
— Vous m’aimez donc?
— Pas de cruauté ! »
Il y eut un moment de trêve et de silence : comme deux combattants, ils s’examinaient : c’était un duel qui se livrait entre eux ; Armande avait habilement profité d’une occasion pour faire une feinte, mais atteinte à. son tour, et coup sur coup, par les deux ripostes d'Audren, elle était désarmée, et il lui fallait, ou avoir la honte de rompre encore, ou tendre la gorge; elle n’hésita pas, et s’avançant bravement :
— « Eh bien ! oui, dit-elle avec lenteur, je suis folle, jo suis rusée, je suis cruelle : je vous aime comme un frère, je ne puis pas vous aimer autrement; pourquoi voulezvous m’en faire dire plus, puisque vous savez la vérité? pourquoi m’attaquez-vous dans mon amour? pourquoi voulez-vous que je vous blesse, et que je me blesse moimême? C’est vous, qui êtes cruel; c’est vous, qui êtes imprudent.
— Vous avez raison, Armande, nous sommes fous tous les deux; et, déplus, je suis horriblement malheureux ; je sens que ma vie était attachée à la vôtre, que vous vous per-
dcz, et que je me perds avec vous; mais je souffre moins de mon malheur que du vôtre. J’ai commencé cette conversation comme un amoureux, comme un enfant jaloux; je la finis comme un frère, comme un père! Il ne s’agit plus de moi, Armande, oubliez-moi; je suis mort, mais je ne veux pas que vous mouriez; je peux parler de moi comme en parlerait ma mémoire, comme en parleraient mes amis, si j’en avais. J’étais votre amant, Armande... » A ce mot, Armande, jusque-là foudroyée, eut un léger tressaillement ; Audren le vit, et tendant la main comme pour la rassurer ;
« J’aurais été votre mari, reprit-il. Regardez-moi ; vous n’aurez peut-être pas, désormais, l’occasion de me voir, et il faut que vous vous souveniez de moi, quand je serai ^mort ; regardez-moi : j’étais le bonheur, j’étais l’honneur, et lui... »
• Et alors sa figure prit une expression sauvage, en se '• tournant vers l’ile aux Moines :
« Lui... »
Ici Armande fit encore un geste ; mais Audren, cette fois, * d’autorité él-eomme la repoussant :
— « Oh ! je ne l’insulte pas, je le maudis. Lui ! c’est la paresse, c’est l’inconduite, c’est l’amour frivole, c’est l’abandon, c’est le malheur, c’est la honte! Je sais que vous allez me haïr après de telles paroles, mais j’ai tout dit, je dirai tout, le bien comme le mal, l’amour comme la haine; retenez bien une chose, Armande, vous vous la répéterez plus tard à vous-même : vous n’avez été aimée, vraiment aimée, que pendant un jour, pendant une heure, par un homme ; ce jour, c’était aujourd’hui ; cette heure, c’était celle où nous sommes; cet homme, c’était moi. — L’amour! insensée, vous le cherchiez là-bas, il est ici. »
A ces paroles, il eut peur de lui-même, il eut peur de s’attendrir, et il ne le voulait pas ; toutes les pensées lui traversèrent tumultueusement l’esprit : se jeter aux genoux
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d’Armande, lui demander pardon, lui demander merci, ou bien la saisir dans ses bras, et se lancer avec elle du haut de la falaise. Il la regardait fixement avec des yeux terribles, mais il ne la voyait plus ; elle était auprès de lui, il la cherchait. Ah ! c’est qu’il la voyait plus loin ; il la voyait dans l’avenir, il la voyait dans sa maison, malgré tous ses pronostics de malheur, amante adorée, femme heureuse, mère chérie. Comme il souffrit, et comme Armande était loin de se douter de ce qu’il y avait dans son âme !
Aussi fut-elle profondément surprise, et put-elle croire réellement que son esprit était égaré, quand, après un instant passé à la regarder comme un fou, elle lui entendit proférer ces paroles :
— « Ah i ils seront bien beaux vos enfants, Armande, et ils vous aimeront bien. Je vais vous demander une dernière grâce, ne me la refusez pas ; quand ils seront déjà un peu grands, et que le soir vous leur ferez faire leur prière, quand vous leur aurez dit : — « Prie pour ta mère, ■ prie... »
Et ici il eut comme un étranglement,
— « Prie pour ton père, vous leur direz : « Prie pour ton ami Audren, que tu n’as pas connu, et qui m’aimait bien; il en a bien besoin, va, car il a cruellement souffert en ce monde, et Dieu sait s’il ne souffre pas encore plus dans l’autre. »
Et disant ces mots, il s’enfuit.
Armande éprouva un vif sentiment de délivrance en le voyant s’éloigner : elle avait tant souffert pendant qu’il lui parlait, qu’avant de rentrer dans ses réflexions, elle se donna un court moment de trêve et de répit : au moral comme au physique, elle était affaissée; la rapidité avec laquelle les paroles d’Audren s’étaient succédé, ne lui avait laissé que le temps de recevoir les coups sans songer à les parer ; quoiqu’il se fût rapidement éloigné, et que déjà on ne le vit plus, êlle n’osait lever les yeux, elle frisas*
LES VICTIMES d’AHODM.
sonnait, elle se sentait en quelque sorte encore enveloppée de cette colère et de ce désespoir; et il lui fallut presque un effort de volonté, pour évoquer ce nom si aiméde Maurice. Mais, ayant jeté les yeux sur l’île aux Moines, cette vue lui fut un cordial : elle se leva tout allégée et fortifiée et reprit lentement le chemin de la maison. Il lui semblait qu’elle avait fait une grande maladie, son cœur battait avec violence, elle se sentait des plaques de rouge sur les joues, elle avait froid dans le dos, ses jambes ne la portaient plus ; plusieurs fois elle fut obligée de s’arrêter ; mais elle ne voulut point s’asseoir, il lui semblait qu’elle ne pourrait plus se relever. Les sinistres prédictions d’Audren lui revenaient à la mémoire, elle en était assiégée. — « Si c’était vrai tout ce qu’il m’a dit, si cela devait m’arriver ainsi?» Puis, elle éprouvait une violente commotion dans la tête, son esprit s’engourdissait et devenait trouble, et machinalement elle répétait ; « Si cela était ainsi î » — Alors, apercevant les arbres qui entouraient la maison, elle voulut chasser cette idée. Dans son égoïsme naïf, elle n’avait songé tout d’abord qu’à elle et au présage de malheur jeté, sur Maurice, mais le fond de sa nature c’était la bonté; dès qu’elle cessa de se voir elle-même et celui qu’elle aimait, la figure pâle et désespérée d’Audren lui apparut, elle souffrit de l’avoir tant fait souffrir, se reprocha de ne point l’aimer, et en arriva à se poser cette question terrible : — « Est-il donc vrai que l’on ne peut faire le bonheur de l’un sans faire le malheur de l’autre?» Mais cette première idée en apportait avec elle une seconde, que la noble et candide enfant ne se formulait pas avec précision, mais que son amour lui présentait avec persistance ; — « Pourquoi nous plutôt que lui? » De là à se dire que la douleur d’Audren était peut-être moins profonde qu’il ne le croyait, plus guérissable, qu’il était jeune, qu’il était fort, qu’il ne se dégoûterait point de la vie parce qu’elle ne lui avait point tenu ses promesses; de
LES VICTIMES DAMOÜR.
coite première pensée complaisante, à ces dernières pen-' cécs lâches, il n’y avait pas loin : à mesure qu’elle s’approcha de la maison, le bruit que faisaient dans son âme les paroles d’Audren, alla s’atténuant, et de ses yeux son image alla s’effaçant ; ce fut le souvenir de Maurice qui rentra en triomphateur dans cette âme d’où il avait été un instant expulsé, ce fut Maurice qu’elle entendit et qu’elle vit désormais, et ce fut lui, à coup sûr, qui, lorsqu’elle mit le pied sur le seuil, se pencha vers elle, et lui murmura ce mot que ses lèvres répétèrent docilement, sans que son esprit s’y prêtât, sans que son cœur y consentît : — « Il se consolera ! »
Le lendemain, elle ne remonta point sur la falaise pour assister au départ de Maurice, car l’aspect de ce lieu était désormais pour elle inséparable de la scène qu’elle y avait eue avec Audren ; son image attristée lui défendait d’y entrer,— et il lui semblait qu’elle n’y remonterait jamais.
Cependant, vers le milieu de la journée, la chaleur étant devenue étouffante, de gros nuages s’amoncelant à l’horizon, les feuilles frissonnant toutes seules dans les buissons, les vaches meuglant plaintivement dans la prairie, elle se décida à y remonter, elle voulait se rassurer sur Maurice, et son amour fut plus puissant que ses craintes et que ses remords. ^ ,
En chemin, elle rencontra M. de Tréfléan.
— « Sais-tu à quelle heure Maurice doit rentrer? demanda celui-ci.
