‹ Les vieilleries lyonnaises de Nizier du Puitspelu [pseud.]Chapitre 30 sur 32 · L*OUCHE, LE VERBE OUCHER 3O · texte numérisé non relu

L*OUCHE, LE VERBE OUCHER 3O

on s*attendrait à asàty asoiery puisque xoare a donné seer^ soier et non scher. La filiation de Touche est donc inconnue, mais ce que nous savons bien, c'est qu'elle est encore plus ancienne que celle des La Trémouille.

Quant au verbe oucher ou plus étymologiquement boucher", tous les Lyonnais de Lyon savent qu'il n'a aucun nippon de sens avec Touche du boulanger, et qu'il signifie proprement « retourner en Élisant sauter ». Chez nous on ouche les pommes de terre, on ne les saute pas, ce qui est une 6ute énorme de £rançais, sauter n'étant pas un verbe actif. On ouche la salade. Quand on Ta ouchée pour imprégner les feuilles, on continue pour la « &tiguer ». On sait que la salade demande à être &tiguée.

L'étymologie d'oucher n'a aucun rappon avec celle d'ouche. Oucher est la forme lyonnaise du firançais bocher qui, au moyen âge, avec la signification moderne, en avait une autre trop folâtre pour qu'il soit séant de la rappeler ici. Diez, et après lui Littré et Scheler, le tirent du germanique hot:^my secouer en balançant; Foerster, du vieux picard bocy crochet, qui vient lui-même du germanique hôc. Si Ton veut connaître mon opinion, c'est qu'il vaut mieux manger une salade bien ouchée que de chercher des étymologies incertaines.

ï) fiuritr 1889, I. Je préfère oucher parce que Vh de boucher n'est pas aspirée en lyooiMÛs.

du bon vin ». — Mais Olivier de Serres était huguenot. Peutêtre en cette occurrence serait-il auprès de vous d'un médiocre conseil, vu que vous seriez bon catholique ? Or sachez, en tel cas, que tous les conciles et pères de l'Église s'accordent en ce point que boire et offrir de bon vin, c'est faire acte de bon

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catholique. Y mettre de l'eau, c'est se sentir d'hérésie. Ne boire que de l'eau est pure hérésie noyable, fleurant l'athéisme.

Or, si vous avez du bon vin, c'est indice que vous avez le goût des bonnes choses, et bien ordonnées ; c'est enseigne que vous avez un ménage de ville et sans doute aussi un ménage des champs, tous deux sagement entretenus, où rien ne manque, mais où rien ne se perd. C'est la condition pour vivre honorablement sans porter dommage à sa fortune.

En cette occurrence vous ne pouvez feillir à suivre les conseils de Caton, G)lumelle et autres anciens qui reconmiandent avoir, en telle maison, bien gouvernée, trois sortes de balais, c'est à savoir : un balai de crin pour votre grand'salle ; un balai de jonc pour votre salle à manger, et un balai de biè pour vos oflices et votre cuisine, par quoi, équitablement, j'aurais dû commencer, vu la précellence de la cuisine sur tout le reste du logis. Que si vous êtes assez pécunieux pour avoir des chambres à tapis, il y Éiudra même joindre un quatrième balai : de chiendent.

Si, par hasard (ce que je ne veux croire), vous ignori^ ce que c'est qu'un balai de biè, consultez le respectable M. Molard, à la lettre B, vous y verrez : « Balai de biè, dites balai de bouleau. » Vous savez maintenant que vous devrez toujours appeler le balai de bouleau balai de biè.

Le balai de biè est à la fois l'arme et l'ornement de ce corps estimable qui s'entend si bien, sur nos trottoirs, à nous feire jicler au visage l'eau pulvérisée des bouches d'arrosage, et qui est surtout connu, dans le peuple lyonnais, sous la dénomina-

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don de corps de balai municipal. Les manœuvres et les pas en sont habilement réglés par l'honorable ingénieur en chef de la voirie.

Le balai de biè est encore le balai de la corvée dans les casernes; le balai du cantonnier sur nos grands'routes; le balai du paysan pour ses greniers à grain. Si votre ménage des champs est dirigé règlement, vous ne laisserez pas votre ménager Élire emploi de balais de bruyères ou même de buis, parce que, à l'user, ils accroissent la quantité d'impuretés et bràches, déjà trop nombreuses parmi le grain. Si, comme bien s'accorde, vous &briquez vos balais de biè à la grange, vous ordonnerez à vos serviteurs de cueillir les brins d'avance, à celle fin de ne les employer que par£ûtement secs. Vous les ferez ensuite tremper vingt-quatre heures dans de l'eau. Par quoi vous obtiendrez que vos balais soient mieux serrés, et que les riotes ne se détachent pas, comme il advient quand on emploie du bois ven, qui s'amenuise au sécher.

Quand j'étais petit, je pensais que cela s'appelait balai de biè pour balai en biais, parce que, sous la flexion continuelle, les brins me paraissaient devenus obliques par rapport au manche. C'était trop ingénieux. H ne &ut jamais être trop ingénieux; je l'ai souvent éprouvé. Biè veut dire tout simplement bouleau.

n ne vient pas du latin. BetidUiy betulay loin d'être son père serait plutôt son fils. Betulla a donné le picard bauU (pour béouU)y d'où le diminutif boukauy et bettda aurait donné hetU puis bile en français. Betida, du reste, n'a rien donné dans les langues romanes.

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Notre bii était primitivement W^. On trouve dans un texte de 1447 : « Un petit bocquet de boulaye que Ton appelle au pais (Lyonnois) bià^. » Le mot se prononçait biés^ comme en témoignent le catalan et le provençal bês, et, plus près de nous, le lyonnais de nos campagnes, qui dit biessi. Comparez d'ailleurs Rhodt:^ qui se prononce Rhodes. Ce K^ s'est réduit à biè qui a passé souvent à biéy comme en justifie la forme bié donnée par Molard. De même, la forme bês est devenue bé dans le bas Limousin.

A Lyon le mot biéy bié ne se dit plus qu'à propos du balai. Nous ne dirions plus un bois de biès, mais nos campagnes disent encore in boui de biessi.

L'origine- est bien et duement celtique. Bié égale le bas breton fe((?, le néo-irlandais beithy le gaélique beithe^ qui signifient bouleau. Le singulier, c'est que le kymri bedw, le comique bedeweny qui sont le même mot, signifient blé tardif. Quantité de noms de végétaux se sont ainsi confondus dans les langues celtiques.

Le mot celtique primitif a lui-même fourni le latin betula^ betulky sans doute par un intermédiaire beta, qui ne s'est pas conservé, et dont betula, betulla sont les diminutifs.

Nos balayeurs peuvent donc se dire avec un noble orgueil, lorsqu'ils font voler le crotin : « Je balaye avec un balai gaulois! »

6 nuU i8j8.

, NE supposition que vous avez une campagne (nous autres Lyonnais disons campagne pour maison des champs) à Chevinay ou à Sainte-Foy-l'Argentière. Vos bicherées s'étendent sur la montagne, à Saint-Bonnet, au Châtelard, où les sommets sont encore couronnés de bois, devenus chaque jour trop rares, hélas! Sur les pentes, le paysan, avide de jouir (lui aussi est de son siècle), arrache pins et rouvres pour y étaler des champs de seigle, en attendant quelles eaux, entraînant chaque année la terre, le roc nu vienne à son tour remplacer le seigle. Puis l'eau du ciel, qui n'est plus divisée par les feuilles, les fougères, retenue par les mousses, les racines, glisse en torrent dans la ravine dénudée, vient ravager les plaines, et obliger les ingénieurs d'enterrer de deux mètres les maisons de nos quais. Puis encore, l'eau glissant sur le sol, ne s'emmagasinant plus dans la terre, voilà

qu'il n'y a plus de sources et qu'on souffre, tantôt de l'inondation, tantôt de la sécheresse.

Or, vous avez cédé à la manie commune; vous aussi, barbare, avez Élit abattre, pour en Élire quelque poutre de votre grange, un de ces vieux chênes, gloire de la montagne. Qui pourrait voir sans tristesse, comme dit le poète lyonnais :

Le chêne aux flancs noueux dans l'herbe couché mort ?

Songez, après tout, combien il est encore plus 6cile de feire un homme que de (akt un chêne!

