DE L’ASSAINISSEMENT DES HABITATIONS PRIVÉES
AVANT-PROPOS
A la première lecture du titre qui précède on pourrait croire que nous nous proposons d’aborder un sujet de Génie civil. Telle n’est pas notre intention. La maçonnerie, les travaux de plomberie ou- de ferblanterie ne sont pas du domaine médical : la technique de la construction est de la compétence des architectes et. des entrepreneurs.
Sous ce titre : des Vidanges et des eaux ménagères
dans leurs rapports avec l'assainissement des habitations privées, nous voulons chercher à élucider une des questions les plus controversées de l’hygiène de l’habitation, une de celles où l’ère des discussions n’est pas encore fermée, à en juger du moins par la série inépuisable de commissions et l’immense retentissement des rapports qui se sont succédé sur ce sujet, en ces dernières années.
Notre intention est de nous occuper spécialement de l’hygiène propre de l’habitation, en glissant aussi rapidement que possible sur ce qui se passe loin de la maison, sur les avantages ou sur les inconvénients de l’épandage et de l’utilisation agricole ou industrielle des matières excrémentitielles, tous points qui sortiraient de notre sujet.
Nous voulons établir d’une façon détaillée et aussi exacte que possible ce qu'il faut surveiller, assainir , dans l'habitation elle-même. Étudier au point de vue du génie sanitaire et de la prophylaxie, l’évacuation des matières excrémentitielles et des eaux usées, tel est le but que nous poursuivons dans ce travail.
Cette question si importante des latrines et des éviers — ces deux éléments d’aménagement intérieur — au point de vue de l’assainissement des habitations privées, est, avant tout, une question de technique sanitaire, mais c’est aussi un sujet médical, voire même un sujet sur lequel les médecins, qui pourraient être les
AVANT-PROPOS
sanitariens par excellence, doivent concentrer tous leurs efforts pour faire réaliser les desiderata depuis si longtemps exprimés dans l’hygiène de nos habitations et dans le domaine de l’hygiène publique. C’est une question d’hygiène privée', mais, c’est aussi une question d’hygiène publique puisque sa solution permet d’indiquer les moyens d’abaisser le coefficient de la morbidité et de la mortalité : c’est même une question d’hygiène sociale parce qu’en diminuant le chiffre des pertes humaines elle permet d’augmenter les forces vives de la nation.
Dans ce travail, nous aurons plus d’une fois l’occasion de montrer qu’en ne se désintéressant pas totalement delà question des closets et des éviers, dont il néglige trop, peut-être, l’action étiologique dans la genèse de certaines affections épidémiques, le médecin travaillerait à la prophylaxie de quelques maladies infeetio-contagieuses dont il diminuerait la propagation.
Nous aurons à signaler également les services que le praticien pourrait rendre à ses clients au point de vue hygiénique. En les avertissant des défectuosités qu’il remarque dans leufs maisons au point de vue sanitaire et de la prévention,des maladies, il ferait de la médecine publique et de la prophylaxie. En usant de son influence personnelle pour faire introduire dans l’intérieur de leurs habitations tous les perfectionne-
ments que réclame l’hygiène ; en surveillant, à l’occasion de ses visites, les conditions sanitaires des logements il pourrait, pour peu que ses conseils fussent écoutés — et généralement il ne manque pas d’influence sur ceux à qui s’adressent ses avertissements — remplir, au grand avantage de l’hygiène, le rôle dévolu aux inspecteurs sanitaires dans d’autres pays, aux commissions des logements insalubres, dans le nôtre, dans lesquelques rares villes où elles fonctionnent (i).
C’est peut-être notre indifférence, notre apathie,, qu’il faut accuser des progrès si pénibles de la sciencesanitaire française. Nos voisins pourraient nous reprocher plus justement qu’aux chirurgiens, de suivre d’un pas boiteux les améliorations dans l’assainissement déshabitations, améliorations qui marchent aujourd’hui àpas de géant en Angleterre, en Amérique, en Belgique,, en Suisse et en Allemagne. Espérons cependant que si nous avons été devancés dans cette voie par l’étranger, nous saurons bientôt sortir de l’ornière, de la
(0 On trouve dans les Transactions of the sanilary Institut of Great Britain, Tome IV, congress et Newcastle repon Tyne London, i 883 — un chapitre « sur ce que le médecin peut faire dans sa clientèle privée au point de vue des progrès de l’hygiène » dû à M. R. T. Hildyard. Nous devons signaler également une note dy docteur Michel Gay de Turin « sur les services que le médecin praticien peut rendre au point de vue de l’hygiène » in Congrès d’hygiène de Turin, 1880 et in Revue d’hygiène et de police.sanilaire, 1880, p. 904.
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période de tâtonnements où nous semblons rester et mettre à profit les améliorations que le génie sanitaire ja. suggérées !
Nous n’avons pas la prétention de renfermer dans ces quelques pages tout.ce qu’il y aurait à dire sur les vidanges et les eaux ménagères au point de vue de l’assainissement des habitations privées.
Pour traiter complètement un semblable sujet, il faudrait un volume, surtout si l’on voulait s’occuper de l’aménagement des latrines, des éviers, des questions de construction, des modèles d’appareils, etc., etc., détails techniques qu’un médecin ne saurait fournir; aussi nous tenons à nous excuser à l’avance d’effleurer un certain nombre de questions qui demanderaient une étude approfondie. C’est que certains points sont négligeables pour nous autres praticiens. L’ancien professeur de physique de la Faculté de Strasbourg, Rameaux, qui remplissait en même temps les fonctions de professeur d’hygiène voulait, dans ses leçons d’ouverture — il conformait d’ailleurs son enseignement à ce programme — que le médecin fût le savant, l’homme universel. Selon lui, le praticien devait posséder des connaissances spéciales, étendues, sur chaque science, sur chaque art : il devait être à la fois ingénieur, architecte, physicien, chimiste, voire même mathématicien. Sans doute l’hygiéniste de profession doit posséder à la fois tout ou partie de ces sciences, mais le
médecin, surmené par les labeurs de sa profession, doit avant tout se tenir dans le terre-à-terre de son art : il peut, il ne doit pas rester indifférent à la physique, à la chimie, mais avant tout il doit être, il doit rester médecin : snum cuique.