— Pas avant ce soir, je pense.
, — Ah ! tant pis, je le voudrais ici.
~ Est-ce qu’il y a du danger? murmura-t-clle.
— Je ne crois pas, mais le temps se charge; il y a dans le ciel des tons jaunes et verts qui n’annoncent rien de bon, les nuages s’entassent, ils courent contre le vent, et si le vent tourne, nous aurons une tempête. Je les voudrais ici.
LKS VICTIHRS DAMODR.
— Montons sur la falaise, peut-être les verrons-nous venir.
— Monte toujours devant, je vais aller chercher une longue-vue, et je te rejoins. »
La respiration oppressée, la sueurlui coulant du visage, Armande arriva rapidement sur la falaise. Ce fut en vain qu’elle interrogea l’horizon, on ne voyait au loin que les Iles toutes noires au milieu de la mer sombre et calme. L’air était lourd. De temps en temps soufflait de la terre une rafale chaude et suffocante, et presque aussitôt tout redevenait immobile, môme les feuilles les plus légères, même les herbes les plus flexibles.
— « Eh bien? dit M. de Tréfléan, qui arrivait suivi d’Audren.
. T— Je ne les vois point encore, répondit Armande, sans oser tourner les yeux vers Audren, qui lui-même regardait obstinément la mer.
— A quoi pensent-ils donc? continua M. de Tréfléan, les oiseaux devraient leur dire qu’il faut rentrer. »
Et c’était vrai; des mouettes et des pétrels arrivaient du large en bandes nombreuses et, criant lugubrement, se blotissaient 'dans les trous de la falaise; le ciel devepait de plus en pliis noir, et les nuages s’amoncelaient en masses^compactes et confuses.
— « Regardez! » dit tout à coup Audren.
Et de derrière l’île on vit sortir le canot toutes voiles dehors, et sur l’horizon noirâtre, sa silhouette blanche se détacha vivement.
Presque en même temps, la mer, qui jusqu’alors avait été sans une ride, frémit comme sous une j?luie battante, elle se souleva en deux ou trois grands sillons, qui prolongeant leur mouvement onduleux, vinrent s’abattre sur le rivage; de petites vagues courtes et clapoteuses s’agitèrent en se choquant, et leurs crêtes verdies se couvrirent d’écume.
Le vent avait fait une saute, et s’était mis avec l’orage; les nuages commencèrent à courir dans le lointain, et on entendit les roulements du tonnerre sourds et continus.
Le canot aussi commença à courir plus promptement, et bientôt on le vit plus grand et plus distinct. Avec la longue-vue on les aperçut sans peine: Maurice était au gouvernail et Martel tenait l’écoute de la grande voile.
— « Eh bien! fit Armande avec anxiké, croyez-vous pas qu’avant une heure ils seront ici?
— Ils y seraient bien avant une heure, répondit M. de Tréfléan, s’ils pouvaient venir en ligne droite, mais comme il faut qu’ils aillent doubler l’île Goë, ils vont remonter vers l’est, et bientôt nous ne les verrons plus. »
En effet, deux routes s’offraient pour rentrer à Plaurach, l’une par la passe de l’est, l’autre par la passe- de l’ouest. La passe de l’est est large, ouverte, bordée d’un * côte plate et d’un rivage sablonneux; c’est celle par laquelle entrent tous les navires ; la passe de l’ouest, ayant la forme d’un entonnoir dont le petit bout serait tourné vers le village, est bordée d’un côté par l’île de Goë et de l’autre par la falaise; son fond est parsemd d’énormes quartiers de roc, son rivage à pic est couvert de galets, et les vents du nord et de l’ouest, qui s’y abattent librement, y rendent les vagues terribles. Quand le petit détroit tortueux séparant l’île de la terre, et qu’à marée basse on peut traverser à sec, commence à s’emplir d’eau, le courant de la mer montante s’y engouffre avec un bruit et une rapidité si formidable, que les pêcheurs l’ont baptisé l’Enfer de Goë. C’était en face de cet entonnoir que courait L'Albatros.
— « Ils sentent déjà la marée, dit Audren, et au lieu de remonter, ils dérivent vers nous.
— Crois-tu ? s’écria M. de Tréfféan.
— Voyez plutôt.
— C’est vrai; mais le vent fraîchit toujours, il va les
322 LES VICTIMES D’AMQOR.
soutenir. Maurice connaît trop bien le danger pour s’y laisser acculer; il n’y aura pas d’eau avant deux heures dans l’Enfer, et il faudrait un autre marin que lui pour s’en tirer.
— Oui, mais la marée augmente aussi de force, et s’ils ne mettent pas le cap au nord, ils ne la refouleront jamais.
— Regardons. »
Ils regardèrent pleins de crainte et d’émotion.
Sous le vent, de plus en plus fort, l'Albatros se couchait sur la vague, et son étrave s’enfonçant dans l’écume laissait sur son passage une longue traînée blanche et moutonneuse. Il allait, rapide et léger, bondissant devant la tempête.
Mais celle-ci s’avancait encore plus rapide; de minute en minute les roulements du tonnerre se rapprochaient, les éclairs se succédaient sans interruption, les rafales s’abattaient sur la côte plus fréquentes et plus violentes, les lames s’élancaient montant les unes par-dessus les autres ; elles se brisaient avec fracas sur la grève, et les galets, agités en de puissants tourbillons, faisaient entendre des bruits rauques. Dans la lande, les ajoncs sifflaient et craquaient, et les fleurs arrachées de leurs tiges passaient dans l’air, emportées par le vent.
Cependant l'Albatros fuyait toujours, tellement incliné sur la vague, qu’on pouvait croire à chaque instant qu’il allait chavirer; mais plus il marchait, plus il devenait évident, même pour l’œil le moins exercé, qu’il déviait de la ligne droite, et qu’au lieu de s’avancer vers la pointe de l’île, il dérivait vers la passe où le poussait la marée montante.
— «Ils dérivent toujours, dit Audren.
— S’ils ne courent pas une bordée dans le nord, continua M. de Tréfléan, ils ne doubleront jamais la pointe.
— Mais alors! interrompit Armande.
— Alors, ma pauvre enfant, Dieu seul sait ce qui arri-
LB8 VICTIMBS D'aMOCR. 323
vera; mais ils ont vu qu’ils dérivaient, car ils virent de bord.»
Et le canot, que jusqu’à ce moment on avait toujours vu par le travers, n’apparut plus que comme un petit point, il piquait droit vers la pleine mer et ne se présentait plus qu’en longueur, rudement secoué parunhor-' rible tangage ; mais il ne garda point longtemps cette direction, bientôt il reprit sa première allure et gouverna vers l’extrémité de l’île.
— « Malédiction ! s’écria M. de Tréfléan, ils pouvaient se sauver, ils se perdent.
— Ils auront eu peur des vagues qui embarquaient, dit Audren.
— L’Albatros est insubmersible, mais il n’est pas de
fer, et, s’ils sont acculés contre les récifs, il sera brisé comme une paille. ^
— Hélas ! les voilà maintenant qui mettent le cap sur 'C terre.
— Descendons, ils auront perdu la tête. »
Et, en courant, ils descendirent le sentier de la falaise. Armande se soutenait à peine, l’angoisse l’étouffait.
Quand ils arrivèrent sur la grève, l’orage avait redoublé d’intensité, et les vagues qui, du haut de la falaise, leur avaient paru si effrayantes vues d’en bas et obliquement, leur parurent plus monstrueuses encore, d’énormes morailles d’eau accouraient en roulant et déferlaient avec fracas sur le sable, le vent soufflait sans relâche, et les roulcnïents de la foudre avaient été remplacés par des déchirements et des claquements aigus cl précipités.
Le canot n’avait plus qu’une faible distance à parcou- ' rir, mais tout autour de lui s’élevait une infranchis.vjbie barrière de rescifs qu’on devinait à des pics noirâtres qui, sortant de la vague et la déchirant sans cesse, faisaient à toute la plage une blanche ceinture d’écume. Il n’y avait point un seul passage pour gagner la terre, et la marée,
qui, deux heures plus tard, devait donner huit ou dix mètres d’eau dans la passe, avait pour le moment rendu le^anger encore plus terrible, en permettant aux lames d’atteindre les bas-fonds et de s’y briser avec fureur.
La situation était des plus critiques, ceux du canot la 'comprenaient, et ceux du rivage, qui la voyaient encore plus clairement, étaient dans l’impossibilité de leur porter aucun secours ; ils auraient voulu leur crier de tenir encore tête à la mer, mais la bourrasque soufflait si fortement, que c’était à peine si, l’un contre l’autre, ils s’entendaient parler, et ils ne pouvaient que des bras leur faire des signaux pour les repousser au loin. Soit que ces signaux fussent compris, soit que Maurice ne sût comment trouver sa route au milieu du dédale de rochers qui lui fermaient le passage, tout à coup les deux voiles glis- ,sèrent le long du mât et de la draille, une ancre fut mouillée, et l'Albatros, trouvant un point d’appui, vira sur lui-même et s’arrêta brusquement.