Décembre est venu, morte saison, alors que les loups vivent de vent; et avec décembre les dels chargés de lourds nuages de neige sombre. C'est le temps où les futaies retentissent de la cognée du bûcheron. Vous êtes allé visiter vos bois en compagnie de votre fils aîné, je suppose, quelque beau gas de quatorze ans, solide, carré des épaules; car j'espère que vous ne l'aurez pas fourré dans quelqu'un de ces établissements où l'on prend les enÊmts en sevrage, intellectuellement parlant, et où Ton s'attache à hjrpertrophier soigneusement leur cerveau, à l'âge où il &udrait songer à développer leur thorax et leurs quatre membres. Donc, vous l'aurez élevé vous-même, vous occupant de lui donner des muscles robustes en même temps qu'un bon entendement; cherchant encore moins à lui apprendre les choses qu'à en bien juger, et vous remémorant la parole du sage Salomon, à savoir que science sans conscience n'est que ruine de l'âme.

Or, en visitant vos bois il se trouve que quelque pitaut de

3l6 LES VIEILLERIES LYONNAISES

bûcheron a laissé sur le chemin un tronc qui gène le passage. Vous réunissez vos eflForts à ceux de votre gas pour le pousser sur le bord. Peine perdue. Vous dites à votre gone d'aller vous chercher une barre. — Pourquoi Êdre ? demande-t-il. — Si vous ne parlez que le français de la Êunilté du Palais-Saint-Pierre, vous voilà (on empêché : — Une barre, afin que j'en place un bout sous le tronc, et que. Élisant efibn à l'autre bout, je m'en serve comme d'un levier pour Êdre rouler le tronc plus loin. — Que voilà de longueries, d'apprêts, de périphrases, de si et de car ! que c'est compliqué ! Que si vous êtes Lyonnais de bon aloi, vous direz simplement : — Donne-moi une barre, que je fesse aigre ! — Et l'enfent comprendra.

Le feit est que voilà une expression « nécessaire », n'est-ce pas, dont on a besoin à chaque instant dans la vie, pour peu que la vôtre ne soit pas d'un cul-de-plomb, assis à quelque bureau (la pire des vies, la galère en chambre); eh bien, cette expression n'existe pas dans la langue française! il feut employer le lyonnais; vous n'avez pas le choix; il n'y a pas à marchander ! Quelle preuve de la supériorité du lyonnais sur toutes les langues connues !

Maintenant, direz-vous, quelle drôle d'expression : faht aigre? Quel rappon peut avoir l'état d'aigre, comme d'un citron ou d'un raisin ven, avec l'action de se servir d'un levier? Et cependant, une expression si répandue que je ne puis croire qu'un seul de mes leaeurs, s'il a tant soit peu habité Lyon, ne l'ait pas ouïe nombre de fois.

La locution est d'origine provençale. Le lyonnais n'est pas un dialecte d'oc, mais le Rhône, « ce chemin qui marche, » comme disait Alcuin, avait créé entre Lyon et la Provence des relations ensuite desquelles nous avons emprunté beaucoup d'expressions au Midi. Or, en Provence, un levier s'appelle un a^rOf un agro. Faire aigre, c'est donc tout simplement « Ëdre levier ». La tournure nous étonne parce que depuis longtemps nous n'appelons plus un levier un aigre, si tant est que nous l'ayons jamais nommé de la sone. H est, en effet, probable que nous avons emprunté la locution toute faite, a ready made, » sans emprunter le substantif.

Quant au provençal atgro, il vient d*acrem. Il peut paraître surprenant qu*acrem ait donné, d'une pan, atgre, acide, et de l'autre, aigre, levier. Mais c'est au contraire le sens d'acide qui est figuré, car actr renferme le même radical qu'acus, et le sens de pointe, chose aiguisée, a dû être le primitif. Le mot passe toujours du concret à l'abstrait, jamais de l'abstrait au concret. Or, le levier est un instrument taillé en biseau à l'une de ses extrémités. G)mparez bcsaiguêy outil de charpentier taillant par les deux bouts. Et si l'on est étonné que l'idée de pointe ait été surtout en vue dans le nom du levier, plutôt que celle de barre, comparez ^*na, qui en firançais est l'équivalent du provençal aigrOy quoiqu'un levier n'ait qu'un rapport bien lointain avec une paire de pincettes.

2 juin i8j8.

' ROYEZ-MOi, il n'est rien de difficile comme le choix d'un état. Je l'ai bien vu par moi-même.

Lorsque je commençai de bien savoir nager, mon père jugea que le moment était venu de me choisir un état. Il me prit par la main et me mena « &ire le tour des deux quais », afin de consulter mes goûts en route.

Sur le quai Saint-Antoine nous vîmes les coffretiers. Ce métier ne me sourit pas. J'avais peur de me taper les doigts en enfonçant les clous des malles. Mon père me montra ensuite les horlogers. Je regardais curieusement ces hommes pacifiques, le derrière enmortaisé dans leur tabouret, avec une grosse loupe dans l'œil , qui leur &isait tordre la bouche et leur donnait un feux air de l'enseigne de la Mort qui file. Ds étaient entourés de verres de montre, sous lesquels il y avait de petites vis, de petits pignons, de petits ressorts, de petits

objets impossibles à voir. Cet état ne me convint pas. Je n'aimais pas ce qui était si patet.

Nous arrivâmes à la Pêcherie. Je ne me souciai point d'être marchand de poisson. Je ne l'appréciais que cuit, et au courtbouillon. Nous voilà tournant par la Boucherie des Terreaux. Ah Dieu ! cettb odeur, et ce ruisseau de sang qui coulait au milieu de la boucherie dans une rigole pratiquée dans les dalles, me soulevaient le cœur! — Boucher, moi! Impossible! — Nous prhnes la rue de la Cage, la rue Saint-Pierre, la rue Saint- Côme, la rue des Souffletiers. Bon, voici les marchands de soufflets, de brosses, de balais, de plumeaux. Je craignis que de respirer la plume ne me fit tousser. Maintenant, la rue Mercière, les halles de la Grenette, et un tour dans la rue Trois-Carreaux pour voir les drapiers, les rouenniers, tous les marchands de patte à briquet. Là, les drapiers me plurent assez. L'entrée de leurs magasins était « en retard » de la cadette (les trottoirs étaient encore inconnus). Cela 6isait un petit reposoir, avec deux petits bancs de chêne à droite et à gauche, où je voyais les drapiers en casquette, occupés à fumer leurs pipes et à deviser du temps qu'il 6it, regardant passer le monde. Malgré cela, je trouvais qu'auner du drap était bien commun. Nous prîmes la rue Grenette et passâmes devant les potiers d'étain et leurs seringues alignées sur les devantures, en files de grandeur décroissante comme une flûte de Pan. Il y en avait de très grosses. Celles-ci étaient, comme me l'expliqua mon père, pour les gros ménages. — Fi ! pour rien au monde je n'aurais consenti à Êibriquer de pareils instruments ! — Puis

les tourneurs en buis, &bricants de coquetiers, de coulants de serviette, de totons ou virolets, de fiardes, de bilboquets, de boules. J'aurais mieux aimé y jouer que d'en £ibriquer. A cette heure, les cordonniers. Le cuir fleure plus fi3rt, mais bien moins bon que rose. Passons la place des G>rdeliers, la rue Oaudia, le quai Bon-Rencontre, où sont les chargeurs, les emballeurs, avec leurs crochets brillant d'un polissage continuel ; les gros ballots enveloppés de serpillères, avec des oreilles aux quatre coins. Â la porte, de lourdes guimbardes à demichargées. Jamais je ne pourrai soulever ces Êu-deaux. Je ne suis pas un Bouzon, dit Quiquine! — Encore une boucherie! celle de l'Hôpital. Pressons le pas. Voici la rue de la Barre. Enfin Bellecour.

Dans tout cela, mon père n'était guère content de voir que nul métier de ceux que j'avais vus ne m'agréait. Il me pressait fon de me décider. Moi, j'étais fort incertain. Cependant, en rue Saint-Dominique, j'aperçois sur un balcon, au premier étage, un monsieur à grosse bedaine, enveloppé d'une robe de chambre bien chaude, coiflFé d'un bonnet grec en velours brodé, et se carrant dans un £iuteuil avec un gros perroquet gris sur son perchoir à côté de lui. Le gros monsieur fumait dans une grosse pipe. Tout était gros sur ce balcon. — Papa, que je fis, je voudrais prendre le métier de ce monsieur.

Mon père ayant fini par me &ire comprendre qu'il n'était pas en mesure de me donner le métier du monsieur dont s'agit,

il se décida à me mettre en fabrique. J'entrai donc chez un fabricant de satins, que je dus quitter, n'ajrant jamais pu parvenir à distinguer le satin cinq lisses du satin huit lisses.