A l’époque de vulgarisation scientifique où nous vivons, chacun se croit apte non seulement à discuter et à juger, mais bien souvent à décider en matière d’hygiène. La science progresse chaque jour et l’hygiène doit mettre à profit les récentes acquisitions de la Microbie. Les médecins, cantonnés forcément dans les ouvrages médicaux, ne peuvent chercher à empiéter sur les attributs des autres professions. Par ce temps de publications médicales à outrance, il nous est souvent' difficile de lire les travaux et les ouvrages de notre art, il nous est donc impossible de suivre les progrès des autres professions, aussi avons-nous considéré comme un devoir de n’envisager cette question des vidanges et des eaux ménagères qu’au point de vue de l’hygiène médicale proprement dite et surtout de l'hygiène prophylactique, c’est-à-dire de la prophylaxie individuelle d’abord, générale ensuite, en signalant toutefois les détails de construction qui, relevant de l’hygiène, doivent assurer l’assainissement de l’habitation.
PLAN SUIVI
Plan suivi.
Le plan que nous avons adopté est le suivant : après avoir défini l’assainissement de l’habitation au point de vue des vidanges et des eaux ménagères et donné quelques détails sur l’état de cette question en France et à l’étranger, nous entrerons dans le vif du sujet que nous diviserons en deux parties principales.
Dans la première, nous étudierons l’écoulement des vidanges et des eaux ménagères dans les villes où le tout à l’égout est praticable ou pratiqué. Dans la deuxième partie, nous envisagerons la question dans les villes non drainées, dans les bourgs, dans les villages.
Dans les villes où le tout à l’égoût est pratiqué, nous aurons à examiner successivement le cabinet d’aisances, sa situation, sa ventilation, son aménagement, etc., le tuyau de chute des vidanges et des urines ; nous passerons ensuite à l’évier, au tuyau de chute des eaux ménagères, finalement au drainage de la maison et à sa prolongation jusque dans l’égout de la ville.
Dans la deuxième partie — villes sans égout ; villages et bourgs ; villes où le tout à l’égout n’est pas pratiqué ou est inapplicable — nous passerons en revue et nous discuterons les moyens usités pour assurer l’écoulement hors de l’habitation des vidanges et des
eaux ménagères c’est-à-dire la pratique du jetage à-la rue, les fosses fixes, les fosses mobiles, les puisards, etc., et les différentes'questions qui s’y rattachent.
Nous nous proposons d’étudier, dans un chapitre 'spécial, la désinfection des cabinets, des éviers, des colonnes de chute et du drain ou canal particulier dé "la maison.
Cette division du sujet en deux parties, selon que d’évacuation des déjections et des liquides est immédiate et complète (tout à l’égout), ou intermittente ‘(systèmes spéciaux de la tinette filtrante, des fosses fixes, mobiles, de la vidange à la terre, à la tourbe, etc), a l’avantage de faire voir de suite que la salubrité d’une habitation n’est pas assurée par le fait de se trouver •desservie par le tout à l’égout. Ce serait en effet une erreur de croire que l’assainissement de l’habitation ■n’est possible que dans les villes qui possèdent un réseau complet d’égouts étanches, avec pente suffisante pour les écoulements rapides et une provision d’eau Considérable. Ane chercher la solution du problème •de l’assainissement des habitations que dans cet ordre d’idées, on commettrait une lourde faute.
‘ L’établissement et le fonctionnement du tout à l’é- "gout — envers lequel nous n’avons à nous montrer ni adversaire passionné, ni partisan enthousiaste puisque ' nous n’avons à faire ressortir ni ses avantages, ni ses ■ inconvénients —■ exige un ensemble de conditions tel-
PLAN SUIVI
les que la pente, l’eau en suffisance, etc. et soulève des questions budgétaires que toutes les villes et à plus ■forte raison les bourgs, les villages, ne peuvent réaliser. Il importe de savoir comment on peut y suppléer et comment on y supplée efficacement. La preuve de l’efficacité des moyens employés dans les villes non desservies par le tout à l’égout, nous la ferons connaître d’après un grand nombre de documents de villes et de pays différents, de France et de l’étranger.
Dans une question d’hygiène de l’importance de celle-ci, nous ne pouvons, nous ne devons nous égarer dans les détails particuliers à telle ou telle ville, car en se bornant à lîexamen et à la discussion de questions locales on se risque à ne faire que de l’assainissement partiel. Il nous faut porter la discussion sur un terrain plus vaste,- plus général, sans dévier dans la banalité ou dans la réclame. Il nous faut exposer des principes généraux, applicables dans toute habitation privée, en ■tout lieu, partout et toujours : il nous faut faire connaître l’existence et surtout vulgariser l’emploi d’un grand nombre de moyens ou d’appareils ingénieux qui •permettent de réaliser les nombreux desiderata de l’hygiène de l’habitation et que nous pourrons conseiller à nos malades, à nos amis, non seulement pour assainir leurs habitations ou les établir dans de bonnes conditions de salubrité, sans dépense exagérée, mais surtout pour éloigner la mortalité par maladies trans
missibles, de celles qu’aujourd’hui les médecins sont unanimes à appeler et à reconnaître évitables.
Signaler les installations défectueuses les plus habituelles des cabinets et des éviers de nos maisons ; comparer l’outillage primitif, inefficace, dangereux même, à l’outillage efficace, perfectionné, sanitaire ; montrer les dispositions simples, peu coûteuses qui, dans l’état actuel de nos connaissances scientifiques et de notre outillage sanitaire, rendront l’assainissement facile, que les médecins et les hygiénistes pourront légitimement réclamer et exiger ; faire voir ce qu’il faut faire, ce qu’il ne faut plus faire ; montrer le mal, offrir le remède, voilà le but de ce travail (i).