Armande, qui jusqu’à ce moment était restée, les yeux sur le canot, haletante, plus morte que vive, s’attendant, à chaque minute, à le voir se jeter centre les rochers et s’y ouvrir en mille pièces, laissa échapper un long soupir et respira plus facilement.
bruit s’étant répandu au village qu’une embarcation s’était laissée affaler au milieu de la passe de l’Enfer, chacun était descendu sur la grève et M. Michon luimême, plein d’inquiétude et de sinistres pressentiments, arrivait aussi vite que lui permettaient ses soixante-dix années.
Du premier coup d’œil il vit l’imminence du danger : la proue tournée vers la pleine mer à cent cinquante mètres à peine du rivage. L'Albatros recevait en plein toutes les lames, et quand elles se précipitaient hautes cl rapides et qu’il n’avait point le temps de se soulever, il y faisait d’effroyables plongeons, et s’il n’eût point été, au raz du
LBS VICTIMES d’aMOUB. 32S
plat-bord, recouvert d’un pont qui se creusait seulement au centre pour permettre aux passagers de s’asseoir^ il n’eût point tardé à s’emplir et à couler bas ; Martel et Maurice écopaient, sans se reposer, l’eau qui embarquait à chaque instant.
1 — Eh quoi! s’écria le docteur, n’y a-t-il rien à faire pour les sauver? »
Personne ne répondit.
La tempête allait, toujours redoublant, et quoiqu’il ne fût point encore cinq heures, il faisait déjà presque nuit, tant les nuages étaient sombres ; mais quand l’éclair déchirait ces nuages, le ciel paraissait s’ouvrir : on ne voyait que des lueurs sinistres et des flammes éblouissantes; puis bientôt tout retombait dans la nuit. Et toujours, toujours la vague s’abattait sur la grève, lançant avec force des galets, des flots d’écume, que le vent balayait, et d’é^ normes paquets de varechs et de goémons.
Et dans les groupes on se communiquait ses craintes et ses impressions : — Faut que le câble de l’ancre soit fameusement bon. — Oui, mais k ne tiendra pas toujours et jamais il ne sera assez solide po m résister à un pareil tirage. — Si le canot s’élevait sur la l\me, ça serait encore possible; mais il se coiffe trop, il serà^ arraché dans un plongeon. — Est-ce qu’il n’y a donc rien à faire? si on allait chercher des cordes, des planches, des barriques? — Ha! des planches et des barriques, elles n’arriveraient jamais jusqu’à eux, le vent et la marée les rejetteraient tout de suite dans l’Enfer. — Savent-ils nager? — M. Maurice oui; mais le Parisien, je ne crois pas. — Nager de ce tempslà, ils seraient brisés sur les roches ! — Faut donc les voir périr?. — Et chacun se taisait, et quand un coup de tonnerre éclatait, plus bruyant et plus rapproché, on se signait dévotement, on secouait la tête, on se parlait à l’oreille, et l’on regardait la mer.
Ârmande, M. Michon et Âudren faisaient un groupe à
part. On respectait leur douleur et personne n'osait les approcher. M. deTréfléan arpentait le sable à grands pas, examinant attentivement le ciel, la mer et l’horizon; le docteur, abattu et découragé, s’était laissé tomber sur un quartier de granit, et Audren, sombre et immobile, suivait des yeux Armande, pâle, oppressée, se levant en sursaut, regardant la mer, regardant la barque, regardant tout le monde comme pour implorer du secours, se rasseyant, se levant encore, allant de l’un à l’autre, joignant les mains et ne pensant môme plus à cacher ses pleurs.
A chaque instant le péril augmentait, et par moments la proue de t Albatros disparaissait entièrement, et sa poupe, soulevée par la vague, laissait voir en retombant sa carène luisante, et plus de la moitié de la quille.
' Enfin, M. de Tréfléan, qui depuis longtemps déjà ne répondait plus aux questions que lui adressaient Armande et le docteur, revint vers eux, et ayant fait un signe à trois ou quatre marins, un petit cercle se forma autour de lui.
— «Le momentdécisifestarrivé, dit-il d’une voix brève et sonore, et l’ancre ne tiendra pas maintenant plus d’une demi-heure, la mer grossit et l’ouragan redouble, ils vont être jetés à la côte.
— C’est vrai, dirent les marins.
— Il n’y a qu’un moyen de les sauver, et ce qui était impraticable il y a vingt minutes, est possible maintenant qu’il y a de l’eau sur les récifs, c’est qu’un de nous se jette à la mer, gagne le canot et coure quelques bordées; dans une demi-heure, il y aura vingt pieds de fond dans l’Enfer. Voyons, mes amis, ne tenterons-nous rien pour les secourir? »
Les marins s’examinèrent en silence, et il y eut un moment d’hésitation.
« Mais, s’écria Armande, la distance est si petite 1
— Ce n’est pas la distance, brave demoiselle, dit un des marins, c’est les roches qui nous effrayent.
LES VICTIMKS u’àMOUR. 327
— Quoi! continua-t-elle avec explosion, vous avez peur et ils vont peut-être mourir!»
Et tout ce qu’elle avait dans l’âme de grandeur, de dévouement et d’amour passant dans ses yeux, elle regarda tour à tour les marins, M. de Trétléan, Audren.
Celui-ci était plein d’incertitudes ; il était ému de pitié pour ces deux hommes qui allaient périr, et s’il ne s’élançait pas à leur secours, ce n’était point 1a peur qui le retenait, mais la pensée qu’un de ces hommes était son rival, son ennemi, et que lui mort, Armande était libre.
Sous le regard à la fois enthousiaste et désespéré de la jeune fille, sous ce regard qui l’implorait après l’avoir si cruellement blessé, il baissa les paupières, il rougissait de lui et se sentait frémir, mais presque aussitôt il les relevât, et l’inondant à son tour d’un coup d’œil plein d’abnégation et d’héroïsme, il fit un pas en avant.
— « Eh bien, j’y vais ! s’écria-t-il.
— Vous, Audren ! fit Armande.
— Qui vient avec moi?
— Moi, dit un marin.
— Ma foi, tant pis, dit un autre, moi aussi.
—C’est assez de deux, interrompitM. de Tréfléan ; merci, Lecornec; venez, Gloaguen, vous n’avez point d’enfants. *
Et continuant, mais en s’adressant à son frère :
— Dépêchons-nous; arrivé dans le canot, tu hisseras le petit foc et tu courras des bordées d’est en ouest et d’ouest en est, en tâchant de t’élever dans le vent; tu feras parer le grand foc pour remplacer le petit, si la bourrasque vous l’enlève; et si vous ne pouvez point doubler la pointe de nie, nous vous tirerons des coups de fusil aussitôt qu’il y aura assez d’eau dans la passe; si vous ne nous èntendez point, vous verrez la lumière. Maintenant, embrassonsnous, et que Dieu soit avec toi.
— Embrasse-moi aussi, mon garçon, » s’écria le docteur.
LES VICTIMES D'AMOCR.
Il allait passer devant Armande, mais elle, lui tendant la main :
— « Ah! sauvez-les, dit-elle, sauvez-le! »
Il s’avança sur le sable; Gloaguen y était déjà tout nu, et l’attendait.
En une minute Audren se débarrassa aussi de ses vêtements jusqu’à la ceinture.
Et, tous deux, ils restèrent immobiles, attentifs, prêts à saisir le moment où se briserait une vague plus faible que les autres.
Ce moment venu, ils firent un signe de croix, et s’élancèrent en courant.
Toutes les respirations s’arrêtèrent dans les poitrines; on les suivait du regard.
Ils nageaient vigoureusement, tantôt sur une montagne d’eau, tantôt dans une véritable vallée, tantôt plongeant la tête en avant, sous une crête é'cumeuse. Ils avaient franchi les premières lames sans se faire rouler, mais entre eux et (Albatros, se dressait encore le plus effrayant obstacle : c’était la ceinture de rochers la mer y accourait rapide et menaçante, s’y brisait avec force, et retombant moitié du côté du large, moitié du côté de la falaise, elle y faisait un horrible tourbillon d’herbe, de sable et d’écume; et, se précipitant comme un torrent, elle laissait à sec des aiguilles verdâtres qui, deux secondes après, disparaissaient sous vingt pieds d’eau.