De là, je fus chez un fabricant de velours. Celui-ci me congédia sous le futile prétexte que je m'étais assis sur une pièce de velours en cent soixante portées double, tramé cuit, qui m'avait semblé une manière de coussin fort agréable. On me plaça ensuite, pour les écritures, chez un boutiquier, mais je mettais toujours mes francs dans la colonne de mes centimes, et les centimes dans la colonne de mes francs. Fin de compte, l'on me fit entrer comme apprenti chez un canut de la rue des Qievaucheurs, à Saint-Just, mais je remplissais tellement mes façures de pieds-faillis, de fils tirants, d'impanissures, de crapauds et d'arbalètes, que force fut de m'en retirer; ce que voyant mon père : « Eh bien ! me dit-il en colère, puisque tu es si bête, je vas te faire architeae ! »

Et voilà comment je peux vous dire aujourd'hui ce que c'est qu'un tras.

Si jamais vous avez fait bâtir, ce dont je vous plains gros, vu que ces architeaes de malheur vous « induisent en dispense » toujours plus que vous ne voulez, vous aurez remarqué que les planchers se font aujourd'hui au moyen de pièces de bois très minces (8 à 10 centim.) et très hautes par comparaison (25 à 35 centim.), espacées d'environ 45 centim. d'axe "en axe. On appelle ces pièces de bois des solives , mot français qui ne s'est introduit que récemment à Lyon, parce qu'il n'y a pas très longtemps que les planchers se font de la sorte. Aupa-

ravant on avait ce qu'ils appellent les planchers^ i^^jn^^its^, c'est-à-dire composés de grosses poutres, qu'on nomme chez nous des sommiers^ et placées à une distance entre elles de six à sept pieds. Entre ces sommiers on mettait de petites pièces de bois, fort rapprochées qui, dans les planchers communs, avaient huit centimètres de largeur par onze de hauteur. Ce sont les tras.

Tras est du latin tout pur. C'est trabem. Au premier abord, Vs finale de tras (ainsi écrit de temps immémorial dans tous les comptes d'ouvriers) pourrait faire supposer qu'il vient du nominatif trabs, mais il n'en est rien ; 1'/ est ici simplement par analogie avec Vs finale du cas-sujet dans les substantifs masculins du vieux français. On a eu certainement trafy puis trafs^ puis tras. De même, en vieux français on a tref^ poutre, pour le cas-régime et très pour le cas-sujet. Lorsque Joinville conte la mort du vaillant et imprudent comte d'Anois, à la bataille de la Massoure, il dit ainsi : « Quand ils cuiderent retourner arieres, les Turs leur lancèrent trefi;^ et merrien par mi les rues, qui estoient étroites. La frit mort le conte d'Artois. »

Si tras est tout latin, il est aussi tout lyonnais. Le compagnon charpentier aussi bien que l'architecte de Paris, de Marseille et de Bordeaux, ne sait ce que c'est qu'un tras, mais, par une circonstance assez bizarre, son diminutif travettt existe à Paris dans la langue des charpentiers. Leur travette, c'est notre tras. A Lyon on dit aussi travon pour tras, et on trouve même, au XVI* siècle, le mot de travoneyson pour un plancher £ût de travons.

n est assez singulier que ni le bon Molard, dans la chasse qu'il disait aux mots lyonnais, ni Breghot du Lut, dans ses recherches sur ces mots, n'aient songé au tras.

Le mot de tras ne tardera de guère à disparaître avec la chose. Depuis longtemps déjà on n'employait plus le plancher i la française que dans les maisons pour canuts, à cause de la Êidlité que l'on y trouvait pour ponteler les métiers, les ponteaux ne pouvant s'appuyer contre des plafonds en lattes et plâtre. Mais il parait que maintenant on &it des métiers à cle&, qui n'ont plus besoin de ponteaux.

Le plancher à la française disparait donc devant l'économie résultant de l'emploi du bois sur chant. Cette économie est énorme, puisque la résistance d'une poutre est proportionnelle seulement i son épaisseur, tandis qu'elle est en raison du carré de sa hauteur.

n n'en reste pas moins qu'un plancher en solives sur chant, plafiDnné au plâtre, n'offire qu'une grande sur&ce plane fon laide et impossible à décorer, tandis que le plancher à la fran* çaise, avec ses sommiers et ses tras est un motif tout prêt pour l'ornementation.

Ainsi va le monde. L'utile prend panout la place du beau* C'est avec raison sans doute, et je n'y contredis pas. N'empêche que l'utile sera toujours de beaucoup moins aimable que le beau.

Octobre 1877

LE GOURGUILLON

L y a chou et chou, monsieur le curé; il y a Gourguillon et gourguillon, monsieur le lecteur. Peutêtre bien ne connaissez-vous que le premier, ce roidiÛon si resserré que, de la place de la Trinité, on voit grimper mélancolique et solitaire. Un joli décor du théâtre de Guignol le représentait, du temps que Josserand jouait en rue Écorche-Bœuf i^ Tribulations de Duroquety de ce pauvre Eugène André. L'artiste en avait compris le caractère en ne r<^3rant d'aucun passant. En bas, la superbe maison du Soleil, avec ses grands arcs de boutique en plein-cintre sur trois &ces et ses jolies niches d'angle, suivant l'usage de l'époque. Ce rez-dechaussée était de mon temps occupé par mon cabaret. Avez-vous vu l'escalier ? Quatre salons, de ceux de la rue de rimpératrice, danseraient une gigue dans sa cage. Hélas, il n'est gravi que

LE GOURGUILLON 325

par de pauvres ouvriers. Uarchîteae qui construisit cette maison était un architecte! Par une disposition qui marque Tâge, la cour est en Êiçon d'ellipse, avec des balcons aux quatre étages, disant palier pour toutes les portes. Sur la Êiçade est un soleil doré, symbole parlant de la &mille du Soleil, pour qui fut bâtie la maison, termmée en 1723. Cest, dans Tensemble, de cette bonne et saine architecture lyonnaise du xvii«- XVIII* siècle'.

Ce carrefour ou treyve* du Gourguillon, suivant le nom qu'il a longtemps porté, est un des rares coins de Lyon qui ait gardé sa physionomie. Il n'a été entamé que par le percement de la rue de Bellièvre. La maison n** 25 de la rue Tramassac a un élégant escalier à noyau dont le limon extérieur est porté par de légères colonnettes. Des arcs au rez-de-chaussée, ceints de fort jolies moulures, reposent sur des piliers formant fÙts de colonnes. Tout cela, de la fin du xv« siècle. Dans un mur, un puits à coquille, en style de la Renaissance. En ces temps le moindre morceau avait un caractère architectural. On se donnait même le plaisir d'achever certains détails que quasi personne ne pouvait voir. C'était de l'artiste, cela !

Que si vous allez pour monter le Gourguillon, vous trouverez à votre droite trois maisons côte à côte qui datent de même du xv« siècle. D'élégantes fenêtres, dépouillées de leurs doubles meneaux, ont conservé leurs couronnements refouillés. Faîtes pour la fleur de la vieille et solide bourgeoisie lyonnaise, elles éclairent des métiers de canuts. Plus tard on est venu,

I. Certains détails sont lAchés, par exemple les culs-de-lampe des niches. a. Du latin trwium. Ce nom de treyvo existe encore pour beaucoup de lieux dits dans nos campagnes.

pour transformer le rez-de-chaussée en boutiques, percer des arcs en sous-œuvre. La maison portant le n^ 4 est particulièrement intéressante. Son allée est voûtée à nervures ; au premier, une galerie de même style; au dessus une charmante niche dans le goût de la Renaissance. De mon temps, par cette maison, d'escaliers en escaliers et de grimpillons en grimpillons, on escaladait jusqu'au Qiemin-Neuf.

En montant encore un tant soit peu, on trouve à gauche une ruelle étroite, présentement dénommée rue de Bourdy, et qui descend rejoindre l'escafier des Épies. A sa rencontre avec le Gourguillon, s'élève la porte, récemment construite, des Archives des notaires. Elle a bon air.

Nos pères ne reculaient pas devant le mot propre (je ne sais si propre est ici bien i sa place), et, avant la Révolution, b rue de Bourdy s'appelait, parlant par respect, ruelle Foireuse. Voyez-vous une noble duchesse appelée i Êdre figurer cette adresse sur sa cane ? — J'en fi-émis d'horreur !

Lorsque la rue Lanterne ne s'appelait pas encore me Lanterne, du moins sur tout son parcours, une jeune personne, que j'avais l'honneur de connaître, avait su tourner la difficulté aussi habilement que chastement, et j'ai vu plusieurs fois sa cane, ainsi libellée :

^"^ maroé^^ ♦♦♦

tm i» fEu/mmi-fi-faii mfttili hmint, «• *

LE GOURGUILLON 327

Au bas de la rue de Bourdy, un entrepreneur, fils du quartier, s'est bâti une maison d'apparence accommodée, qui réjouit Tœil par le contraste avec le voisinage.