Rechercher les matériaux épars, les coordonner, les rapprocher dans un cadre méthodique constituait un travail de compilation et de bibliographie, long, intéressant peut-être, mais sans originalité, aussi avonsnous pensé qu’il fallait corriger l’aridité de lectures étendues par quelques recherches spéciales et des expériences pratiques au Laboratoire d’hygiène de la Faculté de médecine, sous le contrôle du professeur. C’est dans ce but que nous avons étudié, ce qui n’avait pas été fait jusqu’alors, nous le croyons du moins, un des modes probable ou tout au moins possible de propagation de la fièvre typhoïde dans les maisons à
(i) Consulter à ce sujet l’article du D r Richard : l’Exposition d’hygiène urbaine, in Revue d’hygiène, 1886, p. 370.
PLAN SUIVI
cabinet et à évier mal installés, recherches que nous nous proposons d’ailleurs de continuer chaque fois que l’occasion s’en offrira.
A l’aide de l’aéroscope fonctionnant dans des conditions spéciales, déterminées, avec les procédés de coloration et de culture usités en bactériologie, nous croyons avoir pu suivre deux cas curieux et intéressants relatifs à l’étiologie atmosphérique de la fièvre typhoïde, dus à la pénétration de bacilles typhiques qui, provenant des déjections non désinfectées d’un locataire malade avaient, par le tuyau de chute, contaminé l’air des cabinets des étages supérieurs et des chambres en contiguïté, dans deux maisons neuves, à closets insalubres : mais, c’est là une question qui reviendra en son temps et sur laquelle il serait prématuré d’insister ici.
DE L’ASSAIXIKSEMEXT
Définition du mot assainissement appliqué aux vidanges et aux eaux ménagères.
L’évacuation des vidanges et des eaux ménagères, est une partie seulement du grand problème de la salubrité, de l’assainissement de l’habitation, et de la salubrité des villes, mais elle domine toutes les autres, par ce fait, qu’étant de tous les instants, elle exige une. surveillance particulière, incessante.- C’est, nous l’avons dit précédemment, une partie de l’hygiène de l’habitation que les médecins français ont. jusqu’ici trop négligée. Ils l’abandonnaient aux architectes et les architectes de leur côté dressaient des plans trop généralement, hélas ! sans principes hygiéniques, plaçaient les cabinets à tort et à travers, et laissaient en définitive aux plombiers et aux ferblantiers, le choix et l’installation des appareils auxquels est subordonnée la salubrité des logements.
. Cette indifférence des médecins — notre commune ; négligence — n’a eu d’autre excuse jusqu’ici que notre.,
désaccord sur certains points d’épidémiologie récemment signalés ou notre ignorance des moyens qui, en nous protégeant contre certaines maladies transmissibles, appelées à juste titre maladies évitables , nous permettent de faire cesser les causes d’insalubrité intérieure et extérieure de nos habitations.
Quant à la façon avec laquelle l’architecte ou l’entrepreneur se désintéressent, l’un dans ses plans, l’autre dans ses constructions, des questions sanitaires, c’est pour la raison bien simple qu’ils ne savent où puiser les renseignements nécessaires, disséminés un peu partout dans de nombreux traités d’hygiène, et peut-être aussi parce qu’il n’existe pas jusqu’ici, en France, de grade spécial ôl architecte sanitaire.
L’évacuation rapide des excreta (matières fécales et urines) et des résidus de la vie journalière (eaux ménagères, eaux de lavages, etc.) est une des principales conditions de la salubrité, de l’assainissement des logements, mais elle n’est pas la seule : l’évacuation complète de tous les matériaux usés s’impose également. Or, ces matériaux sont produits, d’une part, dans le cabinet d’aisances, d’autre part, sur l’évier, dans les cuisines, et également aussi dans la cuvette des cabinets de toilette, dans la baignoire de la salle de bains, etc. : ce sont des dépendances du logement qu’il convient
DE L’ASSAINISSEMENT
forcément d’aménager avec un soin tout particulier. Si les matériaux usés qui y sont produits n’ont guère d’influence fâcheuse sur la santé de l'habitant, à l’état frais, il n’en est plus de même lorsqu’ils séjournent quelque temps dans ou sous la maison.
C’est qu’en effet tout ce qui est sujet, dans l’habitation, à putréfaction ou à fermentation putride, peut devenir cause de maladie pour l’habitant d’abord, pour le voisin ensuite, finalement pour le quartier et pour la ville. Il faut donc que les excreta et les eaux ménagères,'aussitôt produits dans le closet, sur l’évier, dans la toilette, ou dans la baignoire, soient évacués le plus rapidement possible, immédiatement et complètement.
Évacuation immédiate et complète ! Voilà deux termes de l’assainissement que nos voisins, les Anglais, formulent de la manière suivante : circulation, pas de stagnation. Mais sont-ce bien là les seuls termes? Estce là tout l’assainissement de l’habitation privée au point de vue des vidanges et des eaux ménagères ? Assurément non.
Les latrines et les éviers représentent deux ordres de voies par lesquelles l’atmosphère de nos logements, l’air qu’on y respire, peut être mis en rapport avec l’atmosphère soit des égouts, soit de la fosse fixe ou mo-
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bile, soit du puisard. Protéger l’habitation contre le méphitisme des gaz de l’égout, des fosses et des pui-' sards ; protéger le logement contre le retour des gaz des colonnes de chute et du drain de la maison, constitue aussi une partie intégrante, capitale, de l’assainissement.
Mais alors, dira-t-on, que faut-il entendre par ce mot assainissement? Qu’est-ce donc que l’assainissement de la maison dans le cas qui nous occupe ?
L’assainissement est « l’action d’assainir et le résultat de cette action », dit Littré (i). C’est bien ce sens général, abstrait, du mot assainissement qui est applicable au cas particulier, à la condition toutefois de préciser l’action et de faire connaître les résultats. .