Toujours nageant, ils arrivèrent au pied de ces récifs; longtemps ils luttèrent pour s’en approcher, et ce ne fut qu’en profitant habilement d’un intervalle de repos, qu’ils y purent monter. A peine y étaient-ils, qu’une vague formidable les enveloppa et les engloutit : quand elle s’abaissa, Gloaguen avait disparu, mais Audren, toujours sur sa roche, à moitié cachédans l’écume et dans les goémons, se cramponnait à une pointe de granit; il se dégagea vivement, courut, en glissant, à un autre rocher, et, l’em-
IBS VICTIMFS DAMOtB.
brassant de ses bras et de ses jambes, il attendit.., La vague passa encore sur lui; et, comme la première fois, elle le submergea quelques secondes; puis, se séparant en deux, elle le découvrit solide comme le rocher lui-méme. Alors, il fit un signe de tête à ceux du rivage, rejeta ses longs cheveux en arrière, et quand la troisième vague eut passé et se fut retirée, on ne le vit plus. Il y eut un moment d’horrible anxiété. Mais bientôt il reparut, brassant au large, tandis que, du côté du rivage, Gloaguen reparaissait aussi, pâle, défait, s’agitaqt en désespéré. Deux hommes s’élancèrent à son secours, et le ramenèrent sur la plage; les récifs lui avaient déchiré la poitrine et les mains, et il était couvert de sang.
Audren nageait toujours; mais il avançait péniblement, il y avait des instants où on ne le voyait plus du tout, et d’autres où il semblait revenir en arrière.
Enfin, il approcha du canot, et Maurice et Martel lui ayant lancé des cordages, il y grimpa avec une agilité vraiment merveilleuse, après une pareille lutte.
Tout le monde respira; l’angoisse avait été si poignante, qu’Audren sur l’Albatros, on les crut sauvés.
Ils ne l’étaient point encore, car, loin de se calmer, la tempête suivait une marche ascendante : lames, vent et tonnerre, tout s’accroissait rapidementet progressivement.
A peine à bord, Audren, aidé de Maurice et de Martel, hissa le foc, l’ancre fut filée, et, s’abattant sur le côté, la pauvre barque, si rudement secouée tout à l’heure, recommença à bondir sur les vagues. Avec sa petite voile triangulaire, elle allait comme une flèche; quelquefois, elle disparaissait, corps et voilure, entre deux vagues,* et quelquefois aussi, soulevée brusquement, elle montrait toute sa carène.
— « Ahl mon Dieu! disait la foule, reprenant ses commentaires, qui avaient été interrompus par l’anxiété, ahl mon Dieul ils vont chavirer. — Il n’y a pas de danger,
LRS VICTIIWRS D’aMOTR.
M. Audten est un fameux matelot, (]ui connaît son affaire. — Et un rude nageur. — C’est lui qui s’est offert le premier. — Il n’a pas tremblé, et il a été plus fort que Gloaguen, qui est un rude gas, pourtant. — Tiens, les voilà qui se rapprochent. — Non, ils viennent prendre le vent pour courir dans l’ouest. — Ah! quelle lame. — S’ils faisaient bien, ils promettraient un cierge à Saint-Jouan. — Et un aussi à la bonne Vierge. — Ah 1 quel éclair. » — Et les moins braves couraient se mettre à l’abri dans les anfractuosités de la roche.
L’ouragan était dans toute sa furie ; les lames étaient devenues de véritables masses tumultueuses, qui, se dressant vers le ciel, s’écroulaient avec un épouvantable fracas et jetaient sur la plage, des cailloux, des fucus et des débris de toute sorte. Le ciel et la mer se confondaient dans un étroit horizon, qui, déchiré sans cesse par les éclairs, lançait des lueurs rapides et blafardes. Le tonnerre éclatait sans relâche; et le vent soufflait tantôt avec un bruit sourd et formidable, tantôt avec de sinistres sifflements.
Tout le village était arrivé sur la grève, et l’abbé Hercoët ayant appris qu’une barque était en danger et que celte barque portait Maurice et Martel, était venu rejoindre ses amis. Mais c’était en vain qu’il cherchait à entraîner Armande; mouillée par les paquets de mer et par les rafales d’écume qui lui soufflaient à la figure, elle ne voulait point quitter la plage, et, les yeux sur la mer, elle n’abandonnait point l'Albatros une seule minute : parfois son regard se troublait et elle sentait les forces qui lui manquaient, mais alors elle s’asseyait sur le sable et regardait toujours.
La lutte dura longtemps ainsi, et pendant plus d’une demi-heure l'Albatros résista à la tempête, au milieu d’une mer furieuse, où les lames se confondaient pêle-mêle et repoussées par les rochers, revenant les unes sur les autres, se heurtaient violemment et s’éparpillaient en une blanche poussière que les rafales emportaient au loin : ni la sombre
lES VICTIMES D’AMOÜB.
horreur du ciel, ni la violence des vagues, ni l’impétuosité des grains, ni les éclats du tonnerre ne paraissaient émouvoir celui qui tenait le gouvernail. Mais, enfin, l’ouragan redoublant encore et toutespoir de franchir la pointe de nie étant perdu, — car en dix bordées ils n’avaient point avancé de trois cents mètres, — on les vit une nouvelle fois virer de bord et se diriger vers la terre.
— « Y a-t-il de l’eau dans la passe? cria M. deTréfléan d’une voix de commandement, qui saisit tout le monde au cœur.
— Oui, mon capitaine, répondit un pêcheur; au moins six mètres.
— Alors, feu!»
Et les douaniers, les uns après les autres, déchargèrent leurs carabines, et on se mit à courir vers la passe. La pauvre Armande n’avançait point aussi vite qu’elle l’eût voulu, car elle regardait toujours la mer et ses pieds s’embarrassaient dans le varech : sans M. de Tréfiéan, qui la soutenait, elle serait tombée à chaque pas.
L'Albatros allait d’une rapidité effrayante; mais avec le terrible courant qui l’entraînait, il gouvernait assez mal : souvent son arrière ne plongeait pas dans l’eau, et alors, sans direction, porté par la vague, il s’abattait comme un homme ivre, tantôt à droite, tantôt à gauche, et souvent on eût dit que la poupe allait passer devant la proue. Et cependant approchait le moment ©litique où il fallait qu’il obéît docilement à la main qui le conduisait : ils arrivaient dans la passe.
Personne ne parlait plus : l’instant était solennel, et tout le monde regardait. Sans en avoir conscience, Armande enfonçait ses doigts dans le bras de M. deTréfléan.
Entre deux lignes blanches d’écume courait tortueusement une petite bande d’eau noire et profonde, large à peine de quelques mètres ; c’était le sentier qu’ils devaient parcourir : une déviation d’un côté ou de l’autre, un faux
LES VICTIMES D'AHOOR.
coup de barre, une embardée imprévue, et c’en était fait d’eux, ils se brisaient comme verre sur les rochers.
Lorsque le beaupré parut entre les brisants, il y eut une horrible anxiété, môme chez ces marins habitués aux orages, et l’on n’entendit plus que les hurlements de la mer et de la bourrasque.
Le canot passa rapidement au milieu des premières aiguilles, courut en droite ligne, obliqua d’un côté, revint d’un autre, rasa un énorme quartier de roc qui obstruait presque tout le chenal et, tournant alors brusquement à droite, il vint s’élonger sur une plage de sable, où la mer, le soulevant encore deux ou trois fois, le déposa presque doucement sur la grève.
Ils étaient sauvés.
Cinq ou six pécheurs s’élancèrent dans les flots, et ayant de l’eau jusqu’aux épaules, ils apportèrent en triomphe Audren et iMaurice, et dans leurs bras le pauvre Martel, qui, pris du mal de mer, se serait laissé noyer sans faire un mouvement.
Sur le rivage se tenaient les amis groupés ensemble et se serrant la main : mais Armande, folle de Joie, la tête troublée par l’angoisse, oubliant où elle était et ceux qui pouvaient la voir, courut au devant de Maurice, et, sans dire un seul mol, à demi pâmée, elle se jeta dans ses bras.
— « Armande ! mon çnfant, murmura Maurice à son oreille, que faites vous^ »
Elle comprit, revint' à elle, et, se relevant, elle chercha Audren des yeux, mais elle ne le trouva point: le pauvre jeune homme ayant vu que le premier regard n’avait point été pour lui qui venait d’exposer sa vie, s’était enfui suffoqué, et déjà on pouvait l’apercevoir qui gravissait la falaise en courant sans se retourner.
On revint tous ensemble au château; mais, prêt à entrer, M. Michon s’approcha de Maurice :
— « Va promptement changer de vêtements, lui dit-il
LK8 VICTIMES d’aHOOR. 333
d’un air grave, et viens me rejoindre dans la bibliothèque ; j’ai à te parler. »
Maurice fut plus ému qu’il ne l’avait été pendant tout l’orage, mais cependant il fit comme il lui avait été dit,, et revint promptement.
Le docteur se promenait à grands pas dans la bibliothèque. Quand Maurice fut entré, il alla pousser le verrou, et, revenant vers lui :
— « Assieds-toi, lui dit-il, et réponds-moi franchement, en me regardant en face. Pourquoi Armande s’est-elle jetée dans les bras î »
Il y eut un moment de silence ; Maurice tremblait; mais bientôt surmontant ses craintes :
— « Nous nous aimons, dit-il faiblement.