La porte de la Chambre des notaires donne accès, par deux degrés successif, à une terrasse avec prospea sur la ville, et qui a grande allure. Le bâtiment, bien exposé^ est celui de l'ancien monastère du Verbe-Incarné. La Ëiçade a subi des remaniements qui lui ont enlevé son caraaère primitif, notamment par la destruction des meneaux et croisillons aux fenêtres. Les bases aux jambages de celle-ci indiquent qu'elle est contemporaine des maisons n^ 62, 2 et 4, dont il a été parlé'.

Cette incommode montée du GourguiUon, on me trouvera un petit peu Jeannot si je dis que j'y trouve quelque poésie. Que si, dans votre enÊmce, vous l'aviez grimpée autant de fois que moi pour aller vous ébattre dans le bel air bleu de Sainte- Foy, possible vous serait-elle moins déplaisante. Après tout, savez-vous que la place de Beaur^;ard est bien close, bien ensoleillée, et qu'il ne Êiudrait point non plus &ire fi d'une petite maison qu'on aurait bâtie pour soi seul, bien proprette, i l'angle du Gourguillon et de la montée des Épies, côté d'amont, avec de bons livres, un bout de jardin formant terrasse, d'où, par les grands vents du midi, on verrait la dent de

I. Llnsdtut du Verbe-lncanié à Lyon n*ayant été approuvé qu'en 1655, par Mf Camille de Neuville, il faut admettre que les religieuses s*in$ulîèrent dans un bâtiment antérieur, élevé au xv« siècle, et qu'elles durent remanier, conmie il l'a été encore depuis. Si ce pauvre Vermorel vivait, il me saurait dire tout de suite qui avait élevé le bâtiment primitif.

Moirans, les montagnes de TOisans, la dent du Chat et le dôme neigeux du Mont-Blanc, qui se teint de rose au soleil couchant ? On serait assez près de la ville pour aller voir ses amis, assez loin pour écarter les Ôcheux, assez haut pour respirer, sans compter que les nuits n'y seraient pas troublées par le passage des « tramevets ».

A voir le Gourguillon présentement on ne douterait guère qu'il ait été une voie romaine, mèmement qu'il devait y avoir plus d'une noble villa, puisque la belle mosaïque dite du Combat de l'Amour et du dieu Pan, qui est à notre musée, y a été trouvée en 1670. Maints débris antiques ont été recueillis ou signalés sur le parcours. C'était d'ailleurs la seule voie pour aller du quartier de Triguntium (Trion) à la partie basse de la ville, puisque le Chemin-Neuf n'a été ouven qu'en

Mais que dis-je, ce dut être bien plus beau au moyen âge, lorsque le Gourguillon vit passer jusqu'à des cort^es pontificaux! Je ne ferai i aucun de mes lecteurs l'injure de supposer qu'il ignore (surtout depuis qu'il y a tant d'écoles) que le pape Clément V ayant résolu de se fixer à Avignon, il se fit couronner dans l'église des Machabées (aujourd'hui Saint-Just); et que, le 14 novembre 1305, descendant en grande pompe 1 l'archevêché, le roi de France, à cheval, à sa droite, et le comte de Valois (fi-ère du roi) et le duc de Bretagne tenant les rênes de la monture du pape, le cort^e étant arrivé près de ce qui est aujourd'hui la place Beaur^;ard, un mur surchargé de spectateurs s'écroula, renversa le pape et sa mule, tua le duc de

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Bretagne avec force pauvre monde, et blessa le frère du roi.

Ce Gourguillon vit aussi couler beaucoup de sang dans les combats sempiternels que nos pères les bourgeois de Lyon livrèrent aux hommes du chapitre réfugiés dans le cloître fortifié de Saint-Just, et surtout quand les deux partis se disputèrent la possession d'un fort que les bourgeois avaient £iit construire vers la place Beauregard actuelle. Depuis longtemps le Gourguillon ne retentit plus du bruit des armes. Au xvin« siècle il retentissait déjà des coups de battant; c'était le quartier général des canuts, car les maisons de la Croix-Rousse sont récentes et doivent surtout appartenir au premier tiers du siècle. Aujourd'hui, le Gourguillon est si pauvre qu'au temps où je travaillais pour la bâtisse, des dames de mes clientes y avaient une maison dont le revenu (quand il était payé) se trouvait si misérable, dévoré qu'il était vingt fois par les réparations et les impôts, qu'après mûre délibération nous reconnûmes que ce serait un placement de premier ordre de démolir la maison et de laisser le terrain nu, en faisant la dépense pour l'enclore, comme la voirie l'exige. Heureusement, si ma mémoire est bonne, un couvent du Chemin-Neuf ayant eu envie de posséder une sortie sur le Gourguillon, ces dames purent se débarrasser de ce bel immeuble. Il y a des gens qui ont des campagnes de pur luxe, qui leur coûtent gros. On voit qu'il y a aussi à la ville des maisons de pur luxe.

Un jour viendra que des archéologues rechercheront curieusement i leur tour ce que fut le Gourguillon au xix* siècle. Il aura ses festes. On dira : « Savez-vous que c'est là que le

Digitiied b^

grand orfèvre lyonnais, Ârmand-Calliat, avait sa demeure et ses ateliers ?» Un autre dira : « Cest li que fut llnstitution da Verbe-Incarné, » ainsi dénommée parce qu'elle occupait les anciens bâtiments du couvent de ce nom. Elle avait été fondée par un très digne homme, M. Louis Guillard, qui fut de l'Académie de Lyon. Là fut élevé plus d'un Lyonnais connu : Armand Fraisse, le curieux lettré; Léon Charvet, architecte, longtemps profiîsseur i Saint-Pierre; Jules Giroud, qui fiit architecte du département de Saône-et-Loire. Fraisse prétendait qu'un jour de distribution de prix, M. Guillard, à la fin de la séance, était monté sur l'estrade pour reconmiander instamment aux mères de £unille, au nom de la pudeur, de £ûre porter à leurs enÊmts des pantalons i grand pont. Mais Fraisse était un gausseur qui n'était pas trop de croire. H en prtoit de son crû à tout le monde. Après tout, M. Guillard aurait pu citer un bel exemple. «J'ai vu M. Du&ure, qui s'inquiétât plus des nobles et sages idées que des vaines fiîvolités de la mode, monter à la tribune, en qualité de président du conseil des ministres, avec un vénérable pantalon de coutil à pont-levis.

Il doit y avoir plus de vingt-cinq ans que M. Guillard transporta son institution à la montée des Génové&ins, dans un bâtiment simple, mais de bonnes masses, que lui avait construit Charvet.

On recherchera aussi la place où furent les précieuses archives des notaires. Enfin, comme il n'est pas de petites découvertes pour de véritables archéologues, ils se donneront aussi du mal pour retrouver, sur la place de la Trinité, la maison qu'habitait le vénérable Exbrayat, dont on a parlé ao chapitre des Luttes.

LE GOURGUILLON 33 1

Le culte des martyrs tient une grande place à Lyon. Cest à sa préoccupation qu'il 6ut rapporter les origines attribuées à certains noms de lieux. La Croix de G)lle (Crux de colle\ place des Minimes^ était Crux Decollatorum. Le Gourguillon tirait censément son origine de Gurges Sanguinis^ parce que le sang des martyrs décapités au sommet de la colline aurait coulé par cette gorge jusqu'à la Saône. On comprend bien que Ton ait pu lire gurges dans gourg (ce qui est exact), mais on ne peut raisonnablement comprendre conmient martyrum se serait transformé en illon. Breghot du Lut et G)chard, déjà, avaient signalé l'impossibilité de cette étymologie.

Par un aae de donation, en date de 1223, Arnaud de Colant, chamarrier de l'Église de Lyon, donne à cette église le four du Gourguillon, fumum de Gorgollon. Ce GorgoUon nqus reporte au patois lyonnais gorgola, rigole, chanée, qui est gurga (pour gurges) avec le suflixe diminutif ola. L'addition d'un second suffixe diminutif on donne gorgollan. Dans un autre aae, on trouve la forme Gorgollian, qui est la même, avec un mouillement de / fréquent dans notre dialecte'. Il n'est pas impossible que la graphie représentât la prononciation oUf mais il est plus croyable que ou s'est substitué à sous l'influence du français^. Gourgouillon devient Gourguillon par la substitution analogique du suffixe illon à la finale ouillon. Le Gourguillon est donc simplement « la petite rigole », nom très approprié à la disposition des lieux.