. Assainir le closet, assainir l’évier, finalement assainir, rendre saine la maison, c’est mettre en œuvre des appareils spéciaux avec arrivée d’air pour ventiler, d’eau pour laver et entraîner les matières produites ;. tous moyens dont l’étude et la description font l’objet de ce travail.
Le premier terme de la définition du mot assainissement est donc la mise en œuvre d’appareils et de dispositions que nous aurons à examiner et à faire connaître. Mais ce n’est pas là tout l’assainissement : ce (i) Dictionnaire de la langue française.
DE l’assainissement
mot doit posséder un sens spécial, précisant le résultat de l’action. Ce sens, c’est avec la disparition rapide et complète des excreta et des eaux ménagères, matériaux. usés susceptibles de transformations et de fermentations, la disparition sans séjour et sans retour ; c’est la suppression des matériaux capables de servir de terrain de culture aux microbes pathogènes, aux bacilles, etc., qui peuvent devenir l’occasion, la cause déterminante de maladies infectio-contagieuses, c’està-dire transmissibles, sous forme d’épidémies de maison, susceptibles de se transformer en épidémie de quartier et même en épidémie de ville.
Voilà l’assainissement : c’est à la fois la mise en oeuvre d’appareils et de procédés particuliers dans le closet et sur l’évier et leur disposition spéciale de façon à éviter toute cause de maladie. Une habitation privée quelconque devra donc être réputée saine, assainie, au point de vue de l’évacuation des vidanges et des eaux ménagères quand elle sera disposée de façon à maintenir la santé de ceux qui l’occupent, quand l’air qu’on y respirera ne sera pas infecté, souillé, par les émanations des latrines ou des éviers et quand les cio sets ou les éviers seront disposés de sorte à éviter toute cause d’infection, toute cause de maladie.
Ces prémisses posées, il est facile de se rendre
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compte de l’importance de l’assainissement de la maison par le closet et par l’évier et de la difficulté de le définir en deux mots. C’est une des plus vastes questions de l’hygiène que cette étude relative aux closets et aux éviers, c’est aussi une des plus difficiles à exposer. C’est l’étude de l’évacuation immédiate et complète des matériaux usés, solides et liquides, excreta et eaux ménagères ; — les résidus solides des cuisines ne rentrent pas dans notre sujet — c’est aussi l’étude de la lutte contre le retour, d’une part, des principes volatifs, des émanations gazeuses qui ne se traduisent que par des propriétés organoleptiques, et, d’autre part, contre celui autrement dangereux, des effluves, des miasmes, des contages, des ptomaïnes, des leucomaïnes, des bacilles, des microbes — expressions variables suivant les époques — se traduisant par leur effet sur l’organisme, cause d’infection, cause de maladies zymotiques ou infectio-contagieuses (i).
Étudier l’évacuation des vidanges et eaux ménagères dans ses rapports avec l’assainissement des habitations privées c’est, d’une part, rechercher les agents protecteurs pour l’individu : agents mécaniques ou hydrauliques désinfectants ou neutralisants ; c’est aussi, d’au-
(i) Article de M. Schmitt, in Nouveau dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, T. XL, 1886.
DE L’ASSAINISSEMENT
tre part, faire connaître les moyens propres à assurer cette évacuation et surtout les résultats de cette évacuation sur la diminution de la morbidité et de la mortalité.
Si donc, pour en finir avec cette définition, l’étude de l’assainissement n’est que l’exposé des moyens et des résultats de la lutte contre l’infection comprise dans ce double sens, général : infection de l’air, de l’atmosphère par des odeurs corrompues, désagréables, et spécial, médical : « cause et propagation de maladies », (1) l’assainissement de l’habitation dans le cas particulier doit être et la lutte et le résultat de cette lutte contre l’infection dans sa double acception, générale et spéciale, par le closet et par l’évier.
État de la question en France et à l’étranger.
Qu’avons-nous fait en France jusqu’ici pour l’assainissement de nos maisons au point de vue des vidanges et des eaux ménagères ? Qu’a-t-on fait à l’étranger? Voilà deux questions qu’il nous faut examiner.
En France, on doit le reconnaître, on a fait trop peu
(1) Vallin. Désinfection et désinfectants; Traité des désinfec~ tants, page 2,
■ de chose jusqu’ici. La mauvaise disposition des clo- •sets et des éviers avec évacuation vicieuse des matières excrémentitielles et des eaux ménagères, est une règle à peu près générale dans les maisons de nos grandes villes et souvent une des causes les plus graves d’infection (i) des logements, principalement dans celles où fonctionne le tout à l’égout. C’est que dans celles-ci on a cherché par des procédés incomplets, infidèles ou défectueux, à empêcher le reflux des émanations fétides de l’égout,.des tuyaux de chute des vidanges et des eaux ménagères dans l’habitation.
Ces procédés, nous aurons ultérieurement à les faire /connaître, à les critiquer, dans les maisons insalubres. Or, critiquer, démolir, ne suffit pas.; il faut pouvoir remplacer, reconstituer: nous aurons donc à signaler, sans la réclame industrielle toutefois, qui abuse trop souvent de l’épithète hygiénique, dans un paragraphe spécial de chacun de nos chapitres, la maison salubre, assainie, c’est-à-dire les appareils les plus propres à assurer la santé et à faire cesser les causes d’insalubrité intérieure et extérieure de nos closets et de nos éviers.
(i) Nous employons désormais ce mot dans le double sens que nous lui avons reconnu précédemment, sens général et sens spécial, médical.
