II PRÉFACE
f avais fait maint bousillage dans la première édition à l'endroit de nos bons vieux mots lyonnais, et que j'ai toujours ouï dire à feu mon grand, qu'il fallait toujours se dire bête à soi-même avant que les autres vous le disent. Adonc lorsque j'écrivais lesdites Vieilleries dont plusieurs chapitres sont fort jeunes sans doute, car ils n'ont guère que vingt ans d'âge, je me laissais aller après une curiosité passionnée de tracer la lignée des mots de notre parler populaire, fe farfouillai pour cela m quelques ouvrages communs de philologie, qui eux-mêmes étaient nés quelque quinze ou vingt années auparavant, ne me doutant naïvement que « la science », comme cela se dit au jour d'aujourd'hui, avait été remise à la fonte, et que sous peu elle le serait derechef. Hélas, ainsi que T écrit le sage Solomon au livre de Patience (la langue m'a fourché, je voulais dire Sapience, mais cela revient au même, la souveraine sagesse étant d'être patient^ : .
Qui ne sait rien, de rien ne doute.
fe ne tardai guère à m' apercevoir, quoique tardivement, que même il ne suffit pas de se tenir au fait des travaux
PRÉFACE m
des docteSj mais encore qu'il y faut ce que les anciens appelaient (jiftoSoç, c'est pour dire qu'il faut aller cr selon la voie y>; et qu'icelle [iiéOoSoç, on la doit étudier opiniatrémenty encore que ce soit moins délectable que de se chauffer le ventreau soleil. — a On a tâché moyen d'y faire, » comme disait modestement feu mon maître d'apprentissage, que Dieu ait son âme.
Chemin faisant, j'ai pris envie de refondre foru choses. J'ai écrit maint nouveau chapitre, dont l'un en la bonne compagnie de u pauvre Duroquet le veloutier, de r Académie du Gourguillon, mort récemment, hélas I J'ai corrigé de ci, corrigé de là. Enfin j'ai tant dépassé et repassé de trame, tant tissé de nouvelles façures, tant pinceté ^ouvrage, tant et si bien remondé mes longueurs, tant passé le polissoir, que c'est quasiment une pièce nouvelle que je te présente, ami lecteur, en te priant la visiter dun oeil bénin et la recevoir, ainsi qu'elle fest offerte, cordialement.
lEN sûr qu'il y a encore des canuts vieux, mais y a-t-il encore de vieux canuts ? A savoir. Ce canut, qui était déjà bien âgé quand j'étais tout jeune, il avait quelque chose de particulièrement bonhomme, naïf, et, par dessus tout, patriarcal. L'atelier : compagnon, compagnonne', apprenti, apprentisse, c'était sa &mille. On me dit qu'aujourd'hui l'on ne forme plus d'apprentis; la profession ne se perpétue pas, elle émigré à la campagne, ou bien l'atelier disparait et l'usine le remplace. Si cela se réalise jamais, Lyon ne sera plus Lyon.
I. Le compagnon, la compagnonne sont des ouvriers qui ne possèdent pas leur métier, mais travaillent sur le métier du maître, en lui abandonnant la moitié de la Êiçon.
Lit FiiiOtritt iyommim, i
C'était « drôle », ces ateliers. J'ai parlé des apprentis, des apprentisses. H me semble qu'à ces membres de la &mille il &ut joindre le coucou. H y a si longtemps qu'il sonne pour elle! Il avait sonné pour l'arrière-^and-père. C'est un membre de la Emilie qui ne meurt pas, voilà tout.
Et de Élit, ce n'était pas seulement dans les ateliers de canuts qu'il sonnait. Voire dans toutes les honnêtes salles à manger bourgeoises. Le nôtre figure encore, avec sa haute caisse de noyer noirci par l'âge, à moulures contournées, du commencement du xviii* siècle. Depuis deux cents ans bientôt, on ne l'a jamais réparé, et il sonne toujours ! A telles enseignes que les voisins de l'autre côté du mur mitoyen se plaignent d'être réveillés la nuit. Et il sonnera encore quand nous n'y serons plus pour l'entendre.