— Je croyais que tu aimais une grande dame parisienne.
— Mais...
— Réponds.
— Je ne l’aime plus.
— Et lu aimes Armande?
— De toute mon âme.
— Allons, raconte-moi comment cet amour a remplacé l’autre, et si tu as quelque respect pour ma vieille amitié, parle loyalement, et dis bien toute la vérité : parle. »
Alors Maurice raconta en quelques mots ses ^ours avec Marguerite. Il dit son abandon, sa souffrance, sa maladie; puis il dit encore comment il était arrivé désespéré, comment Armande l’avait consolé, comment ils s’étaient aimés, comment ils s’étaient avoué leur amour.
Le docteur l’écoutait en marchant; de temps en temps il le regardait dans les yeux, puis il lui faisait signe de continuer.
— <S Eh bien! fit-il quand Maurice fut arrivé à la fin, quelle était ton intention?
334 I.BS VICTIMKS D’aMODB.
— Pe vous la demander pour femme.
— El pourquoi n’as-tu point parlé plus tôt?
— Je n’osais; j’avais peur que vous ne me crussiez quelque pensée d’intérét.
— C’est l’exacte vérité?
— Je le jure.
— Tu la veux pour femme?
— C’est mon seul désir.
— Écoute-moi bien, mon garçon, et je vais te répondre aussi avec franchise: tu me l’aurais demandée il y a deux mois que probablement je te l’aurais refusée, non à cause de toi, mais parce que tu n'as point de position ; aujourd’hui les conditions ne sont plus les mêmes: tu es toujours sans position, c’est vrai, mais tq t’es fait aimer d’Armande, je t’aime moi-môme de tout mon cœur; je te crois bon, honnête, sincère, tu as eu une passion, tu es sanguin, ton chagrin se sera envolé et tu auras gardé l'expérience; je ne veux point faire votre malheur à tous deux... je te la donne.
— Ah ! mon bon père, » s’écria Maurice, en lui sautant au cou ; et il l’embrassa, lui serrant les mains, le pressant dans ses bras, l’embrassant encore.
On redescendit. Auprès d’un grand feu, M. de Tréfléan, l’abbé et Armande étaient assis pour se sécher ; Armande voula^ faire bonne contenance, mais elle ne savait trop ce qu’elle disait et se sentait défaillir.
— « Mes amis, dit le docteur en entrant, je voqs pr^r sente mon gendre. »
Armande se leva, resta quelques instants immobile comme puur s’assurer qu’elle avait bien entendu, puis voyant son grand-père souriant et joyeux, elle poussa un cri et sauta dans ses bras.
M. do Tréfléan et l’abbé embrassaient affectueusement Maurice.
: « Mon cher enfant, dit l’abbé, j’ai une demande à le
LES VICTIMES D’aMUOR.
faire, et je me flatte que ton bonheur va te rendre généreux. Pendant que tu étais à la mer, le curé de Lannilis est venu ; il y a, de mardi en huit, grand pardon à la chapelle de Saint-Guin ; le comte de Lannilis vient de lui donner un bel orgue, et le curé te prie de vouloir bien le toucher. Il y aura une cérémonie superbe; Monseigneur y sera, le comte et la comtesse quêteront eux-mêmes, et le produit sera pour les pauvres incendiés. J’ai promis en ton' nom, ai-je bien fait?
Maurice hésita avant de répondre; le souvenir de Marguerite, rappelé en ce moment, lui avait serré le cœur, la pensée de la revoir l’effrayait ; mais en regardant Armande, en songeant à son bonheur et à son amour, il se rassura, il se crut invulnérable, et prenant la main de l’abbé :
— « Vous avez bien fait, dit-il, et je vous remercie d’avoir promis pour moi. »
ARMANDE? — MARGUERITET
La tempête souffla terriblement pendant toute la nuit; les nuages avaient enfin crevé et la pluie s’était mise à tomber à Ilots, parfois un effroyable coup de tonnerre paraissait arrêter ces torrents d’eau, durant quelques secondes on n’entendait plus que les déchirements et les roulements de la foudre, puis les ondées, presque aussitôt, reprenaient plus fortes, plus précipitées, plus ballantes; les girouettes criaient sur leurs liges de fer; des branches et des feuilles, arrachées des arbres, venaient frapper contre les volets ; la vieille maison, secouée par la bourrasque qui se ruait sur elle, tremblait jusque dans ses fondations, et fenêtres, cheminées et portes craquaient et gémissaient avec des bruits sinistres; entré dans les corri(ftrs, le vent les parcourait dans tousles sens, sifflant dans les fentes, hurlant dans les chambranles, glissant le long des murailles, rampant sur les dalles, se heurtant au plafond, s’engouffrant dans les escaliers, courant, serpentant, tourbillonnant; au loin, sans interruption et par-dessus tous les autres, on entendait le bruit épouvanlable de la mer.
Cependant Maurice, couché dans son lit, éprouvait un cainic plein de douceur et de bien-être, et bercé pa^da t 'nipéte, il pensait à Armande; parfois, s’endormant à demi, il se retrouvait au milieu dé lu passe de Goë, il en-
LKS VICTIMES D AMOUR.
tendait les rafales, il sentait le langage, il voyait les récifs, puis, réveillé en sursaut par un coup de tonnerre, il revenait à la réalité, et songeant à leur prochain mariage, à leur avenir, à leur amour, il frémissait de bonheur.
Quelques heures avant que le soleil parût , l’orage s’apaisa, les roulements du tonnerre devinrent plus faibles et plus sourds; le vent se calma, et quand une lueur blanche commença à glisser à travers les fenêtres, la pluie, qui n’était déjà plus qu’une légère bruine, cessa bientôt tout à fait.
Alors, Maurice, qu’agitaient cette fièvre et cette impatience que donne une trop grande joie, se leva, et quoiqu’il fît à peine jour, il passa dans la chambre dé Martel.
— « Qu’est-ce qu’il y a? fit celui-ci en entendant ouvrir sa porte, est-œ que nous chavirons?
— C’est moi qui viens voir comment tu vas, répondit Maurice en riant.
— Pas trop mal, seulement, tout en dormant il me semblait que mon lit roulait et tanguait comme V Albatros, et quand j’ouvrais les yeux, que le plafond se haussait et se baissait au-dessus de ma tête; même encore, en te parlant, je crois q^ue j’ai le mal de mer. Ëst-ce que tu viens me chercher?
— Non, mon ami. *'
— A la bonne heure, car je te préviens que je n’y retourne pas ; si tu tiens toujours à ton coucher de soleil, nous verrons sur la terre ferme.
— Je te remercie, je n’y tiens plus.
— Tu renonces donc à ton projet?
— Au contraire, mais j’ai réussi sans tableau.
— AhI très-bien, très-bien... Alors laisse-moi dormir, n’est-ce pas? Adieu, mon ami. »
El Martel se retourna vers la muraille ; mais Maurice, d’une voix sérieuse :
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TES VICTIMES p’aMODR.
— Tout à fait fou.
— Alors, marie-toi, puisqu’il n’y a que ce moyen de te guérir; mieux vaut te marier qu’exlravaguer. D’ailleurs, tu dois comprendre que ta surprise ne me surprend qu’à demi ; il y a déjà longtemps qu’à certains regards et à certains serrements demains, j’ai deviné votre amour; la jalousie d’Audren m’a tout à fait éclairé, et la demande dont tu m’as parlé l’autre jour ne m’a plus laissé de doutes. Seulement, comme tu ne me disais rien, j’attendais en te tendant des pièges cependant, et, en moi-môme, je me réjouissais.
— Brave ami.
— Mon Dieu, ce que j’avais à cœur, moi, c’était de te voir échapper à madame Baudistol. Te dire que je n’aurais pas mieux aimé que tu te guérisses par le travail, que par le mariage, ce serait te tromper; mais, enfin, chacun subit sa destinée ; la mienne appartient à la lutte, la tienne appartient à l’amour; aime, mon ami, et sois heureux, le bonheur vaut mieux que la gloire.
— Mais j’espère bien avoir l’un et l’autre.
— Je voudrais te souhaiter les deux ; mais, si tu es sage, tu te contenteras de l’amour. Tu vas être le mari d’une femme jeune, jolie, bonne comme un ange; reste ici avec elle, au milieu de tes amis, au fond de ce pays superbe, dans cette maison où tout est réuni pour le bonheur. Il y a en toi assez d’activité intérieure pour que tu ne t’ennuies pas, et il y a en elle assez de simplicité et de bon sens, pour qu’elle ne désire pas d’autre plaisir que celui de l’aimer et d’élever vos enfants. Est-il au monde rien de plus beau, quand le sort y consent, que deux époux qui s’aiment et qui passent leur vie dans la paix? Tu n’aurais point connq les passions, que je ne te parlerais pas ainsi; mais madame Baudistel a dû te donner de l’expérience. Que viendrais-tu faire h Paris? Conquérir une réputation. Tu l’obtiendrais, je le veux bien, mais à quel prix? »
LK8 VICTIME» D’aMOUK.