DE L’ASSAINISSEMENT
Il faut avouer qu’en France la question de l’évacuation des immondices dans ses rapports avec la salubrité des habitations est un peu trop oubliée, trop sacrifiée.; Tandis que depuis ces dix dernières années de nombreux volumes ou mémoires étaient publiés à l’étranger sur cette importante question, nous semblions nous désintéresser de ce grand mouvement hygiénique. Diminuer la morbidité serait cependant une œuvre de prévoyance, et diminuer la mortalité pour lutter contre notre faible natalité (i) serait de la prévoyance patriotique. N’y a-t-il pas là de quoi inquiéter tous les’ cœurs patriotes? Pourquoi cette apathie, cette négligence, sacrifiant des existences humaines qui pourraient être préservées? Pourquoi ce gaspillage desforces vives de la nation ? L’expérience a été faite un peu à nos dépens. Des épidémies successives de fièvre’ typhoïde, tantôt sur un point, tantôt sur l’autre ; l’apparition du choléra pendant plusieurs années, semblent avoir réveillé nos nationaux et dirigé l’attention des médecins et des pouvoirs publics vers les pratiques^ hygiéuiques.
L’Angleterre dont on a certainement trop surfait la
(i) Elle est tombée à 2 et même à 1 1/2 pour 1000 habitants" en France, tandis qu’en Allemagne elle est de plus de 12 ; elle s’élève à 10 et 11 en Italie et à i 3 pour 1000 en Angleterre-.
réputation en ce qui concerne la réforme hygiénique dans l’assainissement de l’habitation, est certainement avant les Américains, les Belges et les Allemands, la nation dont les travaux ont le plus contribué à nous faire connaître et à nous proposer les réformes sanitaires. Les Anglais ont même créé une expression spéciale qui consacre leur importante réforme sanitaire. Sous la nouvelle dénomination de * sanitary engineering » (i) c’est-à-dire de génie sanitaire, opposée à nos expressions « génie civil, génie maritime, ils ont désigné l’important ensemble de connaissances pratiques nécessaires à l’ingénieur chargé de travaux d’assainissement, à l’architecte hygiéniste, à l’hygiéniste ingénieur.
A la suite des nombreuses publications anglaises, de ces tracts, la science sanitaire française avait pris cependant un plus grand essor, mais, ou notre outillage restait primitif, ou il nous fallait le demander aux fabricants étrangers pour l’avoir plus perfectionné, plus efficace, et chez beaucoup de propriétaires peu fortunés,
(i) Sanitary engineering, a guide to the construction of Works, of sewerage and house drainage by Baldwin Latiiam post president of the society of engineers London, in-8,1879 — Voir aussi, Le génie sanitaire par le cap. Dowglas Galton in The sanitary record du i 5 novembre 1879, p. 167 et suivantes.
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la mise en place d’appareils sanitaires coûteux, rencontrait une résistance facile à concevoir. Un aussi grave sujet ne pouvait manquer d’attirer l’attention de ceux qui, en France, ont à cœur les progrès de l’hygiène publique : les médecins notamment ne pouvaient rester spectateurs insensibles et indifférents à ce grand réveil des pratiques hygiéniques dont les principales conséquences sont : i° de protéger la santé en assainissant les habitations, en les défendant contre la propagation et la diffusion des affections épidémiques ; 2 ° d’économiser la vie humaine; 3° enfin d’éclairer d’un jour nouveau la pathogénie et la prophylaxie.
Sans doute, au lieu de montrer si longtemps une indifférence regrettable nous aurions dû, dès le principe, profiter des leçons de l’étranger qui, en nous faisant connaître les causes d’insalubrité de nos maisons, nous offrait en même temps le moyen de les faire disparaître. Nous n’avons peut-être pas à le regretter maintenant que nous pouvons mettre plus complètement à profit ses leçons et ses erreurs et que nous fabriquons chez nous, à meilleur compte, des appareils aussi bons sinon meilleurs.
La science sanitaire, l’hygiène de l’habitation dont on a médit autrefois en la considérant comme entraînant à des dépenses « inutiles, à remettre à plus tard.
etc., » (i) doit prendre chez nous une place de jour eh jour plus importante parce que, comme l’a dit P. Bert, « l’hygiène publique est la moralité des sociétés » et surtout parce qu’il n’est pas de science « qui touche de plus près à l’intérêt des masses et à la propriété des États ».
Si les Anglais ont été les maîtres ou tout au moins les précurseurs de toutes les nations en fait d’assainissement de la maison, si le mouvement en faveur des pratiques hygiéniques parti de la Grande-Bretagne s’est répandu en Amérique, aux États-Unis, en Allemagne, en Belgique, si depuis quelques années il a gagné tous, ces pays, ce serait une erreur de croire qu’il n’est pas encore entré en France : il a même fait son chemin dans quelques villes, mais que de réformes encore à introduire dans l’assainissement de la majorité de nos maisons !
. Chez les Anglais, d’après Zuber (2) l’assainissement de l’habitation qui, à ses débuts, n’était pas tant une question d’hygiène que de sentimentalisme, de respectability, est passé rapidement de l’expérience à la pratique. En France, où il nous est venu en dernier lieu, il sera d’autant plus^ fructueux que les médecins font
(1) Rochard, Traité d’hygiène sociale , 1888.
<■ (2) Revue, d'hygiène et de police sanitaire, i 883 , p. 7S9.
DE L’ASSAINISSEMENT
naître dans toutes les classes de la société le souci de la protection contre les germes extérieurs : la lutte contre les microbes est devenue une question essentiellement française. On l’a vu par le succès de l’Exposition d’hygiène urbaine de la caserne Lobau, à Paris, en 1886, où semblent avoir, été tranchées les questions pratiques d’hygiène urbaine et d’hygiène de la maison qui préoccupaient le plus les esprits.