I. Comparez pullanum, devenu poliain; die lunae, devenu diliun, et rolion pour roulon, petite bûche ronde.

3. Comparez hursa^ turrem; lyonnais borsa^ tor; français bourse^ tour.

332 LES VIEILLEWES LYONNAISES

Se rappelle-t-on qu'au début de ce chapitre, j'ai dit qu'il y avait Gourguillon et gourguiilon. Ce dernier est, chez nous, une manière de charançon. Dans le populaire on retrouverait Êicilement le mot, encore qu'il tende à se 6ire rare. C'est. au Gourguillon, montée, qu'il &udrait demander ce que c'est que le gourguillon, inseae. Pour sûr, ce n'est pas en Bellecour qu'on vous le saurait dire. Quant à votre serviteur, il a maintes fois, étant petit, entendu sa grand' recommander à la servante, l'envoyant quérir des pois, de ne pas manquer à s'assurer qu'il n'y avait pas de gourguillpns dedans, vu qu'il n'est rien de plus désagréable que de mâcher des gourguillons cuits; et crus, ce ne serait pas meilleur.

Et de £iit, il n'est rien que les gourguillons affectionnent comme les pois secs. Us s'y logent par un petit trou, et une fois là-dedans, les choses d'ici-bas ne les regardent plus. Ces ermites n'aiment pas à être dérangés dans leurs prières. Ils diraient volontiers, comme un de mes camarades, un peu rustique, lequel n'étant point habitué à l'usage pariâen de fermer les églises de midi à deux heures, et se trouvant à la Madeleine au moment où le bedeau allait pousser les portes, accueillit l'injonction de celui-ci par ces nobles paroles : « Quand je suis après prier Dieu, je n'aime pas qu'on m'enquiquine! >

Gourguillmy c'est gurgulionenij variante de curculiontm :

Populatque ingentem farris acervum CurculiOy atque inopi metuens formica senedae.

^ décembre i8^.

LES ÉQ.UEVILLES

\ AKS la chasse que le beau langage &it aux mots lyonnais, il est de ceux-ci qui résistent plus que d'autres et que, malgré tout, on ne parvient pas à déraciner. Èquevilles est de ce nombre. Si « comme il &ut » que soient mes lecteurs, je m'assure qu'ils le comprendront. Il est aujourd'hui particulier à notre ville, bien qu'on le rencontre, sous des formes approchées, dans tous les pays de langue d'oc, et dans les pays franco-provençaux, dont le Lyonnais Eût partie. Le bon Gui Barôzai dit, en effet, dans un de ses noëls bourguignons :

E's equeville On champerô lé mouche et lé ruban.

« Aux èquevilles — on jetterait les mouches et les rubans. »

Comme tous nos mots il est fort ancien. Br^hot du Lot et G>chard disent qu'il existe sous la forme escuvilks^ dans un acte consulaire du 24 novembre 1590. On le trouve soos la forme escovires dans un texte fribourgeois de 1387, et sous la forme esquevUks dans des ordonnances municipales de Salins des XV* et xvi« siècles.

Très expressif» il serait difficile à remplacer. Équevilles, ce sont balayures, ordures : les épluchures de pois gourmands, de clergeons» de doucettes, de poule-grasse, de roquette, de bourcettes, de levrettes, de dent-de-lion, de blanchettes, de scaroles, de groin-d'âne ou de tout autre hortolage; les briques de vos Pences et de vos topettes cassées; les braises de pain; les bauches de pastonade; les chavasses de rave; les raclures de doigts-de-mort, de petites raves, de racines jaunes; les gonfles de la laitance de vendredi; les tirpilles et les dinquettes du bouilli; les picous de cerises; le savoret qui a bit le bouillon; les grésillons du poêle; le restant du panet, du craquelin ou du chaudelet petafiné par le canari ou la merlasse ; les cofies de graines de soleil que Jacquot a délicatement concassées; les pelures de truffes; les ballons trop aigres qui font mal au ventre aux enfants; les cachons d'abricot que vous avez cassés pour en mêler les amandes à votre marmelade; les poires trop blettes; les flageoles gâtés; les vieilles pattes; les grolles hors d'usage; les pesettes que vos tourterelles n'ont pas mangées; les débris de bugnes ou de matefiiims restés sur l'assiette; la soupe de godelle ou de &rine jaune au fond de l'écuelle; le demeurant de corée, de melette, de f^e ou de melachon, dont le miron n'a pas voulu; les os que votre cabot a rongés; le sarron qui a servi à sécher votre carrelage

LES éaUEVILLES 335

mouillé; les bouquets de grillets, de fleurs-de-Rome, de cocus

ou d'ivrognes (suivant la saison), dont les tiges flétries ont

empuanti Teau dans laquelle elles baignaient ; la rite qui aidait

à serrer le bondon de votre cenpote ou le piston de votre

seringue ; le bourron de fleuret qui n*a pu servir à rapetasser

les solettes ou les rentures de vos bas ; les bouts de chevillière ;

Tâme du peloton défilé ; les plumes échappées de votre couette;

la balloufe ou la paille de gros-blé qui feisait une paillasse pour

votre culot ; les toiles d'iragnes, la bardanière hors de service ;

le pati et le perrier de la poulaille dont vous dinâtes hier ; les

brondes arrachées à votre balai de biè ; la vergette dont il ne

reste que le bois ; la lie de vos baîssières, de la feuillette ou du

caquillon récemment soutirés, enfin toutes ces choses avec ou

sans nom, que nous mettions jadis en cuchon au mitan de la

rue, attendant Tânier et son tombereau, et dont maintenant

nous emplissons le siau que la voirie nous oblige d'avoir à

notre porte.

Le mot a intrigué nos pères. La Monnoye dit qu'il vient peut-être de quisquiliae. Breghot, après Molard et sans doute d'après lui, le tire de l'italien scovigltUy balayure, qui viendrait lui-même de quisquilia. M. Onofiîo suit Molard et Breghot. Celui-ci cite conmie un badinage l'étymologie (toile) haec vilia^ qui, paraît-il, avait été proposée. J'ai entendu formuler sérieusement (jts) aeque viliae^ choses également viles. Mais toute étymologie philosophique, qui implique un concept abstrait, toute étjonologie à la Joseph de Maistre est Eusse d'avance, le peuple ayant l'heur de n'être pas philosophe, et de raisonner

peu y ce qui est le seul moyen connu pour ne pas déraisonner beaucoup.

Un amateur de grec proposa scuhahn^ lequel, en grec, signifie équevilles. — « SxiiSaXov, fumier, pire ordure, » dit le bon Lancelot dans ses racines grecques. Un ingénieur fit remarquer que les détritus des anciennes mines du Laurium, en Attique, sont nommés en grec moderne àxôoXaSiJç, d'où il dérivait équevilles. Un de mes amis donna pour origine esquiliae, du nom porté par une colline de Rome. Il existait, en effet, dans la Rome latine, un quartier appelé Esquiliae, sur le mont Esquilinum. Mais le mont Testaccio, formé de débris de poteries, n'est pas le même que YEsquiliny dont le nom, au contraire, a, dit-on, pour origine une chênaie, escuktum, qui le couvrait primitivement.

L'origine du mot est plus simple. Le latin scopUy balai, a donné le vieux firançais tscouve. Je ne dirai pas qu'on a ajouté à escouve le suffixe illes^ car escouvilles signifierait alors petits balais. Mais escouve, balai, suppose un verbe escouver, balayer, qui, avec le suffixe collectif illes, donne escouvilles, littéralement résultats du balayage. Escouvilles devient équevilles. C'est une forme française, car en lyonnais, balayer se dit coivi, et la forme véritablement lyonnaise serait coivilles. Équevilles est le même que le latin du moyen âge scohilhae qu'on trouve au môme §ens dans des règlements municipaux de Marseille et de Nîmes. H est aussi le même que l'italien scoviglie qu'on ne rencontre pas dans les dictionnaires classiques, mais qui me semble un dérivé naturel de scovare, comme escouvilles d'escouver. Quant

Lu FkilUna hfomnMim.

LES ARBOUILLURES

E bon père Landerain, de la rue du Chariot-d'Or, était un ami de mon bourgeois. Il avait une fille superbe, la Génie, qui semblait une bôye de G>ndrieu égarée à la Croix-Rousse. Elle était vive, gaie, allurée, charmante. Elle n'avait qu'un dé&ut, disait son père, elle était ce si tellement sanguinaire » qu'elle en avait souvent des maux de tête, les yeux bouffis, etc. En effet, elle était d'un gros sang, et, manquablement, le sang lui disait la guerre. Je ne sais pourquoi, mais, moi, cela ne me faisait pas peur du tout. Elle était d'ailleurs fort saine, et n'avait jamais de ces postumes qu'on voit parfois aux gens à sang blanc, ni les yeux picarneux le matin, comme, hélas, trop souvent nos pauvres canuses.