Et, comme Maurice avait fait un geste de surprise, Martel continua avec vivacité :
— « Je te dis ce que j’aurais voulu pour moi, si la fatalité m’avait fait amoureux; et j’en reviens toujours à mon idée : nous autres artistes , nous ne sommes point faits pour le mariage. L’art et l’amour, vois-tu, sont deux maîtres qu’on ne peut pas servir à la fois : les poursuivre l’un et l’autre, c’est brûler sa vie par les deux bouts. Qu’un épicier soit ensemble et bon épicier et bon époux, je leiveux bien, son idéal de passion sera à la hauteur de son idéal de commerce; mais qu’un artiste soit poëte et amant, non; un des deux l’emportera, et l’autre en souffrira; si c’est le poëte qui triomphe, il fera le malheur de sa femme ; si c’est l’amant, il fera son propre malheur. Quand j’ai vu que tu aimais Ârmande, ces idées me sont venues, et je me suis promis de te les dire : je te les dis. »
— Je t’en remercie de tout cœur, mais cependant...
— Voyons, soyons francs, n’est-ce pas? Tu es bon, honnête et loyal, c’est vrai; mais il est vrai, aussi, que tu es faible et changeant. Ârmande est jeune, jolie; elle t’aime et tu l'aimes ; mais dans deux ans, dans trois ans...
— Ah I oublier Armande, jamais !
— Ah ! oublier Marguerite, jamais I me disais-tu aussi avec la même conviction, il y a trois mois à peine; et, cependant, tu l’as oubliée. Eh bien , c’est cette mobilité de sentiments qui me fait peur. Reste ici, tu n’auras point d’occasions d’y regretter laliberté ; tu ne seras point exposé k des séductions et à des convoitises qui t’émeuvent trop facilement, et tu n’y exposeras point non plus Armande. Qui sait quelles douleurs une trahison de toi pourrait causer dans cette âme si douce et si confiante? Reste donc ici i chasser, à pécher, à te promener, à cultiver ton jardin : et, si tu veux k toute force travailler, prends ta femme pour public et pour juge : une caresse vaut bien un bravo.
LES VICTIMES B'AMOCR. 341
— Vraiment, mon ami, à l’entendre parler, on croirait que je n’ai qu’S vouloir. Le docteur me donne sa fille, c’est vrai, mais rien n’est encore décidé sur notre position de fortune, «>
— Eh bien, alors, tant mieux, tu n’en auras que plus facile à la décider dans ce sens; vous aimant tous deux comme il vous aime, le brave docteur sera enchanté de vous garder auprès de lui. ’A quand la noce?
— A bientôt, je l’espère; mais avant j’ai une épreuve à subir, qui me contrarie assez vivement : je dois revoir Marguerite. ’
— Es-tu fou?
— Ah! ce n’est pas ma faute, va, et je n’irai point chez elle ; mais elle doit se trouver au pardon de Saint-Guin, où j’ai promis de tenir l’orgue.
— Pourquoi as-tu promis?
— Je n’ai pu faire autrement,
— Tu n’iras point, n’est-ce pas?
— Mais vraiment, dit Maurice piqué, tu me prends trop pour un enfant : tout à l’heure, tu me parlais d’inconstance à propos d’Armande, maintenant, tu as l’air de me parler de constance à propos de Marguerite, tu n’es pas logique. Que crains-tu?
— Je crains tout d’une ancienne maîtresse ; tu ne sais pas quelles sont les irrésistibles séductions d’une femme qu’on a aimée : Pascaline m’avait trompé, je la méprisais, et cependant je l’ai reprise.
— Oui, mais tu n’aimais point une femme plus jeune et plus belle.
— C’est vrai, mais je suis dix fois plus rancunier que toi.
— Enfin, mon ami, j’aime Armande et je n’aime plus Marguerite, j’ai promis d’aller à ce pardon, j’irai. D’ailleurs, nous ne nous verrons point seul à seul, ce sera de- , vaut Armande, devant le docteur, devant toi-méme, de-
LES VICTIMES D'AMOUE.
vant tout un village que nous nous rencontrerons, ainsi tu peux être sans crainte. Je ne suis pas une girouette, et ' si je ne peux pas te convaincre par ma parole que dans un an comme dans dix ans j’aimerai toujours Armande, tu me feras bien au moins l’amitié de me croire incapable de la tromper la veille de notre mariage.
# — Je te crois incapable d’un projet lâche, mais je le c#ois parfaitement capable d’une faiblesse et d’une surprise.
— Allons donc, tu méjugés trop par toi-même. Je te répète que J’aime ArtnÀade, et je te répète aussi qu’ayant promis d’aller m pardon, j’irai. »
Et sur ces paroles un peu vives, Maurice sortit. Il était blessé de ces observations de Martel. En venant le voir, il croyait qu’il aurait à subir des railleries, mais il ne croyait pas.que l’on pourrait douter de son amour pour Armande ; aussi ses craintes lui parurent-elles une profanation. En l’entendant parler des bonheurs d’une vie paisible et cachée, au milieu delà campagne, sans soucis, sans fatigue, sanfe lutte, il avait été ému et presque gagné, mais en rapprochant ces paroles des inquiétudes à propos de Marguerite, il n’y vit qu’un redoublement de doutes injurieux pour son caractère, et ne croyant pas que pour s’être consolé il méritât de pareils soupçons, il accusa Martel d’aveuglement ou d’injustice; plein de conliancc dans son nouvel amour, il se dit qu’il aimait Armande, qu’il était sûr de lui-même, que Paris l’appelait, et que, malgré théories et pronostics, il saurait bien se faire une vie de gloire et de bonheur, où non-seulement l’artiste n’amoindrirait point l’amant, mais où il le rendrait encore plus sensible, plus reconnaissant, plus heureux.
Et, marchant par le jardin, levantins yeux sur les fenêtres d’Armande, rencontrant à chaque pas, une plante, un arbre, une fleur qui lui rappelait un souvenir d’amour, il s’affermit davantage dans l’idée de Paris, et se promit
lES Vir.TIMFS d'amour.
bien de ne point parler au docteur, de ces projets de retraite et de renoncement qui même, alors, lui semblèrent puérils et ridicules.
Bientôt, et matineux comme à son ordinaire, celui-ci parut sur le balcon, se disposant à descendre au jardin, pour voir les traces et les dégâts de l’orage ; mais, apercevant Maurice, il s’arrêta et lui lit signe de venir le rejoindre.
Et quand tous deux se furent assis dans la bibliothè que :
— « Mo.: cher enfant, lui dit-il, hier, quand tu nous as eu quittés, nous avons parlé de toi, et M. de Tréfléan, comme un ami franc et loyal qu’il est, a cru devoir m’avertir que tu avais eu une grande passion; je lui ai dit que tu me l’avais avoué et que tu m’avais, en même temps, donné ta parole d’honneur que tu eu étais jadicalemént guéri; mais le souvenir de ces paroles m’a tourmenté toute la nuit, car, moi aussi, je sais ce que c’e.st qu’une passion, quels désordres elle apporte, quels germes elle laisse dans le cœur; je n’ai point été impunément médecin pendant quarante années; aussi, parle-moi franchement, il en est temps encore : hier, j’ai été peut-être un peu vile; je vous aime tant tous les deux, j’étais si heureux de faire votre bonheur, que j’ai agi comme un jeune homme; cependant, si ce que j’ai cru n’avoir été qu’un simple amour avait été une de ces passions insensées qui brisent la vie et épuisent l’âme, dis-le loyalement, ne fais point le malheur d’Armande et le tien; rien n’est encore irrévocablement décidé, tu peux te retirer. Vous en souffririez tous les deux, je le sais; mais, enfin, nous pourrions bien trouver desdistractions, je me ferais jeune, je la promènerais, et, dans tous les cas, mieux vaut une souffrance, quelque grande qu’elle soit, pendant qu’on est jeune, qu'une existence entière perdue et désespérée. Allons, mon bon Maurice, tu me comprends bien, n’est-ce pas? tu vois quelle est mon ip^
LES VICTIMES D’aHODR.
quiétude, quel est aussi mon amour pour elle et pour toij eh bien, parle franchement, et quelle que soit ta réponse, je te jure que tu auras toujours en moi un ami et un père.
— Mon,bon père, répondit Maurice, ce que je vous ai dit hier, je vous le répète aujourd’hui : la femme que j’ai aimée, je ne l’aime plus; j’aime Armande, et je vous jure qu’il y a en moi assez de tendresse et assez d’amour, pour faire le bonheur de toute sa vie.
— Réfléchis à tes paroles, mon enfant, et vois bien si un regret ou un retour n’est pas possible.
— J’ai réfléchi : j’aime Armande.
— Songe à l’engagement que tu prends.
— Je suis certain de le tenir.
— Tu le jures?