Nos hygiénistes, nos constructeurs, nos bureaux d’hygiène, cette institution excellente, encore trop rare aujourd’hui, mais qui va se multipliant chaque année (1) ne se sont pas fait faute de montrer toute l’importance pour la santé publique, des travaux d’assainissement et de salubrité, et le public français, jusqu’alors si ignorant et si insouciant des règles de l’hygiène, commence à sortir de sa torpeur ; mais pour nos rares villes où on s’est laissé entraîner par des conseils éclairés et bien dirigés, où on a pratiqué l’assainissement de l’habitation et de la ville, combien d’autres attendent que la vérité les étouffe pour se rendre à l’évidence ! Combien ont le tort de piétiner sur place et d’attendre que la capitale §e soit prononcée sur telle ou telle question à l’ordre du jour, au lieu d’aller de l’avant ! Que Paris s’assai-
(r) Les bureaux d’hygiène en France, par M. le docteur O. du , Mesnil in Annales d’hygiène et de médecine légale, 1887, p. 438 .
nisse de telle ou telle manière, qu’il adopte tel ou tel mode de vidange, peu importe, l’essentiel pour chaque ville de province est de s’assainir elle-même par un système quelconque, ayant fait ses preuves et fourni des résultats positifs.
En Angleterre, ce sont surtout les maisons destinées à la classe ouvrière, à la petite bourgeoisie, qui se sont assainies ; les maisons riches laissent encore beaucoup à désirer (i). En France, c’est tout le contraire. Dans les maisons de la classe aisée, on s’est borné la plupart, du temps à un simulacre d’assainissement : quant aux immeubles destinés à la classe ouvrière, à la classe pauvre, on n’a rien pu faire jusqu’alors pour les rendre salubres (2) par suite de l’insuffisance de la loi relative à l’assainissement des logements insalubres ( 3 ).
L’assainissement de la maison en France, est une
(1) On a beaucoup trop surfait, paraît-il, la réputation de la réforme sanitafre de la maison, en Angleterre. Elle existe 'certainement, dit M. Vallin daus ses savantes études, mais elle n’est pas aussi avancée qu’on veut bien le dire. D’après lui « elle n’existe que là où on a pu l’imposer », surtout dans la classe ouvrière. Dans la classe aisée et dans les maisons riches, elle n’est pas si étendue qu’on l’écrit généralement.
(2) Consulter au sujet du logement des ouvriers français l’article de M. le docteur Jules Rochard, Revue des Deux-Mondes du iS mai 1888 et son Traité d’hygiène sociale. Consulter aussi l’article du Journal d’hygiène , n os 629, 63 oet suivant p. 48S, 1888.
( 3 ) Loi des 19 janvier, 7 mars, i 3 avril i 85 o et 25 mai 1864.
DE L’ASSAINISSEMENT
question complexe que ceux-là seuls qui ont eu à visiter un grand nombre de logements, dans des milieux différents, pourront facilement résoudre.
Tous ceux qui, à un titre quelconque, soit comme médecins, soit comme membres d’une Commission des logements insalubres, ont eu à pénétrer dans les habitations de nos grandes villes ont été certainement frappés du degré de corruption de l’air qu’on respire dans certaines maisons réputées assainies.
Si cette infection existe dans les logements occupés par la classe aisée, que n’est-ce pas dans les maisons habitées par les petits employés, par les ouvriers, dans ces cités-casernes des grandes villes, chez ces locataires peu fortunés où une seule pièce, souvent exigue et mal ventilée, sert à la fois de cuisine, d’atelier, de chambre à coucher à une famille composée de plusieurs personnes. Ce n’est pas le miasme humain qui vous prend à la gorge, c’est une odeur sui generis, putride , écœurante.
Les médecins des bureaux de bienfaisance et des caisses ouvrières, mieux que d’autres, connaissent et cette odeur et surtout ses résultats funestes sur l’organisme des malheureux qui vivent dans de pareils taudis. Quelle aggravation de la misère physiologique ! Que d’ouvriers deviennent malades, que d’enfants de-
viennent scrofuleux, tuberculeux, uniquement par ce fait de l’infection du logement! Combien échapperaient à la scrofule, à la phthisie, à la fièvre typhoïde, à la diphtérie, si l'on assainissait l’habitation, si on la rendait plus salubre, plus saine ! Ce n’est pas le lieu de faire du lyrisme. Dans deux mémoires couronnés par la Commission de l’hygiène de l’enfance de l’Académie de Médecine, nous avons déjà eu l’occasion d’insister sur l'étiologie spéciale de la scrofule et de la phthisie' chez les enfants delà classe pauvre, condamnés à vivre dans de pareils milieux confinés et infectés.
Mafs, dira-t-on, les causes de l’insalubrité, de l’altération de l’air, dans les logements riches ou pauvres sont multiples et il est très difficile de les faire disparaître toutes. Raison de plus pour lutter contre celles qu’il est permis et facile d’atteindre. De ce nombre sont celles qui résultent de la fermentation, de la putréfaction, dans les logements, des résidus de la vie journalière : les plus accessibles certainement, ce sont les* matières fécales et les ordures ménagères qui séjournent dans quelques habitations, dans des vases, dans des seaux pendant des journées entières, avant d’être portées à l’égout, à la fosse, à l’évier ou au plomb commun, dans le coin du corridor commun ou à la fenêtre du palier de l’escalier.
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Nous savons bien que dans certaines villes, les règlements municipaux imposent aux propriétaires des immeubles destinés à la classe ouvrière, un cabinet d’aisances par cinq ou six familles, un évier pour chaque -logement, et une canalisation spéciale pour entraîner à l’égout les vidanges et les eaux ménagères, mais combien ces installations sont défectueuses ! On a fait quelque chose, il faut bien en convenir, on a même fait exécuter des travaux prescrits par les Commissions des logements insalubres, mais on n’a pas pour cela assaini la maison de l’ouvrier, ni le logement de la classe aisée.
En lisant la description du Building anglais (1), en la comparant avec le logement de nos petits employés français, on est frappé du confortable hygiénique de l’un, de la saleté du nôtre. Ce confort que M. le Professeur Vallin a si bien fait ressortir dans son article de la Revue d'hygiène et de police sanitaire (2) n’est pas seulement à l’avantage du building, mais du pea-
; (1) Les buildings de la grande Bretagne sont des maisons pour un seul ménage, construites par des Sociétés financières avec tout le confort moderne et avec tous les perfectionnements réalisés dans ces dernières années au point de vue de la salubrité. ‘Ces sociétés financières rappellent certaines de-,nos sociétés immobilières.