Or, me souvient-il qu'un jour de printemps, de ces jours chauds où le vent du midi vous vient en caressantes baleinées,

LEâ ARBÔUILLÙREâ ^3^

je rencontrai le père Landerain, qui allait rendre sa pièce. Moi vite de lui demander des nouvelles de la Génie. H me conta qu'elle avait les bras (qui étaient très beaux par parenthèse) couverts d'arbouillures; qu'il l'avait menée chez M. Qirétien, et que M. Chrétien avait ordonné de la purger avec a des sellesde-Gobert, pour lui débagager le ventre. » Et il Élisait le geste.

Mais, j'y pense, vous seriez capable de ne point savoir ce que c'est que des arbouillures.

Ce sont de petites élevures sur la peau, multipliées, très démangeantes. En français on les nomme des échauboulures. Mais le nom d'arbouillures s'étend un peu à toutes les éruptions de ce genre.

Une chose me frappe, c'est comment, dans des dialectes très diflférents, il se forme spontanément des mots, très diflférents aussi, mais fondés sur une idée commune, encore qu'elle semble parfiDis un peu extraordinaire. Avez-vous remarqué, par exemple, que tous les objets qui supportent, en mécanique ou en architecture, ont reçu des noms d'animaux ? C'est ainsi que nous avons la grue, la chèvre, le corbeau, le sommier (de somme, ânesse), la poutre (jument). Au xiv* siècle, à Lyon, le corbeau qui portait les mâchicoulis s'appelait hochet y c'est-àdire petit bouc, et encore aujourd'hui appelons-nous grenouille le treuil qui sert à élever des ferdeaux.

Or, quoique les arbouillures ne donnent pas la sensation de brûlure, mais démangent seulement, on a composé le mot avec ardre (ardere)^ brûler, et bouillures, substantif tiré de bouillir. Peut-être a-t-on supposé que c'était le sang qui, en bouillant, fi3rmait des bulles à la sur&ce du corps. Enfin, n'importe, suffit qu'on dit arbouillures.

Or il se trouve que le français a exaaement exprimé la même pensée. Lui aussi s'est servi du mot bauillureSy mais il a mis audevant chaudy d'un verbe chaudier^ chauffer, échauffer, qu'on a gardé en vénerie, où il signifie entrer en chaleur, en pariant des levrettes. La dernière partie du mot s'est moins bien conservée qu'en lyonnais, et échaubouillures est devenu échauboulures.

Le provençal paraît avoir été frappé de la multiplicité des élevures, et les nonmie arelloSy\m se rattache probablement i arOy grappe dans les Alpes G)ttiennes. Aro pourrait lui-même repo/ter au vieux haut allemand hari^ troupe; allemand bter.

Le Vivarais a remarqué que les arbouillures viennent surtout au printemps, et il les a nonmiées vemades^ de ver.

Et sur ce, leaeur ami, tenez-vous en paix comme raison le conseille, nature l'indique, et Dieu le conmiande. Et souvenezvous que mon bourgeois, le père Gandin, de Saint-Just, qui fabriquait des pou-de-soie tramés cinq bouts cuits, disait que telle adversité qui lui (Ût survenue au jour, jamais elle n'avait couché avec lui, et que c'était la cause pourquoi il n'avait jamais eu d'arbouillures.

Ah ! j'avais oublié de vous finir l'histoire de la Génie. J'avais bien raison de dire que ce n'était rien. Quasi sitôt après qu'elle fiit mariée, le sang cessa de lui Êiire la guerre. Elle est arrière-grand'mère de quatorze arrière-petits-enfants.

E ne sais s'il est beaucoup d'endroits où, autant que chez nous, on ait de charmantes expressions de tendresse. Puis nos inflexions de la voix, qui ajoutent aux expressions.

Lequel de nous, en voyant un petit mami bien drôle, ne s'est laissé aller au plaisir de le caresser en lui disant : « Ma braise, mon belin, ma coque, ma rate, mon petit chou, mon petit trognon, mon petit boson, le restant de mes écus, » et tant d'autres jolis mots. Mêmement y en a-t-il qui les disent aux femmes, du moins quand elles sont encore de jeunes anges, en attendant qu'elles soient de vieux diables.

Toutes ces expressions qui aux oreilles sonnent comme des mots inventés au hasard, ont leur raison d'être. Elles existent de par certaines lois, car en ce monde sublunaire, quoiqu'en

disent de grands Benoits, qui se croient l'auteur que les grenouilles n'ont pas de queue, rien n'est livré au hasard, et jusqu'aux corruptions des mots suivent de certaines règles.

Par exemple, « ma coque, » c'est « ma poule ». Quoi de plus naturel qu'une coque soit la femelle d'un coq? Bien entendu , cela ne s'emploie que figurément. En voyant passer une petite bôye en rue de Trion, on dira : « Arregardez voire c'te petite coque! » ou, se promenant après vêpres, sur les Tapis : « Y a ben tant par là de jolies petites coques ! » Cela peut même se dire aux honmies par extension :

Giair Jirôme, ma coque, Pour tes beaux sentiments, Viens donc que je te coque.

En nous lanticanant.

(Fancban à Jirôme.')

Plein de poésie quand on le chante sur l'air : O ma tendre musette l

Dans un bon ménage, le mari et la fenmie ne s'appellent jamais que ma coque. « Ma coque, viens dîner ! — Voui, ma coque. — Ma coque, veux-tu du café ? — Voui, ma coque. — Ma coque, allons nous coucher. — Voui, ma coque, etc. » Voilà les bons ménages.

Je m'assure qu'un Parisien va croire que « ma braise », c'est « mon argent ». Fi donc, avec leur horreur d'argot! Braise est ici employé au sens de miette, pris pour extrême diminutif. Les termes de tendresse sont toujours diminutifs. Pourquoi ?

je n'en sais rien; mais on ne dira jamais à un objet adoré : « Ma géante, ma Gargamelle, ma tour Eiffel, » ni, par réciproque, « mon Gargantua, mon pont Tilsitt, etc. » En revanche, c'est toujours mon petit, ma petite quelque chose. En Gévaudan, on va plus loin et on diminue encore sur petit : « mon pitoutet, » comme nous, d'ailleurs, quand nous disons « mon petiot ».

Le bon gagat Chapelon dit :

Quand j'amou quauqua bréysa...

« Quand j'aime quelque peu... »

Yquim le fit rire una braisa^ « cela les fit un peu rire, » dit un conte en patois de Saint-Symphorien-le-Château.

Bévin on cou, bévin-z-in dou, E djamë trà neu-z-an £1 pou.

On cou n'arrouzë qu'ina brasa.

« Buvons un coup, buvons-en deux; — Et jamais trois ne nous ont feit peur. — Un coup n'arrose qu'un tant soit peu, » dit une chanson de Couzon.

Le bas latin disait brida^ le vieux provençal bri:^a; le Gévaudan dit brèna^ embrina^ le Forez braise^ le Languedoc bri:^^ pour miette de pain. On a vu que chez nous on dit braise. Quand j'étais en nourrice à Saint-Laurent-d'Agny, le Tienne, mon frère de lait, qui était gros mangeur, avait au fond de la poche de son rondin tout plein de braises de pain.

Les formes bri:^a^ bri^o indiquent un substantif verbal tiré de briser. De même d'abonder avons-nous ùxé faire de r abonde. Dans le bas Dauphiné, du reste, on dit simplement des brises de pain.

Mon petit chau^ n'est-ce pas une charmante expression de tendresse ? Je me souviens que, sur le coin du brouillon d'une lettre à sa jeune sœur qu'il aimait beaucoup, Joseph Pagnon, dont j'ai publié les lettres, avait écrit d'une main distraite, comme si elle eût suivi malgré elle sa pensée : « Mon petit chou, » bien que la lettre portât cet en-tète plus grave : « Ma sœur. »

Le Berry dit comme nous. A Genève on a Êdt de chou le diminuû[ chougnetf chougnettt.

Que de fois n'ai-je pas entendu des benonis s'exclamer sur l'absurdité de cet emploi du mot chou. Un chou n'est pas chose si aimable, dit-on ! Voire que, chez nous, les ménagères soigneuses, lorsque l'on £dt cuire des choux, ont toujours l'attention de jeter l'eau non sur ou sous l'évier (selon qu'il y a ou qu'il n'y a pas de conche), mais, parlant par respea, dans les communs, vu la grande infection et puanteur. Encore y a-t-il des communs délicats qui se plaignent. — D'autres (pas des communs, des gens) qui se croient fins davantage, voient dans « mon petit chou » l'idée d'un chou à la crème, ce qui, on le confessera, serait bien puéril. Nous ne sommes point encore si gnougnes.

n ne s'agit ici ni de légumes ni de pâtisseries, mais d'un substantif verbal de notre verbe lyonnais choutr^ caresser, flatter. « C'est l'homme à la Nanon qu'est bien choué ! un vrai coq en plâtre! » — Le terme primitif a dû être choue^ vraisemblablement féminin, et qui a été corrompu en chou^ sous l'in fluence du mot firançais.