-e Je le jure sur mon honneur, sur mon bonheur.
— Alors, Armande est à toi. Je devais tenter cette dernière épreuve, et je suis heureux qu’elle ait bien réussi ; mais rappelle-toi toujours que tu tiens entre tes mains notre vie à tous deux, et surtout qu’ Armande doit ignorer que tu en as aimé une autre avant elle ; ne fais point la sottise de la prendre pour confidente de tes bonheurs et de tes chagrins de jeunesse; on souffre toujours de ces confessions qui blessent et outragent; la femme qui console, n’est plus la femme qui aime ; elle tourne trop à la gardemalade et à la sœur de charité : moi, je suis pour l’amour dans le mariage. Tu me le promets?
Je vous en donne ma parole.
^ — C’est bien, je compte sur toi. Maintenant, parlons d affaires ; et, d’abord, dis-moi si tu as autre chose que ce que t’a laissé ta mère?
Non, ou tout au moins, presque rien.
El’après M. de Tréfiéan, qui a liquidé la succession ûpcès ton départ précipité, le montant ne s’en élève guère ^ plus de six ou sept mille francs : c’est peu pour entrer en ménage.
LBS VICTIUBS D’aHOUB. 345
— Vous avez raison, mais je travaillerai.
— Je l’espère parbleu bien, mais le travail des artistes, je connais ça... Voilà donc ce que je te prop.ose. Je ne te donne point de dot, toujours parce que tu es artiste, et que je n’ai point une confiance fort grande dans ton habileté financière, mais, comme donner après sa mort n’est vraiment point donner, sur les douze mille francs de rente que j’ai, je prends l’obligation de vous en servir trois mille, et de plus je ferai tous les ans un cadeau de mille francs à Armande pour sa toilette.
— Oh ! mais vraiment, je suis confus... voulut interrompre Maurice.
— Ne me remercie point encore, poursuivit M. Michon, tu ne sais pas ce que je vais te demander en échange. Tu* comprends bien, n’est-ce pas? que ce ne sera ponit sans souffrir que je me séparerai d’Armande ; elle est toute ma joie, toute ma consolation; je suis vieux, je n’ai plus qu’elle et j’avais presque espéré pouvoir toujours la garder près de moi pour me réjouir et m’empêcher de tomber dans ces tristes idées qu’apportent la vieillesse et l’approche de la mort, mais enfin je sais qu’il ne faut pas aimer les enfants pour soi-même, je la laisserai donc partir, seulement c’est à la condition, que vous viendrez passer tous les ans cinq mois à Plaurach, du 1" juin au 1*'’ novembre. Le reste de l’année, vous vivrez à Paris, où je vous servirai votre rente. Cela te va-t-il?
— Même en rêve, dit Maurice, je n’avais espéré un tel bonheur. ^
— Ainsi, tu es content; eh bien! tant mieux; mais songe bien, n’est-ce pas? que c’est une obligation formelle que tu prends et que je n’admettrai point d’excuses ni pour Armande ni pour toi, car je t’aime aussi, mon garçon, et je veux vous avoir ici tous les deux pour me rajeunir un peu et me faire vivre. Avec les cinq cents francs par mois, tu u’auras pas besoin de donner des leçons,
LB8 VICTIMES d'aMOCR.
rien ne t’empêchera de venir travailler près de nous, et si tu veux nous composer bientôt un opéra, je te promets d’applaudir comme si c’était du Grétry.
— Vous applaudirez bientôt, je l’espère, et vous verrez que vous n’avez point fait un ingrat.
— Voilà donc nos petites affaires bien arrangées, n’estce pas? Il faut maintenant nous occuper de la principale. Jusqu’à présent, j’ai parlé comme si j’étais le seul maître d’Armande, et il nous faut cependant le consentement de son père.
<— Oh ! présenté par vous.
— C’est que justement cela ne signifie rien du tout, et peut-être vaudrait-il même mieux que tu fusses présenté par un autre, car tu ne connais point le misérable que j’ai pour gendre, et s’il croit pouvoir m’être désagréable en refusant, il refusera; si je voulais te dire toutes les infamies qu’il m’a faites, ce serait trop long; quant à Armande, elle n’a guère sur lui une plus heureuse influence que moi, et ce qu’il a été pour elle jusqu’à présent, nous donne tout à craindre. Croirais-tu que ce brigand-là, quand il a eu tué ma pauvre fille, a retiré Armande d’une petite pension de Gonesse où on l'élevait pour trois cents francs, — je ne t’ai jamais parlé de ça, mais maintenant que tu es de la famille, il faut que tu le saches ; — qu’il l’a prise chez lui, lui a donné pour toute maîtresse une ouvrière en fleurs, et lorsque la malheureuse enfant, qui n’avait point encore onze ans, a su un peu travailler, il l’a tenue enfermée dans un mauvais grenier du boulevard Saint-Denis? Il fallait qu’elle lui livrât tous les soirs une certaine quantité de sureau, de lilas, je ne sais pas trop, mais enfin de ces fleurs communes dont il faut faire des milliers pour gagner trente sous. Pendant dix-huit mois, elle n’a pas rais le pied dans la rue; elle se levait à sept heures, se couchait à minuit, faisait le ménage de .son père, travaillait toute la journée sans feu, se chauffant
LES VICTIMES D’AMOüR. 347
seulement au petit réchaud qui servait à ses fers, et n’avait pour toute distraction, quand elle se savait seule, que de se mettre à la fenêtre; mais, comme cette fenêtre était une sorte de tabatière, il fallait qu’elle se laissât glisser à demi sur le toit, et alors, appuyant ses deux mains sur la gouttière, elle avançait le menton et regardait la foule passer sur le boulevard. Voilà ce qu’elle connaît de Paris, et voilà quels ont été les plaisirs de son enfance. Il a fallu, qu’en ma qualité de subrogé-tuteur, je commençasse un procès pour la faire remettre entre mes mains. Tu comprends qu’avec un tel homme on ne peut rien prévoir, et cependant ça été bien élevé, c’a porte un des bons noms de la Bretagne, ç’a été chef de bataillon, et aujourd’hui c’est peut-être l’âme la plus vile et le carattère le plus immonde de tout Paris. Enfin, nous allons tous les trois lui écrire chacun une lettre et essayer les moyens de conci-, liation avant d’en venir à un nouveau procès que, malgré notre bon droit, nous pourrions bien perdre, grâce aux idées un peu trop primitives qui continuent à régir la puissance paternelle. Je vais faire appeler Armande, puis nous nous mettrons à l’œuvre.
Armande descendit bientôt, et, suivant son habitude, elle alla embrasser, son grand-père sur les deux joues, puis, s’avançant vers Maurice, elle s’arrêta interdite, rougissante, n’osant ni lui parler, ni lui tendre la main, et baissant les yeux.
Maurice était presque aussi embarrassé qu’elle.
Alors le docteur souriant :
— «Allons, mes enfants, leur dit-il, embrassez-vous comme si je n’étais point là; mais, quand je n’y serai pas, embrassez-vous comme si j’y étais. »
Ils s’avancèrent l’un vers l’autre, et Maurice, se penchant sur Armande, lui effleura les cheveux; les lèvres . avaient à peine touché le front, et cependant tous deux furent agités d’un rapide frissonnement.
LES VICTIMES D’aMOUB.
On écrivit.
Puis, après le déjeuner, les deux amants sortirent pour faire une promenade sur la grève; mais cette fois ils allaient la tète levée, sans embarras, sans ruses, sans détours; ils ne craignaient plus les curieux ou les jaloux, et pouvaient tout à leur aise s’arrêter, se regarder longuement et se parler d’amour.
En eux, ils sentaient une joie ardente qui les transportait, et une fièvre de bonheur qui les rendait plus jeunes, plus légers, plus audacieux. Ils allaient être l’un à l’autre. Cette pensée les troublait si profondément, qu’ils n’osaient se dire leur ivresse, et que, se regardant, ils fermaient les yeux pour ne point défaillir.
Les premiers jours qui suivent le mariage ont paru à nos pères si remplis de charmes et de délices que, pour leur trouver un nom, ils ont été forcés de créer une image tout orientale : la lune de miel. Cependant, il est dans l’amour une autre phase qui, mieux encore que celle-là peut-être, ou tout au moins aussi justement, mériterait qu’on lui appliquât aussi ce nom, c’est celle où venaient d’entrer Armande et Maurice, s’aimant de toutes les puissances de leur^œur, librement, sans contrainte, sans scrupules, sans remords.
Celte phase, qui comme les trop belles choses, est d’une courte et rapide durée, n’a encore que des promesses, mais des promesses comme en donne le bourgeon qui déplisse ses premiers pétales, c’est la jeunesse, c’est le matin, c’est le printemps, c’est le mois d’avril du bonheur. Chaque parole amène une douce surprise, chaque regard une fertile découverte ; c’est le temps où la vie se concentie dans un coup d’œil, tout le bonheur dans un serrement de main ; c’est le temps des muettes extases, des éloquents silences, des enivrantes contemplations; c’est le temps où l’on domine la terre, où on entrevoit le ciel, où on entend parler son âme ; on aime, ^
LES VICTIMES D’aMOUR. 349
on croit, on espère, on désire, on attend, on ignore.