' (2) Voir l’hygiène à Londres, in Revue d'hygiène et de police sanitaire , i 883 , p. 366 .
doly building et même du common bodging house (i). Partout chez nos voisins, dans les asiles de nuit et jusque dans les réduits où les misérables vont coucher à la corde, partout les closets sont munis d’une cuvette en poterie avec siphon hydraulique et abattant en parfait état ; partout closets et éviers sont dans un état de propreté irréprochable.
Chez nous, au contraire, les cabinets de nos maisons d’ouvriers sont des lieux dits à la turque mal situés, mal lavés, mal ventilés et d’une saleté repoussante : c’est qu’en France, les closets sont trop généralement communs à tous les ménages et par conséquent bien plus sales que s’ils étaient à l’usage exclusif d’une seule famille.
Nous pourrions facilement multiplier les exemples d’insuffisance de la loi relative à l’assainissement des logements insalubres et montrer combien sont défectueuses les mesures de salubrité que les Commissions peuvent imposer aux propriétaires d’habitations ouvrières. Nous ne voulons citer qu’un seul exemple, mais il est typique, de la façon dont est compris l’assainissement des logements à bon marché dans nos villes françaises: cet exemple prouvera que la persistance des épidémies de maison, fièvre typhoïde, diphtérie,
(i) Ut suprà, loco citato.
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etc., tient à des causes essentiellement locales d’insalubrité.
A Nancy, tous les médecins connaissent dans le quartier de la Ville-Vieille une maison d’ouvriers, véritable cité-caserne, située rue de la Gendarmerie, que pour ma part j’ai souvent à visiter comme médecin du bureau de bienfaisance. Elle est tellement misérable d’aspect et de tenue que la sous-commission des logements insalubres qui la visitait pour la quatrième fois en i 885 « regrettait de ne pouvoir proposer l’interdiction absolue des logements de cette maison ». Habitée par trente-deux ménages, elle n’avait au moment de l’expertise qu’un seul cabinet avec trou à la turque: ce cabinet, complètement privé d’air et de lumière, qui versait les excreta et les urines dans un mauvais canal engorgé et qui souvent débordait, était situé à l’entrée du corridor, à gauche, tout près de la cage de l’escalier conduisant à quatre étages par des paliers et des corridors sombres et non ventilés sur lesquels ouvraient les portes des logements « qui ne sont en réalité que d’infectes bouges » disait le rapporteur, où « grouillaient » cent trente-sept personnes. Les déjections le plus souvent déposées en dehors du trou à la turque jusqu’à la porte d’entrée, étaient piétinées par les visiteurs dont les chaussures laissaient ensuite des
empreintes sur le plancher du corridor commun, sur les marches de l’escalier qui n’étaient jamais lavées, et jusque dans les logements dont les planchers étaient disjoints. Sous les fenêtres de certains logements donnant sur la rue ou sur la cour, se trouvaient des plombs insalubres en fer-blanc, en communication directe avec la canalisation sans siphon ni coupe-air, où les ménagères vidaient leurs eaux grasses, souvent même les matières fécales ; dans les autres logements on conservait les déjections, les urines et les résidus alimentaires dans des vases ou dans des seaux qu’on allait vider le soir ou de bon matin dans la gargouille la plus voisine de la maison. Aussi, la fièvre typhoïde étaitelle en permanence depuis de nombreuses années dans ce taudis infect où malheureusement les occupants se succédaient journellement.
En 1886, on a décidé de nettoyer cette maison. Par ordre, on a démoli et désinfecté le cabinet qui a été transporté dans une petite courette et on a muni le siège à la turque d’un appareil à valve : on a ordonné au propriétaire la démolition de l’ancienne canalisation et sa reconstruction suivant les arrêtés municipaux, on a même installé un tuyau d’évent sur le toit, mais ce que la commission n’a pu obtenir, et c’était la chose essentielle, — c’est l’eau pour laver le siège à la turque, le
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nettoyer et le désinfecter ainsi que le drain particulier. Les quelques rares seaux d’eau jetés de temps à autre par le principal locataire sont impuissants à tout balayer et à tout entraîner dans la canalisation publique si bien que le drain de maison, fréquemment obstrué, déborde par la lunette du cabinet et qu’il faut se servir d’un bâton pour désobstruer l’égoût particulier.
Voilà l’assainissement que les règlements permettent d’imposer. On a cru assainir mais on n’a rien fait : on a purement et simplement déplacé le méphitisme, on ne l’apas détruit. On Ta déplacé en déplaçant le closet et en empêchant la cage d’escalier de se transformer en cheminée d’appel, en supprimant les plombs sous les fenêtres et en les remplaçant par des éviers d’angle, sans eau, dans chaque corridor ou dans certains logements. On a déplacé l’ennemi, on Ta chassé de la porte d’entrée et de l’escalier mais il est rentré par les fenêtres donnant sur la courette, par le corridor, par le siphon de pied mal installé ou insuffisant, par la canalisation mal lavée, par les trous des éviers à bonde siphoïde, et, enfin de compte, on a toujours entretenu dans l’immeuble l’état sporadique de la fièvre typhoïde, puisque depuis le i«- janvier 1886 à ce jour, sept personnes, sur une population souvent renouvelée, ont déjà
été admises à l’hôpital sous le diagnostic confirmé de fièvre continue.