Chauer est le vieux français cbutTy flatter, caresser, blandir, que Montaigne emploie sous la forme chouer au sens extensif de tromper par des flatteries, tromper en général. Chuer^ chouer est devenu chouyery puis enfin choyer dans la langue moderne. « Mon petit chou » vaut donc à dire comme « mon petit choyé ».

Quant à Tétymologie, je dirai d'elle ce que me disait quelquefois mon père quand il voyait passer un visage inconnu : « Tiens, tiens, M. Pasconnais ' ! »

« Mon petit belin », tout le monde le connaît, c'est « mon petit agneau ». On le dit quelquefois aux femmes, mais c'est généralement mal appliqué.

Belin est du vieux français ; toutefois ce n'était pas un mot tendre comme chez nous, et il signifiait non pas agneau, mais mouton et même bélier. On disait un mouton belin pour un bélier. Belin est la personnification du mouton dans le roman du Renard :

Qui plus est soz et bobelins Que li motons sire belins ?

Et, parlant par respect, dit le bon Roger de Collerye :

Avaler aussi doux que lin Cinq ou six crottes de belin Vous appartient.

I. D*honorabIes savants ont proposé cavtcare (de cavere), le gothique suthjon^ chatouiller, qui ne paraissent convenir ni au sens ni à b forme, et cautéwe (de cautus) qui convient à la forme, mais non au sens.

^4^ LES VIEILLEUES LTOXXAISCS

Vilbn emploie aussi belin dans le sens de moatoQ :

Item, f ai scea, i ce voyage.

Que mes trois pauvres oq)helîns Sont créas et deviennent en aage Et n'ont pas testes de belins.

Et Amyot au sens de bélier :

« Si se rassist à terre et se print 1 plorer sa sotise de ce qu'il sçavoit moins que les belins conmient il Moit accomplir (hum, je préfère laisser lire le reste au bon Amyot, Dapbnis a Chloé)... Encore aujourd'hui, dans le patois du paysdeBray normand-, un blin est un mouton non hongre; et ce qui prouve d'ailleurs amplement la signification primitive de Ar/in, bélier, c'est le sens trop folâtre où les auteurs des xv« et xvi^ siècles emploient le verbe Miner.

Le mot n'est pas tiré du verbe Mfr, comme on le pourrait croire au premier abord. Belin, à l'origine, est simplement le mouton qui porte la clochette (bas latin bella; néerlandais, anglais, saxon, belly clochette), étymologie dont témoigne notre mot bÛtire. Mais il était naturel que ce nom très doux de belin, par confusion avec un diminutif de M^ s'étendit au sens d'agneau. Et quoi de plus doux qu'un petit agneau?... Agnus Dei, dit l'Église.

« Ma rate, » on l'a compris, c'est « ma souris ». La femelle d'un rat ne peut être qu'une rate; autrement il n'y aurait plus de règle du féminin. Le mot est ancien. On trouve dans le recueil de fables intitulé Yzqpet^ en dialecte de la Franche-

G)inté du xui^ siècle, et dont le manuscrit est au palais Saint- Pierre :

La rainne noe a tout la rate.

Et maluaisement la baratte.

« La grenouille nage avec la souris (attachée à sa patte), et de méchanceté la secoue. »

« Ma rate » est un terme de tendresse très bien appliqué, parce que beaucoup de celles à qui on le dit ont des dents pour grignoter encore mieux que les souris.

ce Mon petit boson » :

Janneta dit : « Biau Piarro,

Pusque t'è bon garçon,

Je te prometto derrio

Mon cœur, mon petit bozon ! >

Jeannette dit « Beau Pierre, — Puisque tu es bon garçon, — Je te promets tout de suite — Mon cœur, mon petit boson! » Cest extrait d'une chanson du Papa Dubost, de Lentilly.

Mon petit boson est un terme d'une grande douceur, mais quelque peu diflScile à expliquer. On ne peut procéder que par exemples. Suffit qu'un jour j'étais dans la voiture du Point-du-Jour (la ficelle de Saint-Just n'existait pas encore), qui n'en finissait jamais de monter. H y avait dans l'omnibus un gentil mami, que portait sa maman, qui n'était rien méchant du tout. Au moment que nous passions à portée de chez Dailly (vous savez ce unneur qui habite, aux Étroits, la

34^ LES VIEnXERIES LYONNAISES

jolie maison à Titalienne qu'on attribue à Serlio), voilà le papa qui dit avec inquiétude à la maman : « Je crois que Pouponnet a Élit son boson ! » Voyez les injustices de ce bas monde, c'était les mottes de chez Dailly !

Inutile de s'enfoncer dans rétjrmologie, n'est-ce pas, pour peu que vous connaissiez, parlant par respect, le mot de bouse. Une seule remarque : le suffixe tm, qui en français ne signifie communément pas grand'chose, ni oui ni non; qui, en espagnol et en italien, est augmenutif (pne)^ est diminutif en lyonnais. Témoins boson (petite, etc.) ^fenon (petite femme), nenon (petit sein), corgnolan (petite corgnôle), bugnon (petite bugne, au figuré), brison (encore moins qu'une braise), et maint autre.

« Le restant de mes écus, > pas besoin de glose. On comprend si c'est précieux, surtout lorsqu'il n'y en a plus guère. Demandez-le, hélas, aux victimes du krach de 1881 !

Et maintenant, prononcez s'il est pays au monde où les femmes puissent s'entendre dire d'aussi jolies choses qu'entre Saint-Irénée et Saint-Pothin !

Le secret d'ennuyer est celui de tout dire.

'est pourquoi convient-il de ne pas pousser plus outre ces humbles études sur les choses et les mots lyonnais, a Loin d'épuiser une matière, il n'en dut prendre que la fleur, » et bien crains-je d'avoir atteint déjà le bran. On ne voudrait plus ici que dire un mot pour ceux (il y en aura plus d'un) qui s'émerveilleront que l'on ait pu peiner à si vulgaire chose que des recherches sur ce que l'on appelle dédaigneusement des « patois », c'est-à-dire ce que force gens, voire des plus instruits, croient naïvement être du français littéraire corrompu dans la bouche des paysans et des artisans.

Or, tous nos dialectes de la France sont issus directement

350 LES VIËILLËEIES LYONNAISES

du latin. L'habitant du Lyonnais a transformé les mots latins d'une certaine feçon, l'habitant de l'Ile-de-France d'une autre. Mais l'un n'a rien emprunté à l'autre, du moins à l'origine. Devant l'Étemel qui r^e dans les deux, il n'y a pas des patois et des langues, il n'y a que des dialectes dont les uns, par le hasard de la fortune politique, se sont étendus et sont devenus écrits, littéraires, et d'autres qui n'ont jamais été que parlés, et ne seront jamais que parlés, puis ne seront plus parlés du tout. De ceux-ci il en est même, comme le provençal, qui, eux aussi, ont été langues littéraires, officielles, et que le destin impitoyable a relégués au rang des patois. Si la déesse aveugle eût voulu qu'Amiens au lieu de Paris devînt la capitale, ce serait le dialecte picard qui serait la langue officielle au lieu du dialecte de l'He-de-France ; si Dijon, le bourguignon; si Marseille, le provençal; si Lyon, le patois de nos villages.

Maintenant que l'unité de la France est Êdte et bien Élite, merci à Dieu 1 que l'on n'a plus besoin de briser le moule des anciennes provinces pour les fondre dans l'unité nationale, il serait bien à désirer que l'on conservât ce qui reste de ces vieux dialectes en débris. Dans les conférences pédagogiques qui ont été Eûtes récemment à propos de l'Exposition, M. Michel Bréal, un maître, exprimait le même désir. H estime que « l'œuvre de l'assimilation nationale est assez avancée pour qu'on puisse, sans compromettre l'unité française, Ëdre grâce à ce qui reste des diversités provinciales ». H conseille de laisser vivre les vieux idiomes à côté de l'école, a Trop de diversité, dit-il, produit la division et la Êdblesse; mais trop d'unité appauvrit la vie. » On ne saurait mieux dire.

Ce parler lyonnais, dans quelle classe des dialectes généraux de la France doit-on le placer? On divise communément le territoire de la France en langue d'oïl et en langue d'oc : la langue du Nord, la langue du Midi. En 133 1 un procès était pendant entre les religieuses de la Déserte et l'archevêque de Lyon au sujet de la possession de fonds contigus au monastère. Pour décider de la question on eut besoin d'être fixé sur le point de savoir si Lyon était de langue d'oïl ou de langue d'oc. On consulta des témoins dont la majorité fut d'avis qu'il était de langue d'oc, sans doute parce qu'ils avaient remarqué que la finale de certains verbes de la première conjugaison était en a, comme dans le Midi de la France. D'autres déclarèrent que Lyon était de langue d'oïl, sans doute parce qu'ils avaient remarqué que la finale de certains verbes de la première conjugaison était en itfy comme dans le Nord de la France. D'autres, et ce furent les plus sages, déclarèrent qu'ils n'en savaient rien.