Les deux amants jouissaient délicieusement de ces jours fortunés; entourés de sincères amis, au milieu d’un pays superbe, au bord de la mer, sous un soleil d’été, ils se voyaient à chaque instant, ils s’entretenaient sans cesse d’eux-mémes, de leurs projets, de leur avenir, de leur amour, et rien ne venait troubler ce bonheur si calme et si radieux.
Rien, pas même la présence d’Audren, car depuis le jour de l’orage, on ne le rencontrait plus, et M. de Tréfléan avait annoncé qu’il était parti pour Brest d’où il ne reviendrait pas avant huit ou dix jours.
Cependant, la réponse qu’on attendait de Paris vint troubler cette paix trop tôt et trop brutalement.
Un matin, tout le monde étant réuni pour le déjeuner, on apporta une lettre, et, comme le docteur tendait la main pour la prendre :
— « C’est pour M. Maurice, dit le facteur.
. — D’où? s’écrièrent à la fois M. Michon et Armande.
— De Paris, » répondit Maurice.
Puis, l’ouvrant vivement et allant à la signature :
— « De M. de Kergomar. »
Le facteur sortit, et Martel voulut se retirer, mais te docteur l’arrêtant :
— « Restez, mon ami, vous ôtes le frère de Maurice. »
Puis, se tournant vers celui-ci :
— « Allons, lis vite, vite.
— C’est que... — balbutia Maurice qui, d’un coup d’oeil, avait iiarcouru la première page, — je ne sais trop si... »
Et il regarda Armande.
— « Eh bien! quoi? lit le docteur, lis toujours, quelle que soit cette réponse,Armande doit la connaître ; elle lui dira quel homme est son père... Alloris, lis. »
Alors Maurice lut les lignes que voici :
3oO
« Monsieur,
» En môme temps que je recevais votre lettre, j’en rece- » vais encore deux : une de ma fille, l’autredeM. Miction, » mon beau-père; comme toutes les trois avaient un même .» objet, je n’y fais qu’une seule et même réponse, et c’est » à vous que je l’adresse.
» J’ai l’habitude, monsieur, de traiter les affaires fran- » chement et en peu de mots; or, comme ce dont vous » m’entretenez, ne peut être, malgré les beaux senti- » mente dont vous l’enveloppez, qu’une simple affaire » entre deux hommes qui ne se connaissent point et ne se » sont jamais vus, j’y réponds comme à mon ordinaire.
» Vous me demandez mon consentement pour épouser » ma fille, je ne vous l’accorde point ; ou, dans tous les » cas, je ne vous l’accorderai que si vous acceptez mes » conditions.
— Vite, vite, les conditions, interrompit le docteur.
» Vous déposerez chez un notaire de Paris, une somme » de vingt mille francs, et, en échange du consentement » que je signerai chez ce même notaire, on me remettra * cette somme.
» Ce n’est point un chantage que je veux pratiquer sur » vous, c’est une simple précaution que je veux prendre.
» Je ne suis plus jeune, monsieur, et bientôt peut-être, » j’en serai réduit à demander une pension alimentaire : » pourriez-vous me faire cette pension? Je ne sais si vous » avez delà fortune, mais par votre lettre, je vois que vous » êtes artiste ; et, vous en conviendrez, c’est une assez » mauvaise recommandation pour le présent, et une fort » mauvaise assurance pour l’avenir.
» Jeneveux point me trouver exposé à la misère, quand » la vieillesse sera tout à fait venue ; et voilà pourquoi je
» VOUS demande ces vingt mille francs ; c’est un capital » qui, bien placé, me fournira le strict nécessaire et nous » dispensera une fois payé, vous de me servir une pen- » sion, moi de vous tendre la main.
» Considérez encore qu’en exigeant cette somme, je ne » fais point une spéculation; car, M. Michon, à l’âge au- » quel il est arrivé, peut mourir d’un jour à l’autre...
— Ah ! brigand ! s’écria le docteur; ah ! tu crois que je vais mourir.
— Mon bon père, dit doucement Armande, les alarmes dans les yeux.
— Ah ! il croit que je vais mourir! ah! il spécule làdessus, eh bien! il se trompe dans ses espérances... il verra, il verra... mais continue, continue.
» Car M. Michon, à l’âge auquel il est arrivé, continua » Maurice, peut mourir d’un jour à l’autre, et...
— Mais, voyez-vous ce misérable !
» Et dans ce cas, je serais l’administrateur de la fortune » de ma fille, au moins jusqu’à sa majorité; et cela, vous » le comprendrez facilement, me vaudrait bien ces vingt » mille francs.
» J’espère que vous ne verrez dans celte lettre, que ce » qu’il y a réellement, une mesure de sagesse, et que si » vous aimez vraiment ma fille, vous n’bésiterez point, » soit à prendre sur votre fortune personnelle, soit à em- » prunier sur la dot, pour obtenir mon consentement en » satisfaisant mes justes précautions.
» H est inutile de vous dire, je pense, que cette lettre ^ doit rester entre nous et que ni ma fille ni le docteur ne » doivent la connaître. Cependant, si vous vouliez cou-
/> sulter celui-ci, je ne m’y oppose pas; il pourra vous » assurer que je ne reviens jamais sur un projet arrête.
» Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération.
» Donan de Kergomar. »
Après celte lecture il y eut un assez long moment de silence; personne n’osait se regarder.
Enfin le docteur s’adressant à Maurice ;
— « Quand je te disais que c'était le dernier des hommes, tu m’accusais d’exagération, h’est-ce pas? Eh bien ! maintenant, qu’en penses-tu?
— Oh ! dit Maurice répondant à sa propre pensée, si j’avais ces vingt mille francs, je les lui donnerais tout de suite... si je lui offrais ce qui me revient de ma succession...
— Il dirait qu’on lui marchande sa fille, le digne gentilhomme t
— Mais que faire, alors?... »
Et, sans achever, Maurice regarda Armande ; celleMîi, pâle, confuse, fixait ses yeux à terre, elle se serrait les lèvres entre les dents, et de grosses larmes perlaient au bout de ses cils.
Le docteur, appuyé sur la table, demeurait silencieux, regardant tantôt l’un, tantôt l’autre; mais bientôt :
— «Allons, mes enfants! dit-il, ne vous désespérez point ainsi; je vous ai promis de vous marier, je vous marierai ; comme le dit très-justement mon cher gendre, ce n’est qu’une affaire, et les affaires ça me regarde... je me charge de payer ces vingt mille francs.
— Ah ! mon bon pèrel s’écrièrent à la fois Maurice et Armande.
— N’allez-vous pas me remercier poiir de l’argent main- tenant, vous me gâteriez la joie que vous m’avez donnée quand, le jour de l’orage, vous m’avez sauté au cou, et
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ne voyez-vous pas d’ailleurs que c’est votre bien que je donne?
— MonsieurMichou, interrompit vivementMarlel, laissezmoi vous embrasser; car moi je suis désintéressé dans la question, et il faut que je vous dise que vous ôtes le plus brave homme du monde. »
Et, se levant, il embrassa chaudement le docteur.
Mais celui-ci, se dégageant et d’une voix où l’accent ému et tremblant démentait les paroles :
— « Eh bien ! eh bien ! farceur ! sous prétexte de m’embrasser, vous m’étouffez. »
Puis, se tournant vers Maurice .
' — « Je vais donc envoyer vingt mille francs à M. Blanchet, mon notaire. Je ne sais pas trop, à vrai dire, ce que ce compromis sur des aliments pourra plus tard valoir; mais, enfin, nous aurons le consentement et si, dans un an ou deux, il vous demande une pension, devant le tribunal vous montrerez cette leltre-là et vous ne serez jamais condamnés à grand’chose. Mais, en attendant, il verra que je ne suis point encore en train de mourir, et s’il compte sur ces vingt mille francs pour recommencer sa vie de débauche, il compte sans moi ; dans trois semaines le mariage fera Armande majeure, elle me donnera sa procuration, et alors à nous deux, M. de Kergomar, il vous faudra me rendre un compte de tutelle de trente-cinq ou quarante mille francs, que vous ne me payerez pas, bien entendu, mais qui me permettront sans doute de vous coffrer à Clichy; vous y attendrez ma mort, mon brave homme, et j’espère que vous l’attendrez longtemps. »
Et tout de suite, et sans môme se donner le temps d’a- • chever son déjeuner, il courut à son bureau, écrivit à M. Blanchet en lui donnant les instructions nécessaires et en le priant de faire diligence.
Cet obstacle imprévu, qui pouvait tout perdre, ayant été ainsi heureusement écarté par le désintéressement du
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