Continuant mon propos, n'est-ce point chose poor surprendre le Parisien que l'art de la soie, suivant l'expression de nos pères, entendant dire par là que l'ouvrier en soie était un artiste? Là, point de ces réunions d'ouvriers dans de vastes usines, sortant et rentrant à la cloche, qu'on paie le samedi soir, et qui aussitôt encombrent les comptoirs, les zincs, les mannezincs, que sais-je, avec tous leurs noms! Et en avant l'alcool, le fil-en-quatre, le paf, le tord-boyaux, que sais-je encore! Et pendant ce temps, la femme crève de feim à la maison avec les enÉmts. Chez nous, du moins, la femme n'est point isolée de son mari; la fille, de son père. Lorsque, en 1869, je crois.
LB VIEUX CANxrr 3
M. Jules Vallès vint à Lyon, soi-disant à celle fin « d'étudier la question ouvrière », il visita la Croix-Rousse. D y cherchait le sujet de ces peintures d'un « socialisme réaliste » qui, dans les journaux, rapportent si gros à leurs auteurs. C'est véritablement ceux-là qui s'engraissent de la sueur du peuple ! H fut révolté de ces mœurs honnêtes, de ces ateliers où chacun travaillait tranquillement, sans déclamation ni emphase. Or l'avaiton convié le soir à festoyer chez Antoine, rue de l'Impératrice, avec Pierre Dupont. Il y vint, fit attendre deux heures, naturellement; fut grossier, « poseur », et comme on lui demandait ses impressions sur la visite du matin : « Rien à &ire, dit-il, ça puç la ÊuniUe. » — La &mille, c'était l'ennemi.
Pas moins, ces bons vieux ateliers de canut, ça vaut mieux que ces caravansérails d'usine où l'ouvrier n'est plus qu'un numéro matricule. Dans ces ateliers la vie m'y a paru douce. Voire que, parfob, il y avait des apprentisses qui jetaient une lueur de printemps. Non que, d'ordinaire, elles fussent jolies. Nos pauvres canuses sont volontiers étiolées, peu soignées de leur personne, et font mince figure au prix d'une belle bôye de Condrieu, charpentée en Vénus antique. Mais jeunesse est toujours firiande. Pour qui a seize ans, toutes les femmes sont jolies, voire en dépit des pantoufles acculées et des bas en craquelins. Ce n'est qu'une aflaire du plus au moins.
Il n'y a qu'une chose que je ne goûtais pas. L'hiver, dans notre atelier, par rapport au froid, l'apprentisse, sous ses cotillons, portait des pantalons de velours noir descendant jusqu'aux talons. Elle semblait un pigeon pattu. Cela, c'eût été
pour dépoétiser Lamartine lui-même ! Je veux bien que ce fût plus convenable pour monter sur la suspente. Mais enfin j'aurais mieux aimé de vraies jambes, même pour monter sur la suspente.
En ces temps préhistoriques où la hiérarchie existait et où les enfants ne disaient pas encore : « Grand'maman, tu m'embêtes! » le chef d'atelier avait une autorité morale, quelque chose d'un patriarche, mais d'un patriarche en tricot et en bonnet de coton. En ma jeunesse on ne disait déjà plus : « Not'maître », mais les autres fois, c'était le terme accepté en parlant au chef d'atelier. Nous avions en rue Neyret, voilà plus de cinquante ans, le père Burland, un bon « bargeois », entouré du respect de tous, et le méritant. Je le vois encore quand il venait à la maison, rasé, propre, avec un chapeau monté ', une vagnote^ noire, linge éblouissant. En ce temps-là il n'y avait quasi point de régisseurs (on les appelait des regrettiers) et d'être propriétaire, c'était un titre à une amitié. déférente, mais sincère. Le père du père Burland était déjà dans la maison, aussi caniît. Ce bonhomme, après six journées de seize heures, s'offrait un petit divertissement le dimanche. En sortant de vêpres, il achetait une petite miche, et allait boire une chopine, en devisant du temps qu'il feit avec quelques voisins, car le voisinage est aussi un degré inférieur de l'amitié. Quel ouvrier