La fièvre typhoïde a toutes les chances voulues pour continuer à sévir dans cette maison à l’état endémique parce que les mêmes causes locales d’insalubrité y persistent et y persisteront toujours malgré la Commission des logements insalubres qui se trouve absolument désarmée pour les faire cesser : elle continuera à y sévir par cas séparés ou sous forme d’épidémie de maison, non pas seulement à cause de la saleté des occupants — on sera toujours impuissant contre la malpropreté des ouvriers des cités-casernes — non pas parce qu’ils seront mal nourris, mal vêtus, surmenés par le travail pu par les excès de tout genre, la vraie, la seule raison c’est qu’on s’est adressé à des procédés d'assainissement défectueux et incomplets, c’est qu’on a laissé mettre en place des appareils qui ne sauraient s’opposer au reflux des émanations du closet et des éviers. Ce reflux est par la mauvaise installation des cabinets et des éviers, la cause la plus grave d’insalubrité et d’infection de nos habitations, non seulement dans les logements à bon marché, mais même chez les gens aisés, dans toutes les villes où -fonctionne le tout à l’égout.
Nous venons de citer au hasard un exemple, avec
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preuves à l’appui, de l'assainissement insuffisant que la loi permet d’imposer aux cités-casernes, mais les habitations ouvrières ne valent guère mieux et nous devons nous empresser d’ajouter que nos maisons de la classe aisée sont passibles des mêmes reproches.
L’assainissement n’y est guère mieux compris. Au moment où nous terminons ce travail, nous ne connaissons à Nancy qu’une vingtaine de maisons aisées qui sont devenues vraiment salubres, assainies, c’est-à-dire munies des perfectionnements que l’hygiéniste peut légitimement exiger. Toutes, sans exception, ont comme siphon de pied une véritable petite fosse fixe, le siphon primitif, rectangulaire, en pierre de roche, avec plongée de six centimètres environ ; la canalisation et le drainage de l’habitation sont généralement mal exécutés, mal installés ; les éviers ont pour toute occlusion hermétique, la bonde siphoïde.
Il en est malheureusement ainsi dans la majorité des villes françaises assainies et c’est ce qui a fait émettre à Smith de Londres, cet hygiéniste si compétent, au sujet de la salubrité de nos logements un jugement qui n’est que trop fondé : « Vos maisons, disait-il, (i) me font l’effet d’immenses poumons, vos tuyaux de
(i) Congrès de Genève. Comptes rendus du Congrès , 2 vol. •et Revue d’hygiène et de police sanitaire, 1882, p. 810.
chute de bronches, qui aspirent grâce à leur position plus élevée et à la différence de leur température les miasmes et les microbes des égouts pour les diriger dans vos chambres et les rejeter au dehors par vos fenêtres. Après tout, l’air de l’égout vous revient dans la rue et ceci après avoir empoisonné le monde, en filtrant à travers vos maisons ».
Ce sévère jugement de Smith s’est-il démenti depuis qu’il a été porté en 1882 ? Pas le moins du monde. Il se confirme de plus en plus, car nous continuons toujours à déplacer le méphitisme et non à le détruire, par nos procédés routiniers et par nos installations défectueuses. Dans la plupart de nos villes assainies on a cru faire de l’hygiène, de l’assainissement, en faisant dépenser aux propriétaires, souvent victimes de l’incurie et de la saleté de leurs locataires — sans pouvoir leur imposer à l’avenir la propreté, — quelques centaines de francs, pour un drainage mal conditionné destiné à entraîner hors de l’habitation les vidanges et les eaux ménagères, en leur faisant installer de nouveaux appareils à fermeture libre, métallique, dans les closets, et des éviers à bonde siphoïde, sans siphon.
A l’étranger on nous adresse ce reproche de dépenser trop d’argent pour tout ce qui se voit et pas assez pour tout ce qui fait vivre. C’est un tort dont nous de-
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vrions nous corriger ; mieux vaudrait dépenser plus en mesures préventives et moins en dépenses curatives.
Les Anglais et les Américains, nos modèles en hygiène, n’ont pas ainsi compris l’assainissement de leurs maisons au point de vue des vidanges et des eaux ménagères. Ils ont, les premiers, imaginé un grand nombre de moyens ou d’appareils, très ingénieux, qui permettentde réaliser les nombreux désiderata de l’hygiène de l’habitation. Malheureusement ces appareils étaient coûteux ; de plus ils n’étaient connus ni des architectes, ni des médecins, ni du grand public français : maintenant que la France n’est plus tributaire de l’étranger pour leur construction, maintenant que nos fabricants peuvent les livrer aussi solides, à meilleur compte, et plus perfectionnés, il faut les faire connaître, les vulgariser, en signalant les dispositions spéciales que les hygiénistes peuvent non seulement patronner mais légitimement exiger de tous les constructeurs nouveaux, et montrer comment les habitations anciennes, défectueuses, peuvent être assainies : il faut prouver comment peut être résolue, dans l’état actuel de nos connaissances scientifiques et de notre outillage sanitaire, cette importante question des latrines et des éviers dans leurs rapports avec l’assainissement des habitations privées.
En France, nous ne saurions trop insister sur ce fait, on a montré jusqu’alors une indifférence coupable dans l’aménagement des closets et des éviers. Pourquoi cette négligence ? pourquoi les prescriptions applicables à la salubrité des maisons sont-elles plutôt résolues dans la plupart des villes d’Angleterre et d’Amérique que dans nos villes françaises ? Nous soulevons ici une question qui mériterait d’être traitée avec d’amples détails : nous nous bornerons à en signaler les points essentiels.
Si nous n’avons pas encore de bonnes mœurs sanitaires cela tient à bien des causes : la principale, c’est l’insouciance de chacun et de tous à se conformer aux prescriptions hygiéniques en temps ordinaire. Vienne une épidémie de maison ou de ville, on est soucieux pour les siens, pour soi-même, et par là, moins sourd à des avertissements qu’on s’empresse d’oublier le danger passé.
Cela tient aussi d’autre part :
i° Et tout d’abord, aux lois et règlements en vigueur ;
2° A la réglementation des travaux et des ouvriers appelés à les accomplir ;
3 ° A la non indépendance par la solde des fonctionnaires chargés de vérifier et d’accepter les travaux ;
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4° Enfin, en quatrième lieu, probablement aussi au manque d’inspection sanitaire des immeubles.
Un mot seulement, sur chacun de ces points.