Or Lyon n'était ni d'oc ni d'oïl. H appartenait à un groupe mitoyen qu'on a nommé firanco-provençal, et qui comprend le Lyonnais, le Dauphiné (sauf l'extrémité méridionale), la Bresse, la Savoie, le Bugey, quelques cantons de la Suisse, et même deux vallées du Piémont.

Bien loin que le lyonnais soit du firançais corrompu, c'est au contraire l'invasion du firançais qui est venu corrompre le lyonnais. Ainsi u bref latin suivi de deux consonnes est devenu en lyonnais, et ou en firançais. C'est sous cette influence que le lyonnais Gorgollan est devenu le firançais Gourguillon. De même tous les mots qui, dans les mêmes conditions, avaient

352 LES Vnm.T.FKÎBS LYONNAISES

ont pris (w, mais à Lyon seulement, plus soumis à l'influence du français. Au xni^ et au xiv^ siècle, tout le monde à Lyon parlait le lyonnais, et l'écrivait même, quoique tous les actes publics fussent en latin, de cuisine il est vrai. Mais les documents en lyonnais disparaissent vite. Le Consulat se Êûsait honneur de tenir ses r^istres en français, émaillé de formes lyonnaises, car on ne dépouille pas facilement son langage nutemel. Le lyonnais se conserve longtemps, non seulement dans le parler du peuple, mais dans celui du bourgeois. Ce n'étaient pas des femmes de manants, celles qui, sur les écha- £iuds du tournoi de la rue Grenette, s'écriaient, en vojrant les prouesses de Bayard : Vey-vo cestou malotru qu*a mieux fa que to les autrosf

Au XIV* siècle, le lyonnais avait sans doute déjà disparu, ou presque, de la bourgeoisie. H persista parmi le peuple, et, dans le premier tiers de ce siècle, Cochard pouvait encore écrire que « le patois est la langue du peuple, des mariniers, etc. » Aujourd'hui, dans l'enceinte de la ville, personne ne pourrait le parler, mais on le rencontre encore dans nos campagnes presque à nos portes. Le français du peuple à Lyon est mêlé de quantité de mots qu'on ne retrouverait pas au dictionnaire de l'Académie. Ce sont de vieux mots patois, que l'on emploie en leur donnant le plus possible une fi)rme française.

On voit qu'il ne £iut pas confondre les corruptions du français, telles que le colidor et Vormoire des Parisiens, avec nos francs mots lyonnais. Avant de dire colidor et armoire, le Parisien disait armoire et corridor. Avant de dire appondre, le Lyon-

nais (lisait ad-ponere; avant riâte, retorta; vjzni paisstau^ paxellum ; zvzxkX pacariy paganum. H existe, il est vrai, des mots français, qui, ayant été introduits jadis à Lyon, ont gardé la forme primitive, au Ueu de se transformer conmie dans le français littéraire. Le peuple est essentiellement conservateur du langage. Quand le lyonnais dit brignon au lieu de brugnon^ ce n'est nullement qu'il ait altéré ce dernier mot, c'est au contraire celui-ci qui est corrompu de brignon, lequel était le mot r^;ulier au xvi* siècle. Quand il dit thiriacle, au lieu de tbir riaque, il est moins éloigné que le français de la forme primitive triacle. Quand il dit airer pour aérer il a raison, car aérer est un barbarisme forgé sur aer au xvi* siècle. Quand il dit Cartnes-^haux au lieu de Carmes-^baussis, il ne £dt qu'employer le mot propre; et le vieux canut qui dit chevessier au lieu de cbtuet ne se doute guère que, il y a dnq cents ans, les Français se couchaient sur le chevecier. De toutes nos expressions, balierf pour balayer, est [tenu pour la plus grossièrement &utive. Or, balier est la forme des dictionnaires de G)tgrave et de Monet, et le père Gaspard Augeri, prédicateur de Sa Majesté, dans sa Fie et Vertus de la vénérable mère Catherine de Jésus Sanquet, écrit « qu'elle ne voulut jamais se dispenser de tout ce qui étoit de plus pénible en cet office, ballant le chœur, l'église ».

Quand on accuse le Lyonnais de ne parler correctement, on £ût comme Voltaire qui, dans son ignorance de la vieille langue, reprenait Gjrneille de prétendus solécismes qui n'étaient que des archaïsmes. Même lorsque le lyonnais crée, il ne &it que se modeler sur le français. Lorsque, pour exprimer avec plus de fi)rce l'action de cesser, il dit décesser, il ne

Lm FUiUtritî tyoïmaim. »}

Ëdt qu*employer le préfixe di au sens intensif, comme le fiançais sur faillir a fiiit défaillir.

Le lyonnais est aussi parsemé de mots provençaux ou du moins qui correspondent à des mots provençaux. D'un tonneau qui perd l'eau nous disons qu'il est édéné, un Provençal dit qu'il est àlcna. Nous attachons ensemble, pour nous en chaufkr plus commodément, un petit paquet de sarments que nous appelons gavioty un Provençal en Êiit un gaviu. Nous appelons f^e le foie; ^e répète le provençal. Si ce n'est guère agréable pour nous d'araper nos culottes à un plot qui a de la p^, croyez-vous que ce le soit beaucoup plus à un Provençal d*arrapa ses braio à un plô qui a de la pego? Vous n'êtes pas aux anges de mettre, au beau mitan de Bellecour, votre pied dans un gaillot, mais un Provençal n'est guère plus enchanté de le mettre dans un garrouias. Puitspelu, chétif, a été potringue sa vie durant; à Tarascon il eût été poutringo. Le chat de Saint-Georges ou de la Guillotière nous grafigne bien quelquefois de ses arpes; de ses arpo grafigtu le chat de la rue Saint-Agricol ou de la Gdade. Il feut ablager le premier et abltiga le second. Zezet a une cacho-maio; une cache-maille, pour sûr, a le petit Joseph. Ponteler un métier de canut, c'est le rendre stable au moyen de ponteaux; en Provence, apounula un objet, c'est l'accoter quand il branle. Quand on a les cheveux trop drus et qu'on se penche sur la chandelle, des fois on les crime; à Arles on les cremo. Les bons ménagers de Saint-Julien-Molin-Molette montent sur un charasson pour ramasser leurs bigarreaux; pour cueillir des olives montent sur un escarassoun ceux de Saint-Rémy. Id l'on a chauché h vendange; là-bas on l'a cauca... mais quoi! j'étouffe. Voire

que si l'on ne buvait après si longue haleine, on serait mort du coup ! Laissons donc le demeurant.

Cette énuméradon incomplète prouve que, dans les deux pays, le latin vulgaire avait des mots communs, qui se sont transmis sous la forme propre à chaque groupe de population. Mais il y a eu aussi quelques emprunts directs au provençal, expliqués par les communications constantes que, au moyen du Rhône, Lyon entretenait avec le Midi. On reconnaît ces mots à ce qu'ils ont des traits exclusivement propres à la formation provençale.

Enfin, les relations avec lltalie, au xv* et au xvi* siècle, ont eu pour résultat l'importation de plusieurs mots et de presque tous les termes relatif à a l'airt de la soye », comme disaient naguère les canuts.

Espérons, avec les a gens éclairés », qu'un jour viendra bientôt, où, grâce au « progrès des lumières », au « développement de l'instruction », tout ce qui survit des dialectes, des mœurs, de la physionomie et des vieux souvenirs de chaque bourg ou province aura enfin disparu, et où tout le monde, depuis l'académicien jusqu'au dernier pacan, parlera le même firançais avec le même accent. Grâce toujours au « progrès des lumières », on peut même espérer que cela ira plus outre, et que, dans les siècles futurs, il adviendra un jour &ste où, sur tout le globe, il n'y aura qu'un peuple, qu'une langue, qu'un journal. Du Kamtchatka à l'Australie, dé San-Francisco à Constantinople, on verra le même serg( képi, et tout le monde achètera le n

bâti sur le même modèle. Quel dommage que la &une, la flore, les climats ne soient pas d'aussi bonne composition que les imbéciles! On verrait partout le même oiseau, le même arbre, le même inseae, et aussi le même temps! Ce serait l'unité parÊdte. Mais on en aura toujours assez £iit pour que le dernier où il restera quelque chose de Thomme, plus que de la machine, se suicide dare-dare pour échapper à tel bonheur !

p decemhre 1878.

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